‹ LacenaireChapitre 40 sur 51 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Pageot. — Arrestation d'im faux témoin. — Témoin en station à la Martinique,

Pageot, logeur en garni. — Les accusés sont venus loger chez moi, en dernier lieu, les le"" et 2 janvier 1835, Ils étaient deux (Le témoin montre Lacenaire et François); ils s'appelaient alors Fizelier et Bâton; ils sont restés deux jours.

264 LACENAIEE.

M. LE Président. — C'est une erreur; vérifiez le fait.

R. rize'.ier (François) est sorti le 3, —Bâton Xacenaire) est sorti à la même époque.

M. LE Président. — Je vois qu'il est sorti le 6 sur votre livre?

Pageot. — C'est une erreur.

M. LE Président. — Comment avez-vous dit cela?... J'ai votre registre sous les yeux, et je vois que les deux accusés sont restés chez vous plus longtemps que vous ne le dites. Fizelier y a demeuré du 1^' au 7, et Bâton, du l'^'' au 6. Tûtre maison est une maison détestable ou l'on ne reçoit que des voleurs. Je conçois, du reste, qu'un homme comme vous en impose à la justice : messieurs les jurés apprécieront votre témoignage.

Un Juré. — Mais le livre di^ Pageot a une surchage; un 7 au lieu d'un 6 : Pourquoi cela ?

P.\GE0T, troublé. — C'est possible, on ne sait pas... ou peut se tromper de date.

M. LE Président. — On ne surcharge pas; vous agissez ici de mauvaise foi. On a pratiqué certains témoins, et votre action répond à votre conduite. Retirez-vous!

M. l'Avocat général. — Les registres de Pageot sont tenus avec une irrégularité coupable !

.\vRiL, qui est étranger à ce débat, à voix basse. — Te voilà chouette! ( empêtré j.

Madame Pageot, femme du précédent témoin, fait une déposition semblable à celle de son mari.

L'audience est levée à six heures, et renvoyée au lendemain. Lacenaire se lève, salue la Cour qui se retire, rassemble ses papiers, se lève, rajuste ses habits et met

SCS gants. Toutes les dames et tous les avocats placés à leurs bancs le regardent attentivement. Il salue les unes et les autres.

L'audience du 15 décembre est ouverte à dix heures et demie. Les accusés sont introduits.

Lacenaire conserve toujours la même apparence de sang-froid et de Iranquiliilé. Il parle avec vivacité à son avocat qu'il semble consulter; François est pâle et paraît abattu; Avril promène un regard haineux sur le public qui encombre toutes les parties de la salle; ses joues sont couvertes d'une rougeur fébrile. Comme la veille, tous les bancs réservés sont garnis de dames, dont Lacenaire, surtout, attire l'attention.

Il se lève et demande la parole : Avant que l'audition des témoins continue, dit-il, je prie M. le Président de faire rechercher un dossier du cabinet de M. Miehe'in, juge d'instruction. Il trouvera un procès-verbal dressé par un commissaire, dans une tentative d'assassinat dont t'ai été victime lorsque j'habitais le ilùtiment-Neuf, tenative faite par les prisonniers à l'instigation de Franois.

M. LE Président. — Le fait est vrai et résulte de l'initruction de cette affaire.

François. — Je suis étranger à tout cela; j'étais au ecret sur une autre cour.

M. LE Président. — François vous a fait des menaces?

Lacenaire. — Il n'y a pas eu seulement de la part de

rançois des menaces, il y a eu aussi des voies de fait

ont j'ai été victime. Un procès-verbal a été dressé, et

; tiens j ce que ce procès-verbal suit lu à M.M. les jurés.

266 LACENAIIIE.

Du reste, on peut voir encore à mon front la cicatrice d'une blessure.

François. — Je n'ai pas ameuté les prisonniers contre M. Lacenaire, c'est lui, au contraire, qui m'avait écrit une lettre d'borreurs. Lacenaire nous narguait. Il disait en revenant de l'instruction : « J'ai des pièces de cent sous. » Au reste, les affaires de M. Lacenaire ne me regardent pas.

Le sieur Benoît, garçon de recette de M. Pillet-Will, a été, rue de la Chanvrerie, pour toucher un faux billet souscrit Bluet ou Boulet. Le portier ne connaissant pas ce nom, il s'est retiré.

Un Juré. — Combien aviez-vous d'argent?

Le sieur Benoît. — Quatre-vingt-onze mille francs. (Mouvement dans l'auditoire.)

Lacenaire, tranquillement. — Monsieur a mal lu ; 1 • billet était signé Bonin. (Nouveau mouvement.) Leroy Andréol, alors détenu à Poissy.

D. Votre profession?

U. Saltimbanque... (On rit.) 'i

D. Dites ce que vous savez. \

R. Vn jour, j'étais assis sur un banc de la maison centrale de Poissy. François vint s'asseoir auprès de moi; je lui 'dis : « Yotre figure ne m'est pas inconnue, j'ai ei}! l'honneur de vous voir quelque part, est-ce à la For(^ ou à Bicêtre?... » François me répondit : « C'est à Port- Royal, ou à Saint-Pierre de la Martinique ; nous avons servi ensemble sur le Jcan-Barf, vaisseau qui faisait partie du convoi de l'amiral Jacob. » — « Nous nous l'ciicontrons, lui dis-je, sous de bien fâcheux auspices... •

jâ conversation continua; François me parla de Lacelaire sous le nom de Gaillard, et me dit que, le 31 dé- •era])re, ayant couché avec lui, il vit tomber un poignard le son manteau; il lui en témoigna son mécontentement. 1 allait me^ donner d'autres détails, lorsque plusieurs létenus revinrent et lui coupèrent la parole, mais il avait !U le temps de me dire qu'il était tranquille sur les suites le son affaire.

Lacenaire. — Beaucoup de personnes ont entendu •"rançois tenir sur moi, à Poissy, des propos qui étaient

un enfant, d'un sot ou d'un fou, puisqu'en me comprometant il se compromettait lui-même, et une semblable conluite était inexplicable de la part d'un homme do son ge et de son caractère. Aussi, ceux qui m'ont rapporté es propos ajoutaient que, s'il lui était arrivé malheur,

était bien par sa faute, et qu'il l'avait cherché.

M. LE Président, à Andréol, qui est rappelé. — An-^ Iréol, ne vous a-t-on pas fait des menaces?...

Andréol. — Je vais vous dire toute la vérité. Tout à 'heuFe, je viens de remettre à M. l'huissier une lettre lans laquelle je vous prie de me faire transporter dans me autre maison, parce que je suis menacé. Cependant e n'ai dit que la vérité, toute la vérité, et si je n'ai ien déclaré de plus, c'est que je n'en sais pas davanage.

Notre intention n'étant pas de nous appesantir sur le )rocès de Lacenaire, nous croyons devoir laisser de cùt^î me foule de petits témoins, si pittorescpics que soient eurs personnes et leur dépositions, afin d'arriver vivenent au réquisitoire du ministère public, aux plaidoiries

des avocats et aux discours prononcés par les accusés eux-mêmes.

Cependant, avant d'aborder cette partie finale des débats, il nous faut mentionner deux incidents assez importants relatifs à Pageot et au fameux Bâton, le comparse de l'Ambigu.

La déclaration du logeur Pageot, son attitude embarrassée devant la Cour, ses mensonges évidents, sa clientèle de scélérats recrutés dans toutes les sentines de Paris, et surtout les surcharges prémiditées de son \ï\re de police , avaient excité dans l'auditoire et sur le banc des avocats de fréquentes marques de surprise. Pageol avait inspiré tant de dégoût à l'audience, que lorsquili vint s'assoir avec sa digne moitié sur les bancs réservés I aux témoins, ceux-ci, par une sorte de répulsion instinc i tivp, s'éloignèrent vivement d'eux comme s'ils s'étaient donné le mot, pour établir une espèce de cordon sani-j; taire autour de ce couple répugnant. Tous les auditeur? s'attendaient à voir Pageot appréhendé au corps poui faux témoignage, et leur étonnemcnt fut grand lorsqu'il? le virent regagner paisiblement, comme tout le monde, son afireux domicile; mais, ce que le ministère publi( avait jugé à propos d'ajourner, fut fait à l'audience di; lendemain.

— A la fin de l'audience d'hier, dit M. l'Avocat général, nous demandâmes que le registre de police tenu pai le logeur Pageot nous fût remis. Notre intention était di faire contre ce témoin des réquisitions que nous croyons fondées. Nous demandons, dès ù présent, qu'il soit teni" note par le greffier des faits déclarés par ledit Pageot

I savoir, que les deux individus inscrits comme entrés hez lui, le 3 janvier, étaient sortis, l'un le 6, Taulre e 7. — Nous demandons encore mention de ce fait, [u'au moment delà vérification des dates par M. le Préidont, à la date du 6, indiquée comme celle de la sortie le Bâton, on remarque encore le chiffre 7, qui a été •urchargé.

M. l'Avocat général requit en conséquence que Pageot fit sur-le-champ mis en état d'arrestation, afin qu'il fût istriiit contre lui par un membre de la Cour pour le rime de faux témoignage.

M. le Président, faisant droit aux conclusions du miistére public, ordonna la mise en arrestation immédiate e Pageot, et commit M. le conseiller Aylies pour ins-

uire l'affaire.

M. LE Président. — Huissiers, exécutez l'ordre de la our.

Quant à Bâton, dont le témoignage devait être décisif l'égard de François, puisque, de son dire, dépendait

sort de cet homme, on ne savait ce qu'il était devenu. e complice de Lacenaire, dans l'affaire de la rue Monrgueil, avait de grandes chances de sauver sa tète si le jurant de l'Ambigu pouvait se taire jusqu'à la fin, car

silence aurait maintenu dans l'esprit des jurés le )ute sur sa coopération à ce crime. Il fut donc rassuré ir son sort quand, après avoir écouté avec une atîen- )n pleine d'anxiété l'appel nominal des témoins fait ir l'huissier apr^.a lecture des actes d'accusation, il it acquit la certitude que Bâton ne se trouvant pas

2^Q LACENÀIRE.

parmi ceux qui devaient déposer, n'avait pas été pa

conséquent entendu à l'instruction.

Mais c'était là un coup qu'avait monté Lacenaire contr^ son dénonciateur. Il savait où se trouvait Bâton, c même Bâton que la justice avait longtemps cru être 1 troisième assassin de Chardon, l'assassin au couteau soupçonné d'être en tiers dans la tentative de la ru Montorgueil, présomptions qui avaient completemeii disparu, du reste, devant un aliH péremptoiremei: établi par le comparse au commencement de l'mstruc

tion

\ussi dés que Lacenaire eut entendu un des jnre manifester le désir d'entendre Bâton, et le président rt pondre qu'on n'avait pu s'emparer de cet homme, a pe près vagabond, il s'empressa de mettre la justice si les traces de ce témoin qui, semblable au Deus ex w cUna du drame antique, devait venir dénouer tou,

l'action.

11 n'est pas difficile de trouver Bâton, dit Laci naire car il est en ce moment en état d'arrestation. 11 a quinze jours. Bâton était à la Préfecture de polie L'inculpation qui pesait sur lui n'a pas pu permettre ( le mettre en liberté.

Effectivement, M. le Président ordonna qu'on fit 1 recherches nécessaires, et, deux heures après, une d portes du prétoire de la Cour s'ouvrit. Au milieu d gendarmes précédés d'un huissier, on vit, non sa ètonnement, le fameux Bâton, dont le nom avait si so vent releuli depuis deux jours. Ce témoin, qu'il sembh si difficile de trouver, était là, sous la main de la ju

tice; et, sur l'indication de Lacenaire, cinq minutes avaient suffi pour le faire paraître. Il fut amené devant la Cour. Lacenaire lui sourit avec bienveillance ; le visage de François, si pâle jusqu'alors, se colora vivement tout à coup.

M. LE PnÉsiDENT. — Connsissez-vous les accusés?

Bâton. — Je les connais tous trois.

M. LE Président. — Il paraît même que vous les connaissez tous les trois d'une manière particulière. (L'embarras de Bâton se manifeste dans son attitude ; il semble chercher dans les regards de Lacenaire le motif de sa comparution en justice.)

M. LF. Président. — Vous rappelez-vous une conversation que vous avez eue avec Lacenaire sur le boulevard? Ne vous a-t-il pas dit qu'il éprouvait un embarras dans rexécution d'un projet, que l'arrestation de son complice le mettait dans l'impossibilité de s'emparer de

argent d'un garçon de recette?

Bâton, après une longue hésitation. — Je ne me rappelle rien de semblable.

D. Êtes-vous bien sûr de ne pas vous le rappeler ? Ce qui doit vous mettre parfaitement sur la voie, c'est que, ne voulant pas lui servir de complice, vous lui avez indiqué l'homme qu'il lui fallait.

R. Mais non.., plaît-il? je ne lui ai jamais fait de propositions.

D. Vous remémorez-vous d'avoir parlé à François et là Lacenaire?

'^ R. Mais... je ne me rappelle pas. (Il jette on regard furtif sur François, qui paraît plus troublé de moment

272 ' LACENAIEE.

en moment.) J'ai pu lui parler de quelqu'un, mais je ne lui ai proposé personne pour un assassinat... Mais cela ne me regarde pas.

Bâton hésitait à répondre et avait peur de parler; cependant sur les interpellations de Lacenaire, et après quelques regards encourageants jetés par lui au témoin celui-ci avoua tout à la justice. Bâton dévoila ses rapports avec François, l'entrevue de celui-ci avec Lacenaire, et la rencontre des deux assassins chez lui après l'avortement de l'affaire de la rue Montorgueii. — Dès ce moment, François était perdu.

Une joie cruelle passa sur le visage de Lacenaire, et, comme il voulait encore ajouter quelques mots à la déposition de Bâton :

François, s'écria avec un accent de colère. — Ah ça ! il n'y a donc que pour lui à parler ici? On n'entend que lui ; on ne veut donc pas me donner la parole?

M. l'Avocat général. — Parlez, accusé; dans votre système, vous n'avez connu Lacenaire que le te"" janvier, jour qui a suivi la tentative d'assassinat; vous ne l'aviez jamais vu jusque-là, disiez-vous, et voilà Bâton qui déclare que vous vous êtes trouvé avec lui et Lacenaire le 31 décembre au soir.

François se rassied et garde le silence.

LAcENAmE. — Yoilà, monsieur le président, comment les choses se sont passées. François est véritablement sorti le premier de la rue Montorgueii ; il m'a même enfermé. Bâton n'était pas chez lui; j'ai été passer une demi-heure dans un cabinet littéraire; je suis retourné ensuite chez Bâton, où j'ai trouvé François.

François, avec un violent accès de colère. — ^ Mais il est donc avocat-général, à présent!

M. LE Président. — Vous avez le droit d'être avocatgénéral de même; faites vos observations. i^Lacenaire rit au.\ i armes.)

M. ViGOUROux, caissier du joui'na! le Bov Sens, déclare qu'il a connu Lacenaire à Sainte-Pélagie. A sa sortie de i'oissy, cet accusé vint le trouver; il était mal velu, malheureux. Le témoin lui a donné des secours; à diverses reprises, il a reçu la visite de Lacenaire ; mais bieutùî, informé des reclierches (pie la police exerçait contre lui, à raison d'un nouveau vol, il le gourmanda avec force et lui interdit sa maison.

Lacenaire soutient qu'il n'a fait aucune démarche pour capter la confiance de M. Yigouruux : i! se tenait éloigné des détenus politiques. Loin de tenter de s'attirer une confiance dont il se jugeait indigne, il a dit à ceux qui lui demandaient qui ètes-vous ? Je suis voleur de ■profession. Il ajoute qu'il espérait trouver dans la carrière littéraire de suffisantes ressources.

Lacenaire, qui semble n'avoir engagé ce débat que pour avoir occasion de parler d'une chanson qui a donné lieu h un procès récent alors, se plaint de ce que cette pièce, qui faisait partie d'un recueil dont il est l'auteur, et qu'il a remis à M. Vigouroux, ait été imprimée sans sa participation.

M. Vigouroux, après avoir établi que Lacenaire est toujours resté étranger à la rédaction du Bon Seiis, déclare que la chanson sur laquelle insiste si fort l'accusé, a été envoyée aux journaux par des détenus de la

Force, et qu'elle a de même été adressée à la Glaneuse, journal de Lyon, qui l'a insérée le premier.

La liste des témoins ayant été épuisée, la Cour prend quelques instants de repos.

A la reprise de l'audience, la parole fut donnée au ministère public.

Page 1