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CHAPITRE XI

Le përe Soubise et ses cinq filles. — Un prince de Boljétne.

A cette époque d'insouciance, de travail facile et productif, le génie du mal accorda une trêve à Laccnaire, et notre homme mena presque une bonne conduite. Il fréquentait alors, avec quelques étudiants assez brouillés avec leurs éludes, un taudis établi prés du Luxenibourjj, non loin de l'endroit où fut construite depuis la Closerie des Lilas. Cette maison, d'apparence suspecte, composée d'un seul d'étage, d'un rez-de-chaussée etd'une cour encombrée des objets les plus disparates, était tenue par un nommé Soubise et par sa femme, grande créature maigre et sèche, qui traînait à sa suite cinq tilles embarrassantes et rousses, Leur père était cependant un

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pctil homme brun, grêlé, à la physionomie mobile, aux regards vifs, ombragés d'épais sourcils gris. Il avait un tel cachet d'originalité, un accent et un caractère gascons si vivement accusés, que si, à l'heure qu'il est, il n'existait encore, on aurait pu le prendre pour une figure de fantaisie.

Le père Soubise, comme l'appelaient ceux qui hantaient sa maison, était prêt à tout faire pour nourrir son incommensurable famille, et, de fait, il faisait tout.

Tailleur, il achetait à ses clients des effets d'habillement, que ses filles retournaient et vendaient à des ouvriers ; limonadier marron, il donnait à boire en cachette aux ivrognes de son voisinage; croupier clandestin, il faisait tailler au fond d'une salle de son rez-de-chaussée, ornée de quinquets en fer-blanc, de petites bouillottes assassines, et prêtait aux initiés malheureux de chétlves sommes en stipulant des intérêts corrosifs. Aucune profession ne lui était étrangère : comme armurier, il raccommodait les vieilles armes et les louait pour le tir ou la chasse, avec des chiens qu'il dressait lui-même; vétérinaire, il prenait en pension ceux qui étaient malades, ce qui ne l'empêchait pas d'élever pêle-mêle avec ces quadrupèdes des lapins, des poules et des oiseaux. Jamais un dissentiment ne se manifestait entre ces animaux sous le regard dominateur de Soubise. Incapable de se livrer complètement au repos, ne fût-ce qu'un quarl d'heure, sa seule distraction était le maniement ou l'enseignement du bâton, son arme fovorite. Lacenaire, son élève chéri, éprouvait le plus grand plaisir à le faire eausur sur les avantages (pi'on pouvait retirer de cet art, el

lorsqu'il était parvenu, — chose toujours facile, — à amener le professeur sur ce sujet, le père Soubise ne reculait devant aucune hyperbole.

— On ne sait pas quelle est la puissance d'un moulinet en pleine branle, disait-il un jour à Lacenaire; tenez, en Russie... — il faut qu'on sache que le conteur prétendait avoir fait toutes les campagnes de l'Empire; — en Russie j'ai arrêté, pendant plus d'un quart d'heure, avec une simple canne ferrée, dix Cosaques qui tournoyaient autour de moi comme des corbeaux, et aucun de ces mangeurs de chandelles n'a pu m'atteindre de sa lance. J'en tuai deux et blessai grièvement trois ou quatre à la tête...

— Et les autres, lui répondit sceptiquement Lacenaire, que devinrent-ils?

— Les autres ! je les étourdis de coups à la tempe. Et ils prirent la fuite... Je vous réponds qu'après cette i)etite séance je n'avais pas froid, malgré la neige qui m'aveuglait!...

— Mais, avec une pareille dextérité et une telle puissance dans le poignet, vous auriez pu, par vos évolutions, parer cette neige-ht, et l'éloigner de vos yeux?

— Parer la neige, c'est impossible ! répliqua le bàtoniste exalté; — si c'eût été la grêle, à la bonne heure!

Lacenaire adorait cet être hâbleur et naïf à force d'être exagéré ; il lui faisait don d'une foule de pipes brillamment culottées, que le vieillard vendait avantageusement ù des amateurs; et, quand il était en fonds, son bonheur était d'inviter Soubise à partager un souper que celui-ci piéparait lui-même, car, à ses innombrables talents, le

père Soubise joignait des connaissances culinaires tellement variées, que lorsqu'il s'agissait pour lui de gagner deux cents pour cent sur la déi)ense, il improvisait des plats avec les ingrédients les plus imprévus.

Pour Lacenaire surtout qu'il avaiten haute estime, il se mettait en quatre. Au besoin il aurait fait sauter pour lui une paire de gants à la poêle. Dans la soupe à l'oignon, le père Soubise avouait modestement n'avoir pas de rival. Certes, un homme ordinaire aurait pu se contenter de ces dons rares et précieux ; mais non ; il paraît que ce Protée industriel visait à l'universalité, car il avait encore trouvé le moyen, dans ses impossibles loisirs, de cultiver le violon et la guitare ! — 11 fallait bien le penser, puisqu'un de ces instruments devenu monocorde avec le temps, pendait mélancoli({uement au mur de son rez-dechaussée.

Aussi, chaque fois que le vaniteux Lacenaire, qui avait les mœurs des phalènes, rencontrait la nuit quekiuesuns des habitués de ce taudis, ne manquait-il pas de les interpeller ainsi :

— Allons-nous finir la soirée chez lejri'ince?

Ce titre élevé était le sobri(juet par K'(iuel il désignait Soubise devant les étrangers, pour les éblouir ou pour les faire poser.

— Ça y est! répétaient les invites, allons au bal chez le prince de Soubise !

Ceux qui n'étaient point au courant de la plaisanterie ouvraient de grands yeux et refusaient la proposition, en prétextant le négligé de leur mise; mais on leur assurait tellement que le priiice était bon enfant et ennemi du

cérémonial, qu'ils se laissaient conduire chez lui, non sans épousseter leurs chaussures et sans rajuster leurs faux cols pendant toute la route.

Les farceurs arrivés devant « l'hôtel, » ainsi qu'ils appelaient emphatiquement la maison du père Soubise, frappaient d'une certaine manière.

Lo prince mettait la tête à la fenêtre :

— Que voulez-vous maintenant? demandait-il aux jeunes gens groupés dans la rue ; tout est fermé, je suis couché, vous le voyez bien...

— Nous voulons danser, père Soubise, répondait Lacenaire, toujours délégué pour entamer ces négooiatinns délicates; nous avons une soif de la- Méduse : donneznous de la bière et un bal...

— Comment me paierez-vous ça, mes enfants? vous savez qu'après minuit je ferme l'eeil.

— Allons, vieux, pas de calem])0ur à cette heure indue. Vous serez payé d'avance.

— Alors, attendez moi une minute, mes petits amours, je suis à vous...

Les nouveaux venus commençaient dès lors à comprendre l'apologue, et les anciens à se moquer d'eux. Le père Soubise enlre-baillait doucement sa porte un instant après, tendait la main pour recevoir le salaire de ses veilles, et, la somme empochée, laissait entrer à son rez de-chaussée mystificateurs et mystiliés. Aussitôt il allumait les quinquels en fcr-blanc de sa fameuse salle, remontait au premier, aliu de réveiller son violon dorni;!nt dans sa boîte et ses cinq lillcs roulhmt dans leurs Mis. Les pauvres demoiselles, encore Itiut ensnimneiliées.

descendaient, flanquées de leur mère, en s'arrangeant K'urs cheveux écarlates. Le quadrille ne tardait pas ù s'organiser. Le père Soubise faisait entendre un prélude qui ne se détachait que plus brillamment sur le silence de la nuit et s'écriait : la chaîne anglaise ! — Dans ce temps -là on commandait encore.

Après chaque contredanse, le irrince déposait son violon sur une chaise, et servait à ses hôtes des petits verres d une eau-de-vie ou d'un cassis meurtriers, soldés instantanément, et l'on se remettait en danse.

Vers quatre heures du matin, les danseuses remontaient dans leurs chanbres, et les cavaliers, que cet exemple n'encourageait pas à regagner leurs domiciles, s'étendaient où ils pouvaient, et ronflaient jusqu'au jour.

Lacenaire passait assez souvent ses nuits chez le père Soubise, grâce à l'argent qu'il retirait de ses copies.

CH.VPITRE XII.

l'n vol par devant notaire. — Le voleur fastueux.

r.elîc vie d'écrivain public convenait assez à ses goûts tlindépendance. Cependant, il lui fallut la quitter encore, sans aucun tort de sa part celte fois-ci. Le propriétaire (ie son bureau était ^ui ancien militaire. Un de ses camarades, revenu d'Alger, se trouvant pour le moment sans moyens d'existence, s'adressa à lui. Le chef du bureau iri'.rihires, n'ayant à diminsfr d'ai'.cnne aiili'e ri-ssonree,

proposa à son ami la place de son dernier employé, ce qui fut accepté sans délai, comme on se le figure bien.

Voilà donc Lacenaire de nouveau sur le pavé. Il se remit à chercher de l'occupation sans pouvoir en trouver, mangeant les quelques sous qu'il avait économisés, et retrouvant encore la faim devant lui.

Un jour, — il ne lui restait presque plus rien, — il eut le malheur de rencontrer, justement dans la rue de Condé, devant la porte d'un Mont-de-piété, une de ses ancieimes connaissances de Poissy. Après quelques paroles, celui-ci instruit de la position de son ex- compagnon, lui offrit de participer à un vol avec fausses clefs, qui devait avoir lieu le même jour.

— Nous sommes déjà deux, dit-il ; mais je déciderai mon camarade à l'adjoindre comme troisième en répond:uit de toi.

— Je ne suis pas bien décidé, répondit Lacenaire.

— Pourquoi cela? dit celui qui possédait Y affaire; je te dis que tout est sûr, et qu'il n'y a pas grand ouvrage à faire.

— Parce que je risque de me faire arrêter et envoyer aux galères. Or, j« ne veux à aucun prix retourner en prison, je m'y ennuie trop. J'aimerais mieux une bonne fois, refroidir quelqu'un qui en valût la peine, au moins après cela'j'aurais devant moi uu do l'argent ou laguiiloliue,

— Comme tu voudras, alors ! — Quant à nous, nous ne sommes que carouhleurs (voleurs avec fausses cK-fs) pour le niument. Si c'est le 2)ré que tu crains maintenant, tu as tort, toutes les précaulions sont bien piises.

— C'est égal, fais l'affaire sans moi.

— En ce cas, adieu... Motus! n'est-ce pas?

— Tiens!... dit Lacenaire, me prends-tu pour un enfant ou pour un traître ?...

L'individu s'en allait par la rue du Petit-Lion-Saint- Sulpice ; Lacenaire l'avait quitté pour se diriger vers la rue de l'Ancienne-Comédie ; mais il revint sur ses pas, et courut après son interlocuteur. La tentation avait fait son effet. Il atteignit le carouhleur, et l'arrêtant par le bras :

— Ma foi, lui dit-il, j'étais un imbécile, et, toute réflexion faite, j'accepte, je suis à ta disposition.

— Ça m'étonnait aussi de te voir si mou, répondit l'autre personne... Eh bien, trouve-toi ce soir à six heures sur le quai Malaquais ; j'irai te prendre, car il faut profiter du moment où le bourgeois sera sorti, et, comme ce soir il est invité à un dîner de noce, il ne faut pas manquer cette occasion. Si ce n'est pas moi, ce sera mon associé qui viendra. Tu le reconnaîtras en le voyant jeter de la mie de pain dans la fontaine placée entre la boutique d'une liquoriste, nommée madame Moreaux, et le café Manoury.

— De façon que je puis compter sur l'un de vous d'eux, bien sur !-

— Oh! très sûrement! D'ailleurs, si lui ou moi nous tardons un peu, voilà vingt sous, rafraîchis-toi chez madame Moreaux; il n'y a pas moyen de s'y ennuyer... c'est plein d'étudiants et de grisetles-

— L'un ne va pas sans l'autre... Ainsi, voilà qui est convenu... Ah! une réflexion : si nous rencontrions la bonne du bourgeois?

— La bonne!. . C'est la maîtresse de l'associé. Elle va sortir précisément cet après-midi. C'est elle-même qui a nourri le poupard (qui a indiqué le vol).

— Bien! très bien! dit Lacenaire en s'éloignant.

On fut exact de part et d'autre au rendez vous. Le vol devait être pratiqué chez un marchand de modes, demeurant rue Saint-Honoré, au troisième, près le Palais- Royal. Les rôles furent distribués. Lacenaire devait arriver le premier dans la maison, en demandant un locataire du cinquième, toujours à table à six heures du soir. Son poste était sur le carré, pour donner l'éveil si, par hasard, le commerçant, sa femme, ou d'autres personnes arrivaient intempestivement. Les deux autres voleurs étaient censés venir chercher leur ami chez le locataire en question. De celte manière, le séjour des trois fdous dans la maison s'expliquait parfaitement.

Le vol réussit à merveille et produisit deux mille francs (u argent, une pièce de soie noire, deux autres de moire rose et bleue, une centaine de mètres de liseré en velours et plusieurs coupons de taffetas dépareillés.

Pendant que les industriels traraiUaieni, la bonne se tenait dans un jiacre en face de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Ils allèrent la retrouver après, et lui donnèrent les marchandises en nature, avec une somme de deux cents francs pour sa p;irt. Ai)rès quoi elle fila rapidement avec son butin.

Les voleurs se dirigèrent ensuite vers la rue des Prètrcs-Saint-Gcrmain-rAuxerrois, et enîrèrent dans un ptlil établissement, nommé le f't/r.Vuwi'.s. dont Murger

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a fait depuis le bivouac de Colline, de Scluuinard et des autres personnages de la Vie de Bohême.

Ce futLacenaire qui, en sa qualité de nouveau venu, paya les frais dus an notaire pour Yacte de ^^(i^'tage. C'est ainsi que les flibustriers désignaient le compte des consommations qu'il firent en liquidant leur opération. Inutile de dire que le notaire n'était autre que le limonadier.

Le poète de Poissy se trouvait donc, comme ses deux autres collègues, possesseur de six cents francs. 11 y avait longtemps qu'il n'avait eu autant d'argent en sa possession. Aussi prit-il un petit logement près du Louvre, dans la rue Pierre Lescot, rue disparue depuis, mais hantée à celte époque par unepopulation suspecte à tous, et par cela même très connue de la police. Il meubla deux pièces et se mit à faire le rentier.

On conçoit bien qu'il ne pouvait parvenir à jouer ce rôle sans son accessoire indispensable, l'argent ; aussi chercha-t-il à s'en procurer le plus possible.

La facilité avec laquelle il avait réussi son premier vol avec fausses clefs lui donna du goût pour ce genre d'industrie. Il le pratiqua pendant six mois, et durant ce laps de temps, il mena joyeuse vie et s'habilla comme un dandy du boulevard.

Il avait si bien combiné son plan, que personne, hors SOS associés, ne savait qui il était, ni comment il existait.

Un des vois les plus forts parmi ceux qu'il commit â cette époque fut fait au préjudice d'un joaillier. liliii rapporta six mille soit cents francs. Mais ce qui vitui au

son de la flûte s'en retourne au son du tambour. Le tonneau des Danaïdes de la roulotte et du trente-ct-quarante engloutissait ces sommes. Lacenaire était affligé d'une déveine chronique, et bien souvent il fut obligé de dévaliser radicalement les plus pauvres ménages.

« Cesvols, disait-il à la Conciergerie me pèsent plus sur la conscience que tous mes assassinats. »

Mais comme il lui fallait des gants toujours frais, des cravates irrésistibles, de fines chemises et des cigares, les pauvres gens contribuaient à cet entretient coûteux, quand les riches, auxquels il donnait la préférence, avaient trop bien pris leurs précautions.

Chose bizarre encore! Lacenaire assistait toujours les malheureux qui tendaient la main sur son passage, et il est certain qu'il a préservé des infortunés du désordre, de la misère et même du crime.

Explique qui pourra celte anomalie.

Il disait « qu'un voleur doit être généreux, « et il mettait largement en pratique celte maxime philosophique. Après la fermeture de nous ne savons plus quel théâtre, il secourut à propos un garçon d'accessoires sans emploi dont la femme était malade des suites d'une mauvaise couche. En parlant de Lacenaire, comme tout le monde le faisait, lors des célèbres débats de la cour d'assises, cet homme disait à un artiste de notre connaissance :

« — Est-ce Dieu possible qu'il ait fait ces abominations!... Quand je pense qu'il m'a donné vingt francs presque sans méconnaître, un soir que je rôdais près le canal. .Oui, monsieur A..., sans ces quatre pièces de cent

SOUS, je me jetais à l'eau ou je tuais quelqu'un pour lui prendre sa montre. »

Pendant cette période d'escroqueries de toutes sortes, Lacenaire ne laissait jamais de chercher quelqu'un capable de le seconder dans un meurtre productif. On sait que c'était là son idée fixe. Il ne put y parvenir, et fut obligé, à la suite d'un désastre, de rentrer dans la société.

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