CHAPITRE XV
Une leçon u'anntomie appliquée au meurtre. — La chasse à riiomme. — Le changeur.
Avant de commettre l'assassinat de M. l'Avocat, Lacenaire vit son complice et le sonda à fond pour se rendre compte de ses dispositions définitives et s'assurer s'il ne faiblirait pas au moment décisif. La défaillance de B... l'avait rendu méfiant.
— Avez-vous bien réfléchi, étes-vous entièrement décidé à me seconder auprès de M. l'Avocat, dit-il h II... Voyez, délibérez, il en est encore temps. Si vous avez (juclqucs objections à me faire, je les entendrai, et si vous voulez abandonner l'alfairc, ne vous gênez pas. Elle n'est excellente cl sûre que si la volonté de Ja lerniijier esî
en vous; sinon, elle nous conduit tout dioit ù notre perte.
— Je suis tout à fait résolu à agir, lui répondit son compagnon, et nous ferons le coup ce soir même, si vous voulez.
— Non, pas aujourd'hui, mais demain, car il faut prendre nos dimensions. Youlez-vous me laisser diriger l'opération, ou voulez-vous commander en chef?...
— Non, j'aime mieux agir d'après vos instructions.
— C'est bien. Alors, écoutez-moi :
Nous n'arrêterons pas M. l'Avocat comme cela se fait d'ordinaire ; nous le suivrons et nous le frapperons dans le dos avec des tire-points. C'est mon système. Je fais pourquoi j'agis ainsi; c'est que l'homme, — je parle on général, — a par devant lui, de la poitrine à la tète, des os, des côtes, des salières qui forment tout un système anatomique de défense; et il y a cent à parier contre un que, même surpris dans son sommeil, il fera de la résistance si on le frappe en face ; tandis qu'atteint par derrière, au défaut de l'épaule, un individu quelconque, abasourdi tout d'abord, avant de chercher à se défendre est déjà à terre et est tout de suite expédié !...
C'est moi qui porterai le premier coup, et si 51. l'Avocat veut crier, vous lui fermerez la bouche avec un mouchoir dont vous aurez grand soin de vous munir. Ne frappez que s'il résiste plus (fu'il ne ftmt.
Ce plan d'attaque ayant été arrêté, et résolus d'enfinir, ils remirent la partie au lendemain l i mars 1833, jour de la mi-careme. Apres avoir couche 1 homme, c est-à-dire l'avoir vu rentrer chez lui pour dormir, ils se séparèr''nt,
Munis de tire-points bien effilés, ils se rendirent le matin, vers neuf heures, chez no marchand de vin de la Chaussée-d'Antin, en face de la maison de M. l'Avocat.
Us s'assurèrent que le gibier était au gîte, déjeunèrent à l'entresol de la boutique, auprès d'une fenêtre d'où ils pouvaient voir sortir celui qu'ils veillaient s'il en avait eu l'idée, et se distribuèrent leur rcMe dans la prévision de cette fantaisie. En effet, vers une heure, le millionnaire franchit le seuil de la porte; ils se mirent à sa piste à dislance respectueuse. Il rentra chez lui; les deux complices se remirent en faction aux alentours de sa maison. A six heures et demie, l'homme ressortit, et, comme des chiens qui ont empaumé la voie, ils ne perdirent pas une seconde sa trace. A sept heures, il monta l'escalier de la maison de jeu ; les deux chasseurs le gravirent ensemble avec lui, et se placèrent à ses côtés ù la roulette.
A neuf heures du soir à peu près, par un inexplicable ihangement ù ses habitudes, l'homme se leva et quitta la partie. Les limiers crurent d'abord qu'il ne faisait qu'un entr'acte, mais ils s'aperçurent bien vite que c'était un départ réel. En deux minutes, ils furent de nouveau sur ses brisées.
Après être entré au pissage Choiseul et s'être promené quelque temps avec quelqu'un, le joueur, sur la téie du((uel la mort planait depuis une heure, entra sur la place Venladour pour satisfaire à une nécessité.
Il po\ivail être dix heures ; malgré l'heure peu avancée de la nuit, la place était tout à fait déserte et nspéelrait un ♦ onlrasie frappant avec la galerie voisine pleine d»'
LACEN-AIKE. 85
lumière et de masques en train de gagner les boulevard«.
Les deux assassins n'avaient point perdu de vue M. l'Avocat, qui se trouvait alors debout contre un des murs de la salle Ventadour, appelée dans ce temps-là le Théâtre-Nautique, et ils le regardaient dans l'ombre avec des yeux irrésolus.
Il était de bien bonne beure pour assassiner!
Tout à coup, comme emporté par un mouvement irrésistible, et sans rien dire à Lacenaire, R... court sur M. l'Avocat, un tire-point à la main ; mais au lieu de le frapper par derrière, comme il en était convenu, et comme cela lui aurait été si facile, le meurtrier, à l'aide de son bras gauche, força le joueur à se retourner tandis qu'il le menaçait du bras droit. Ce mouvement de rotation donna le temps à M. l'Avocat de crier à l'assassin. Le bras de R... se baissa au moment où Lacenaire, qui devait porter le premier coup, arrivait vers la proie. La croisée d'un cabinet de lecture, donnant sur le théâtre, s'ouvrit aux erisdu blessé, et les assassins s'enfuirent...
Toute cette scène avait duré à peine une minute.
Les deux complices se rejoignirent sur le boulevard des Italiens. Lacenaire, outré, s'emporta en reproches et en injures contre son compagnon.
— Vous parlez de la lâcheté de B. — Vous êtes encore plus lâche que lui! Comment! vous avez un tirepoint à la main, vous abordez un homme par derrière, et vous avez peur de le frapper!
— Moi, lâche! répondit R... c'est au contraire parce que je ne le suis pas que je n'ai pas voulu porter le coup
par derrière... Mais j'ai frappé par devant. Tenez, regardez le sang qui est à ma main et à ma chemise.
Effectivement les mains elles vêtements de R... étaient ensanglantés. Il s'était servi de l'arme meurtrière. Mais par un bonheur providentiel, le coup avait porté sur le portefeuille de M. l'Avocat, en avait traversé le cuir et les valeurs contenues à l'intérieur.
— Malheureux ! — Boutonnez-vous, et mettez donc vos mains dans vos poches ! continua Lacenaire : il ne vous manquerait plus que de nous faire arrêter; après n'avoir rien fait!...
R .. obéit, et son collègue, revenu à son sang-froid, continua la conversation sur un ton bas et animé.
— Costa n'y rien comprendre, dit-il ; rien ne me réussit depuis quelque temps!... On n'a jamais vu un pareil guignon!... Mais vous-même aussi, ajouta-t-ilen s'adressant à son complice encore tout tremblant d'émotion, aller frapper un homme par devant!... C'est par trop n bête..., surtout quand c'est le contraire qui est arrêté!.. D'ailleurs est-ce là ce qu'on fait?Est-ce comme cela qu'on s'y prend quand on veut en finir vite avec quelqu'un? Vous ne savez donc pas votre métier ? Mais il est bien temps de vous parler de cela... Du reste, vous autres, vous ne faites qu'à votre tête ; on a beau arrêter un plan avec vous, c'est comme si on chantait !
— Allons, c'est vrai, j'ai ou tort, répondit R...; mais je n'ai jamais assassiné personne encore, et je ne sais pas tout ça!... Du reste, le mal est fait; il est inntile de récriminer à colle heure.
Ce sang versé limtileinentet la misère, devenant chaque, jour plus pressante, aigrissaient l'humeur de Lacenaîre. Il n'avait pourtant alors que trente-deux ans. Ses cheveux étaient d'un noir foncé, ses traits beaux et réguliers, ses yeux vifs et spirituels. En vain eùt-on cherché dans le langage et les manières de cet homme, non plus que dans l'expression habituelle de sa physionomie, un caractère de férocité. Affable, prévenant même, sa parole était douce, polie, attique; sa conversation, ordinairement enjouée, était parfois substantielle et élevée. Cependant, en réalité, il vivait dans Paris comme un tigre qui aurait caché ses griffes sous des gants sales.
Quant à R..., il avait eu si peur après cette dernière tentative d'assassinat, qu'il osait à peine sortir de jour el se risquer le soir aux expéditions ordinaires des clianteurs, si bien qu'il finit par se trouver entièrement dans !a misère.
Un soir, ils étaient ensemble, Lacenaire et lui; le premier avait gagné quelque argent au jeu. Ayant besoin d'aller parler à quelqu'un dans un des tripots du Palais- Royal, et ne voulant pas être exposé à la tentation de reperdre son gain, il dit à R... en lui remettant une bourse :
— Tenez, gardez-moi cela soigneusement, je suis à vous dans vingt minutes au plus.
Au bout d'un quart d'heure, en effet, il revint et trouva visage de bois à la place où il avait laisé R... il attendit; — personne! Un soupçon lui traversa l'esprit, et il parcourut toutes les maisons de jeu des environs. Dans l'une d'elles, il trouva son homme attablé et occupé
à perdre son argent. II attendit, sans souftler mol, que tout fût tini. Puis, quand ce fut fait, il dit au dépositaire infidèle, sans la moindre marque d'emportement :
— Eh bien ! en avez-vous assez, maintenant, ou bien voulez-vous que j'aille vendre ma redingote pour que vous acheviez la soirée ?
R... s'excusa, confessa qu'il était un ècervelé, et soutint seulement n'avoir agi que dans une bonne intention, parce qu'on luiavait indiqué toutnouvellementune affaire superbe qu'il voulait faire avec lui, Lacenaire, et dont le siège était à Versailles.
Il n'y avait qu'une seule personne à tuer et au mohis TROIS CENT MILLE FRANCS à gagner.
— S'il en était ainsi, répondit Lacenaire, vous auriez dû me le dire. Nous aurions peut-être trouvé de l'argent d'une manière plus certaine qu'en allant jouer... Enfin, ce qui est fait est fait! — Demain nous irons à Versailles ensemble, et si ce que vous me dites est vrai, je tâcherai, au retour, de nous procurer ce qui sera nécessaire.
— Mais, continua R..., ce n'est pas une petite sumnie qu'il faudra, parce qu'il est absolument indispensable de rf^ster au moins dix jours à Versailles, de faire de la dépense et de vivre comme des gens connne il faut, afin de ne pas se faire remar(iuer.
En attendant, ils allèrent explorer les lieux le lendemain. Tout ce qu'avaitavancéR... était vrai. L'expédition était tentante. Maisoùtrouvcr de l'argent ?Lù étaitladifficulté. L'embarras était donc extrême. Pour y échapper, Lacenaire se mit alors à pratiquer le change des couverts d'argent chez les restaurateurs elles joailliers.
Voici comment s'opérait cette nouvelle flibusterie :
11 se procurait une, deux ou trois paires de couverts en imitation, selon ses moyens, etles portait sur lui. En dînant dans un restaurant quelconque, il les changeait contre de la véritable argenterie.
Un de ses exploits les plus éclatants dans cette partie fut le suivant :
Un jour, il achète deux foulards de coton identiquement pareils, et fait ensuite l'emplette de six couverts en métal d'Alger. 11 les place dans un des mouchoirs, et fait sur eux un nœud assez original pour être remarqué ; puis il place le tout dans sa poche gauche. Cela fait, il se rend chez un bijoutier du passage des Panoramas et marchande des couverts en vermeil. 11 ne tarde pas à tomber d'accord sur le prix avec le vendeur. 11 renferme alors les six cuillers et les six fourchettes dans l'autre foulard resté vide, en les assujettissant dans sa poche droite par le môme nœud apparent de tout à l'heure.
Au moment de payer, Lacenaire ne trouve pas asstv d'argent dans sa bourse, et, retirant alors de sa redingote le paquet qu'il vient d'y mettre :
— Monsieur, dit-il, au bijoutier en remettant à celuici l'emplette tout enveloppée, veuillez me garder cec i une minute; je vais là, à côté, au café Yéron, oii l'on me connaît, chercher le surplus de l'argent, et je suis à vous dans l'instant.
Il sort et ne revient plus. — Le temps se passe. — Le marchand, ne comptant plus sur la parole de l'aclio • leur, défait le foulard pour remettre sa marchandise à sa place, et compte ses pièces d'argenterie. Il trouve bien
90 LACEXÂIRE.
!r nombre do ses couverts... seiilenienf, il s'était opéré une métamorphose clans leur matière ; — le vermeil était devenu du métal d'Alger.
Après ce trait astucieux, Lacenaire alla jouer afin de compléter la somme nécessaire pour mener grand train à Versailles, et il perdit tout. Il se remit au change, mais il en était à peine à sa cinquième opération, qu'il se faisait prendre. Ce désagrément lui arriva un jour oii, à l'aide de la cire, il collait, sous le revers d'une table de restaurant, une cuiller que R... devait venir lever en mangeant ensuite un potage à la même place.
Le ckangei'.i' avait déjà amassé à ce tratic prés de deux cents francs, et comme R... était le gardien des valeurs ainsi réalisées, il en avait le montant dans sa poche quand ce contre-temps vint atteindre son commettant, il lila avec la caisse, et le prisonnier n'entendit jamais parler ni do l'un ni de l'autre.