‹ LacenaireChapitre 20 sur 51 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

Un caniche graiul-d'Espagnc. — Un jury de voleura. L'énicraiide,

Dans le caractère de cet assassin, « aux vastes plans inéchouahles, » comme Lacenaire le dit lui-même, il y avait pourtant des contrastes assez marqués; ainsi, cet homme qui tenait si peu compte du sang de ses semblables, aimait beaucoup les animaux et était très doux avec eux.

Il avait un caniche qu'il adorait, et qu'à cause de sa blancheur éblouissante \\Si)^\iÛ2M Blanc-Blanc. Un jour, l'animal disparut. Son maître crut qu'il rentrerait plus tard; mais le chien ne se montra ni le soir, ni le lendemain, ni les jours suivants. 11 le chercha partout; impossible de le retrouver. Il en ressentit une peine extrême, et se disait que, pour qu'il restât si longtemps hors du ogis, il fallait que Blanc-Blanc lut mort ou arrêté par une force majeure. Enfin, une nuit, Lacenaire, qui demeurait dans une maison assez mal tenue, se réveille en sursaut au bruit d'un piétinement rapide dans l'escalier. Il prêle l'oreille :

— C'est un chien, se dit-il, c'est Blanc-Blanc! Il n'y a que lui qui puisse monter ici à pareille heure!

Un instant après, un jappement impatient se fait entendre sur le carré. Lacenaire se dresse sur son séant. Plus

de àonlél —> c'est Blanc-Blatic ! — Il le reconnaît à son aboiement ! Les animaux ont des voix aussi variées que celles des hommes. Il se précipite alors de son lit et ouvre vivement la porte. Le logis était dans la plus complète obscurité. Le chien ne fait qu'un saut dans la chambre, s'élance sur une chaise, en descend, saute sur le lit, et, par mille bonds désordonnés, témoigne à son maître sa' joie de le revoir.

— Tais-toi, Blanc-Blanc, lui crie celui-ci. D'où vienstu, polisson? Attends, attends, va! à bas! à bas! gueusard :

Et le chien de reprendre ses ébats, pendant que son maître cherche partout de quoi allumer une bougie. Dans ce temps-là, l'allumette chimique et allemande aspirait à détrôner le classique briquet, et Fumade, l'homme au nom prédestiné pourtant, voyait sa gloire pâlissante s'effacer devant les rayons de l'astre nouveau.

C'est surtout lorsque l'on a le plus besoin d'allumettes qu'on en trouve le moins à sa portée, et c'est aussi quand elles sont clair-semées dans la boîte qu'elles prennent le plus difficilement. L'émotion est trop forte et^ les ponctions faites d'une main mal assurée ne produisent aucun résultat. Cela ne manqua pas d'arriver à Lacenaire.

Après avoir épuisé jusqu'à sa dernière goutte de phosphore, il se trouva dans une obscurité plus épaisse encore qu'auparavant, et force lui fut de se remettre au lit sans voir son favori,

— Couche-toi là, vagabond, lui dit-il impérieusement, une dernière fois: — couche-toi là!

Le chien, obéissant à cette rude injonction, s'étendit sur un tapis, à côté du lit de son maître.

Lacenaire, presque aussitôt, s'endormit d'un sommeil joyeux et agité, et rêva toute la nuit de Blanc-Blanc. Enfin, il se réveilla, le matin, et son premier soin fut de se pencher vers le parquet pour contempler le nouvel enfant prodigue, de retour au foyer paternel. Mais un cri d'effroi s'échappa de ses lèvres, et il se mit en défense.

0 terreur! Un Espagnol, coiffé d'un chapeau à plumes, et le flanc ceint d'un poignard doré, était dressé auprès de son oreiller...

Lacenaire se frotte encore les yeux... Tout à coup un éc'.atde rire homérique fait place àsafrayeur. Cet hidalgo, vêtu d'oripeaux et armé d'un poignard doré sur tranche, n'était autre que Blanc-JJlanc, que des saltimbanques avaient volé et habillé en grand d'Espagne de première classe.

Le caniche avait préféré l'amitié aux honneurs, et son maître, qui était dans toute la joie de son âme, ne cessait, malgré son caractère peu expansif, de raconter à tous ses amis les circonstances de ce retour.

Cet événement, cause de tant de joie, ne l'empêchait point cependant de continuer ses œuvres mauvaises, et, dans une de ses expéditions nocturnes, il rencontra, rue de Vendôme, un nommé Bàtonj qui se trouvait en même temps que lui à Poissy, et qui en sortait depuis peu par grâce spéciale.

Leurs relations avaient été d'une nature assez suspecte à Poissy pour qu'on accustit Bâton d'être à l'égard de Lacenaire un ami plus qu'intime, mais, malgré le ca-

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ractèro qu'on prêtait à leur ancienne intimité, Lacenaire fut peu charmé de rencontrer son ex-camarade.

11 fut cependant obligé de le traiter sur ce pied et de lier conversation avec lui. L'ne proposition de vol sortit immédiatement de la bouche du nouveau venu. Il s'agissait de dévaliser un riche négociant qui demeurait dans la même maison que lui et qui s'absentait souvent.

'^ A l'époque où Lacenaire rencontra Bâton, il faisait partie d'une flotte de flibustiers parisiens dont les plus distingués s'appelaient : Alfred Larnache, Pinel, Rlimi Preuil, Leborgne, Desbordes, Salorne, dit Pistolet, Travacoli, — celui-là était Italien, — Pisse-Yinaigre, Goujon, Répin, Alfred Cancan.

Ces forbans fréquentaient r.ssidùment un débit de liqueurs, tenu rue Jeannisson, par une belle fille nommée Olympe, dont toute la préoccupation consistait à observer une neutralité parfaite entre eux et la police. Elle avait aussi entre autres qualités nécessaires à l'exploitation d'une telle clientèle une discrétion à toute épreuve envers tout le monde, une surdité Tolontaire, d'autant plus épaisse, par conséquent, lorsque l'ivresse rendait ses habitués plus expansifs que la prudence ne l'exigeait, et une répugnance parfaite à s'occuper de leurs faits et gestes. — En ceci, elle ne manquait [as de prudence, car il y a des secrets qui portent malheur à ceux qui les pénètrent.

Les membres de cette haute-2)ègre travaillaient par bandes séparées, etnitiîisaient dans différentes branches d'industrie les diverses aiitiludes dont ils étaient doués.

loi LACENAIRE.

Ils formaient diverses catégories et se divisaient en rmiterniers •. honjouriers -, cambrioleurs', changeurs *, caroulleurs ^, carreitrs '■, tireurs' et c.hourineurs ^.

Cliacune de ces spécialités avait ses membres. Travacoli, l'Italien, était un des plus remarquables changeurs qu'on eût vus. La conformation de sa main, un exercice de tous les instants et une pratique journalière, lui permettaient, en échangeant de l'or contre de l'argent, — ce qui était accepté avec grand plaisir à cette époque, — de retenir deux, trois, quatre et quelquefois cinq louis dans ses phalanges, et il n'y avait de jour qu'il ne volât pareille somme au détriment des changeurs.

Mimi Preuil etLeborgne étaient de si adroits tireurs, qu'un jour ayant eu ensemble une discussion sur leur adresse respective, ils i)arièrent à qvà ferait le plus de montres et de bij,oux à la prochaine fête publique. On attendit celle de Louis-Philippe, dont l'échéance était la plus rapprochée, et le jour dit, chacun des candidats se mit en campague. Après le feu d'artifice, les dt-ux tireurs

• Voleurs par la fenêtre. — - Voleurs qui entrent dans les» maiions comme s'ils allaient souhaiter le bonjour à quelque connaissance; s'ils sont surpris, ils s'excusent en disant qu'ils se sont trompés de porte. — "■ Voleurs exploitant principalement les chambres d'hôtels garnis. — * Voleurs qui s'attachent spécialement à échanger de l'or ou des billets contre .io l'argent, et réciproquement. — ^ Voleurs avec fausses-clefs. — c Voleurs qui, à l'aide d; jeunes enfants, dévalisent les bijoutiers en faisant limer les carreaux de leurs devantures. — " Videurs qui tirent de la poche, du gousset, du doigt ou iLla poitrine d'autrui les bijoux et autres val'-'urs qui s'y tmu ■ vont. — ** Voleurs qui versent le sang.

LACEXAIRE, lO.-i

apportèrent leur butin devant un jury de filous qui se tenait chez un marchand de vins-recéleur, rue Saint-IIonoré, en fatc de l'endroit actuellement nommé rue de Marengo, à côté du magasin des Deux-Sergents. Lebor- L;ne avait fait une l)onne journée, car ses deux mains étaient pleines de montres et de bijoux, mais quand Mimi Preuil montra aux regards des juges du pari le tribut qu'il avait prélevé sur les badauds, il fut accueilli par un cri d'admiration, et d'unanimes acclamations le saluèrent vainqueur. Il avait tout simplement apporté une cuvette à moitié pleine de montres, de chaînes, de bracelets, de bagues et de cassolettes, d'une valeur de plus de cinq mille francs, car les mouvements des montres ne comptaient pas et étaient jetés dans les ègouts. — Quant aux foulards, de pareils sujets ne daignaient même pas les prendre dans les poches des promeneurs, c'était pour eux chose trop facile et trop peu fructueuse surtout.

Le président de cette assemblée de coquins était le receleur-marchand de vins. On le désignait sous le sobriquet de YHonihtr-Bvt''. depuis un meurtre assez mystérieux commis chez lui sur un homme ivre, dont on l'accusait d'être l'auteur, sans autre preuve que sa mauvaise renommée. Cet Hoïiiïiie-Bnté avait une si grande clientèle de voleurs, que, pour ne pas perdre un temps i:ui lui était sans doute plus précieux qu'à la société, il jjcsait leurs vols dans une balance montée dans sa cave, et en payait arbitrairement les produits. Moyennant six cents francs, le lauréat dont nous avons parlé plus haut lui avait laissé sa demi-cuvette d'or.

Tne autre fois, ce même Mimi lui avait apporté de huit

lOfi LACENAIRE.

heures du soir à deux heures du matin et successivement neuf montres ou autres bijoux, en exigeant immédiatement le paiement de chaque pièce. Yoici pourquoi : Mimi était un joueur endiablé et résidait presque au Cent treize. Un soir i! se trouva en proie à une de ces déveines qui engloutiraient un empire, et chaque fois que le râteau du croupier mettait sa dernière mise dans le panier, i! descendait quatre :'i quatre l'escalier du tripot, se mêlait un moment à la foule qui remplissait la galerie d'Orléans et tirait n'importe quoi des poches et des goussets des promeneurs. Delà, il dùmdMûmX Horiirae- Buté, vendait l'objet volé, remontait jouer, perdait et recommençait le même manège.

Le sieur Alfred Cancan, toujours mis comme un dandy, et que beaucoup d'habitués des boulevards se souvientirùnt d'avoir vu, était un cambrioleur remarquable.

Lacenairc assassinait, on ne le sait que trop, ainsi qu'un nommé Repin, petit homme qui pratiquait le meurli e par instinct et qui n'aurait pas reculé devant l'assassinat de cent hommes. Comme une bête sauvage, il se battait sans cesse, et avait pour habitude de déchirer à coups de dents les oreilles de ses adversaires ou de leur Manger le nez. Lors des fréquentes émeutes qui troublèrent le commencement du règne de Louis-Philippe, il se glissait dans la foule avec les autres bandits, mais tandis que ceux-ci ne cherchaient qu'à voler simplement, llepin jouait du couteau contre ceux qu'il voulait dévaliser. Celait un Parisien de la rue Saint-IFonoré. 11 éliiit devenu la terrcui' des m:ircb;;nds devin et des li(]uoris-

tes de ce quartier. Cette petite hyène, qui avait l'hystérie du sang, -est actuellement au bagne à perpétuité, comme le receleur et ses autres confrères.

^ Dans cette bande de coquins, plusieurs cumulaient avec le métier de filou celui ù'iddicaieiw. Ils toucliaienl d'une main leur part de butin, et de l'autre lo salaire de la dénonciation ; et tel qui avait déjeuné avec le produit d'un vol soupait avec l'argent distribué pour le faire découvrir. Pai^ystèmej la police d'alors tolérait celte inj crustation de mouchards, dl^sl^BUîsaïquet^ et,' à ce sujet,jï'oiçl43jn^^ piége tomba l'un de ciis espions.

Le fait se passait avant l'avènement de Louis-Philippe.

Un vol d'argent qui n'avait laissé aucune trace d'effraction ayant été commis chez un personnage considérable de l'époque, tous les agents furent mis en campagne, ot le voleur, arrêté presque aussitôt, fut conduit, les doux mains parfaitement liées, entre deux brigadiers, à l'iiôtt^où il avait opéré, pour montrer comment il s'y était pris. Mais, quelques jours après celte confrontation, le maître de la maison s'apercevait qu'une émeraude entourée de diamants, montée sur épingle, et valant une vingtaine de mille francs, avait disparu de la cheminée de sa chambre à coucher.

Aussitôt on fit part de cet événement à l'un des cheCâ. de la police de sûreté de ce temps, et celui-ci u'Iiési^a jas une minute à accuser de ce dernier vorruiî,çlêfe.^i^, deux honmies. Mais cumment convaincre le véritable voleur, 'cî surtout comment lui extraire l'objet précieux? — Pai'ler, c'était t<nit perdre! — Le fonctionnaire se tut

ioS LACENAIRE.

donc, et cela pendant sept mois. — Enfin, le ler janvier arrivant, il rassembla, trois ou quatre jours avant, tous ses limiers, et leur adressa cette allocution :

« Mes enfants, — vous savez que nous allons bientôt souhai er la bonne année à M. le préfet; que tout le monde soit donc à neuf heures, le jour de l'an, dans la cour de la Préfecture, bien couvert, reipiinqué et soigné au possible. Qu'on endosse son linge le plus fin et ses frusques les plus fraîches. J'entends que ceux qui ont leurs bijoux ou leurs toquantes au doit, * les dégagent pour ce jour-l;i. J'avancerai l'argent nécessaire. On cherche à nous nuire ici, il faut nous distinguer et montrer à notre chef que nous ne sommes pas de la canaille, comme on le prétend, mais des hommes de conduite ; allez! »

En effet, le matin du jour de l'an, les agents, exacts à leur poste, attendaient leur chef de file dans l'hôtel de la l'ue de Jérusalem, et la première chose qu'avec son regard pénétrant cet homme de génie apercevait à la chemisede celui qu'il soupçonnait, était l'éraeraude volée. — Alors, appelant en particulierle porteur de ce bijou dans un angle éloigné de la cour, et lui arrachant l'épingle :

— Vous êtes un pante-, monsieur..., lui dit-il tout bas entre les deux yeux. 11 y a au bagne des hommes qui n'ont pas fait autant que vous, et si je ne vous y envoie l»as, c'est ([ue j'ai pitié de votre famille... Mais que ceci NOUS serve de leçon j)Our l'avenir |

1 Lcnr.'; montros an Mont-de-Piété, — - Un Rot, iir niais^ inif ilupc.

LACENAIRE. \m

PuiSy fiçjiant. à son tour l'émeraude au nœud do sa cravate, avec le geste à la fuis majestueux et goguenard de Robert-Macaire, il s'en para pour briller devant Ife. préfet... et oublia de la rendre jusqu'à ce jour. —Le diable s'en rit encore! •-' ;':~.*-^-•'..•

CllAriTUli XVIII.

Le comparse de l'Ambigu. — Ode à un acteur. — Le commensal-assassin. — La jaunisse d'un premiei" lolc.

Mais revenons à Lacenaire :

Après être allé, avec Bâton, prendre connaissance de la maison du négociant de la rue de Vendôme, Lacenaire vil que cette affaire était très incertaine, et que son exécution pouvait le renvoyer à une époque assez reculée. Ils avaient besoin d'argent immédiatement l'un et l'autre. La mère de Bâton était une pauvre veuve à qui son fils retirait le pain de la bouche. Malgré cette conduite infâme, ou plutôt à cause de cela même, Bâton voulait faire quelque chose à tout prix et ramasser de l'argent n'importe où, fût-ce dans du sang.

Lacenaire lui parla d'un projet d'assassinat ea grand sur les garçons de caisse, sans lui expliquer pourtant les détails de l'affaire. D'ailleurs, Bâton n'avait besoin de rien savoir. Semblable en cela à Avril, il se fiait entièrement aux hautes capacités de son chef de file.

Pu rrçle, le j'ian de Lacenaire était bien simple. 11

110 lacp:naire.

consistait en ceci : fabriquer de fausses lettres de change tirées sur un individu quelconque demeurant irPans, mettre ces effets en recouvrement dans une forte maison de banque, louer ensuite un logis au nom de la personne débitrice de l'effet, et attendre que le garçon de caisse mi banquier vînt en recouvrer la valeur, afin de lui en lever par le meuitre le montant des recettes de la journée. ^^^ ' '-'"^ ^''*"^='^*~-^-'---^— — ^^-^■

Bâton accepta avec empressement un rôle dans ces hasardeuses spéculations, et, comme l'argent manquait, le chef de l'entreprise se mit à faire les faux, en y mêlant le nom de son complice pour le compromettre, et, par là, le tenir.

Il loua un appartement rue de la Chanvrerie sous le nom de Bonnain, — il est superflu de dire qu'il changeait très souvent d'état civil, — le garnit de quelques méchants meubles, tendit ses pièges, et, comme l'araignée dans sa toile, attendit sa victime.

Diverses tentatives manquèrent par la faute de Bâton, qui, toujours au moment d'agir, jouait la sensibilité, et donnait pour excuse à ses défaillances la crainte qu'il avait de faire peine « à sa vieille mère. » — Sa mère ! pauvre vieille femme qu'il laissait coucher sans draps, afin de les mettre au Monl-de-lMété et de s'amuser au cabaret avec le produit du prêt!

Le chef de ces complots enrageait contre son hypocrite auxiliaire, et attendait impatiemment la libération d'Avril, dont il maintenait l'ardeur en allant le voir et en lui apportant quelque argent. Mais il ne cessait pas pour

LACENAIRE. tll

cola de IVéfjuentPi' Bàtoii, car ce niisérai)!c faisait partie de l'Ambigu Comique en qualité de liguraiit, et, \r,\v ses accointances avec lui, Lacenaire avait Uni par avoir quelque accès à ce théâtre. îl aimait passionnément l'art dramatique et les artistes, comme on le sait déjà, et il réussit à faire connaissance avec plusieurs d'entre eux, particulièrement avec M. Albert, qui brillait alors au boiilevard de tout l'éclat du succès.

En apparence, rien ne ressemblait moins à un malfaiteur que ce bandit ganté, el un étranger qui aurait cherché à le pénétrer aurait épuisé toutes les conjectures avant de le prendre pour ce qu'il était en réalité.

Un jour, il se trouvait à l'Ambigu, à la répétition d'une pièce nouvelle, lorsqu'un des machinistes tomba dans le troisième dessous et se fractura la jambe. M. Albert jouait un des rôles de la pièce, et, en voyant l'état du blessé, il proposa de faire une souscription en sa faveur. Cette idée fut adoptée aussitôt, et le m-alheureux invalide reçut des secours et quelque argent.

Lacenaire, témoin de ce bon mouvement, fit à ce sujet une pièce de vers qu'il dédia à M. Albert, et dans laquelle il célébrait la bonté de cœur, le talent et les triomphes de l'artiste. Cette épître était signée, — et pour cause, — d'un autre nom que celui de son auteur, de celui de Gaillard, croyons-nous.

Les hommes, sans aucune exception, aiment les louanges, mais les artistes dramatiques adorent tellement l'encens que, lorsqu'ils n'en ont plus à respirer, ils s'éteignent mélancoliquement, comme des créatures privées d'air. Albert ne valait ni mieux ni moins que ses con-

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fi'èi'es sous ce rapport, et les coniplinieiils limes de Lacenaire lui tirent plaisir. 11 remercia le versiticateur et l'invita, comme de juste, à l'aller voir. Lacenaire protita de la permission, et vint assez souvent chez sa nouvelle connaissance. Us s'entretenaient presque toujours du théâtre.

— J'aime votre jeu, disait-il souvent à Albert, il me remue et m'eiiipoigne. Vous portez l'elfet quehiuefois un peu loin, il vous est même arrivé de l'exagérer, m\x\> ce n'est pas un tort. Au théâtre, vous le savez, il faut frapper fort pour frapper juste. C'est Voltaire qui l'a dit, et j'aime mieux vous voir trop accuser les intentions d'un rôle, que de n'en pas faire saisir les nuances au public.

Enfin, après chaque création nou\ elle de l'acteur, c'était, de la part de son admirateur habituel, des com- {tliments chaleureux, entremêlés parfois de remarques justes et intelligentes. Du reste, toujours rigide observateur des convenances, plein de tact et de savoir-vivre, l'habitué de la maison n'y commettait jamais une indiscrétion, et était avec les amis de l'artiste d'une réserve qui dénotait l'homme du monde.

Tout à coup le familier disparut, et son hôte de l'oublier au bout d'un certain temps. Quelques mois après celte disparition. Taris se trouvait sous l'émotion d'un procès célèbre, et du rôle que jouait dans les débais un J certain Lacenaire, principal accusé. Albert voulut assister, comme tout le monde, aux péripéties de ce drame judiciaire, et se rendit au Palais-de-Justice. II fut place lrè« près du prétoire. Quelle ne fut pas sa surprise, en

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fixant les yeux sur celui des trois complices qui occupait la Renommée du bruit de ses exploits, de reconnaître dans ce criminel son panégyriste de l'Ambigu, le chantre ordinaire de ses triomphes!

Lacenaire, en souriant, lui fit de la tète un petit salut bienveillant; mais Albert se trouva mal à sa place et attrapa sur-le-champ une jaunisse, dont il ne guérit que deux ans après.

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