CHAPITRE III
DU SENS qu'il convient d'aTTACHER AUX MOTS : LA MACQINE,
l'automate, s'abêtir, dans les pensées de pascal.
Si les preuves fournies au Christianisme par la raison eussent paru à Pascal donner pleine et entière satisfaction à la raison même, on ne s'expliquerait pas les sacrifices que néanmoins il exige d'elle encore dans plusieurs de ses Pensées. Quand il eut découvert que la raison est logiquement amenée à s'en remettre à la foi et que c'est le cœur qui a le dernier mot dans la discussion des titres de cette religion à la croyance, il aperçut une objection préjudicielle à son entreprise. Cette objection se trouve formulée dans le fragment suivant :
« Ordre. » Une lettre d'exhortation à un ami pour le porter à chercher, et il répondra : Mais à quoi me servira de chercher? rien ne paraît. Et lui répondre : Ne désespére\ pas. Et il répondrait qu'il serait heureux de trouver quelque lumière., mais que, selon cette religion même, quand il croirait ainsi, cela ne lui servirait de rien, et qu'ainsi il aime autant ne point chercher. Et à cela lui répondre : La machine (I, 156).
Qu'entend-il donc par la machine'! Ce mot chez lui n'est pas tout à fait synonyme d'automate comme l'entendait Descartes, mais il l'est à peu près. Pour Descartes la bête dans ses mouvements, en dépit des apparences qui lui prêtent le plus souvent une expression psychique et une ini-
tialive volontaire, n'est qu'un automate matériel, c'est-àdire un système mécanique dont le moteur est tout entier d'ordre physique, n'est en rien psychique. Pascal, par respect pour l'âme humaine, partage cette opinion. Mais dans l'homme pour lui la machine est purement artificielle, et c'est le psychique devenu irréfléchi, spontané dans ses actes, par suite de l'habitude qui se substitue à la direction consciente dans l'activité morale et rend les actes automatiques. L'habitude par cette transformation partielle de l'homme en automate ou machine peut favoriser singulièrement la conversion de l'âme au christianisme.
Le lecteur, en se reportant plus haut à la page 270 du chapitre ii sur le pari et à la page 66, au paragraphe intitulé : la volonté, l'uabttude, du chapitre ii, Hvre I, y trouvera les observations capitales de Pascal sur le sujet qui nous occupe. Complétons ces Pensées :
Enfin, il faut avoir recours à elle quand une fois V esprit a vu oii est la vérité, afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure; car d'en avoir toujours les preuves présentes^ c'est trop d'affaire. Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de Vhabitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement (I, 156).
Mais l'habitude peut être à combattre, quand, au lieu d'être au service de la vérité, elle tend à en éloigner :
Quand on ne croit que par la force de la conviction,' et que l'automate est incliné à croître le contraire, ce n'est pas asse:{ (I, 156). Il faut, dans ce cas, s'attaquer à l'automate et en renverser l'inclination. En somme : Il faut donc faire croire nos deux pièces, l'esprit par les raisons qu'il suffît d'avoir vues une fois en sa vie; et l'automate, par la coutume, et en ne lui permettant pas de s'incliner au contraire. « Inclina cor meum, Deus » (I, 156).
Il résulte de l'ensemble des Pensées précédemment citées ou rappelées que la machine sert à deux fins : ou
bien à faire tenir le dogme pour vrai par ceux qui en doutent sans obstination avec la bonne volonté d'y croire, avant môme de le leur avoir prouvé rationnellement, à les préparer à en accepter les preuves; ou bien à soulager l'attention du croyant en le dispensant de les avoir toujours présentes à l'esprit. C'est ce double but que poursuit Pascal dans le dialogue du pari. L'incrédule endurci, amené à résipiscence, reconnaît la force démonstrative de ce calcul :
Je le confesse, je l'avoue. Mais encore, n'y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu? — Omï, V Ecriture., et le reste, etc.
Oui; mais j'ai les mains liées et la bouche muette : on me force à parier, et je ne suis pas en liberté : on ne me relâche pas, et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse?
Il est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouve:^; tra\aille:( donc, non pas à vous convaincre par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voule\ aller à la foi, et vous nen save\ pas le chemin; vous voule:{ vous guérir de Vinfidélité, et vous en demande^ le remède : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voule:{ guérir. Suive:ç la manière par oii ils ont commencé : c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc.; naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi ? qu' ave^-vous à perdre? (I, 152.)
Le moi s'abêtir, si brutal et si injurieux en apparence sous la plume de Pascal, est loin dans sa pensée d'affecter réellement et au fond le sens qu'on est tenté de lui prêter tout d'abord. Ce mot veut dire tout simplement créer en soi, dans l'exercice de l'intelligence, cet automatisme
inconscient qui soumet, chez les bêtes, l'exercice des organes au gouvernement de la nature dans leur propre intérêt. Il ne signifie pas du tout consentir à la dégradation morale qu'entraîne un amoindrissement de l'intelligence. Commander soi-même à son esprit de renoncer à un effort qui le fatigue ou le dépasse parce qu'il se mesure à un objet aussi élevé que l'essence et l'œuvre divines, c'est pour l'homme faire acte de prudence et ce n'est s'humilier que devant Dieu. Assurément dans le choix de ce vocable se sentent le ton impérieux et aussi le tour volontiers sarcastique du génial écrivain, mais prendre au pied de la lettre une expression dont la portée est réduite et déterminée par tout un système d'idées solidaires et nettes, ce serait, nous le croyons, se fourvoyer au mépris de la vraisemblance.
Pascal achève comme il suit ce discours : Mais pour vous montrer que cela y mène, c'est que cela diminuera les passions, qui sont vos grands obstacles, etc. Or quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti? Vous sere\ fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne sere\ pas dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices; mais n'en aure\-vous point d'autres?
Je vous dis que vous y gagnere:{ en cette vie, et que, à chaque pas que vous fere\ dans ce chemin, vous verre\ tant de certitude du gain, et tant de néant de ce que vous hasarde^, que vous cofinàître^ à la fin que vous ave^ parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n'ave\ rien donné.
Oh/ ce discours me transporte, me ravit, etc. Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sache:{ qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire; et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse (I, 152).
L'apologie ne saurait finir par un plus pressant appel à
la conscience morale et par une plus noble péroraison; quel que fût d'ailleurs le plan véritable de l'auteur des Pensées.
Ici-bas faire le bien par le sacrifice de l'égoïsme à l'amour et au delà ressusciter en Dieu même, s'assimiler la nature divine, la revêtir, la faire sienne dans une mesure égale à l'étendue de ce sacrifice! Quelle récompense! Quel rêve ! Aucun rêve n'était mieux fait pour remplir la profondeur d'une âme à qui les sciences pouvaient sembler de secondaire importance à cause de son aptitude même à les comprendre, aptitude prodigieuse qui lui permettait d'en déprécier la culture au profit de l'aspiration religieuse. Il ne se dissimulait pas que la limite extrême du domaine scientifique demeure infiniment distante du plus haut objet de la curiosité humaine qu'attirent invinciblement la raison d'être, l'origine et la fin des choses. Ce triple mystère, il sent son intelligence à la fois incapable et digne de le pénétrer et il se précipite, par un acte de foi, dans les bras du Christ dont il attend la réhabilitation de son esprit déchu, la complète ouverture sur la lumière éternelle, sur l'adorable vérité.