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Lacordaire orateur

\'ers le milieu du siècle dernier, Lacordaire a eu le privilège peu commun de passionner les hommes en sens contraire. On a vu en lui des contrastes et des nouveautés étonnantes. A tort ou à raison, on lui a prêté des opinions, des idées, des tendances qu'on est habitué à croire inconciliables et qui semblent entachées d'oppositions contradictoires.

Divisés sur cette question, les critiques le sont beaucoup moins sur celle du genre littéraire, auquel fait penser le nom de Lacordaire. Aux yeux de presque tout le monde, il est orateur avant tout. On s'accorde généralement à lui reconnaître les dons puissants qui rendent un homme éloquent, la voix qui charme et vibre, le geste qui achève la parole à propos, l'inspiration soudaine et l'élan de la pensée, l'art de communiquer l'émotion et de provoquer la secousse électrique qui ébranle et soulève les grands auditoires.

D'après Sainte-Beuve, Lacordaire est l'honneur de l'éloquence. Il est de ceux « qui relèvent et rehaussent la tradition ». Il est le premier orateur de l'époque « par la hauteur des vues et l'essor des idées, par la nouveauté et souvent le bonheur de l'expression, par la vivacité et l'imprévu des mouvements, par l'éclat et l'ardeur de la parole, par l'imagination et môme la poésie qui s'y mêlent ». « Aux yeux de ceux qui observent », il « se

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montre à la plus grande hauteur de talent ^ ». « Aussi, passe-t-il communément, dit M. Albert Cahen, pour le plus grand des orateurs de la chaire que la France ait produits depuis le XVIl"^^ siècle - ». « Son nom évoque celui de Bossuet, ajoute Mgr Touchet, bien qu'il n'ait pas de ce dernier la force calme, ni la magnificence ^. » Enfin, renchérissant encore sur tous ces éloges, Henri Perreyve laisse entendre que par ses conférences Lacordaire « dépasse » saint Jean Chrysostome ^.

Sans doute, c'est beaucoup trop dire. Des critiques considérables ont de la peine à souscrire à un pareil éloge. M. Brunetière, par exemple, confesse volontiers que le célèbre dominicain a été un « virtuose de la chaire », mais il s'empresse d'ajouter que ce virtuose est devenu « à peu près illisible ^ ». Edmond Scherer a le même dédain. A son avis, Lacordaire « n'a été ni un savant, ni un penseur, ni un politique éclairé, ni un écrivain remarquable, ni même un orateur accompli ». Il n'aurait été qu'un « prédicateur abondant et entraînant ^ », et dont il ne reste rien : « en figeant la lave brillante de l'improvisation », « l'impression ne nous a laissé qu'un amas de scories '^ ».

Il serait facile d'apporter encore d'autres appréciations. Les jugements les plus contradictoires ont été émis sur le

' Causeries du lundi, I, 175.

- Petit de Julleville, Histoire de la langue, etc., VIII, 567.

^ Éloge du P. Lacordaire, 5-6.

^ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, p. i23.

'" Manuel de l'histoire de la littérature, p. 433.

^ Études critiques, p. i63.

' Le Temps, 8 décembre 1861, Edouard Scherer, cité par Montalemberl. — Cf. Galerie des contemporains illustres, p. 79, où l'on trouve un jugement semblable. Pour VHomme de rien, Lacordaire n'est « qu'un poète », « un de ces oiseaux mélodieux que tout bruit fait chanter ».

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célèbre conférencier de Notre-Dame de Paris; les uns admirent parfois sans mesure, les autres décrient avec parti pris; tous du moins s'accordent à reconnaître la renommée de l'illustre dominicain, comme aussi tous lui attribuent, avant toute autre qualité, le don de la parole entraînante. On est unanime à dire qu'en Lacordaire il y a surtout l'orateur, « l'homme des conférences de Notre- Dame » ; la prédication a été « sa vie, sa couronne, sa raison d'être : c'est la fleur et le fruit de son âme ^ ».

Les critiques ont observé cette fleur et ce fruit. Ils ont décrit la manière et la méthode du conférencier; ils ont jugé la valeur de son apologétique, sondé la profondeur de son enseignement doctrinal, mais les uns et les autres se sont bornés à étudier les discours prononcés à Notre- Dame de Paris. Les biographes sont également incomplets : Montrond parcourt les phases de la vie du moine et du religieux; Montalembert dessine à grands traits l'existence de son ami et fait ressortir la nature de son caractère; Chocarne révèle « la vie intime et religieuse », il fait connaître le saint; aidé des souvenirs de sa vieille et fidèle amitié, Foisset le suit pas à pas sur les chemins de la vie et détermine la nature du rôle politique et social; mais toutes ces études contiennent, au point de vue oratoire, le même genre de lacune. Si elles parlent des discours de Lacordaire, c'est pour redire plus ou moins les mêmes choses; elles laissent dans l'ombre l'histoire de la composition des conférences de Notre-Dame, les relations qui existent entre ces conférences et celles qui ont été prononcées dans les villes de la province; enfin, quand elles rapportent les succès oratoires obtenus en dehors de la capitale, elles taisent les sujets traités, l'ordre chronolo-

' Ernest Hello, Monde catholique, t. II, p. 5og.

gique des discours, le texte ou ranal}se des thèmes étudiés.

C'est dire que Lacordaire orateur n'est pas tout entier dans les conférences de Notre-Dame. Pour une part moindre, il est vrai, mais encore importante, il est dans les conférences nombreuses qu'il a données d'abord à Metz, puis à Bordeaux et à Nancy, à Grenoble et à Lyon, à Strasbourg et à Liège, enfin à Toulon et à Dijon. Dans chacune de ces stations, il a étudié une série complète de grandes vérités, qu'il importe de ne pas ignorer, si l'on veut considérer l'apostolat de Lacordaire sous tous ses aspects. Il faut établir l'inventaire de tous les thèmes traités, voir leur ordre, leurs relations, leur expression et leur texte. Malheureusement, ce travail de recherches n'a pas encore été accompli. A part celles de Nancy, fidèlement recueillies par les soins du P. Tripier, les conférences de province gisent encore dans les comptes rendus plus ou moins exacts des journaux et des périodiques du temps.

Ce n'est pas tout. Lacordaire n'est pas seulement conférencier ; à ses heures, il est aussi sermonnaire. En dehors du temps voué aux stations de Notre-Dame de Paris ou de la province, entre l'Avent et le Carême, il ne gardait pas toujours le silence; il acceptait des invitations et il prononçait des discours séparés, ici ou là, dans les grandes cathédrales des villes comme dans les humbles églises de campagne. Dans ces sermons, on trouve « un riche fonds de sujets variés, de pensées élevées » et « de conceptions originales ». On y écoute avec charme les accents peu connus d'une voix harmonieuse et que le prédicateur trop modeste n'a pas voulu prendre la peine de revoir et de publier. Par bonheur, d'autres, après lui, ont fait tous leurs efTorts pour les recueillir. Le P. Rayonne et le P. Juveneton ont réuni une grande quantité de fragments.

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■d'analyses et de textes sténographiés, qui font connaître Lacordaire sous un nouvel aspect. On n'y voit pas l'orateur, il est vrai, dans tout l'éclat de son vrai mérite, mais on y trouve une part « secondaire et accessoire ^ », qu'il ne faut pas dédaigner, comme l'ont fait jusqu'ici les critiques et les biographes. Il importe d'enchâsser les sermons dans l'ensemble de la chronologie, de retracer l'histoire de leur composition et d'indiquer leurs relations avec les conférences de province et de Paris.

C'est d'une semblable préoccupation qu'est né ce modeste essai de chronologie, où se trouvent les matériaux encore informes d'une histoire critique de la prédication de Lacordaire. Pour le rendre un peu complet, l'auteur a fait des recherches particulières dans les bibliothèques publiques de Strasbourg, Metz, Paris, Dijon, Lyon, Bordeaux, Toulon, Marseille et Grenoble; il s'est mis en relations avec des auditeurs du conférencier ; il s'est efforcé, enfin, de réunir tous les renseignements contenus dans les livres, les revues et les journaux.

La chronologie est précédée d'une étude sur la formation intellectuelle de Lacordaire. C'est comme la préface naturelle qui explique les débuts oratoires du conférencier et les origines de sa prédication.

Dans cette double entreprise, l'auteur a été puissamment aidé par les encouragements qui lui ont été accordés. La justice et la reconnaissance l'obligent à citer quelques noms : M. Victor Giraud, le P. Mandonnet et le P. Berthier lui ont fourni des références bibliographiques; le P. Juveneton, le regretté collecteur des Allocutions et Écrits divers, lui a permis de consulter différents documents et lui a indiqué les dates d'un certain nombre de discours perdus;

* P. Bayonne. 5. /. .4., I, p. VIII et s.

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