‹ LacordaireChapitre 22 sur 48 · LES DERNIERS MOMENTS D'OZANAM · texte numérisé non relu

LES DERNIERS MOMENTS D'OZANAM

Dieu lui accorda, pour la dernière fois qu'il traversa la mer, un temps et des flots sereins. Couché sur le pont du navire qui le rapportait en France, il put jouir en paix de l'air, du ciel, des eaux, de ces poétiques rivages de l' Italie, qu'il avait passionnément aimés, et où il venait de recevoir un accueil digne de la terre qui a nourri tant de grands hommes, et qui sait encore les reconnaître de quelque part qu'ils abordent à ses ruines.

Quand les côtes de la Provence se levèrent à ses yeux, il éprouva une grande joie de revoir la patrie, et de la certitude d'y mourir. Le vaisseau ne tarda pas d'entrer au port de Marseille...

Il eut encore désiré revoir Paris. Paris, où tant de souvenirs l'attachaient, où ses amis et sa gloire l'eussent si pieusement accueilli. Mais ce vœu du serviteur ne fut pas exaucé. Seulement Dieu lui retira les angoisses du grand passage ; il ne souffrit plus dès qu'il eut touché la terre de ses aïeux et de ses travaux. Un calme qui n'était ni celui de la vie ni celui de la mort se répandit dans sa personne, et il reçut en cet état les derniers sacrements de l'Église dont il avait été le fidèle et le défenseur. Le prêtre lui ayant dit d'avoir confiance en Dieu : « Eh 1 pourquoi le craindrais-je ? répondit-il, je l'aime tant 1 »

Ce devoir rempli, un sommeil précurseur s'empara de ses membres épuisés. Il se réveillait çà et là pour remercier cl bénir, pour tendre la main, pour essuyer une larme, pour sourire encore une fois. Le matin de sa mort, jour de la Nativité de la très sainte Vierge, il ouvrit les yeux, souleva ses bras, et dit d'une voix forte : « Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Ce fut sur la terre la dernière parole de cette âme qui en avait eu tant d'éloquentes.

PERORAISON D'UN DISCOURS POUR LA TRANSLATION DU CHEF DE SAINT THOMAS D'AQUIN

Et maintenant, chrétiens, que nous reste-t-il à faire, à vous et à moi, sinon de nous tourner vers cette tête sublime dont vous avez là l'enveloppe extérieure, cette tête qui en a illuminé tant d'autres, et qui, quoique séparée de l'intelligence qui l'animait, cependant ne cesse pas d'en avoir été l'organe, et même le redeviendra un jour, et nous présente ainsi tout ensemble l'immortalité de sa poussière avec l'immortalité de sa pensée ? Ce front qui est là; je n'ose pas dire nu et vide. la main de saint Thomas s'y est posée à l'heure des gravés méditations, lorsqu'il entendait la voix intérieure de Dieu, et la rendait sous des signes fragiles à l'Église étonnée et ravie.

O Thomas, quand pour la première fois vous apparûtes au monde dans votre berceau, ce fut le siècle de saint Louis qui vint à votre rencontre et qui vous reçut. Aujourd'hui le siècle qui se presse autour de vous ne pourrait pas vous dire son nom. car il n'en a point encore. Mélange étonnant d'infortune et de gloire, de décadence et de jeunesse, d'ignorance et de himi d'égoïsme et de dévouement, il ne sait quel est le ternie où il marche, ni le dessein qui le conduit. Va-t-il tout chargé de ruines et incapable de reconstruire, aux gémonies de l'histoire ? Ou bien, poussé par une main généreuse qui tantôt l'aban-

donne, tantôt le retient, va-t-il d'expérience en expérience, au repos dune longue virilité *? Il ne le sait pas. Mais ce qui me rassure, c'est que je le vois près de vous, et que votre nom, un moment obscurci, lui apparaît de nouveau avec l'auréole du génie dans la sainteté. Ah ! ne méprisez pas ses instincts et ses efforts. Ouvrez-lui les mystères de cette doctrine où, lors même que vous n'avez pas prévu, vous avez encore tout dit, et que, fortifié par elle, ce siècle plein d'espérance et de douleurs puisse avant de clore sa course, redire au siècle qui le suivra la parole où s'exprime tout le but du christianisme, dont vous êtes le premier maître : Gloire au ciel, paix à la terre ! Gloire à Dieu, paix aux hommes.

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