CHAPITRE XX
Teutaiive d'a»5assinat sur la tille Javotle. — Le tueur ùe femmes et le sauveur de chats.
Jetons maintenant un coup d'œil rèti'ospectif sur Lacenaire.
En quittant le cabinet de M. Scribe, et muni encore de 1 argent qu'il eu avait reçu, il eut comme une vague idée d'enrayer dans sou mauvais chemin ; mais cette pensée ne lit que lui traverser l'esprit, car il était lancé à fond de train dans le crime, et il y avait fourni une troj) longue traite pour pouvoir revenir sur ses pas.
Avant de s'adjoindre Bâton, ce figurant qui faisait le soir les paysans vertueux dans les drames à charpente, et [)raliquait le jour le faux et le guet-apens, Lacenaire avait déjà cherché à monter un assassinat avec l'aide d'un autre individu nommé Baptiste. Une circonstance imprévue avait déjoué leur combinaison. Le secret de ce coup manque n'avait pas été gardé, l'autre associé l'avait révélé à sa maîtresse, une receleuse nommée Javotle. C'était une grosse fdle joufflue, haute en couleur, ayant d'épais bandeaux de cheveux raides, des pieds de gendarme, des m'iins débordantes de graisse, les plus solides poignes du monde, une vraie virago enfin.
Elle s'était vantée devant plusieurs personnes d'envoyer Lacenaire aux galère s (|uand elle le voudrait, cl
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ces pai'ûles inipiuclentes avaient été pour elle un arrêt de mort!
Sous prétexte de vendre des marchandises volées, Lacenaire l'avait attirée dans une chambre louée par lui, à l'hôtel de Picardie, faubourg Saint-Martin, n" 8.
Quand Javotle entra dans la pièce, elle. ne vit pas les marchandises et demanda où elles étaient.
— Dans le dernier tiroir de la commode. Regardez ça! répondit Lacenaire qui, fidèle à son système, attendait que Javotte se baissât pour la frapper par derrière.
— Il me semble que vous pouvez bien vous déranger, dites donc, M. le marquis, et me donner votre paquet vous-même, répliqua-t-elle avec ironie au prétendu vendeur.
— J'ai une courbature et ne peux me remuer aujourd'hui, ma petite. Allons, soyez gentille, il y a là de la dentelle et des bijoux que je vais non pas vous vendre, mais vous donner, et la chose vaut bien que vous vous baissiez pour la prendre.
— Allons, allons, c'est bon, M. de la Grinche^, dit Javotte radoucie.
Elle s'était déjà courbée pour ouvrir la commode désignée, lors([u'en se retournant inopinément, elle vit aux mains de Lacenaire un tire-point que celui-ci venait de tirer de sa poche de côté.
— Qu'est-ce (jue c'est que ça?... qu'est-ce que c'est!.,, dit-elle en avançant sur lui...
' Grinche eu argot veut ilirc voleiu'.
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— C'est ce qui empêche déparier, répondit Laeenaire, 1 1 il lança en pleine poitrine à la malheureuse lille un coup de l'instrument meurtrier.
La receleuse portait sur elle une montre à laquelle était pendue une chaîne garnie de breloques. L'n petit coco en forme de baril se trouvait mêlé à ces ornements, et le poignard l'ayant rencontré s'était heureusement amorti sur le hihlot^ pour parler le langage d'aujourd'hui.
— Ah ! misérable! ah! scélérat! dit Javotte en se précipitant à la gorge de Laeenaire et en le tenant en respect .. Ah! tu veux me huter aussi, escarpe! eh bien, je vais te faire pincer, moi, attends!... a l'assassin!... a r assassin !... Elle se mit à crier de toutes les forces de ses poumons.
Laeenaire, toujours armé, voulait se détacher de l'étreinte de son antagoniste et l'empêcher en même temps d'appeler main-forte. 11 rejeta violemment sa tète en arrière et saisit à son tour la femme par le cou pour étouffer ses cris ou l'étrangler, mais il avait affaire à une gaillarde robuste.
Prête à perdre le souffle, la vaillante fille, les cheveux et\ désordre et les yeux injectés de sang, se colla à son meurtrier afin de lui ôter la liberté de ses mouvements, et le poussa vivement vers le lit placé au fond de la chambre. Acculé au bois de la couche, Laeenaire, sentant qu'il perdait l'équilibre, laissa tomber son ar.nie, puis, s'emparant d'un flambeau en cuivre qui se trouvait à sa portée, il en asséna un si terrible coup à la tête de la receleuse, que le sang ruissela sur les draps et les
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oreillers. Mais JavoUe ne le lâcha point et se mit ;\ cherclier des yeux le tire-point tombé pour s'en emparer et frapper Lacenaire. Il n'était pas doué d'une grande vigueur physique, et ses forces l'abandonnaient, tandis que celles de Javotte augmentaient. Les voisins, attirés enfin par le piétinement de cette lutte et par les cris des combattants, pénétrèrent dans la chambre.
— C'est ma femme, dit Lacenaire, cela ne regarde personne ! «
Et profilant de l'essoufilement de Javotte qui ne pouvait parler, de l'indécision des assistants ébranlés par cette mauvaise raison, il descendit quatre à quatre l'escalier et disparut comme l'éclair sous la voûte de la porte Saint-Martin.
Javotte, qui était déjà très mal avec la Préfecture et savait que son amant avait une foule de peccadilles sur la conscience, ne jugea pas à propos d'instruire la justice de cette scène tragique. Elle garda un silence prudent sur le tout, en attendant le moment de se venger sans bruit.
Pourtant, par le plus bizarre des contrastes, voici la scène qui se passait aux environs du Palais-Royal quelques mois avant la tentative faite sur Javotte et la vîsite à main armée chez M. Scribe.
Le locataire d'une chambre située rue delà Bibliothèque prenait le frais à sa fenêtre, lorsciue des miaulements désespérés lui firent lever la tète. Un chat, lancé du faîte de la maison dans la rue, cherchait à se cramponner à l'une des gouttières ; mais le poids de son
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corps, multiplié par la vitesse de la chute, et ses grilles émoussées par l'angoisse, l'empêchaient de s'y retenir. Il allait donc infailliblement périr, lorsqu'à la hauteur du deuxième étage une main s'avança vivement, le saisit et le dispensa de continuer son périlleux voyage. Après avoir caressé l'animal, celui qui l'avait recueilli au passage le rapporta dans l'appartement d'où on avait voulu lui faire opérer cette descente sans parachute.
Le sauveur du chat était un homme jeune, à moustache frisée, vêtu avec la dernière élégance. Il portait une chemise brodée, de petites manchettes s'arrondissant sur des mains un peu maigres, une cravate noire élevée et sans col; un habit bleuàlarge collet et à boutons guillochés, son gilet décolleté se fermait par un seul bouton et son pantalon, serré au mollet, s' évasait en éventail sur des bottes à bouts carrés.
— Excusez-moi de vous déranger, monsieur, je vous rapporte votre chat, dit-il à un autre jeune homme, qui s'est fait depuis une bonne position dans les MessiKjeries, mais qui habitait alors, insoucieux et libre, un sixième étage avec sa maîtresse.
— Tenez, elle trembUi encore de tous ses membres, la pauvre bêle!
— Je vous remercie de votre bonté, monsieur, répondit l'autre, mais je ne vous cacherai pas que j'aurais tout autant aimé que cette afl'reuse bête fût restée sur le pavé.
— Ah!... El pourquoi cela':*... Comment peul-on ainsi l'aire du mal à ces pauvres créatures qui sont si inofTensives, si douces, et qui nous aimeul tanl?...
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— Qui nous aiment lanl!... Merci!... Je voudrais bien voir un de ces êtres si inoffensifs vous avaler votre dîner et vouloir manger la main de voire femme, pourvoir si vous les trouveriez aussi doux que cela... Montre donc à monsieur ce que cet odieux chat t'a fait, continua le maître du matou en s'adressant à une jeune femme présente à l'entretien.
La dame présenta alors au nouveau venu sa main rayée de coups de griffes, et tout ensanglantée par une morsure.
— Ah Dieu ! dit le voisin, pâlissant et se trouvant presque mal à cette vue, c'est affreux ! — Ma fqi, repritil après une pause et comme remis de son émotion, je ne vous en veux plus : — il y a des cirronstoMces attémiontes.
Cet homme, si sensible pour les chats, on l'a deviné, c'était Lacenaire. 11 pensait sans doute déjà à la Cour d'assises, où nous ne farderons pas à le voir paraître.