CHAPITRE XXXY
Deuxième audience. — Suite des inten'ogatoii'es. — Les témoins. — M. Allard.
A dix heures, les accusés sont introduits : Lacenaire a conservé son assurance et sa sérénité de la veille, et prie son avocat, qu'il accueille avec un sourire affectueux, de lui communiquer quelques-uns des journaux où se trouvent rapportés les détails de la séance de la veille. Il p'ircourt avec attention le Journal des Débats., demande une plume, fait quelques observations en marge de la feuille et prend des notes.
Avril et François ont une attitude morne et silencieuse.
Les précautions pour la sûreté des accusés et pour empêcher aucune lutte ont été augmentées encore. Les bancs réservés dans le prétoire sont garnis de dames élégantes; la curiosité, loin de paraître épuisée par les révélations si complètes de la précédente séance, semble s'être encore accrue.
M. LE Président. — Nousjallons entendre les témoins : — Le premier de ceux-ci est M. le docteur Beaifils. Appelé le 16 décembre pour constater la mort de Chardon et de sa mère, il rend compte de l'état des cadavres : Chardon fils, vêtu d'un gilet de flanelle et d'un autre gilet, portait les traces de blessures faites avec un instrument triangulaire et avec une hachette. Il paraissait avoir été assailli à la fois par deux meurtriers.
Le docteur reconnaît, comme ayant pu servir à ce crime, les instruments trouvés sur le lieu même, le merlin et le carrelet emmanché dans un bouchon. Celui des assassins qui s'est servi du carrelet a dû se blesser à la main, parce que le bouchon s'est trouvé percé de part en part.
Lacenaire reconnaît le carrelet comme s'en étantservi.
M. LE Président. — .\.Yril, reconnaissez-vous la hache ?
Avril. — Je ne puis pas la reconnaître, monsieur le président, puisque je n'y étais pas.
L4CENAIRE. — C'est Avril qui a frappé Chardon avec la hache.
M. Bëaufils décrit les plaies dont était couverte la veuve Chardon ; elle avait été frappée à coups de stylet et de couteau.
On a, en effet, trouvé dans sa chambre un couteau ensanglanté; le carrelet a été découvert derrière une chiffonnière.
Avril. — Si Lacenaire a été blessé à la main, il a du en conserver la cicatrice.
Lacenaire, qui vient de cesser la lecture de son jonrnal, montre, en souriant, à son avocat, la cicatrice légère que la blessure lui a laissée au petit doigt de la main droite. -
Avril soutient qu'il n'a jamais eu connaissance de cet'e blessure.
C'est sur cette circonstance et sur ce fameux couteau dont Lacenaire n'a pas pu ou n"a pas voulu expliquera présence sur le lieu du crime, que vont rouler les débats qui vont suivre.
Après cet incident, nous rapporterons en entier l'intéressante déposition de M. AUard, bien que la plupart des circonstances qu'elle relate aient été déjà mises au jour par nous. Mais nos lecteurs verront, dans les paroles même de l'honorable fonctionnaire, combien nous avons serré de près la vérité, en racontant les épisodes de l'étrange existence de Lacenaire. Nous n'avons pas voulu résumer ce témoignage, car rien à nos yeux ne reproduit mieux la couleur et le véritable caractère d'un procès que les expressions même dont se sont servies les personnes qui y ont figuré.
Revenons à la cicatrice de Lacenaire. Avril demande que l'on examine la main de son associé. Avril. — Je demande que l'on examine la cicatrice.
M. Beaufils (après avoir examiné la main de l'accusé). — La cicatrice est encore apparente.
L.iCEXAiRE (à voix basse, au témoin, avec une pantomine expressive). — J'ai frappé comme cela; la pointe s'est enfoncée dans le manche et m'a blessé.
U.\ Juré. — Lorsqu' Avril est allé coucher avec Lacenaire, peu de temps après, s'est-il aperçu de cette blessure ?
Avril. — Non; et certainement un homme qui aurait frappé avec cet instrument-là se serait fait une blessure grave. On ne voit pas du tout la cicatrice.
M. Beaufils déclare ensuite que, sur le^cadavre de la veuve Chardon, il a reconnu des blessures qui ont dû être produites par un autre instrument que le tire-point et la hache. Deux couteaux ont été trouvés sur le théâlfe du crime.
Lacenaire. — Je ne me suis pas servi de couteau, mais d'un carrelet ; c'est là une circonstance que je ne puis expliquer.
On lui représente les couteaux, il ne les reconnaît pas et assure qu'il les a vus pour la première fois dans Iç cabinet du juge d'instruction.
M. LE Président, à Lacenaire. — Il résulte donc de votre affirmation qu'Avril ne s'est pas servi de couteau?
R. Je ne le crois pas. Dans tous les cas, je ne l'ai pas vu.
Pendant tout le temps que met à déposer le docteur Beaufils, Lacenaire, occupé à écrire sur ses genoux, ne lève pas la tète; il ne prête quelque attention au débat que lorsque M. le président fait passer sous les yeux des
jurés les instruments qui ont servi au crime. 11 reconnaît le carrelet aiguisé elle merlin qui lui sont présentés. Avril, au contraire, déclare ne reconnaître ni le merlin, ni la lime, que souillent encore la rouille et les taches produites par le sang.
M. CosTAz, docteur en médecine, dépose dans le même sens et sur les mêmes faits. Il a vu les couteaux et pense que le crime a été commis par deux personnes au moins, peut-être par trois. Le docteur révèle deux faits nouveaux et importants : — J'ai remarqué, dit-il, autour de l'un des yeux de Chardon cinq ble-ssures non pénétrantes, portées avec le tire-point à très peu de distance l'une de l'autre. J'ai été convaincu que ces blessures n'ont pu être faites qu'après la mort de la victime; car le plus petit mouvement aurait dérangé la main de l'assassin. La veuve Chardon, continue M. Costaz, n'était pas morte sur le coup, et je pense qu'elle a pu vivre pendant dix heures. Lorsque nous l'avons examiné, le cadavre conservait encore quelque chaleur à la région gastrique,
M. LE Président. — Lacenaire, vous voyez qu'on soupçonne, d'après l'état des blessures, qu'il pouvait y avoir trois personnes. On a supposé aussi que dans la maison, rueMontorgueil, ii y avait trois meurtriers. 11 semblerait que vous n'avez pas encore dit toute la vérité. Etiez-vous seul avec Avril chez Chardon?
Lacenaire. — Oui, monsieur le président.
M. le Président. — Ce qui paraît faire croire qu'il y avait trois personnes, c'est qu'il y avait trois instruments.
Lacenaire. — Je ne me suis pas servi de couteau, et
m LACENAIRE.
Avril ne s'est servi que de la hache contre Chardon fils. Jaftirme que personne que moi n'a porté la main sur la veuve Chardon; ainsi, il ne peut y avoir de traces de coups de couteau sur elle.
M. CosTAZ. — La plaie du cou n'aurait pu être faite avec l'instrument triangulaire que voici ; les côtés du carrelet n'auraient pas fait une coupure aussi nette, mais une déchirure.
Lacenaire. — Ce qui est certain, c'est que je n'ai pas quitté une minute la veuve Chardon; je l'ai laissée ensuite entassée sous les matelas et les couvertures.
M. le docteur Ollivier (d'Angers) entre dans les mêmes détails et porte un jugement semblable à celui de ses confrères sur l'emploi d'un instrument piquant et tranchant, tel qu'une lame de couteau, et le concours de deux personnes pour l'assassinat de la veuve Chardon,
M. LE Pbésident. — Celui qui se déclare auteur du crime prétend qu'il l'a commis seul et qu'il s'est seni d'un carrelet, mais non d'un couteau.
M. Ollivier. — La mémoire de l'inculpé le sert mal. 11 y a un fait matériel et très positif. 11 y a eu deux instruments : l'une des plaies prouve l'impossibiiiié de l'emploi d'un instrument triangulaire; c'est celle du voile du palais, membrane flottnnte qui a été coupée avec netteté, et dans laquelle le carrelet aurait dû laisser l'empreinte de ses trois angles. D'ailleurs, nous avons trouvé daiîs la chambre de la femme Chardon un couteau ensanglanté qui s'adaptait parfaitement à la blessure du cou.
M. LE Président. — Lacenaire, il n'y a rien à répondre à cela.
Lacenaire. — Je n'ai rien à répondre non plus, si ce n'est que je soutiens ma première déclaration. Je ne me suis pas servi de couteau, et moi seul ait tué la veuve Chardon.
M. LE Président. — Dans des moments comme ceuxlà, il est à croire qu'un assassin, même un assassin de profession, ne conserve pas tout son sang-froid, qu'il est effrayé. Ne serait-il pas possible que, machinalement et par instinct, ayant vu que le tire-point qui vous avait blessé à la main ne pouvait plus vous servir, vous av-ez lùché l'instrument et pris le couteau? Il serait possible que vous ne vous rappelassiez pas tous les faits.
Lacenaire, tranquillement. — Je me les rappelle parfaitement tous. D'ailleurs M. le docteur parle d'un couteau ensanglanté; ce couteau a été trouvé dans la cliamj bre du (ils; on a trouvé dans la chambre de la mère et dans un tiroir de commode un couteau brisé et qui n'a pu servir.
M. Ollivier. — C'est précisément ce couteau qui a dû servir.
Lacenaire — On aurait dû en conserver la pointe.
M. le Président. — On annonce que les héritiers Chardon ont retrouvé cette pointe. 11 s'expliqueront làdessus.
Après sa dernière réponse, Lacenaire sourit ironiquement, promène des regards distraits sur l'assemblée, passe la main dans sa chevelure, et ne s'occupe pas d'un écart débat qui s'engage entre les deux docteurs et M. le Président pour rétablir le nombre probable des assassins.