Lettre à Madame Sivetehine
avec Dieu en présence d'une vie dont la pratique nous était encore inconnue. Le soir nous allâmes à matines, puis au réfectoire, et enfin nous coucher.
Le lendemain le froid était plus vif encore, et nous ne comprenions qu'à demi la suite de nos exercices. J'eus un moment de faiblesse ; je tournai les yeux vers tout ce que j'avais quitté, cette vie faite, ces avantages certains, des amis tendrement aimés, des journées si pleines de conversations utiles, les foyers chauds, les mille joies d'une vie comblée par Dieu de tant de bonheur extérieur et intérieur I C'était payer cher l'orgueil d'une forte action que de perdre cela pour toujours. Je m'humiliai devant Dieu et lui demandai la force dont j'avais besoin : dès la fin de la première journée, je sentis qu'il m'avait exaucé et, depuis trois jours, les consolations ont été croissant dans mon âme avec la douceur d'une mer qui caresse ses grèves en les couvrant l.
COMMENT LA PROVIDENCE CHOISIT NANCY POUR ÊTRE LA PREMIÈRE FONDATION DOMINICAINE DU PÈRE LACORDAIRE
Il se rencontra parmi nos auditeurs un homme jeune encore, libre de sa personne, possesseur d'une fortune qui n'était pas très considérable, mais qui lui donnait pourtant une grande latitude pour la satisfaction de goûts élevés et généreux. Artiste, voyageur, doué d'un esprit de salon remarquable et d'une aménité qui charmait tout le monde, il avait vécu jusquelà dans les plaisirs honnêtes mais inutiles d'une société qui l'aimait; étranger, du reste, aux sérieuses pensées de la religion. Et néanmoins il était marqué du signe invisible des prédestinés.... M. Thiéry de Saint-Beaussant, ainsi s'appelait-il, compta bientôt parmi les jeunes Lorrains qui faisaient de ma prédication une affaire de cœur en même temps qu'une affaire de foi.... Il s'ouvrit à moi de la pensée où il était de nous établir à Nancy, et, tous deux d'accord, nous sondâmes le chef du diocèse, Mgr Menjaud. Il eut le courage de nous donner sa parole sans prendre l'avis du ministère.... M. de Saint-Beaussant nous acheta donc une maison, capable de loger tout au plus cinq ou six religieux. Nos amis la garnirent de meubles les plus indispensables ; on dressa un autel dans une chambre, et le jour même de la Pentecôte 1843, j'en pris possession. Tout était petit, étroit, aussi modeste que possible ; mais en songeant que depuis cinquante années nous n'avions en France ni un pouce de terre sous nos pieds, ni une tuile sur notre tête pour nous couvrir, j'étais dans un inexprimable ravissement.