‹ LacordaireChapitre 40 sur 48 · MARIE-MADELEINE A LA SAINTE-BAUME · texte numérisé non relu

MARIE-MADELEINE A LA SAINTE-BAUME

Une barque quitta les beaux rivages qui s'étendent du Carmel aux bouches du Nil. Elle portait dans ses flancs étroits la famille de Béthanie, et quelques disciples qui s'étaient joints à sa bénédiction. La main qui dirigeait tous les apôtres conduisait aussi ceux-là, et sous son invisible impulsion cachée par celle des flots, ils abordèrent à une ville qui était dès lors une des portes de l'Europe. Marseille les vit entrer sans connaître le trésor qui descendait avec eux. Qui lui eût nommé Lazare, Marie-Madeleine, Marthe, n'eût rien dit à son oreille, encore moins à son cœur. La gloire n'était pas née pour le christianisme : il venait en inconnu, et ceux-là mêmes qui devaient lui dresser les échafauds, pour lui préparer des temples, ne savaient encore ni son nom si ses œuvres, Sa puissance se dérobait dans son humilité, et la terre passait a côte du ciel sans en avoir le pressentiment.

Des lieux solitaires, des cryptes souterraines virent célébrer dans l'ombres les augustes mystères de la Rédemption.

Un petit troupeau se forma de ce sang transporté de la CrobC par ceux qui l'avaient vu couler. Des matelots peut-être, des artisans, des pauvres femmes composaient cette Église nais saut autour du ressuscité de Béthanie. Le temps mûrit cette semence et l'accrut ; Marseille s'émut en tin au bruit de la nouvelle doctrine, et le sani; de Lazare lui donna son premier saint, sou premier martyr, et sa première page au livre de vie où elle écrit encore chaque jour.

Quelle fut la part de Marie-Madeleine dans l'apostolat de son frère, on l'ignore... C'est à Aix que les traces de la sainte commencent à grandir. Mais Aix, pas plus que Marseille, n'était le lieu prédestiné où Jésus-Christ attendait son ancienne et fidèle amie pour la faire jouir de ce//e part qu'elle avait préférée, et que nul ne devait lui ravir, selon qu'il l'avait solennellement promis. Cette part, c'était la contemplation dans la solitude.

La solitude existait. Dieu, qui a tout créé en vue de l'avenir, et qui n'a pas dessiné un rivage, élevé une montagne, arrosé une vallée et creusé une mer sans savoir pour quel peuple ou quelles âmes il travaillait ; Dieu, dans la création, avait pensé à Marie- Madeleine, et lui avait fait, en un point de la terre, un asile exprès. J'ai nommé la Sainte-Baume. Une grâce y attira Marie-Madeleine, la même grâce qui l'avait élue pécheresse, conduite au pied de la croix, et rendue, aux portes de la mort, la première spectatrice de la résurrection du fils de Dieu....

Là donc, séparée des hommes qui avaient crucifié son Sauveur et le Sauveur du monde, elle n'avait plus qu'une pensée celle de revoir l'ami divin qu'elle avait perdu.

Aussi je ne m'étonne pas quand la tradition me raconte que chaque jour, et sept fois par jour, elle était enlevée de sa grotte au sommet du rocher qui la couvre, pour entendre ce que saint Paul déclare avoir entendu sans pouvoir l'exprimer.

Saints ravissements ! l'homme étranger à Dieu et à son Christ ne vous comprend pas. Attaché à la terre de tout le poids du péché, il ne sait pas ce que Dieu a d'empire sur une âme sainte, et ce qu'une âme sainte à d'empire sur son corps. Il croit à l'attraction des mondes ; mais il ne croit pas à l'attraction de Dieu.

La sainte Baume a été le Thabor de sainte Marie-Madeleine. Plus heureuse qe saint Pierre qui disait au Seigneur le jour de sa Transfiguration : Il nous est bon d'être ici, faisons-y troits tentes, Madeleine a eu cette tente refusée au prince des Apôtres. Elle y a vécu solitaire, entre les pénitences de la grotte et les ravissements de la hauteur. Bien n'est changé là non plus qu'au Thabor.

Trente ans Dieu donna ce spectacle à ses anges pour en laisser le souvenir à tous les siècles. Trente ans Marie-Madeleine passa de la pénitence à la gloire, et de la gloire à la pénitence, réunis.sant dans cette alternative la double vie qu'elle avait eue, celle de pécheresse et celle d'amie de Jésus. Au fond de sa grotte, derrière une grille vénérée, s'élève un roc où la tradition, rapporte qu'elle priait, et qui seul, dans ce lieu partout humide. conserve une pieuse et incorruptible sécheresse. Au dehors, sur la saillie abrupte et la plus haute de la montagne, mais un peu à gauche de la grotte, est le point marqué par la tradition comme celui où Madeleine était enlevée chaque jour.

Page 1