CHAPITRE VI
Genève. — Tentative de meurtre. — Uti'ité de l'ivrognerie.
Cette ville est pour les Lyonnais brouillés ave c leurs créanciers, ce qu'est Bruxelles pour les Parisiens dans la même situation. Les ban([ueroutiers n'y manquent guère, et, à l'auberge où il descendit, Lacenaire fit connaissance avec l'un deux. Le commerçant réfractaire, très déconsidéré dans l'établissement, très ivrogne, et, qui pis est pour un maître d'hôtel, dépourvu d'argent, allait être chassé, si le nouvel arrivant ne lui avait pas prêté quelques francs. Cette fois-là, en rendant service, Lacenaire avait un but intéressé. L'événement de Vérone ne l'avait pas corrigé de l'envie de faire des escroqueries. Il en méditait d'autres, et assignait en pensée un rùle actif à son obligé dans ses futures opérations.
Comme pour mieux persévérer dans cette idée, il s'était hâté de dissiper, quelques jours après son arrivée à Genève, l'argent restant de ses faux, et il se trou\ait en proie à ces embarras sans cesse renaissants qui assail • lent les dissipateurs.
(Jràce à sa bonne tenue, à ses manières affables et à ses façons de vivre larges et aisées, au comptant ou à crédit, il sut capter la conliance d'un de ces courtiersmarrons qui hantent les voyageurs afin de leur vendre toutes sortes de marchandises. Il se fit passer à ses yeux pour un horloger en tournée, et le courtier lui proposa
un mai'olie, qu'il se hâta de conclure, comme on pense bien Le soi-disant commerçant acheta au faiseur d'affaires, à un terme assez court, dix mille francs de montres de Genève ; il reçut presque aussitôt la moitié de la commande; le reste devait lui être livré bientôt, et II comptait tout vendre à vil prix, n'importe où.
Malheureusement pour Lacenaire, l'indiscrétion du Suisse assassiné ne l'avait pas rendu plus circonspect à l'égard de sa correspondance, et il se faisait adresser ses lettres à Genève, à l'adresse du Lyonnais. Le nouvel intermédiaire agit avec le même sans-gène que son devancier, et se trouva au courant des affaires de son terrible compatriote. Pour une récompense de cinquante francs, il dévoila ses manœuvres frauduleuses au vendeur, lequel sut se faire rendre les objets déjà fournis, en menaçant son client de le signaler à la police.
Lacenaire devina sur-le-champ à qui il était redevable de ce coup, et, se voyant brûlé, c'est-à-dire découvert et reconnu, il résolut de partir au plus vite, mais après avoir fait payer à son dénonciateur de Genève, aussi chèrement qu'à celui de \erone, la trahison dont il souffrait une seconde fuis.
Il ne varia pas son programme. 11 invita son compatriote à déjeuner. Le Lyonnais accepta l'offre avec avidité. Après le déjeuner, il lui mit en tête de faire une promenade pareille à celle qui fut si fatale à l'infortuné Genevois. Comme celui-ci, le nouveau convive accepta la partie, et se mit en route ; mais, dès les premiers pas, la soif l'ayant saisi à la gorge, selon l'ordinaire, il entra
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dans un cabaret-auberge situé à la sortie de la vilk-, et vida coup sur coup jilusieurs chopes. Cette libation ne l'ayant pas désaltéré, il avala ensuite comme poussebière la moitié d'un verre ordinaire d'eau-de-vie ; jiuis il se disposa à repartir après ce rafraîchissement.
Mais, au moment de franchir la porte du cabaret, le pétillement d'une lèchefrite s'élevant de l'intérieur vint chatouiller son appareil olfactif. Le banqueroutier n'était pas seulement un ivrogne distingué, c'était encore un gourmand de première classe. Heureusement pour lui ! — Il se retourna vivement, ouvrit les narines comme un cheval de guerre au son de la trompette, et aspira le parfum pénétrant qui remplissait d'appétit l'air de la maison ; puis, jetant un coup d'œil mélancolique sur le beurre qui sautait dans la poêle et retombait en gouttes écumantes sur ses parois :
— Il n'y a qu'en Suisse, dit-il, qu'on entend la friture... quelle odeur! quelle dorure!
Lacenaire avait autre chose à faire (ju'à écouter les accents de ce lyrisme culinaire; il saisit vivement par le bras le gourmand enthousiasmé pour le faire sortir de cet état d'exaltation. Le Lyonnais résista à cette pression; en résistant, il trébucha comme Silène sur les marches de la porte, et tomba les quatre fers en l'air aux grands éclats de rire de plusieurs Allemands qui fumaient et buvaient au fond de l'établissement.
Furieux déjà d'être obligé de partir, et heureux de trouver un prétexte pour se rattacher à cette cuisine irrésistible, il lit volte face et alla en trébuchant vers le.s rieurs.
— Pouvez-vous me dire onein herr, ce que vous trouvez do si réjouissant dans ma chute? — leur demandat-il avec l'accent traînant et empâté d'un lionnne qui veut lutter contre l'ivresse.
Les habits souillés, le regard atone et la trogne vermillonnée de l'interpellateur redoublèrent l'hilarité des tumeurs. Alors, sans ajouter un seul mot à son discours, l'homme ivre saisit un 'inotk vide et le jeta à la tète de l'un des rieurs. Mais le coup fut heureusement si mal dirigé, que l'individu menacé put éviter ce choc désagréable. La dispute s'alluma alors. D'un seul de ces coups de poings allemands que le prince Rodolphe devait distribuer avec tant de succès plus tard au Càourineiir des Mystères de Paris^ on étourdit le malencontreux assaillant.
Lacenaire laissait les horions grêler sur sa tète. Il aurait voulu le voir assommer d'un seul coup; mais, la chose tardant à se faire, il fut obligé, par une pudeur hypocrite, de le dégager delà bagarre. La chose faite, il chercha à l'entraîner dehors, de peur d'un nouvel abordage qui n'aurait fait que retarder sa vengeance; mais le vaincu ne voulut jamais s'éloigner du cabaret.
— Mon chapeau est trop défoncé, mon visage passe ù travers... attendons la soirée ici, — disait le Lyonnais meurtri.
Ce n'était qu'un prétexte pour colorer sa résistance. En réalité, la poêle oii chantait la friture odorante altir;iit noire homme <;onnne un invincible aimant. Ses grands yeux do beurre le fascinaient. Malgré tous les raisonnements; il resta sous leur charme, et comme il avait encore
on poche une trentaine de francs, reste de sa délation, il voulut à toute force dîner dans l'auberge.
Il est sûrement aussi difficile de chasser de la tête d'une femme coquette l'image d'un bijou désiré, que du cerveau d'un homme en ribotte une fantaisie née dans l'ivresse. Il n'y eut pas moyen de détourner celui-ci de son idée fixe. II fit donc dresser triomphalement une table en face de ses antagonistes, et demanda bruyamment de l'absinthe. 11 aurait, certes, pu se passer de ce dernier l)oison, mais, cesser de boire devant des adversaires... allons donc ! — L'ivrogne tombe et ne se rend pas !...
Lacenaire fut instamment sollicité de partager ce repas, car son compatriote tenait d'autant plus à le régaler qu'il l'avait trahi. Comme compensation du tort qu'il lui avait causé, il voulait manger avec lui le salaire de la dénonciation. C'était sans doute au fond des choppes précédemment vidées que le délateur repentant avait puisé l'idée de cette expiation. — La bière lave les consciences.
La colère rongeait le cœur de Lacenaire pendant tout ce temps perdu inutilement. Son impatience de laisser le soulard au coin de quelque bois augmentait avec toutes ces lenteurs, et il voyait sa vengeance se retarder indéfiniment ; car, au train dont allait son camarade, on ne pouvait prévoir à quel moment il sortirait de ce cabaret maudit.
II fut obligé de faire contre fortune bon cœur, en attendant une occasion favorable au nouvel assassinat qu'il méditait, et promit à son ami de dîner avec lui. Ce consentement obtenu, le banqueroutier se prépara à faire honneur au festin commandé, et, pour mieux y parve-
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iiii', il se recueillit, posa sa tète alourdie dans ses deux mains, superposa le tout sur la table, et se mit à ronfler un instant après, comme jamais ne le lit une contrebasse.
Les poings crispés par une rage silencieuse, Lacenaire avait envie de saisir un couteau pour en frapper l'ivrogne endormi, mais de plus en plus effrayé de son affaire avec le courtier-marron, tremblant d'être arrêté en rentrant en ville, force lui fut de laisser son amphitryon à ses rêves gastronomiques et de filer pendant un des interminables points d'orgue qu'il exhalait dans son sommeil.
Deux jours après il était à Lyon.
Qu'on dise après cela qu'il n'y a pas un Dieu pour les buveurs!
CH.\P1TRE Vn.
Le régiment. — Le d(?sertcur.
Une fois à Lyon, Lacenaire chercha à tirer encore de l'argent de sa famille, mais la situation de son père était irop triste pour que la chose fût possible. Sa croyance persistante à la fortune du négociant lui faisait trouver un caractère d'atrocité dans ses refus, et les privations (lu'il endurait le remplissaient de tristesse. 11 était d'autant i)lus désespéré de cette situation que, ayant emprunté sur ])aroU d'un de ses meilleurs camarades, six
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cents francs sur une somme de quinze cents, consacres par le jeune liomme à son remplacement dans l'armée, il voyait le préteur sur le point de partir, et lui-même dans la nécessité de briser l'avenir d'un ami dévoué, en manquant à sa parole; car, — chose étrange, et ((ui prouve combien chacun entend l'honneur à sa manière, ce débiteur, déjà faussaire et assassin, gémissait de ne pouvoir tenir un engagement dont sa loyauté était la seule garantie; — et, il était en cela tellement sincère, que, pour obtenir de son père l'argent nécessaire à l'extinction de cette dette, il lui proposa en retour, de partir et de s'engager.
Il pouvait le faire impunément; — tout le monde ignorait sa première incorporation. M. Lacenaire y consentit, fit encore un effort, et acquitta l'emprunt sur le vu de l'acte d'engagement. Mais il ne voulut pas laisser plus longtemps le jeune homme à Lyon, et l'envoya momentanément à Grenoble.
Madame Lacenaire remit en secret cent écus à son fils. Sa répugnance pour lui avait entièrement disparue, et, maintenant qu'il n'était plus digne de ses caresses, elle les lui prodiguait et se montrait, à son égard, mère tendre et dévouée. Il était trop tard ! Elle l'embrassa avec des larmes de douleur, comme si elle pressentait la destinée de ce triste enfant... Hélas I elle ne devait jamais le revoir !
Le séjour de Lacenaire à Grenoble ne fut qu'une longue débauche avec les étudiants de celte turbulente Faculté. Il ne songea à regagner son régiment, alors en garnison à Montpellier, et désigné pour faire partie de la
fameuse expédition de Morée, que lorsque sa bourse fut entièrement vidée.
A Valence, il se trouva littéralement sans un sol et obligé de continuer son voyage militairement, c'est-àdire à pied. C'était même chose assez curieuse de le voir, vêtu d'habits de forme élégante, mais couverts de poussière, faisant ses étapes, la canne à la main, avec l'aisance d'un promeneur du bois de Boulogne. Il avait pris son parti en brave, et fait dix-huit lieues de pays sans s'arrêter pendant les plus fortes chaleurs d'un été du Languedoc. C'est que , sous une apparence grêle, et quoique dépourvu d'une ^-ande force physique, il avait un tempérament des plus robustes.
Soldat pour la seconde fois, il forma le projet de devenir un être purement passif au régiment; mais, ne pouvant réussir à s'annihiler assez complètement pour rester indifférent devant les injustices, il déserta, après en avoir subi une, et regagna Lyon de nouveau. Il y arriva plein de joie et d'espoir, mais sa félicité ne fut pas longue à s'évanouir. La première chose qu'il y apprit fut la dispersion de sa famille, à l'exception dune tante indifférente, et même hostile aux siens.
— Tu prends bien ton temps pour revenir ici, lui ditelle brutalement; ton père est parti avec ta mère, ton frère et tes deux sœurs, pour la Belgicpie. Il a fait une faillite qui nous a ruinées ma sœur et moi, et tous ceux de ses amis assez bêtes pour lui confier leurs fonds Nous voilà bien lotis, maintenant!
Le premier étourdissement passé, Lacenaire s'expliqua la catastrophe par l'ineapa de son père dans le com-
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morce des soiries. N'ayant pour tout bien que son équipement militaire, il ne pouvait séjourner à Lyon, et pensa naturellement à Paris, le refuge universel. Il vendit son sabre, prit la diligence et tomba chez sa tante de la rue Barre-du-Bec.
La tante parisienne le reçut aussi mal que celle de Lyon. C'était tout simple : la dame venait de perdre vingt-mille francs dans le désastre de son frère.
Embarrassé au dernier point, le fils du failli écrivit à sa mère, reléguée à Bruxelles, et la pauvre femme, rassemblant ses ressources suprêmes, envoya cinq cents francs à sonenfant.Le déserteur pritalorsla diligence duHavre, et descendit dans ce port, avec l'intention de passer en Amérique; mais l'insuffisance de la somme l'empêcha de réaliser ce projet. 11 retourna à Paris, où il acheva de dépenser son argent.
Après un voyage pareil, dans ce temps où les chemins de fer étaient relégués parmi les rêves chimériques, et le caractère du voyageur étant donné, qu'on juge s'il lui fut facile de liquider son avoir!
Sans ressource encore, il lui fallut se mettre en quête d'un emploi. Il ne fallait plus penser aux journaux, car une vie semblable à celle de Lacenaire n'est pas précisément faite pour former un publiciste, et ce n'est pas en vagabondant de régiments en tables d'hôtes et de cabarets en tripots, qu'on acquiert le don si rare du style.
« Je fus réduit, au bout de quelques jours, » dit-il dans ses Mémoires, « à être sur le point de mourir de
;k; lac ex AIR]-:.
a faim, et, di'S cù moment, je devins vûkur el assassin d' intention. »
Il paraît qu'à Vérone, en s'emparant de l'unique pistolet chargé, et en laissant à son adversaire le droit de choisir l'autre, il n'avait pas eu la pensée d'assassiner le Genevois. Quel aplomb !
" C'est à cette époque, » continue Laccnaire, « (iue commença mon duel avec la société, duel interrompu quelquefois par ma propre volonté, et que la nécessité m'a forcé de reprendre en dernier lieu. Je me résolus ù devenir le fléau de la société., mais seul je ne pouvais rien. Urne fallait des associés... Où en prendre?... J'avais ignoré longtemps ce que c'est qu'un voleur de profession, mais enfin, je venais de lire les Mémoires de Vidocq, je m'étais formé une idée de ce qu'était celte classe en continuel état d'hostilité contre la société (encore?). — C'est là, me dis-je, qu'il faut aller chercher des bras qui puissent me seconder. Je passais ainsi le Rubicon. Il ne s'agissait pour cela que de commettre un vol de peu d'importance. »
Et ce fut hiontùl fait!