‹ LacordaireChapitre 43 sur 48 · EXTRAITS DE NOTICES ET DE LETTRES · texte numérisé non relu

EXTRAITS DE NOTICES ET DE LETTRES

... Je me persuadais, en me promenant dans Rome et en pliant Dieu dans ses basiliques, que le plus grand service à rendre à la chrétienté, au temps où nous vivons, était de faire quelque chose pour la résurrection des Ordres religieux. Mais cette persuasion, tout en ayant pour moi la clarté même de l'Évangile, me laissait indécis et tremblant quand je venais à considérer le peu que j'étais pour un si grand ouvrage. Ma foi était profonde ; j'aimais Jésus-Christ et son Église pardessus toutes les choses créées. Je n'avais aucune ambition des honneurs ecclésiastiques et je n'en avais jamais eu d'aucune sorte. J'avais aimé la gloire, avant d'aimer Dieu, et rien autre chose. Cependant en descendant en moi, je n'y trouvais rien qui me parût répondre à l'idée d'un fondateur ou d'un restaurateur d'Ordre. Dès que je regardais ces colosses de la piété et de la force chrétiennes, mon àme tombait sous moi comme un cavalier, sous son cheval. Je demeurais par terre découragé et meurtri. L'idée seule de sacrifier, ma liberté à une règle et à des supérieurs m'épouvantait.

Puis, je me prenais à considérer ceci : la difficulté de réunir des hommes ensemble, la diversité des caractères, la sainteté des uns, la médiocrité des autres, l'ardeur de ceux-ci, la glace de ceux-là, les tendances si opposées des esprits, et tout ce qui fait, même pour les saints, qu'une communauté religieuse est à la fois le plus consolant et le plus douloureux des fardeaux. Après la difficulté des âmes se présentait à moi celle des corps. J'étais sans fortune ; je mangeais à Rome les derniers restes d'un faible patrimoine. Comment acheter de grandes maisons pour y pourvoir aux besoins d'une foule de religieux aussi nécessiteux que moi ? Devais-je donc, sur la foi de la Providence, me jeter dans les hasards d'une tentative aussi périlleuse ?

sans âme, et pourtant immortel.... On savait déjà qu'un signe particulier et tout à fait divin avait été reconnu au front de Madeleine. C'était une particule de chair mobile et transparente qui brillait à la tempe gauche, sur la droite par conséquent du spectateur, et qui avait inspiré à tous, au même instant par un acte de foi unanime, que c'était là même, cet endroit béni que le Sauveur avait touché Madeleine lorsqu'il lui avait dit après sa résurrection : noli me tangere.... Cinq siècles après cette première translation, le noli me tangere subsistait encore à la même place, avec les mêmes caractères, et une députation de la cour des comptes d'Aix en faisait la reconnaissance authentique. Il ne se détacha qu'en 1780, à la veille d'un temps qui ne devait épargner aucun souvenir et aucune relique, et à ce moment-là même les médecins appelés en témoignage constataient que le noli jne tangere avait été adhérent au front , par la force même d'une vie qui s'y était conservée. »

Ce n'était pas tout : les obstacles extérieurs se dressaient devant moi comme des montagnes... Devais-je attendre du gouvernement français au moins de la tolérance ?... Il supportait les jésuites comme un fait accompli, et encore ces religieux n'avaient-ils qu'une existence précaire, à tout moment menacée par le cours de l'opinion.... Aucune association, même littéraire ou artistique, ne pouvant s'établir en France sans une autorisation préalable, cette servitude extrême, mais acceptée, donnait aux préjugés un moyen facile de se couvrir contre toute invocation du droit naturel et du droit public... Quand un peuple en est là, et que toute liberté lui paraît le privilège de ceux qui ne croient pas contre ceux qui croient, peut-on espérer d'y voir régner jamais l'équité, la paix, la stabilité, et une civilisation qui soit autre chose que le progrès matériel ?

On le voit, ma pensée ne rencontrait nulle part que des écueils, et, moins heureux que Christophe Colomb, je ne découvrais pas même une planche pour me porter au rivage de la liberté. Ma seule ressource était l'audace qui animait les premiers chrétiens, et dans leur inébranlable foi à la toutepuissance de Dieu.... La croix n'a pas cessé d'être une folie, et ce qu'il y a de plus faible en Dieu n'a pas cessé, selon la parole de saint Paul, d'être plus fort que toutes les forces de l'homme. Celui qui veut faire quelque chose pour l'Eglise et qui ne part pas de cette conviction, tout en ne négligeant rien des moyens humains que les inconstances lui permettent d'employer, sera toujours impropre au service de Dieu.... Il y a toujours dans le cœur de l'homme, dans l'état des esprits, dans le cours de l'opinion, dans les lois, les choses et les temps, un point d'appui pour Dieu. Le grand art est de le discerner et de s'en servir, tout en mettant dans la vertu secrète et invisible de Dieu lui-même le principe de son courage et de son espérance....

Je m'encourageais par ces pensées, et il me venait à l'esprit que toute ma vie antérieure, et jusqu'à mes fautes, m'avaient préparé quelque accès dans le cœur de mon pays et de mon temps. Je me demandais si je ne serais pas coupable de négliger ces ouvertures, par une timidité qui ne profiterait qu'à mon repos et si la grandeur même du sacrifice n'était pas une raison de le tenter.

Après la question générale venait la question secondaire, qui était de savoir à quel ordre je me donnerais....

Je m'attachai à connaître la vie de saint Dominique et les saints mémorables qui ont été derrière lui comme l'éclatante poussière de ses vertus....

Cependant il fallait se déterminer. J'avais perdu ma mère quelques années auparavant, le 2 février 1836, et je ne pouvais plus m'abriter sous sa vieillesse protectrice.... Pressé par la situation même et sollicité par une grâce plus forte que moi,

je pris enfin mon parti ; mais le sacrifice fut sanglant. Tandis qu'il ne m'en avait rien coûté de quitter le monde pour le sacerdoce, il m'en coûta fort d'ajouter au sacerdoce le poids de la vie religieuse. Toutefois, dans le second cas comme dans le premier, une fois mon consentement donné, je n'eus ni faiblesse ni repentir, et je marchai courageusement au devant des épreuves qui m'attendaient 1. »

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