JUSTIFICATION DU TIRAGE
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Le 26 septembre 1904 mourait à Tokyo un homme dont la destinée singulière fut une des plus douloureuses et des plus significatives de ce temps.
La gloire littéraire de Lafcadio Hearn, indiscutée en Amérique, était en Angleterre assez solidement établie déjà pour qu'on pût la considérer comme définitivement acquise. En fait, elle était de l'espèce la plus pure : décernée par le suffrage d'une élite, elle n'avait rien de cette popularité inférieure et toute de circonstance qui est celle d'un Conan Doyle. Si Ton examine la nature et la qualité des appréciations en sens divers qui accueillirent ses livres, on reconnaît à des signes indiscutables qu'elles sont de celles que provoquent seules les œuvres de premier plan.
Et pourtant on chercherait vainement son
portrait dans les collections de Ylllustrated London News ou du Graphie, parmi les milliers d'effigies de gens de toute espèce à qui le public anglais accorde à l'instant de leur mort quelques secondes d'attention, depuis les premiers de ses grands leaders jusqu'à la dernière de ses notabilités de clocher.
En étudiant l'homme, nous verrons qu'il était de ceux dont la réclame s'écarte d'elle-même. Son entrée dans le Panthéon littéraire s'est faite tranquillement, d'une manière toute naturelle. II s'est trouvé un beau jour consacré grand, très grand écrivain, sans que personne se fût démené pour cela.
Sur le continent européen, Lafcadio Hearn est resté longtemps peu connu. Dès 1890, il est vrai, paraissait dans la Bévue des Deux Mondes, sous la signature de H. de Varigny, une étude fort bien faite, malgré quelques erreurs, et extrêmement élogieuse, dans laquelle on signalait à l'attention l'homme et son premier livre consacré au Japon . En 1903, lorsqu'on apprit qu'à la suite d'intrigues Lafcadio Hearn avait été obligé de quitter sa chaire de littérature anglaise à l'Université impériale de Tokyo, des protestations se firent jour dans la presse et Y Aurore publia, sous le titre d'Ingratitude nationale, un article très vif qui fut remarqué. L'on sut alors
que le professeur avait, par ses livres, rendu au Japon de grands services; mais l'écrivain, i'artiste, demeura à peu près ignoré jusqu'au jour où, d une part, Tauchnitz lui fit une place dans sa collection et où, d'autre part, en France, Mme Raynal fit paraître deux volumes de traductions (1).
En général, nous ne connaissons guère la littérature anglaise actuelle — à part les œuvres traduites — que par l'intermédiaire de la maison Tauchnitz. Les livres anglais nouveaux ont peine à passer la Manche. Ils sont trop chers. L'on préfère attendre l'intervention de l'éditeur allemand qui, le plus souvent, suit de très près les succès principaux et nous donne à des prix
(1) Le Japon Inconnu (Glimpses of unfamiliar Japan) et Kokoro. Paris, Floury et Dujarric, 1907. Ces traductions sont incomplètes; la première ne comprend que sept chapitres sur les vingt-sept de l'original. Le deuxième ne contient ni La Nonne du Temple d'Amida, ni l'appendice avec trois ballades populaires. — Depuis l'année dernière, le Mercure de France a entrepris la publication d'une série d'autres œuvres. Des versions de Kwaidan et des Feuilles éparses de liltéralures étranges ont paru déjà et plusieurs volumes sont en préparation. M. Marc Logé est concessionnaire du droit de traduction en langue française de la plupart des livres de Lafcadio Hearn.
Je n'ai pu utiliser ces travaux pour la présente étude, qui était terminée avant que j'en eusse connaissance. A trois ou quatre exceptions près, les passages que j'ai cités en les traduisant appartiennent à des œuvres dont aucune version n'existe encore.
abordables et uniformes des volumes soignés, bien corrigés. D'autre part, le flot des médiocrités qui trouvent imprimeur en Angleterre est vraiment énorme et la proportion des ouvrages de valeur qui s'y trouvent noyés est extraordinairement minime. Le plus simple, si l'on veut se tenir quelque peu au courant, est de surveiller l'apparition, sur les comptoirs des libraires, des petits livres qui nous arrivent périodiquement de Leipzig et qui constituent vaguement une manière de sélection.
C'est donc, je le confesse, par l'intermédiaire deTaucbnitz que j'ai connu Lafcadio Hearn, au mois d'avril 1907, lors de l'apparition d'un premier volume : Kokoro.
Je suis convaincu que beaucoup de personnes sont dans le même cas et qu'elles ont goûté à ce moment, en lisant et en relisant ces pages exquises, le ravissement que j'ai ressenti. Les impressions vraiment originales, neuves et fortes sont si rares en littérature! J'essaierai plus loin d'analyser la manière de Hearn, de deviner pourquoi cette prose si savoureuse et fraîche est douée d'un tel charme de séduction. Mais, au premier abord, cette séduction s'impose sans que l'on cherche à en démêler la nature.
Nous nous trouvons transportés en plein Japon. Le mot Kokoro signifie le Cœur, en tant
que siège des émotions et des sentiments. C'est dans le Japon intime que Fauteur nous fait pénétrer, dans un monde où tout est pour nous étrange et nouveau. Avec une intelligente sympathie, toujours éveillée et clairvoyante, il nous raconte ses impressions dans une langue d'une limpidité parfaite, si pure, si équilibrée, que l'effort n'est apparent nulle part. Intérieurs, paysages, mouvements de la rue et de la foule sont évoqués à miracle. La finesse de la touche, la sûreté et l'extraordinaire distinction du trait rappellent singulièrement ce que nous connaissons de meilleur dans l'art si raffiné de l'Extrême-Orient. On dirait que la plastique exquise des peintres et des ciseleurs nippons a pénétré sa prose et l'a remodelée. Mais cette forme si spéciale n'est affectée d'aucun maniérisme, elle n'apparaît en rien comme artificielle; elle est en vérité aussi éloignée que possible de cet exotisme voulu, de cette couleur locale plus ou moins frelatée, dont nous avons tant de raisons d'être dégoûtés. Quand on l'examine de plus près, on voit qu'elle est, dans son allure aisée et souple, d'une simplicité toute classique. Mais cette simplicité — sous laquelle on devine chez l'écrivain la discipline la plus sévère — n'est jamais entachée de froideur; car toujours nous sommes en pleine humanité. Les Japonais
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<ju'il nous montre ne sont pas les petits singes mièvres que Loti a méprisés. Ils vivent, ils aiment, ils sentent, ils pleurent et, si loin qu'ils demeurent de nous, si étrangère que nous soit leur psychologie, le poète en parle avec une compréhension si intelligente, une sympathie si communicative, que nous sommes en pleine confiance. Nulle part je n'ai trouvé l'équivalent de l'harmonie étrange que l'auteur a su établir entre le milieu si essentiellement distinct du nôtre dans lequel il nous transporte, et cette émotion généreuse qui fait appel aux fibres les plus délicates du cœur...
On referme le livre sur une impression exquise non encore ressentie.
Jai voulu lire tout Lafcadio Hearn. L'édition Tauchnitz, outre Kokoro, a donné successivement Kwaidan (septembre 1907} et Glimpses of anfamiliar Japan (octobre). Ce dernier livre est celui dont H. de Varigny avait rendu compte en iScp. Cette fois, sans en avertir le lecteur et pour des motifs que j'ignore, la maison allemande ne donnait de l'ouvrage original qu'une édition mutilée, amputée — et très maladroitement — de plus de la moitié.
Cette faute fut réparée par la suite et une seconde série des Glimpses parut; seulement l'ordre demeurait rompu ; la seconde série encore
incomplète n'est pas la suite de la première, composée de chapitres pris çà et là. Or, malgré la fantaisie apparente avec laquelle les sujets sont distribués, la disposition du livre n'est pas livrée au hasard et Ton ne peut y toucher sans dommage. D'autres volumes parurent encore. Cependant, il faut de toute nécessité, si Ton veut connaître complètement notre auteur, s'adresser aux éditeurs anglais et américains. Tous ses livres ont été imprimés originairement aux Etats-Unis.
C'est ainsi que j'ai parcouru successivement et avec un plaisir grandissant : Oui of ihe Easir Gleanings in Buddha Fields, Shadowings, In Ghostly Japan, A Japanese Miscellany, Kolto, The Romance of ihe Milky Way, Japan an interprétation; d'autres encore. Tous, sauf le dernier cité, ont ceci de commun qu'ils ne comportent jamais un sujet unique poursuivi d'une venue. Ils sont composés de fragments réunis sans suite apparente et d'une singulière variété : souvenirs du pays et des gens; petits romans de la vie japonaise ; études des religions, bouddhisme et shintoïsme, et de la philosophie qui s'y rattache; méditations, légendes, propos d'art; considérations sur le passé et l'avenir des Nippons; essais curieux consacrés aux animaux, aux insectes de là-bas : papillons, libellule-, lucioles, cigales, etc.; recherches sur la poésie el les
chants populaires, tout l'immense trésor du folklore...
On ne se lasse pas de cette longue lecture qui, entement, fait surgir de l'inconnu un Japon extraordinairement vivant et coloré.
Et l'on voit que là ne s'est pas borné le labeur de l'écrivain ; d'autres livres se découvrent. Un roman (Chita) qui se situe dans le delta du Mississipi ; un autre qui a pour théâtre la Martinique {Youma). Une série de tableaux pris sur le vif dans les Antilles [Two years in the French West Indies) ; des suites de contes et de légendes qui sentent quelque peu le pastiche et l'essai de jeunesse (Some Chinese Ghosis, Slray leaves...), puis encore une curieuse série de proverbes créoles, des traductions...
De tout cet ensemble se dégage une personnalité essentiellement captivante et qui n'a son équivalent nulle part. Très énigmatique aussi.
L'homme est-il Anglais? Oui, certes, par une façon appuyée qu'il a d'affirmer ses enthousiasmes et ses croyances, par la qualité particulière de la vision, par la manière de conduire un raisonnement lorsqu'il discute, — ce qui est fréquent, — par la nature spéciale de la fantaisie et du sens de l'humour quand il plaisante, — ce qui est rare, — à mille autres signes difficiles
à analyser... Mais il n'est pas Anglais seulement ni même principalement.
Une âme de Méridional à l'imagination ardente se révèle chez lui par des traits fréquents, très caractéristiques et aisés à signaler. Enfin, à sa culture anglo-saxonne se sont jointes d'incontestables influences françaises. Sans que jamais — sauf dans certains ouvrages de début, — il puisse être question d'imitation, l'on devine qu'il a beaucoup étudié toute la lignée sortie de Flaubert, et que ses méthodes de travail se sont formées à cette étude.
Quel est cet homme aux origines complexes, que la destinée conduisit successivement dans des pays si divers, que tous il paraît avoir intimement connus ? Au fur et à mesure qu'on lit ses livres grandit le désir de le mieux connaître luimême. Au surplus, la connaissance s'ébauche dès les premières pages, car nul écrivain n'est moins absent de son œuvre, et en ceci il s'éloigne complètement du maître français. La sympathie qu'irrésistiblement il suggère pour les êtres et les choses dont il parle, on sent qu'il la mérite pour lui-même, et l'on veut pousser la connaissance plus loin...
Cela est-il possible? Aucune biographie n'est facile à faire, même celle des hommes qui ont vécu en pleine lumière et qui n'ont rien caché
de leurs actes. Pour Lafcadio Hearn, les causes d'erreur abondent; on s'est beaucoup occupé de lui mais il s'est toujours obstinément dérobé aux curieux, et l'on a dit beaucoup de choses contradictoires, parce que ceux qui l'ont connu l'ont presque toujours apprécié d'une manière passionnée. Sa première jeunesse demeure à bien des égards mystérieuse ; lui-même n'en parlait que rarement et à contre-cœur. Les mêmes faits sont présentés parfois sous des aspects peu conciliables. Les gens qui l'ont vu dans les mêmes milieux nous disent, les uns qu'il était laid et ridicule, les autres qu'il était charmant et, — à part une infirmité apparente, — de physique agréable.
Néanmoins, il est peu d'écrivains, je crois, que la postérité connaîtra aussi complètement. Un biographe, bienveillant certes, voire enthousiaste, mais d'esprit équitable et réfléchi, a résumé ce qui dans sa vie paraît se présenter avec un caractère suffisant de certitude. Hearn lui-même avait noté dans des fragments que l'on a retrouvés des souvenirs personnels et des impressions dont la sincérité ne paraît pas douteuse Dans presque tous ses livres il est des parties où il nous révèle sa vie presque sans y songer ; au surplus, son ennemi le plus cruel, Gould, ne met pas en doute sa franchise. Nous pouvons ad-
mettre comme suffisamment établi ce qui lui est favorable dans les récits de ses ennemis, comme ce qui lui est défavorable dans ceux de ces amis. Les éléments ne font donc pas défaut.
Mais nous avons beaucoup mieux : une correspondance considérable, l'un des plus importants recueils de lettres que jamais auteur a laissé après lui. Cet homme qui, nous le verrons, fut toute sa vie timide, voire farouche, qui vécut dans un isolement extrême, ne se lassa à aucun moment de se confier au papier pour des amis lointains. Il est tout à fait manifeste qu'il ne pensa jamais que ces lettres pourraient être publiées un jour, et que c'est à cause de cela seulement qu'elles sont si abondantes, si explicites, si pleines de tout ce qui faisait l'intérêt de sa vie.
Cette correspondance n'est pas encore complètement révélée; elle voit le jour par fragments épars. La plus grande partie se trouve dans les livres qu'a fait paraître la biographe de Hearn, Mrs. Bisland Westmore (1).
C'est l'un des plus nobles recueils de lettres que jamais artiste a laissé après lui. Elles com-
(1) Elisabeth Bisland, The life and letters of Lafcadio Hearn. Londres, Archibald Constable et O; Boston et New- York, Houghton Mifflin et C°, 2 vol. — Cette collection n'est pas complète. Depuis ont paru : 1° Some unpuLlished l
mencent à l'âge de vingt-sept ans et vont jusqu'au dernier jour.
La carrière de Lafcadio Hearn, telle qu'elle se révèle lumineusement dans ces publications, comme aussi dans les passages nombreux de ses livres où il se raconte lui-même est, je le disais en commençant, aussi étrange que significative. L'homme et l'écrivain se mêlent étroitement en lui, ils s'expliquent l'un l'autre d'évidente manière et, manifestement, les souffrances de celui-là ont purifié et anobli Tart de celui-ci. Je crois qu'il est impossible de faire une étude de l'œuvre sans la mettre en rapport avec les traits saillants de cette carrière.
J'ai essayé d'en tracer une esquisse en me basant sur toutes les données que je viens d'indiquer, mais surtout sur celles qui nous viennent directement de Lafcadio Hearn lui-même.
of Lafcadio Hearn. edited by Osman Edwards. The Albany Review, numéros d'octobre et de novembre 1907. 2° Letters from the Raven, being the correspondence of Lafcadio Hearn with Henry Watkin. Constable, Londres. 1908. 3° The Japanese letters of Lafcadio Hearn, edited by Elisabeth Bisland (même éditeur que Life and letters. 1911 . 4° Lafcadio Hearn in Japan. by Yone Nogusbi (Yokohama. Kelly and Walsh. London Elkin Mathews;. Des fragments de correspondance se trouvent encore dans d'autres livres, notamment celui de Gould : Concerning Lafcadio Hearn, Fisher Unwin, 1908.
Vers i845, un Irlandais, chirurgien-major de l'armée anglaise, Charles Bush fiearn, tenait garnison avec son régiment dans les Iles Ioniennes, depuis rétrocédées à la Grèce. Se trouvant cantonné à Cerigo, l'antique Cythère, la petite île qui se suspend à la pointe du Péloponèse, il y fit la connaissance d'une jeune fille d'une grande beauté et de bonne famille : Rosa Cerigote. L'hostilité des habitants de l'île envers les étrangers était à ce moment très surexcitée, et la situation, comme dans tout l'archipel, fort tendue. Le roman d'amour qui s'ébaucha ne fut pas du goût des parents. On raconte que l'officier fut victime d'une agression à la suite de laquelle on le releva sans connaissance, lardé de coups de couteau. Après qu'il eut été caché dans une grange par la jeune fille, aidée d'une servante, et ramené à la vie, les amoureux se
sauvèrent ensemble et allèrent se marier dans un endroit plus tranquille. Mrs. Bisland rapporte cette anecdote romanesque sans paraître y ajouter beaucoup de foi.
Le 27 juin i85o, tandis que le jeune ménage se trouvait à Santa-Maura, l'ancienne Leucade, un fils naissait. C'était le second enfant ; le premier était mort en naissant. On donna au petit garçon un prénom singulier. En grec moderne l'île s'appelle Lefcas, Lefcada ou Lafcada : de là Lafcadio (1). Un autre fils du nom de James naissait trois ans plus tard.
Peu après la petite famille se trouvait à Dublin. Sans relations, ignorant la langue anglaise, négligée par son mari dont la passion violente n'avait pas été fort durable, Rosa Gerigote se considéra bientôt comme abandonnée. La régularité même du lien qui les unissait ayant été mise en question, elle quitta un beau jour la maison conjugale, aidée d'un cousin qui était accouru à son appel ; le mariage fut définitivement rompu et les enfants ne la revirent plus jamais.
Lafcadio conçut de cette séparation un cha-
(1) Cette étymologie a été mise en doute par le docteur Gould qui, dans son livre déjà cité, semble croire que Lafcadio pourrait bien n'être qu'une forme masculine du prénom Léocadie.
grin violent. Sa biographe croit que de ce moment date la sensibilité exacerbée, le sentiment de défiance craintive qu'il conserva toute sa vie. Il se trouva du reste séparé de son père et de son frère aussi complètement que de sa mère, car, immédiatement après, on le confia à une vieille tante, appelée Mrs Brenane, quih abitait le pays de Galles et qui ne lui permit plus aucune relation avec les siens.
L'enfant ne pardonna jamais à son père le premier chagrin de sa vie; à sa mère, au contraire, il ne cessa jamais de rendre un culte passionné. On en jugera par ce fragment d'une lettre dont Mrs Bisland ne donne pas la date. Elle est adressée à ce frère qu'il ne vit plus jamais :
... Vous rappelez-vous cette brune et belle figure, aux grands yeux foncés, comme ceux d'une biche sauvage, qui venait se pencher sur votre berceau ? Ne vous souvenez-vous pas de cette voix qui, chaque soir, vous disait de croiser vos doigts selon l'ancien mode grec orthodoxe et de prononcer ces mots : 3Ev to ovoua toÙ II à- cor xaù tou 'Ytoù xairou 'Aytoù Thfèuyuotr toç. Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ?... Elle vous avait fait, peu de temps après votre naissance, trois petites blessures pour vous placer, conformément à sa foi d'enfant, sous la protection de ces trois pouvoirs...
Nous étions tous deux très bruns, étant enfants,
très passionnés, très étranges d'aspect. Nous portions à nos oreilles de petites boucles d'or. En gardez-vous toujours les marques?
Quand je vis votre portrait, je sentis tout mon sang s'émouvoir et je pensai : Voilà donc cette créature inconnue en qui vit l'âme de ma mère, celui qui doit avoir ressenti les mêmes impulsions, les mêmes désirs, formé les mêmes résolutions que moi. Me les dira-t-il? Voilà un autre moi-même ; celui-là expliquera-t-il celui-ci?
... Tout ce que j'ai de bon en moi me vint de cette obscure âme de race dont nous connaissons si peu de chose. Mon amour pour ce qui est droit, ma haine du mal, mon admiration pour ce qui est beau et vrai, ce que je puis avoir de foi en homme ou en femme, ma sensibilité aux choses d'art, ce pouvoir verbal même dont le signe réside dans ces grands yeux que nous avons, — tout cela vient d'Elle ! C'est la mère qui nous fait ce que nous sommes, c'est elle du moins qui donne à l'homme tout ce qui ennoblit : . . le cœur, la force d'aimer. Je donnerais une fortune pour avoir son portrait.
Le passage suivant que je traduit du Songe d'un jour d'été est peut-être plus significatif encore, parce qu'il répond à un élan tout à fait spontané du cœur. Il a frappé sûrement tous les lecteurs de Dut of ihe East. Je n'hésite pas à le citer après Mrs Bislandqui, malheureusement, a omis quelques lignes particulièrement exquises.
es
J'ai souvenir d'un lieu et d'une époque enchant où le soleil et la lune étaient plus grands qu'à présent. Était-ce dans cette vie ou dans une vie antérieure? Je ne saurais le dire; ce que je sais, c'est que le ciel était beaucoup plus bleu et plus proche de la terre... La mer était vivante et avait coutume de parler; — et le vent me faisait crier de joie quand il m'effleurait. Une ou deux fois, en des jours divins vécus, en d'autres années, parmi les cimes, j'ai, pendant un moment, rêvé que le même vent soufflait encore, mais ce n'était qu'une réminiscence.
En ce même lieu, les nuages étaient extraordinaires et nuancés de couleurs pour lesquelles il n'existe pas de noms, — de couleursqui me donnaient faim et soif. Je me rappelle aussi que les jours étaient beaucoup plus longs qu'à présent — et chaque jour, c'étaient de nouveaux plaisirs, de nouvelles merveilles. Et le pays et le temps étaient gouvernés doucement par quelqu'un qui ne songeait qu'aux moyens de me rendre heureux. Parfois je refusais de me laisser rendre heureux, ce qui, toujours, lui causait de la peine, bien qu'elle fût divine, et je faisais alors de grands efforts pour être triste. Quand le jour était terminé, tandis que tombait ce grand silence de la lumière qui précède le lever de la lune, elle me contait des histoires qui, de la tête aux pieds, me faisaient frissonner de plaisir. Jamais plus, depuis, je- n'ai entendu d'histoires aussi belles de moitié. Et quand le plaisir devenait trop grand, elle me chantait une petite chanson étrange, qui toujours
apportait le sommeil. À la fin, le jour de la séparation arriva...
Gould, dans son livre (p. 2) cherche à faire croire que Lafcadio Hearn aurait parlé de sa mère en termes insouciants et qui supposeraient un manque de cœur. Il ne parvient qu'à faire des citations tendancieuses et qui n'ont manifestement pas le sens qu'il cherche à leur attribuer. Dans tout ce que dit le maître lorsqu'il parle de sa mère en confiance et avec un abandon sincère, il y a une délicatesse de sentiments qui ne trompe pas.
Le ton, quand il parle de son père, est bien différent :
« Je crois que je ne lui ressemble en rien, ni au physique, ni au moral. »
En ceci, paraît-il, il se trompait ; les enfants que son père eut d'un nouveau mariage avaient, comme lui « le teint basané, le profil aquilin de forme délicate, les yeux profondément logés sous l'orbite, la stature courte, souple, bien faite. Le type des Hearn est très exceptionnel et distinct, présentant une caractéristique de race difficile à définir autrement que par ces mots vagues : quelque chose d'exotique et ne rappelant en rien ni l'origine anglaise ni l'acclimatation irlandaise (1) ».
(1) lift and letlers, t. I, p. 11.
D'après une tradition perpétuée dans la famille et trop ancienne pour être vérifiée, les Hearn avaient dans les veines des traces de sang bohémien ou gypsy. L'on pouvait voir dans le creux de la main de Lafcadio une empreinte caractéristique, cette marque du pouce qui, à ce qu'assurent les Anglais, est le signe auquel se reconnaissent les Romanichels (1).
Mrs Brenane était une personne d'allures austères; convertie au catholicisme par son mari, elle était, comme il arrive en pareil cas, très ardente à faire du prosélytisme et ne s'occupait guère que de ses œuvres de propagande. Elle ne paraît pas s'être inquiétée beaucoup du petit, ni même, chose plus bizarre, avoir songé sérieusement à son instruction religieuse. L'enfant vivait entre cette vieille femme distraite et une jeune fille débile que l'on nommait cousine Jane, bien qu'elle ne fût pas de la famille. Trop maladive pour entrer au couvent, elle promenait par le monde ses vêtements noirs et son inlassable mélancolie. Dans ce milieu déprimant, la nervosité du jeune garçon se développa jusqu'à devenir maladive. Il eut des cauchemars affreux, de véritables hallucinations. Cette prédisposition
(1) Ibid, 5.
alarmante s'aggrava encore par la manière doijt sa tante voulut combattre ce qu'elle considérait comme le résultat d'une croyance superstitieuse aux fantômes et aux revenants. Hearn a plus d'une fois décrit ses souffrances à ce moment de sa vie. Dans l'étude qui précède sa traduction de Kwaidan, M. Marc Logé cite un passage de Shadowings où il raconte les terreurs endurées à l'âge de cinq ans, parce qu'on le forçait à dormir sans lumière dans une chambre d'apparence sinistre. Mais la petite âme effarouchée et précoce ne cédait pas seulement à des peurs nerveuses. Le mal était bien plus grave, et, s'il s'était prolongé, aurait pu entraîner — grâce au traitement inintelligent que l'on voulut appliquer — d'irréparables conséquences. Hearn s'en explique dans le même livre.
Pourquoi cette terreur insensée ? En partie parce que. pour moi. l'obscurité était peuplée de formes d'épouvante. Toujours j'avais souffert de mauvais rêves; au moment du réveil je voyais invariablement les formes qui les avaient peuplés, me guettant du fond des ombres de la chambre. Elles finissaient alors par s'évanouir, mais pendant un certain temps elles avaient l'apparence de réalités tangibles... Parfois, sans transition, elles m'apparaissaient au crépuscule, me suivant de place en place, ou bien encore étendant derrière moi de longues mains
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vagues, d'étage en étage, dans les espaces des escaliers profonds.
Je m'étais plaint de ces persécuteurs sans autre résultat que de m'entendre dire qu'il ne fallait jamais en parler et qu'ils n'existaient pas... Et pourtant j'avais pour moi le témoignage de mes yeux! Je ne pouvais m'expliquer ces dénégations que de deux manières : ou bien les ombres avaient peur des grandes personnes et ne se montraient qu'à moi seul, parce que j'étais petit et faible; ou bien, dans la maisonnée entière, pour quel que ténébreuse raison, tout le monde avait résolu de me dire ce qui n'était pas. Et cette dernière théorie me semblait la véritable, car, souvent, j'avais vu les formes quand je n'étais pas seul... et le secret apparent dont on prétendait les entourer m'effrayait presque autant que les apparitions ellesmêmes. Pourquoi me défendait-on de parler de ce que je voyais, de ce que j'entendais dans les craquements des marches, les ondulations des draperies?
Nul ne vous fera le moindre mal, me disait-on impitoyablement, lorsque je suppliais de ne pas m'abandonner tout seul dans la nuit. Mais, en vérité, les fantômes me faisaient du mal. Seulement ils attendaient que je fusse endormi et par conséquent en leur pouvoir., car alors ils savaient par des moyens occultes m'empêcher de me redresser, de me mouvoir, de crier...
Ils n'étaient semblables à aucun être connu. C'étaient des figures fuyantes, enrobées d'ombre, capables de déformations atroces, — capables par
exemple de monter jusqu'au plafond, de s'y replier et, toujours s'allongeant, de redescendre tête baissée par la muraille opposée. Leurs faces seules étaient distinctes, — je faisais des efforts pour ne pas les voir. J'essayais aussi, dans mes rêves, — je croyais le faire, — de m'arracher à leur vue en relevant mes paupières à l'aide de mes doigts, mais mes paupières demeuraient closes, comme scellées... Je fus relativement heureux lorsqu'on m'envoya à la pension où les fantômes s'aventuraient rarement (1).
Parfois des hallucinations terribles l'assaillaient tout éveillé.
Je me trouvais sur le palier du troisième étage... je ne sais pas pourquoi j'étais là tout seul, — peutêtre à la recherche de quelque jouet. Quoi qu'il en soit, j'étais là, tout près des marches, quand je remarquai que la porte de cousine Jane était entre-bâillée. Je vis ensuite que cette porte s'ouvrait lentement. J'en fus surpris, car d'habitude elle était fermée à clef. Presque au même moment, cousine Jane ellemême, vêtue de noir comme toujours, sortit et s'avança de mon côté; — seulement elle relevait la tète, latéralement, comme si elle voulait voirquelque chose, vers le haut de la muraille, tout contre le plafond. Très étonné je criai : Cousine Jane! mais elle ne parut pas m'entendre. Elle approchait lentement, toujours portant la tête retournée de telle manière que je ne pouvais voir que son menton ; puis elle
(1) Shadowings. 238.
tne dépassa pour entrer dans la chambre la plus rapprochée de l'escalier, une chambre à coucher dont la porte restait toujours ouverte pendant le jour. Même quand elle fut tout contre moi, je ne vis pas sa figure, — rien que sa gorge blanche, son menton et la masse nouée de ses beaux cheveux. Je la suivais en courant, criant toujours; Cousine Jane! Cousine Jane ! Je la vis qui contournait le pied d'un grand lit à colonnes, paraissant vouloir se rapprocher de la fenêtre et je vins à sa suite de l'autre côté du lit. Alors, comme si pour la première fois elle se rendait compte de ma présence, elle se retourna. Je levai la tête m'attendant à trouver son sourire.. . Elle n'avait pas de visage ! A la place du visage il n'y avait qu'une tache vague, et tandis que je regardais, l'image entière disparut. Elle ne s'effaça pas, elle cessa simplement d'exister, comme la forme d'une flamme que l'on vient de souffler. Je me trouvais seul dans cette chambre que l'obscurité commençait à envahir, épouvanté comme jamais je ne l'avais été auparavant. Pas le moindre cri ! J'avais bien trop peur pour crier. J'arrivai en chancelant jusqu'à l'escalier, butai du pied et, roulant et culbutant, je tombai jusqu'au palier suivant. Je ne me souviens pas d'avoir été blessé; les tapis étaient doux et très épais. Le bruit de ma chute amena du secours immédiat et de la sympathie, mais, de ma vision, je ne soufflai mot; je savais que si j'en parlais je serais puni (1)...
(1) My Guardian Angel. Fragment d'autobiographie reproduit dans Life and letters, t. I, p. 21.
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Si je cite ces passages, c'est uniquement parce qu'ils mettent en pleine lumière des caractéristiques qui aident à expliquer l'écrivain. Les souffrances de l'enfant nerveux et visionnaire paraissent se rattacher au côté septentrional et nébuleux de l'hérédité transmise. Nous verrons quelle foi il eut plus tard dans la philosophie évolutionniste, et l'importance qu'il attachait à l'observation des caractères de race. Les livres de Herbert Spencer furent ses évangiles. En nous plaçant au même point de vue, voyons si nous pouvons dégager une autre face de son moi, celle qui lui vint de ses origines méridionales.
Ce fut en lisant les légendes du christianisme et les vies des saints que j'eus une première et vague notion des dieux du paganisme. Je me figurais alors que ces dieux ressemblaient quelque peu aux lutins et aux fées des contes de nourrice. Ces lutins m'intéressaient beaucoup plus que les saints fort laids de Ticonographie de l'Église, — plus même que les anges délicats de mes images françaises, qui évoquaient de déplaisants souvenirs de cousine Jane.
Un jour je découvris, dans un coin inexploré de la bibliothèque, une série de superbes livres d'art, — de grands in-folios pleins de figures de dieux, de demi-dieux, d'athlètes, de héros, de nymphes, de faunes, de néréides, et tous les monstres charmants,
— mi-hommes, mi-animaux, — de la mythologie grecque.
A partir de ce moment, ce sont des délices nouvelles et inconnues.
Ce fut un émerveillement, une terreur aussi... Ce que Ton m'avait dit des magies infernales que recelaient les idoles païennes me revenait à l'esprit. Mais ces craintes superstitieuses disparurent pour faire place à une conviction, — une intuition plutôt, dont il m'eût été impossible de donner aucune explication, — à savoir que ces dieux avaient été blasphémés, parce qu'ils étaient beaux...
... C'étaient donc là les êtres que Ton avait traités en démons ! Je les aimais, je les adorais, je promettais de détester à jamais quiconque leur refuserait ses hommages ! A cette époque, la croyance médiévale me parut vraiment la religion de la laideur et de la haine. Et telle qu'elle m'avait élé enseignée, dans la faiblesse de mon enfance maladive, elle l'était assurément...
Ce n'est qu'au prix de grands efforts que je parviens à rassembler ces souvenirs de mon enfance, et, en les racontant, je sens bien qu'un moi plus récent et beaucoup plus artificiel cherche constamment à se substituer au moi d'alors...
La première impression que nous avons de la beauté idéale n'est jamais une compréhension, mais une reconnaissance. Aucune théorie mathématique
LAFCADIO IÏEARN
de l'esthétique ne peut expliquer le choc délicieux qui frappe l'enfant, à la première vision de la beauté suprême.
... Ce qu'il ressent, c'est le pouvoir soudain qu'exerce cette vision sur le mystère de sa propre vie, et ce sentiment n'est autre chose qu'une mémoire vague et profonde, un souvenir transmis avec le sang.
Lorsque j'eus appris à connaître et à aimer les dieux des temps passés, le monde redevint lumineux. Les fantômes qui l'avaient hanté commencèrent à se dissoudre lentement. La terreur n'avait pas disparu complètement ; mais maintenant je ne demandais plus qu'à cesser de croire à tout ce que j'avais redouté et haï. Je trouvais une joie auparavant inconnue à contempler le grand soleil, le vert des champs, le bleu du firmament. En moi s'éveillaient et vibraient des pensées nouvelles, des imaginations, des impulsions vagues vers des fins inconnues. Je voulais voir de la beauté et la trouvais partout : dans les figures qui passaient, dans les mouvements, les attitudes, dans le repos équilibré des plantes et des arbres, dans les longues nuées blanches, dans les collines lointaines aux silhouettes d'azur pâle. Par moments, le seul plaisir de vivre activait en moi-même une joie si vaste, si profonde, qu'elle m'effrayait; d'autres fois je me sentais envahi d'une tristesse étrange et nouvelle, d'une peine inconsistante et inexplicable...
Jetais entré dans ma Renaissance (1).
Nous avons va que l'enfant s'estimait heureux de quitter pour la pension le milieu, si antipathique à sa nature, où l'avait jeté l'écroulement du foyer paternel. Il fut placé d'abord en France, dans un collège de jésuites où, il se familiarisa complètement avec la langue du pays ; ensuite il entra à l'Institut catholique romain d'Ushaw, près de Durham. Il nous parle fort peu de sa vie d'écolier ; nous trouvons dans ses lettres quelques allusions à une amitié très vive, qui débuta par une querelle.
Votre lettre est... je ne sais comment dire... il y a en elle une tendresse réconfortante qui m'a fait penser à une amitié de collège. Rien n'est plus saint qu'une amitié d'enfance. Deux gamins, absolument innocents de tout ce qu'il y a de mauvais dans le monde et dans la vie et qui se content leurs misères, se consolent mutuellement parmi des rêves de devoirs, de miracles futurs. J'eus un tel ami jadis. Nous avions quinze ans lorsque nous fûmes séparés, mais depuis l'âge de dix ans nous avions été ensemble. Notre amitié commença par une bataille où j'eus le dessous; depuis ce jour, mon ami fut pour moi un idéal et cet idéal vitencore en moi. J'aurais presque peur, maintenant, de chercher à savoir où il est, mais
(1) Idolatry. Fragment d'autobiographie reproduit dans Life and letters, t. I, p. 26.
32 LAECADIO HEARN
votre lettre a ramené devant moi ses traits, sa voix. Je suis tout juste comme si son fantôme venait de pénétrer ici et de poser sa main sur mon épaule (1).
C'est à Ushaw que Lafcadio fut victime d'un accident dont les conséquences devaient peser sur sa vie entière. On jouait un jeu connu en Angleterre sous le nom de « Giants stride » (la lutte des géants) et qui consiste, je crois, à tirer par groupes en sens inverse aux deux extrémités d'une longue corde, chacun des groupes cherchant à entraîner l'autre. La corde ayant été brusquement lâchée fit retour en coup de fouet et vint le frapper à l'œil gauche. Cet œil se couvrit d'une taie incurable; il resta borgne et vécut dans la terreur constante de devenir complètement aveugle. Il était extrêmement myope et fut obligé à partir de ce moment de se servir, pour travailler, d'une sorte de grosse loupe qu'il portait constamment sur lui. Il en résulta une dilatation singulière de l'œil droit, très frappante dans le beau portrait que Mrs Bisland publie en tête de la correspondance, et qui contribue à lui donner un expression étrange et inoubliable. Cette mutilation fut pour lui une cause constante d'anxiété et de détresse, car il
(1/ Lettre à Elhvood Hendrik, janvier 1894.
s'imaginai [ que, par pitié, on lui cachait la répulsion qu'il - vait causer.
C'est à ce moment pénible de la vie du jeune homme que se produisit sa rupture avec sa tante. L'a ident avait probablement augmenté encore sa nervosité naturelle, et « cet esprit de rébellion, cette impatience de toute contrainte, cette haine de tout contrôle, cette propension à pousser à 1 extrême ses amours et ses haines, sans aucun souci des conséquences » dont il parle dans une lettre à son frère, la même que nous avons i itée déjà.
Tout semble indiquer qu'il traversa à ce moment une crise grave. Il fait allusion à plus d'une reprise, dans d'autres lettres, à une sorte d'exaspération fébrile qui se traduisait, tantôt par des coups de tête, tantôt par des excentricités. Il se plaisait aussi à raconter dans l'intimité combien il avait été un enfant intraitable et, dans ses souvenirs reproduits par Yone Nogushi dans son livre, Laf dio Hearn in Japan, Mrs Hearn rapporte à cet égard des propos caractéristiques de son mai .
11 estcerhin qu'il se trouvait dans un état d'esprit alarmant et avait conscience d'être moralement abandonné; sa tante parait avoir vécu, comme da' - un rêve, entre les mains de fanatiques qui vploitaient et n'avoir pas eu d'idée
3i LAFCAOIO HI
bien arrêtée quant à l'éducation qu'il convenait de donner à l'enfant.
On a dit qu'elle avait voulu le forcer à entrer dans les ordres.
Dans le livre de M. Milton Bronner, Letters from the Raven, cette histoire se trouve reproduite. L'éditeur rapporte, comme le tenant d'Henri Watkin, « le plus ancien ami de Hearn en Amérique », que Tentant fut envoyé à cet effet dans un couvent du Pays de Galles ; qu'un jour, après une dispute avec les religieux, et dégoûté de la vie qu'on voulait lui imposer, il s'enfuit, parvint à s'embarquer pour l'Amérique et arriva aux États-Unis encore revêtu d'une partie de sa défroque ecclésiastique (1).
Milton Bronner ne parle de Hearn que par ouï-dire et rapporte à diverses reprises des faits manifestement inexacts. Il ignore l'ouvrage de Mrs Bisland et, plus d'un an après l'apparition de Life and letters dans la même librairie (Consiable) qui publie son livre à lui, il regrette l'absence d'un recueil de ce genre ! L'on sait que les journalistes américains prodiguent à propos des personnages en vue les articles d'information et que, faute de renseignements précis, ils accueillent volontiers les cancans, en forgent
au besoin. Lafcadio Ilearn fut toujours extrêmement discret et réservé ; il se dérobait aux interviews et les questions importunes le mettaient en fureur (1). Aussi les légendes qui circulaient sur son compte étaient nombreuses.
Mrs Bisland croit que l'histoire de la vocation imposée en est une et elle en donne comme preuve un passage d'une lettre adressée par Hearn à son frère, dans lequel il défend sa tante de l'accusation d'avoir nourri de tels desseins.
Cependant il résulte d'indications données par lui-même à Chamberlain (2) que l'anecdote n'était pas tout à fait dépourvue de réalité, et que le démenti qu'il en a donné s'appliquait uniquement au rôle joué par Mrs Brenane. Il est certain que l'enfant passa par des alternatives de ferveur religieuse et d'incroyance. Tantôt il se querelle avec un camarade qui a refusé de s'incliner devant une statue de la Vierge, tantôt il déclare qu'il a totalement perdu la foi et cherche, selon ses propres termes, à se donner visà-vis de ses camarades des airs de « démon incarné ».
L'idée d'embrasser la carrière religieuse lui revint cependant par la suite et exerça même
(1) Lettres II, p. 350.
(2) Japanese lellers, p. 43.
pendant assez longtemps une certaine fascination sur son esprit, — singulièrement alliée à d'irrésistibles préventions contre tout ce qui, de loin ou de près, touche au monde ecclésiastique catholique romain, et tout spécialement à la Société de Jésus. Assez puérilement, il se croyait menacé de vengeances à la suite de son apostasie, et cette idée, qui ne l'abandonna jamais, — même au cœur du Japon, — était sans doute particulièrement obsédante au temps de son enfance.
Malgré ses révoltes il fut toujours, à sa manière, un croyant, et ne cessa de chercher pour ses conceptions des formes qui pussent satisfaire son esprit (1). Mais à cause de cela même, sans doute, ses négations prenaient à l'occasion un caractère de violence agressive.
Le différend qui éclata entre sa tante et .lui au début de la puberté n'a rien qui doive surprendre. Mais les conséquences en furent terribles pour le jeune homme. De la fortune de son père, il ne restait rien. Il parle quelque part d'un aventurier qui avait ruiné la petite famille, — enfants du premier et du second lit (2). Mais sa tante l'avait habitué à se considé-
(1) Religion has been very much to me, and I am still profoundly religious in a vague way. It will be a very ugly world when the religious sensé is dead in ail children. Japa nese lelters, 252.
(2) Japanese îellers. p. 41.
LAFCADIO hearn 37
rer comme l'héritier certain d'une fortune. Il se trouva, à l'âge de seize ans, sans ressources aucunes, sur le pavé de Londres, faible, de santé débile et menacé de cécité. Avec une énergie farouche et cette horreur qu'il eut toujours pour les considérations d'intérêt matériel, il persista dans son attitude. 11 n'avait jamais aimé sa tante, et se souvenait avec amertume de ses souffrances d'enfant. Quand elle mourut, malgré son dénuement, il ne voulut pas, nous assure sa biographe, poursuivre le recouvrement du legs que contenait son testament; elle ajoute que la vieille femme était entourée d'intrigants qui se partagèrent ses dépouilles.
Des années de misère, la misère de la faim et du workhou.se, les besognes quelconques acceptées, le travail écrasant du jour suivi de longues séances dans les bibliothèques où le poussait un ardent besoin de s'instruire, de connaître davantage, voilà en quelques mots le résumé de la vie de Lafcadio Hearn à Londres d'abord, à New-York ensuite, jusque vers l'âge de 21 ans. New-York lui laissa des souvenirs horribles; il ne cessa jamais de porter à la grande ville impitoyable, à ses foules agitées, à ses grandes maisons antipathiques une haine dont l'expression revient à chaque instant. C'est à Cincinnati qu'il voit la fin de son long cauchemar; il y est successivement typographe, correcteur, reporter et se fait remarquer par un style coloré et plein d'images dans le récit des événements sensationnels de la vie américaine. Les succès de
ce genre sont fructueux en Amérique et Lafcadio Hearn, qui fut un travailleur acharné, eût pu se faire dans le journalisme une situation très enviable. Il se trouve très vite maître de sa plume. Il fit, en 1874, pendant neuf jours, dans ÏEngairer, une série d'articles relatifs à un crime effroyable, demeuré célèbre dans le pays sous le nom de Tan-Yard murder.U s'agissait d'un malheureux Allemand que ses assassins avaient jeté, — probablement encore vivant, — dans une fournaise dont ils avaient refermé la porte sur lui. Les descentes et les enquêtes révélèrent des détails horribles. Il écrivit à ce sujet des pages d'une étonnante maîtrise. Un extrait publié par Gould (1) — (qui le donne en note pour permettre aux gens sensibles de ne pas y jeter les yeux) — révèle une puissance verbale comparable à celle des meilleures pages de Poë.
Il eut dès ce moment conscience de ce qu'il pouvait être un jour; méprisant les succès que lui valait le journalisme, il ne voulut considérer son travail actuel que comme un gagne-pain provisoire.
Ce gagne-pain lui manqua quelquefois. Longtemps les difficultés semblèrent s'accumuler
(1) Concerning Lafcadio Hearn, pp. 17 et suiv.
40 LAFCADIO IIEAHN
sous ses pas. Il se faisait mal voir parce qu'il fréquentait volontiers des gens de couleur. C'est là un genre de crime que l'on ne pardonne guère aux États-Unis. Nous verrons plus loin quelles étaient les impressions qu'il allait chercher, lorsque son instinct d'artiste le conduisait parmi les débardeurs nègres des quais. Il ne s'embarrassait guère de la réprobation que lui valaient ces goûts vulgaires et son tempérament le poussait au contraire à la braver. De là des difficultés fréquentes.
il s'éprit un jour d'une mulâtresse, — une jolie fille qui faisait la cuisine pour les pensionnaires de la maison où il logeait. Il voulut l'épouser et fit même à cet effet les premières démarches, au grand scandale de ses camarades. On ne pouvait garder un tel homme dans les bureaux d'un journal décent, et le directeur de CEnqnirer le congédia ; — il y gagnait alors 20 dollars par semaine. Quand il eut renoncé à son projet, un autre journal le prit à des conditions plus modestes...
Il essaya de se faire éditeur lui-même et lança une feuille fantaisiste illustrée : Ye Giglamps, destinée à paraître « tous les jours, sauf les jours de semaine ►>. Il en était à peu près le seul rédacteur. Le titre même, Giglamps, fait allusion aux grosses lunettes qu'il portait à cette époque,
et l'illustration de la première page le représentait en une charge, assez médiocrement dessinée, où son œil proéminent et son nez aquilin suffisaient à le faire reconnaître. La note dominante du journal paraît avoir été fantastique et macabre plutôt que comique. Hearn n'était pas, comme on l'a prétendu, dépourvu du sens de l'humour ; il trouva souvent le mot drôle, et certaines pages de lui sont empreintes d'une fantaisie spéciale et savoureuse ; mais ces pages sont fort rares. Ye Giglamps s'arrêta au neuvième numéro, et ce que nous en connaissons n'offre rien de remarquable. Il avait rencontré à Cincinnati un brave homme d'imprimeur, Henry Watkin.qui plus d'une fois, aux heures difficiles, l'aida à se maintenir à flot et qui fut son premier correspondant. Les lettres à Watkin se distinguent par un abandon familier, une tournure railleuse et une certaine causticité spéciale qui se retrouve rarement ailleurs. Il les illustrait de croquis, dont quelques fac-similé ont été reproduits. Il dessinait d'instinct et fort joliment. Sa longue chevelure noire l'avait fait surnommer The Raven (1) — le corbeau. A la place de la signature et même
(1) De là les Lellers from Ihe Raven. D'autres fois on l'appelait : Old semicolon (le vieux point el virgule), à cause de son amour, manifesté de bonne heure, pour les minuties de l'orthographe.
chaque fois qu'il avait à se désigner lui-même, il insérait une image de l'oiseau noir indiquée en quelques traits et presque toujours d'une frappante vérité d'attitude.
C'est par cette correspondance que nous pouvons juger de l'état d'esprit de Hearn à cette époque. Du jour où il n'en avait plus été à se débattre pour trouver du pain, sa volonté s'était immuablement fixée. Parmi les défaillances, les terreurs de l'avenir, les désespoirs, les accès d'impuissance, dès qu'il se retrouve, dès qu'il reprend conscience de lui-même, c'est vers le même but qu'il est tendu de toutes les forces de son être : l'excellence littéraire.
Mais que de peines le long de la route !
11 s'était rendu à la Nouvelle-Orléans, croytnl y trouver un milieu plus approprié à ses aptitudes. Il y vécut des jours terribles, que le railleur ne cherchait pas toujours à dissimuler.
Au moment où il va atteindre sa vingt-huitième année, il écrit :
Lorsque je jette un coup d'oeil en arrière sur ces vingt-huit années..., il en est vingt au moins dont je puis distinguer les traits. Leurs faces sont empreintes d'une alarmante similitude de misère, et, bien que bruineuses, les silhouettes de misère sont remarquablement reconnaissables. Chacune d'elles me parle de destinées semblables : la volonté et les
aspirations invariablement contrariées, tous les buts manques, presque jamais un désir particulier exaucé; la contrainte perpétuelle d'agir en vertu de ce principe que tout ce qui serait agréable est mal, que tout ce qui est désagréable constitue le devoir; la constatation pénible de ma propre faiblesse et de mon inaptitude à forcer le succès...
Chaque fois que d'une manière ou d'une autre je suis arrivé à mes fins, le fruit que j'ai recueilli m'a semblé insipide et éventé; mais le plus souvent un obstacle extraordinaire et imprévu s'est élevé devant moi au moment où un pas de plus m'eût assuré la réussite. Je dois reconnaître, au surplus, qu'en règle générale l'obstacle imprévu était dressé par moimême. Le manque de sang-froid, les impatiences, une sensibilité exagérée à laquelle je me laissais aller et que j'étalais au lieu de la cacher, telles sont les causes auxquelles on peut attribuer la majorité de mes défaites... Lorsque je parcours l'histoire de la vie privée des jeunes gens qui sont arrivés à la notoriété dans la carrière où vainement, jusqu'à présent, j'ai cherché à prendre position, je constate qu'ils ont généralement fini par se pendre ou par mourir de faim, et que les éditeurs ont réalisé de grosses fortunes et se sont assuré une réputation universelle après la mort de ces pauvres clients idéalistes... Et tandis que tout en moi me pousse à persister dans la voie où je me suis engagé, je ne vois dans l'avenir que privations, maladie, enfin besoins artificiels que, faute de ressources, je ne
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pourrai jamais satisfaire, même partiellement... Tout au bout, peut-être le désespoir suprême...
Ce qu'il veut cependant, ce sont les angoisses et les enivrements de la carrière rêvée. « Peutêtre, si je n'avais été contraint à l'ambition par la nécessité, n'aurais-je jamais fait de tels eiïorts pour atteindre les bulles irisées du succès littéraire. » Mais le sort en est jeté, c'est la seule qu'il suivra, dût-il en mourir. En attendant il faut vivre et accepter les occupations de rencontre; les plus bizarres sont celles qui parfois exercent sur lui une séduction relative; un escroc le prive de ses dernières ressources, en lui persuadant de fonder un restaurant. En fait, les besognes successives auxquelles il se voue ne lui paraissent tolérables que par le changement.
Je ne puis m'arrêter nulle part sans connaître la peine. Mon cœur souffre du trouble impatient de l'oiseau au moment de l'émigration. Je pense que je serais parfaitement satisfait du sort de l'hirondelle, si je pouvais accrocher mon nid d'été à l'oreille d'un colosse égyptien ou bien à un chapiteau brisé du Parthénon (1).
La volonté de faire, de la littérature, le but essentiel de la vie, date très probablement de
(1) Letters from Ihe Raven, pp. 46 et suiv., passim.
LAFCADIO HEARN 4ô
son enfance. Seulement, dès ses premiers essais, il plaça son idéal si haut, poussa si loin l'horreur de la médiocrité, se montra si intransigeant et si sévère pour lui-même, dans un pays où la besogne pratique, directe, utilitaire et surtout rémunératoire est seule en honneur, qu'aux yeux de bien des gens il dut passer pour un déséquilibré.
Ce fut à la Nouvelle-Orléans que les circonstances lui permirent pour la première fois de prendre position devant le grand public. Pauvre et isolé, il devait cependant s'y débattre longtemps contre des difficultés de toutes sortes, avant que l'on admît que sa signature avait une valeur sur le marché.
Il commença par s'abriter sous celle d'autrui.
En ceci ses intérêts se trouvèrent d'accord avec ses préférences.
Celles-ci le portaient vers l'étude des meilleurs prosateurs français contemporains. Tout d'abord, Théophile Gautier exerça sur lui une séduction dominante, et, parmi ses premiers travaux littéraires, nous trouvons des traductions d'Une nuit de Cléopâtre, de la Morte amoureuse, du Pied de momie, du Roi Car.daule, etc.. Guy de Maupassant, Balzac, Mérimée, Baudelaire, Loti, Flaubert [La Tentation de saint Antoine),
Anatole France KLe Crime de Silvestre Bonnar l , l'absorbèrent successivement.
Aucune protection ne couvrait à cette époque les œuvres étrangères, et il put faire passer dans les journaux auxquels il fut attaché quantité de morceaux généralement bien choisis, parmi lesquels il parvint à glisser en proportions grandissantes d'excellente littérature de son cru.
Ce fut par cet intermédiaire qu'il prit pied peu à peu; le Times Democr al et son directeur Page M. Baker lui en assurèrent définitivement les moyens.
Ce qui caractérise surtout, au point de vue de la production littéraire, les années passées par Hearn dans la Louisiane, ce sont les efforts qu'il a faits pour concilier avec le labeur du journalisme, imposé par la nécessité, celui de l'artiste qu'il entendait être.
Pour traverser cette étape de sa vie, qui consacra son affranchissement, il trouva un ami intelligent, un auxiliaire précieux, mais peut-être parfois un peu dangereux aussi, en la personne de son directeur Baker.
Si son journal l'avait franchement contraint à faire du métier proprement dit, il est probable qu'il eût économisé sur ses nuits des heures consacrées à travailler exclusivement selon ses aspirations.
En ouvrant le Times Democrat à des productions d'un caractère exclusivement littéraire,
Baker lui rendait un service incontestable, mais en même temps il le forçait presque malgré lui à choisir ses sujets de manière à intéresser les lecteurs d'un quotidien. Hearn se plut à leur révéler les conceptions les plus curieuses des diverses littératures exotiques, moins sous forme d'analyses ou d'études critiques que de reconstitutions, d'amplifications, de résumés ou de pastiches, selon les cas. Il cédait, en agissant ainsi, à des goûts qui étaient naturellement très vifs en lui et. comme il apportait à ces travaux des soins très minutieux, ils lui prirent énormément de temps, se revêtirent d'une forme attrayante, affinèrent sa technique, mais l'empêchèrent de faire autre chose et retardèrent la révélation de l'écrivain original.
A part de rares fragments, — principalement des lettres fort remarquables à son ami le musicologue Krehbiel, — nous ne connaissons probablement pas le meilleur de son travail à cette époque. De ses recherches les plus intéressantes, de ses études et articles sur les gens de couleur de la Louisiane, — spécialement les sorciers, les rebouteux, les Voudoas. — nous ne trouvons que des traces. C'est de ce moment que date son recueil de proverbes créoles et nègres (Gombo Zhèbes), mais ce n'est qu'une compilation, curieuse d'ailleurs.
Les premières productions littéraires complètes de Lafcadio Hearn : Bilal, le premier muezzin, — Stray leaves from sir ange lileratures (1), plus tard Chita, parurent donc d'abord dans le Times Democral de la Nouvelle-Orléans, sous forme d'articles ou de Sériai Storys.
Bilal (1 883), un essai de peinture orientaliste, — entaché du défaut inhérent à tous les pastiches, — était, d'après les fragments qui en ont été conservés, — écrit avec beaucoup de soin et dans une langue fort harmonieuse. Aucun éditeur ne voulut se charger de le faire paraître.
Les Stray leaves eurent un sort plus heureux. Le livre fut édité en 1884 chez Osgood à Boston. 11 contient vingt-sept morceaux d'une forme très - agréable (A remarquer spécialement la Création de Tilottama, la Vierge de la source, Bouiimar la Colombe, etc.) Us offrent cette particularité que l'action se passe invariablement dans des endroits où Hearn n'avait jamais été, où il ne devait jamais mettre les pieds.
11 résulte de ses propres indications et de la bibliographie jointe à la table des matières que l'inspiration en est exclusivement faite de souvenirs de lectures. Ce sont des récits, légendes et
(1) Traduit par M. Marc Logé. Collection du Mercure,
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traditions de l'Egypte, de l'Arabie, de la Judée, des Indes, du Pacifique, etc. Hearn s'autorisait de l'exemple de Gautier dans ses contes, de Flaubert dans sa Salammbô, de bien d'autres encore. Mais il faut bien dire qu'à la différence de ses modèles il a suivi en général dune façon assez étroite des canevas trouvés tout faits chez des auteurs de valeur très diverse, depuis le Livre de Toih, pris dans Maspero, jusqu'à Nalalika, trouvée dans Jacolliot. Les chapitres consacrés au Kalewala sont, à part quelques lignes par-ci par-là, une traduction littérale de la version française de Léouzon Leduc (Paris, 1840, runes 9 et 10, vol. 1, p. 60 ; rune 22, II, p. 09 et runes 3 et 4, I> P- 17).
Le soin extrême de la forme, l'harmonie et la jolie couleur de cette prose très travaillée ne parviennent pas à sauver le livre du vice initial qui l'affecte. — ce qu'il appelait lui-même le vice journalistique. Il ne constitue dans ses meilleures parties qu'un exercice de virtuosité parfois très brillant. Mais il est bien certain que si plus tard Lafcadio Hearn n'avait pas mis le meilleur de lui-même dans d'autres livres, si généreusement, si fécondement inspirés des êtres et des choses qu'il avait vus et appréciés en poète et en peintre, ces premiers essais auraient très rapidement sombré dans l'oubli. Lui-
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même les reniait déjà deux ans après leur apparition (1), et plus tard il les considéra comme non-existants.
Il éprouvait des sentiments différents à l'égard du livre suivant : Sortie Chinese Ghosts, qui ne passa pas par la presse quotidienne et qui parut pour la première fois en 1887 (Robert s brothers, Boston). Les six légendes chinoises qu'il contient et qui, — pour cause, — ne sont pas, elles non plus, puisées aux sources originales, — sont cependant cette fois développées avec plus d'invention personnelle. Aucun livre ne lui coûta plus de labeurs et de veilles ; ce fut pour ce motif sans doute qu'il lui conserva toujours une certaine tendresse. Il dira bien en 1902 (2) que c'est par un effet de sa volonté qu'on ne le trouve plus en librairie (... by my own will and désire...); cependant quelque temps auparavant il en avait encore envoyé un exemplaire à un ami; il lui disait que s'il consentait jamais à en permettre la réimpression, il n'y changerait rien et se contenterait de le faire précéder d'excuses, appropriées aux erreurs graves qu'il contient. La seule différence notable entre ce livre et le précédent consiste dans sa forme beaucoup plus
(1) En 1886. Lettre à Krehbiel. Life and letters, I, 376.
(2) Life and letters, II. 469. Lettre à Vrjô Hirn.
sobre ; cette forme — différente encore de la précision fine et concise qu'il mettra plus tard dans ces sortes de récits, lorsqu'il les écrira aux lieux mêmes où il les aura recueillis, — marque cependant un pas dans ce sens. Néanmoins leur exotisme reste quelque peu gauche, et leur couleur locale est empruntée et factice.
C'est dans le Times Democrat que Hearn publia d'abord sous le nom de Torn letlers une nouvelle qu'il développa plus tard et qui fut son premier roman : Chita, dont nous parlerons plus loin. C'est, à mon sens, sa première œuvre qui compte vraiment. Mais avant de nous en occuper, voyons ce que devenait l'homme et quelle marche suivaient ses idées.
Un groupe d'admirateurs très enthousiastes se formait peu à peu autour de lui. Dans le nombre se trouvait une toute jeune fille, miss Elisabeth Bisland. plus tard Mrs \Yestmore, qui devint une amie sincèrement dévouée et lui rendit plus d'une fois, dans les moments difficiles, d'importants services. Nous avons vu qu'elle devait, après sa mort, écrire sa biographie et recueillir ses lettres.
Écrivain distingué, elle trace de Lafcadio Hearn, au moment de ses premiers succès à la Nouvelle-Orléans, un portrait très finement achevé, dont je détache les traits suivants :
Sa taille était de cinq pieds trois pouces environ, avec des épaules exceptionnellement larges et solides pour cette stature réduite; dans sa démarche et dans ses mouvements, on remarquait une légèreté et une grâce presque féminines... Une de ses caractéristiques était une propreté physique tout à fait particulière, cette propreté qui est celle du sauvage incontaminé ou de l'animal à l'état libre, et qui paraît si essentielle, si profondément innée que, par comparaison, les hommes les plus soigneux, les animaux domestiques les mieux tenus semblent presque négligés. Ses mains étaient très délicates et souples, agitées de mouvements vifs et timides, pleins de charme; sa voix était musicale et très douce... Sa tête était d'une beauté remarquable (1); le profil puissant et délicat, le nez, les lèvres, le menton admirablement modelés... Le travail énorme qu'il en exigeait avait dilaté outre mesure l'œil dont dépendait sa vue, mais, avant l'accident, ses yeux avaient dû être fort beaux; ils étaient grands, d'un brun limpide, bordés de cils très longs. Très souvent, quand il parlait, et comme instinctivement, il portait la main devant l'œil atteint pour le cacher à son interlocuteur.
Bien que d'une timidité tout à fait anormale, surtout auprès des étrangers et des femmes, cette timidité ne se faisait remarquer par aucune incohérence dans les manières; son maintien demeurait composé
(1) Les avis à cet égard sont très partagés... Des goûts et dus couleurs!... L'infirmité de Hearn le défigurait gravement.
et digne , seulement il était extrêmement taciturne et réservé jusqu'à ce que l'on eût gagné sa confiance. Avec ceux qu'il aimait..., il devenait affectueux, caressant et ouvert, mais il suffisait parfois d'un regard, d'un mot, d'un geste pour l'alarmer soudain et provoquer une fuite silencieuse, à la suite de laquelle il demeurait invisible pendant des semaines...
Malgré sa mauvaise vue, et comme par l'effet d'un sens supplémentaire, il paraissait se rendre compte du moindre changement d'impression chez ses interlocuteurs... il avait l'habitude en parlant de marcher, de toucher légèrement les meubles de la chambre, les fleurs du jardin, de prendre en main de menus objets et de les regarder à la loupe, tout en discourant sans interruption de la manière la plus brillante, d'une voix douce qui paraissait à demi s'excuser, et sans se départir de la plus courtoise déférence pour les idées de ses compagnons...
On ne saurait imaginer causeur plus délicieux et, parfois, plus fantastiquement spirituel; mais il fallait éviter soigneusement de chercher à le pousser dans cette voie, à cause de son extraordinaire sensibilité... En insistante cet égard sur ses excentricités, on aboutirait à faire croire très faussement à quelque détraquement nerveux qui n'existait pas ; car à cette sensibilité extrême se joignait une vigueur peu ordinaire de l'intelligence et du corps; la délicatesse était dans l'esprit seulement...
Toute sa vie, il se sentit heureux auprès des petits et des humbles (1).
Lafcadio Hearn était venu à la Nouvelle- Orléans, comptant y trouver des sources d'inspiration et des modèles pour les livres qu'il rêvait d'écrire. Le climat tropical de la Louisiane, sa végétation luxuriante, la nombreuse population latine et créole qui y tient une si grande place au milieu du mélange de races le plus extraordinaire que Ton puisse rêver, tout cela avait exercé sur son esprit une irrésistible séduction. Les descendants indolents et sensuels des anciens colons français, parlant encore la langue de leurs ancêtres, ou de curieux patois qui en sont dérivés, dépositaires de toutes sortes de traditions curieuses, de légendes, de poésies, de chansons dont la recherche et l'étude l'avaient occupé à Cincinnati déjà, lui parurent destinés à fournir le milieu au sein duquel éclorait sa première œuvre.
Au premier enthousiasme succéda le désenchantement. La fièvre jaune régnait en permanence à la Nouvelle-Orléans ; il la connut sous sa forme atténuée, la dengue, qui le mit à deux doigts du tombeau. A l'époque où il lit la con-
(1) Life andlellers. t. I, p. 77.
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naissance de Miss Bisland il était entièrement rétabli et, nous l'avons vu, d'apparence plutôt robuste ; mais les premières épreuves, dont il devait sortir vacciné, furent terribles. Il décrit dans ses lettres l'état d'épouvantable maigreur auquel il fut réduit, pesant moins de 90 livres, la peau entièrement desséchée, parcheminée et presque noire...
Quant à la ville elle-même, il voulut la connaître à fond et pour cela s'installa successivement dans divers quartiers, tantôt se logeant dans quelque appartement immense de l'hôtel à demi écroulé d'un planteur ruiné par la guerre, tantôt trouvant un coin pittoresque en plein quartier créole, entre une basse-cour et le repaire d'une diseuse de bonne aventure. Mais les déceptions s'accumulaient; puis cette inquiétude d'esprit, ce besoin de déplacement dont il souffrit toute sa vie et qui lui venait peut-être de ses vagues origines bohémiennes, le poussait à de nouveaux voyages. La vue des bateaux venus de Costa-Rica ou des Indes occidentales lui donnait des envies de tout laisser là et de s'installer à bord.
Je suis excédé de la Nouvelle-Orléans. La première impression délicieuse s'est envolée. La cité de mes rêves, baignée dans l'or d'un éternel été,
parfumée de l'odeur amoureuse des orangers, s'est évanouie comme une de ces villes fantômes de l'Amérique espagnole que les tremblements de terre engloutirent il y a des siècles, mais qui, par intervalles, reparaissent pour séduire les voyageurs. Ce qui demeure est quelque chose d'horrible, comme les tombeaux d'ici; une pourriture matérielle et morale à laquelle aucune plume ne saurait rendre pleine justice.
Il se compare aussi à ces amoureux de la légende qui, le matin venu, voient la belle enchanteresse que toute la nuit ils ont tenue entre leurs bras, s'écrouler en une masse informe d'os calcinés et de cendres.
Toute sa vie, Lafcadio Hearn connut ces alternatives d'enthousiasme et de déception : il les connut à chacun de ses déplacements, qui furent très nombreux et qui l'eussent été beaucoup plus encore, si de fortes contraintes n'avaient pesé sur lui plus tard. Il les connut également et sous une forme non moins pénible dans presque toutes ses affections.
Dans un de ses derniers livres : Japan, an ailempl al interprétation, il nous raconte une vieille légende japonaise qu'il trouva certes fort expressive dans son étrangeté. C'est celle d'Izanagi, l'Orphée japonais. Sa femme, Izanami était morte en donnant le jour au dieu du feu;
Izanagi la poursuivit jusque dans le pays àYomi. la région des morts. Izanami lui étant apparue, il la supplia de revenir. Alors elle lui promit de s'adresser aux dieux du pa}*s d'Yomi et d'obtenir leur consentement à son retour, ajoutant qu'elle apporterait la réponse le plus tôt possible. Défense était faite en attendant de chercher à la suivre. Mais Izanagi s'impatienta bientôt et repartit à sa recherche. allumant, pour éclairer sa route, « une dent du peigne qu'il portait dans les cheveux... » Il la trouva enfin, couchée sur le sol, tuméfiée, mangée des vers; vivante cependant. Les dieux du tonnerre étaient accroupis sur son corps...
Vingt fois dans sa vie, Lafcadio Hearn, parti à la recherche d'un idéal perdu, le retrouva comme Izanagi retrouva Izanami. Mais chaque fois aussi, la beauté de la séduction première comme l'horreur de la découverte finale furent son œuvre à lui, l'œuvre de son âme à la fois confiante, affectueuse et cruellement clairvoyante; l'œuvre aussi de son imagination de poète.
Toute sa correspondance nous le montre ouvrant son cœur tout entier avec un abandon, des effusions d'une incontestable sincérité à des amis dont, par la suite, il ne parlera plus jamais. On l'a accusé d'inconstance et, sans nul doute,
toutes les apparences sont contre lui. La vérité est qu'au premier choc, son cœur se refermait comme une sensitive et que deux ou trois froissements, même légers, lui imposaient une contrainte que, par la suite, il ne pouvait surmonter. Un témoignage décisif lui a été rendu à cet égard par un homme éminent, l'un des premiers parmi ceux qui ont joué un rôle au Japon depuis vingt-cinq années : l'Anglais Basil Hall Chamberlain, l'auteur des Things Japanese, professeur de littérature et de tangue japonaise à l'Université de Tokyo. Il nous dit que la cause de ces malentendus n'était autre chose que l'idéalisme même de Lafcadio Hearn.
Ses amis, au début de leurs relations, étaient pour lui plus que des mortels. Il les revêtait de toutes les perfections, il les peignait de toutes les couleurs de sa propre fantaisie, il les adorait et déposait à leurs pieds toute 1 émotion passionnée de sa nature d'Hellène. Mais Lafcadio n'était pas un être d'émotion seulement; il avait aussi la clairvoyance aiguë d'un homme de science. Il en arrivait bien vite à voir que ses dieux avaient des pieds d'argile et — étant, dans ses jugements, purement subjectif, — il s'indignait d'avoir été, à ce qu'il croyait, trompé par eux. Ajoutez à cela que le caractère inflexible de ses opinions philosophiques (celles de Spencer) lui faisait fatalement mépriser, comme manquant de fermeté intel-
lectuelle, ceux qui ne les partageaient pas ou qui les professaient avec tiédeur... Lafcadio souffrait de ceci plus que tout autre, car il avait les dispositions affectueuses d'un enfant et éprouvait une peine poignante lorsque la sympathie s'écartait de lui ou bien
— ce qui revenait au même — qu'il s'en écartait luimême (1).
Ces paroles apparaissent revêtues d'une singulière noblesse quand on sait que Chamberlain, après une amitié de plusieurs années, amitié dont les témoignages apparaissent à chaque page d'une longue correspondance, fut victime tout à coup d'un de ces accès de défiance que Lafcadio Hearn était incapable de surmonter. Leurs relations s'arrêtèrent à jamais, laissant des deux côtés des regrets très vifs, sans amertume aucune du côté de Chamberlain, on vient de le voir.
J'ai rapporté ce qui précède, parce qu'il me semble qu'il importait de mettre en lumière dans cette étude un côté important de ce caractère si spécial. Au surplus, Lafcadio Hearn, qui suscita partout sur son passage d'ardentes sympathies,
— d'autant plus significatives que son abord était plus difficile, — conserva intactes pendant toute sa vie de solides amitiés.
ili Lettre de B. H. Chamberlain, citée : Life and leîters, t. Ii P- 57.
La lettre de Chamberlain, citée plus haut, fait allusion au caractère inflexible des opinions philosophiques de Hearn. Ce fut à la Nouvelle- Orléans que ses idées commencèrent à prendre corps; elles reçurent leur direction définitive sous l'influence d'Herbert Spencer. Jusqu'au jour où, à la suite de discussions avec un ami, il entreprend la lecture méthodique des œuvres du grand évolutionniste, il paraît ne s'arrêter à aucune doctrine précise; il professe un scepticisme général, dont le caractère varie d'après les émotions du moment. De bonne heure le bouddhisme, dont la mode commençait à se répandre dans certains milieux américains, avait attiré son attention; il dit quelque part que l'antique foi orientale est la seule dont son esprit pourrait s'accommoder, mais ajoutant bien vite que le bouddhisme êso.lérique lui paraît un
damnable charlatanisme. En fait, il se coDtente de nier, et le malaise de son esprit, l'inquiétude perpétuelle dont il souffre, sa défiance des hommes et des choses s'aggravent manifestement de ce qu'il sent au fond de lui-même un besoin de foi qui ne peut se satisfaire. Avant d'avoir trouvé ses évangiles dans les First Principes, ses sentiments sont toujours plus ou moins ceux d'un révolté... Après, il a des enthousiasmes de néophyte.
Un très important changement s'est opéré dans mes idées par l'étude d'Herbert Spencer. Il m'a complètement détourné de tous les ismes,... en même temps il m*a rempli de la consolation vague, mais toute-puissante du Grand Doute. Je ne puis plus croire à l'automatisme humain; le scepticisme politique qui règne dans les âmes indisciplinées vient d'être, en ce qui me concerne, à jamais dissipé.., (Lettre à O'Connor, avril 1886, t. I, p. 365.)
Vous savez ce qu'était ma métaphysique de fantaisie. Un ami (1) m'a appris à lire Herbert Spencer. J'ai découvert brusquement combien j'avais perdu de temps... Pour la première fois, je comprends quelle application je dois faire du peu de connais
il C'était un lieutenant de l'armée américaine, du nom de Crosby. Dans les tout derniers jours de sa vie, L. Hearn affirmait encore son respect et sa reconnaissance envers celui qui eut une influence si décisive sur sa destinée. {Lettres, t. II. p. 509.)
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sances générales que je possède. J'ai appris combien est absurde le scepticisme positif. J'ai trouvé un indicible réconfort dans le retour soudain — et pour moi éternel — de ce Grand Doute qui rend ridicule le pessimisme et enseigne un respect nouveau pour toutes les formes de la foi... Une vie intellectuelle entièrement nouvelle s'est ouverte pour moi... (Lettre à Krehbiel, t. I. p. 3y4)
... Je cherche à déterminer tous mes amis à lire Herbert Spencer, en commençant par les First Principles. Lecture lente, mais inestimable; elle systématise toutes nos connaissances, tous nos plans,, toutes nos idées. J'ai opéré trois conversions déjà. 11 faut le lire paragraphe par paragraphe. Je suis aux prises en ce moment avec les deux gros volumes de la Biologie. J'ai dévoré déjà la Sociologie. J'attaquerai sa Psychologie en dernier lieu, bien que ce soit le morceau principal. Il me faudra quatre années au moins pour compléter cette lecture. Mais les First Principles contiennent le digeste du tout, le reste n'est que corollaire. De toutes les connaissances humaines, la lecture de Spencer est ce qu'il y a de plus nourrissant. Le style est à la hauteur <ie la science : puissant, substantiel, mélodieux. [Lettre à Miss Bisland, t. I, p. 392).
On le voit, son admiration revêt tous les caractères de la foi, y compris le plus significatif : l'esprit du prosélytisme. A partir de ce jour, son existence se passera à compléter peu à peu l'édi-
fice de sa religion nouvelle. L'on a dit que plus tard, au Japon, il adopta définitivement le bouddhisme ; il n'en est rien. Reprenant des études qu'il avait commencées sans ordre ni méthode en Amérique, il chercha à déterminer ce qui, dans les vieilles philosophies de l'Asie, s'accorde avec les théories évolutionnistes. Il se plut à noter une série de rapports entre les idées orientales au sujet de la préexistence, de la réincarnation, de l'universalité de la vie et les enseignements modernes; ceux relatifs à l'hérédité, par exemple. A cet égard, le shîntoïsme, qui considère les ancêtres comme éternellement présents à l'autel du foyer, lui semble aussi significatif que le bouddhisme, avec ses étapes successives vers la perfection. Quand on l'appellera Professeur de Nirvana, il considérera la plaisanterie comme excellente. (Voir A Ibany Reviens octobre 1907. Lettres inédites.) En fait, sa religion ne se subordonne à aucune Eglise, mais n'en est pas moins une vraie religion. Ce qu'il demande à la science, ce n'est pas un état net et mathématique de ce qu'il faut admettre et rejeter; il s'adresse à elle pour savoir quels sont les rêves auxquels elle permet l'essor, quels sont les espoirs qu'elle autorise.
C'est sous la haute pression de la douleur que
notre être s'est modelé; aussi longtemps que persistera la souffrance, nous devons continuer l'incessant labeur de notre transformation. Aux jours d'un passé lointain, les nécessités de la vie étaient purement physiques. Mais de toutes les nécessités futures, il n'en est aucune qui paraisse devoir s'affirmer plus impitoyable, plus puissante, plus terrible que celle de notre effort pour essayer de résoudre l'universelle énigme.
Le plus grand des penseurs de ce monde, celui-là même qui nous a dit pourquoi l'énigme ne peut être déchiffrée (H. Spencer), nous a dit que notre désir de la connaître doit persister et grandir aussi longtemps que durera l'humanité.
Et, certes, la simple reconnaissance de cette nécessité contient en elle le germe d'un espoir. L'aspiration à la connaissance ne peut-elle pas, — étant la plus élevée des formes possibles de la peine future, — déterminer dans l'homme l'évolution naturelle du pouvoir d'accomplir ce qui maintenant est impossible, de la faculté de percevoir ce qui maintenant est invisible ? Nous, les hommes d'à présent, sommes devenus ce que nous sommes, à force d'aspirer à l'être; les héritiers de notre labeur ne pourront-ils faire d'eux-mêmes ce que nous aspirons à devenir (1) ?
Il refuse de se reconnaître une âme une et indivisible. C'est un des points sur lesquels il se
(1) Oui of Ihe EasL Al Hakala, p. 75.
plaît à découvrir des rapports entre le bouddhisme et les enseignements de son maître. La croyance populaire des Orientaux admet jusqu'à neuf âmes par personne (i), mais le bouddhisme philosophique enseigne que le moi n'est qu'un agrégat temporaire de sensations, d'impulsions, d'idées formées au cours des destinées physiques et mentales de la race, et en cela, prétend-il, s'accorde avec les phénomènes constatés de l'hérédité.
Qu'est-ce que le corps humain? Une forme composée de milliards d'entités vivantes, une agglomération, sans permanence, d'individus nommés cellules. Et l'âme humaine ? Ln composé de quintillons dames. Tant que nous sommes, nous nous composons de fragments en nombre infini de vies antérieures... Aspirez-vous (par vous j'entends toute agglomération d'âmes autres que moi-même), aspirez-vous, dis-je, à l'immortalité, en tant qu'agglomération? Je confesse que « ma pensée » n'est pas « 7720/2 royaume ». Elle ressemble bien plus à une république fantastique, continuellement troublée par plus de révolutions que n'en connut l'Amérique du Sud. Le gouvernement nominal déclare qu'une éternité de cette anarchie n'est point désirable. J'ai des âmes qui voudraient prendre leur essor dans les airs, j'en ai qui voudraient nager dans les eaux
(1) Glimpsts of unfamiliar Japan, vol. II (Of Soûls).
(l'eau de mer, il me semble), j'ai des âmes demandant à vivre dans les bois ou au sommet des montagnes. Jai des âmes qui désirent le tumulte des grandes cités, d'autres qui voudraient vivre dans les solitudes des tropiques, d'autres qui sont parvenues seulement aux diverses étapes de la sauvagerie toute nue, d'autres qui réclament la vie nomade sans tribus, d'autres qui sont conservatrices délicates, fidèles à l'empire ou aux traditions féodales; il en est qui sont nihilistes et ont mérité la Sibérie; j'ai des âmes infatigables qui haïssent le repos, j'en ai qui ont des goûts d'ermites et qui vivent dans un tel isolement de méditation qu'il se passe des années sans qu'elles se manifestent; j'en ai qui croient aux fétiches, qui sont polythéistes, qui proclament l'Islam; j'en ai du moyen âge qui aiment l'ombre des cloîtres, l'encens, la lueur des cierges et les hauteurs impressionnantes des pénombres gothiques... Il n'y a pas à songer à les mettre d'accord.. . Un individu, moi?... Je suis une population, une inconcevable multitude... le concours qui me forme à présent a été dispersé un nombre incalculable de fois et môle à d'autres dispersions. Quelle est, dès lors, l'importance de la dispersion prochaine?... (Gleanings in Buddha fielsd. Dast, 91 et suiv.)
Sous une forme railleuse et pittoresque, Lafcadio Hearn exprime dans le passage que je viens de citer une idée qui revient constamment et avec d'infinies variations : l'idée de la perma-
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nence de la vie, de la continuation en nousmêmes d'existences antérieures, celle de la portée des souvenirs confus qui s'agitent au fond de notre conscience. Lancé sur cette pente, le penseur peut aboutir aisément aux conclusions désespérées; ce n'est pas le cas de celui-ci, qui espère en poète. Il a une conception panthéiste d'une divinité souveraine, du sein de laquelle tout émane. Cette conception, jamais nettement formulée, est présente partout. Quant à nousmêmes, s'il est en nous des réminiscences dont l'origine est incalculablement ancienne, il faut en conclure que l'imminence de la mort ne constitue pas une menace.
Du défaut même d'unité dans l'âme, de l'éparpillement infini des éléments qui la constituent, i! arrive à conclure indirectement à son immortalité. Certes, les races aujourd'hui vivantes assisteront à d'infinies catastrophes ; ce monde, avec tout le système solaire auquel il appartient, périra; tout notre univers visible lui-même s'engloutira finalement dans quelque colossal bûcher de soleils, et se dissipera en vapeurs plus ténues « que le rêve du rêve d'un fantôme, . . .
A quoi aura servi alors cette vie, qu'en restera-t-il ?
Les formes apparaissent et s'évanouissent en suc-
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cession perpétuelle; mais seule l'essence est réelle et rien de ce qui est réel ne peut se perdre, fût-ce dans la dissolution d'un million d'univers. Destruction absolue, mort définitive..., ces mots de terreur ne correspondent à aucune vérité en dehors de la loi éternelle de la transformation. Les formes mêmes ne peuvent périr que comme les vagues qui passent et se brisent et ne s'évanouissent que pour se relever. Dans la nébulosité de notre dissolution survivra l'essence de tout ce qui fut la vie humaine, avec les unités de toutes les existences qui sont et ont été, avec toutes leurs affinités, toutes leurs tendances, toutes leurs forces héritées, dirigées vers le bien ou vers le mal, toutes les puissances amassées au cours de myriades de générations, toutes les énergies qui formèrent la vigueur des races. Et, avec d'innombrables retours, tout cela se reformera en vie et en pensée. Il y aura des transmutations, des changements apportés par augmentation ou diminution des affinités, par soustraction ou addition des tendances; car notre poussière se sera mêlée à celle de mondes et de races en quantités incalculables. Mais rien d'essentiel ne sera perdu. Inévitablement nous recevrons notre part dans la formation de l'univers futur, dans la substance d'où lentement se dégagera une intelligence nouvelle... Le Cosmos merveilleux reprendra son évolution sidérale par-dessus les abîmes des éternités. Et l'amour, qui se débat à jamais contre la mort, se redressera avec d'infinis renouvellements de douleur pour reprendre la lutte éternelle.
Le rayonnement du sourire de la mère vivra plus longtemps que notre soleil; le frémissement de son sourire survivra aux vibrations des étoiles, la douceur de son lullaby revivra dans les berceuses de mondes non encore évolués; la tendresse delà foi animera la ferveur de prières qui seront adressées aux hôtes des cieux nouveaux, aux dieux des temps au delà du Temps. Et le nectar de sa poitrine ne tarira jamais : le flot couleur de neige jaillira pour nourrir une humanité plus parfaite que la nôtre, alors que la voie lactée qui surplombe nos nuits aura pour jamais disparu dans l'espace (1).
Ainsi se forme dans son esprit un ensemble de conceptions et de croyances qui le dominent bientôt d'une façon tout à fait prépondérante, qui se mêlent à toutes ses pensées, circulent comme une trame subtile dans le tissu de toutes ses œuvres et qu'à cause de cela même, il n'est pas toujours très facile d'isoler. Elles ne sont du reste pas d'une invariable rigidité; elles se modifient parfois sous des influences passagères, se colorent, s'illuminent ou s'enténèbrent au gré des émotions du moment. Bref, elles sont d'un poète.
L'on a dit (2) que Lafcadio Hearn souffre d'une
11) Kotto, p. 212. Revery.
2) Edinburg Review, octobre 1907. L'article, anonyme comme tous ceux de la grande revue anglaise, constitue une
« réelle stérilité d'imagination lorsqu'il traite des sujets qui excluent ses enthousiasmes particuliers ». L'observation peut être vraie, si l'on veut, en ce sens que l'écrivain rejette le plus souvent tout sujet en contradiction avec ses spéculations favorites. Mais, selon moi, c'est dans cette préoccupation même, dans l'émotion ardente qu'elle entretient en lui, que réside Tune des causes essentielles de la séduction qu'il exerce.
Que vaut cette philosophie ? Je n'ai pas à l'apprécier en elle-même, ne voulant juger que l'écrivain. Est-elle aussi conforme qu'il le croit aux enseignements de celui qu'il rèxère comme le maître par excellence ? Je l'ignore et ne le rechercherai pas; je n'entends la faire mienne ici en aucune façon et me proclame au surplus incompétent en ces matières. Ce que je constate,
très belle étude sur le Japon tel qu'il se révèle clans les œuvres de Lafcadio Hearn. Ajoutons ici que. tandis que l'auteur de cet article apprécie très hautement la portée de ces œuvres, la valeur des informations qu'elles nous apportent et la profondeur des observations qu'elles contiennent au point de vue de la connaissance du pays et de la raceil ne rend pas pleine justice au mérite de la forme. Nous reviendrons à cet égard sur les observations de VEdinbury Review; disons seulement qu'elles sont l'opposé de celles que nous avons rencontrées chez d'autres critiques qui. tout en plaçant l'écrivain à un rang éminent, se sont plu à contester sa valeur documentaire. (Voir notamment The Atheneum, 2 février 1907.)
c'est qu'elle donne, à partir de ce moment, une ampleur singulière à ses conceptions, qu'elle devient fréquemment le point de départ d'envolées superbes, et qu'elle se revêt dans son œuvre d'une poésie merveilleuse.
VT
Lafcadio Hearn ne pouvait demeurer longtemps à la Nouvelle-Orléans. L'inquiétude de son esprit et son aptitude à ressentir mille froissements, imperceptibles pour d'autres, devaient l'en éloigner dès les premiers jours de prospérité matérielle.
Le succès lui avait valu des dégoûts d'une espèce nouvelle. Certains éditeurs se permettaient de remodeler sa prose selon leur bon plaisir, et de la publier ensuite sous sa signature, lui attribuant des vulgarités qui l'exaspéraient. D'autres lui écrivaient pour lui demander de lui envoyer somelhing snappy... quelque chose d'excitant ! Une étude sur Walt Whitman était refusée sous prétexte que la publication pénétrait dans des familles respectables ! Il souffrait outre mesure de ces petits désagréments et, de jour en jour, prenait davantage en grippe les Néo-Orléanais.
Les premières relations que Ton noue avec les gens d'un endroit inconnu, sont pleines d'un charme délicieux qui persiste aussi longtemps que l'on n'a provoqué aucune rivalité, suscité aucuue mauvaise volonté ni encouru la disgrâce de personne. Demeurez quelque temps, l'illusion s'envole ! Il vous faudra faire passer cette société au crible de vos nerfs 1 Vous trouverez peut-être une amitié assez forte pour résister à l'épreuve.
Il attendait donc, non sans impatience, le moment de tenter de nouvelles expériences. Le succès de ses premiers recueils — Stray leaves fromstrange literaiure etSome Chinese Ghosts, — avait attiré sur lui l'attention des éditeurs du Harpe r s Magasine, la très importante revue américaine illustrée, Ils publièrent son premier roman, Chiia (1), écrit à la suite d'une série de villégiatures dans un endroit qu'il affectionnait entre tous, une île de l'embouchure du Mississipi : Grande Isle. La donnée dérive d'un fait réel.
Le 10 août i856, une autre île du même groupe, 1 Isle dernière, avait été balayée, détruite de fond en comble par un ouragan et un raz de marée. Comme Grande Isle, elle était alors un lieu d'agrément, une station balnéaire fréquentée
(1] Harpers Magasine, vol. LXXVI, de décembre 1887 à mai 1888. Réimprimé en 1S89 à New-York.
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par la société élégante de la Louisiane. Une fillette, échappée au désastre, fut recueillie par des pêcheurs qui relevèrent. Retrouvée comme par miracle quelques années plus tard par sa famille, des gens riches de la Nouvelle-Orléans, elle ne voulut plus se plier à la vie bourgeoise et s'échappa pour épouser un pêcheur, qui la rendit mère d'une multitude d'enfants (1).
Le milieu à peindre, bien plus que l'histoire à conter, avait séduit Hearn. Logées en quelque sorte dans la gueule du fleuve immense, les petites îles de cet archipel abritaient une population curieuse, formée du plus extraordinaire mélange de races. Des pêcheurs malais, parlant le créole espagnol des Philippines, aussi bien que le tagal, y voisinaient avec des campements chinois, et Ton y voyait des représentants de toutes les races bariolées qui, à des époques successives, ont pris pied sur les rives du golfe du Mexique. Le folkloriste passionné que fut toujours Lafcadio Hearn trouvait dans ce milieu singulier matière à amples récoltes qu'il communiquait à son ami Krehbiel, le musicologue, avec qui il entretenait une correspondance active.
Comme il arrive souvent, il n'avait pas fait
(! Lettres II *26 à Georges M. Gould.
exactement le livre qu'il avait rêvé de faire. Il est facile de voir que dans ce roman très court,
— il dépasse à peine les limites d'une nouvelle,
— il s'est préoccupé d'échapper au danger inhérent au sujet qu'il avait choisi. Il s'en est tiré en accordant aux faits le moins de place possible et en faisant mourir le père de Chita, au moment même où la reconnaissance de l'enfant retrouvé menaçait de la faire tomber dans le genre feuilleton.
Malgré ses efforts, la tyrannie du récit et le besoin de conformer ses personnages aux faits de la donnée l'ont en partie paralysé. Ses héros Feliu Viosca, la Carmencita, la petite Gonchita manquent de réalité et de vie. On comprend très bien, en comparant le livre à ceux qui vinrent plus tard, pour quel motif le poète le reniait "au Japon, quand il le trouvait « awfully florid » et qu'il s'étonnait que son ami Chamberlain pût le lire jusqu'au bout (1).
On le comprend, mais on ne partage pas entièrement son avis. Hearn n'a pas toujours été beaucoup plus juste pour certains de ses livres que pour certains de ses amis.
Chita, malgré ses faiblesses, contient des pages admirables, d'une richesse colorée et puis-
(1) Japanezt leitcrs, 41 et 96.
santé qui contraste avec la sobriété que son auteur s'imposera plus tard, mais qui n'offre rien dont son goût doive rougir. Elles dérivent d'autres préoccupations, mais sont non moins généreuses et sincères que celles qui suivront. Elles échappent cette fois à ces influences purement livresques, à cette rhétorique dont il n'a pu se défendre dans Stray leaves. Il n'est plus le néophyte qui redoute de se fier à lui-même, parce qu'il se trouve isolé, farouche, entouré d'incompréhension et que ses seuls amis, — des amis sûrs, mais séducteurs et tyranniques, — sont ceux qu'il loge dans sa bibliothèque.
Il parle encore gauchement des hommes, mais il parle très bien de la nature. C'est par la fraîcheur et la vivacité des peintures, l'enthousiasme quelque peu redondant mais si sincère avec lequel il décrit les grands spectacles qui l'ont frappé, que ce livre survivra.
Un lecteur sympathique n'oubliera plus la description qu'il fait des îles, avec leurs Chesnières, leurs côtes basses, leurs rives chargées en certaines saisons d'une telle multitude de papillons qu'elles se revêtent d'un ton uniforme de blé mùr pour se transformer, à la première panique, en tourbillons fous de fleurs vivantes. Le récit de la catastrophe est d'une grandeur épique avec ses puissantes évocations de la mer;
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enfin un tableau de la Nouvelle-Orléans par une épidémie de la fièvre jaune et celui de l'agonie qui termine le livre sont encore des morceaux qui impressionnent profondément.
Chita avait coûté à son auteur des soins attentifs et prolongés. L'on a cru que le souci excessif apporté par lui à revoir et à châtier sa forme fut la suite de préoccupations nées beaucoup plus tard. La sévérité extrême qu'il apportera à retrancher de ses derniers livres toute ornementation superflue correspond à une évolution de sa manière, mais ne résulte pas d'un redoublement de conscience artistique. Ses pages les plus exubérantes et les plus chaudement colorées lui ont coûté les mêmes veilles que les esquisses japonaises les plus finement simplifiées. Il suffît de parcourir ses lettres pour en trouver à chaque page la preuve. Au surplus, ses anxiétés, au me ment de la correction, nous révèlent un trait de caractère à ajouter aux autres.
J'affronte en ce moment les critiques du correcteur : — une des conjonctures les plus redoutables que Ton puisse imaginer. Je ne parle pas du correcteur vulgaire qui n'est qu'un simple typographe; je parle de l'érudit terrible qui revoit les épreuves pour les dirigeants parmi les éditeurs, pour les universitaires, pour la Riuerside Press ; l'homme qui connaît tous les coins de la grammaire, toutes les lois de la
forme, toutes les faiblesses des écrivains, celui dont les suggestions terrifiantes vous mettent au supplice. Voilà un passage que vous vous êtes évertué, un mois durant, à faire éclore comme une fleur. D'une touche de son terrible crayon, — rien qu'en faisant la marque crochue du point d'interrogation, — il le fait tomber en vile poussière. Il me semble entendre une voix qui demande : « Tenez-vous beaucoup à passer pour un imbécile en faisant imprimer cette ligne? »... Puis les scrupules tardifs, le renvoi prématuré des épreuves, les courses frénétiques au bureau du télégraphe pour les ravoir; les humbles lettres d'excuse pour tout le mal que l'on donne, le cri d'angoisse, la nuit, quand on se dit : « Je me suis conduit comme un idiot ! » Trois fois, je me suis retrouvé devant cet homme redoutable. Il est semblable aux an^es : sans colère, et tout à fait dépourvu de pitié (1).
L'histoire du premier livre qui assura la réputation littéraire de Lafcadio Hearn aux Etats-Unis eut une suite imprévue. Plusieurs années après son apparition, — le 4 octobre 1894, — une nouvelle catastrophe, plus épouvantable encore que la première, se produisit à l'endroit qu'il décrit. La mer, soulevée dans une tourmente furieuse, balaya Grande Isle et La Chesnière. Plus de deux mille personnes furent noyées, une foule de baigneurs de la Nouvelle-Orléans,
(1) Lettres, I. 386; à Krehbiel.
que l'auteur avait parfaitement connus, périrent. Après le passage du flot, ces endroits charmants, couverts de constructions légères et de verdure, furent retrouvés à Tétat de grèves dénudées. Mrs Bisland nous raconte que par une de ces répétitions étranges dont l'histoire nous fournit parfois l'exemple, une fillette fut sauvée et retrouvée par sa famille dans des conditions presque identiques...
Les deux années qui précédèrent le départ de notre auteur pour le Japon furent consacrées presque exclusivement à des voyages à la Guyane anglaise et aux Antilles, avec un séjour très prolongé à la Martinique.
Depuis longtemps l'idée de ce pèlerinage le hantait. Il éprouvait l'ardent désir d'une vie plus simple, plus près de la nature, et se persuadait qu'il trouverait sous les tropiques les hommes, les paysages et le climat rêvés. Il n'attendit pas, pour partir, d'être chargé d'une mission définie; complètement dédaigneux, comme toujours, de ses intérêts matériels, il tarda pour les discuter jusqu'à l'heure des pressants besoins d'argent. Les conséquences de ce détachement ne manquèrent pas de se faire sentir, et il connut les privations, dans un pays où elles sont particulièrement pénibles.
Cependant ses succès avaient été trop marqués pour qu'il fut vraiment en peine de se faire publier. L'intérêt grandissait autour de son nom, alors qu'il errait, en proie au besoin, dans les rues de Saint-Pierre, et le groupe de ses admirateurs grossissait de jour en jour, tandis que, sans régularité, les cahiers de copie passaient la mer.
Deux livres parurent ainsi, après avoir figuré par tranches dans les revues : Two years in the French West Indies et Youma. Le premier est un ensemble d'études, de récits, de souvenirs, dont on a dit qu'ils contiennent le tableau le plus vivant que l'on ait tracé de la Martinique. Le second est un roman. Comme dans Chita, le fond de l'histoire est emprunté à des faits réels : les scènes de désordre et de pillage qui précédèrent l'émancipation des esclaves, et l'acte héroïque d'une jeune fille, qui aima mieux se faire brûler vive que de livrer Tenfant de ses maîtres. En fait, c'est le fonds historique qui constitue l'élément le moins attrayant du livre ; il semble irréel à côté des souvenirs et des simples créations de l'imagination. Ce qui intéresse surtout, c'est cette compréhension pleine de sympathie de l'âme des humbles qui, ici comme plus tard au Japon, forme l'une des caractéristiques dominantes du génie de l'auteur. C'est aussi son
LAFCADIO HEARN S'a
amour pour les traditions populaires, les chansons, les légendes.
Le style, très simple dans la narration, se transforme et se colore dans la description, avec, parfois, des timidités, des gaucheries sur lesquelles nous reviendrons; mais il n'est jamais celui d'un fabricant d'articles exotiques à bon marché. Un critique anglais a dit que tout ce que Lafcadio Hearn a écrit avant de s'occuper du Japon appartient au type Orchid and cockaioo —Orchidées et cacatoès... Rien, à part le plaisir de faire un mot facile, n'explique une semblable appréciation. Le genre, très vulgaire, auquel s'appliquerait assez justement cette qualification, est très nettement contraire au tempérament de l'écrivain ; Ton croirait presque que l'auteur de la boutade n'avait pas même parcouru les livres qu'il condamnait ainsi et qu'il les jugeait sur le titre. Le monde des tropiques n'est pas, que je sache, interdit aux artistes, en dépit du pittoresque frelaté dont certains successeurs maladroits de Fenimore Cooper ont prétendu l'affubler.
Le défaut de Youma ne réside pas dans le ton. La vie dans les plantations, les rapports des maîtres avec les esclaves, l'intimité intéressante, qui naissait entre les blancs et ceux de leurs serviteurs admis dans la maison, la situation
privilégiée de la Da, la bonne et la compagne de lenfant, — tout cela est dit simplement, en termes dont la vivacité et la couleur sont très délicatement appropriées au sujet. — Toute Da était la conteuse, l'improvisatrice de la famille, la dépositaire aussi de curieuses et lointaines traditions. Et cette littérature orale faisait les délices des adultes aussi bien que des petits; elle exerçait même une influence visible sur le caractère colonial. Les récits orientaient d'une manière toute spéciale l'imagination des enfants, les teintaient d'africanisme, éveillaient en eux l'amour du grotesque, de l'extraordinaire, d'un fantastique très particulier.
Et l'on ne se lassait pas d'entendre les histoires toujours répétées; elles étaient contées avec un art que l'on ne saurait décrire; les petites chansons ou refrains, propres à chaque histoire et souvent composées de mots africains, plus souvent encore de rimes dépourvues de sens, imitant les bamboulas, étaient empreintes d'un charme dont de grands musiciens ont confessé le pouvoir. Youma raconte l'histoire de Dame Kélément, la vieille sorcière des bois, que la petite fille vit au moment où elle faisait son sabbat : comment l'enfant fut prise, emportée et condamnée à mourir de faim si elle ne pouvait prononcer le nom de sa persécutrice; com-
ment, sur le conseil du serpent, elle alla au bois où elle interrogea successivement tous les animaux, et finit par apprendre de Cirique, le petit crabe de rivière, le nom de la vieille. Rentrée au logis de l'ogresse, la petite dit triomphalement : « Donnez-moi à manger, dame Kélément ! » Et, vaincue, la vieille s'en fut au bois interrogera son tour tous les animaux. Et quand arriva le tour de Cirique, elle frappa brusquement du pied la terre où elle s'engloutit, laissant à sa place la plante appelée « arrête-nègue » qui accroche de ses épines les gens trop pressés. Et l'enfant fut riche des dépouilles de la sorcière et partit avec le serpent qui était un homme changé en bête...
Tel est le ton; s'agit-il de décrire l'existence des esclaves, il reste naturel et simple. La vie des petits l'intéresse toujours :
La routine de chaque jour débutait par une scène amusante : l'inspection matinale des pieds des enfants. Jusqu'à l'âge de 9 ou 10 ans, ceux-ci n'avaient guère d'autre occupation que de manger et déjouer. Ils étaient placés sous la direction de l'infirmière, Tanga, une vieille Africaine qui, avec l'aide de ses filles, préparait leurs simples repas et les surveillait, tandis que les mères étaient dans les plantations. Peu de temps après le lever du soleil, Tanga, accompagnée d'un inspecteur, rassemblait les enfants
et les faisait asseoir sur les longs bancs de bois qu'abritait le hangar de l'infirmerie. Alors, au commandement de « Levé piezautt ! » tous ensemble, ils levaient leurs petits pieds et l'inspection commençait. Chaque fois que l'œil perspicace de Tanga découvrait le petit gonflement circulaire qui décèle la présence d'une « chique (1) » l'enfant était envoyé à 1 infirmerie pour traitement immédiat... Cette inspection ne se passait point sans chatouillements, sans rires et sans cris et, pour pouvoir terminer son examen, Tanga se voyait obligée d'avoir recours à l'intimidation (2).
Le défaut du livre est le même que celui de Chita. La forme du roman ne convient pas au génie de Hearn. Quand il veut faire entrer dans le cadre étroit et précis d'une action suivie ses observations, ses réflexions, ses notations délicates, ses souvenirs, il se trouble et se paralyse. Il faut lire Tourna comme on lit les livres suivants, dont les chapitres se suivent sans lien qui les rattache; et Ton peut sans inconvénient se désintéresser de l'histoire proprement dite et surtout du dénouement mélodramatique auquel elle aboutit.
(1) Parasite qui se loge sous la peau.
(2) Avant de paraître en librairie, Youma fut publié par le Harpers Magasine, vol. LXXX (1889-1890;, pp. 218 et suiv., 408 et suiv.
LAFCADIO HEÂRN
Le second livre : Two years in the French West Indies fut pour les Antilles ce que devaient être pour le Japon les Glimpses of unfamiliav Japan, — avec cette différence que les Glimpses ne sont que le point de départ d'une série unique au monde, tandis que l'autre devait demeurer isolé.
Chose digne de remarque, après avoir passé la première partie de sa vie d'homme aux Etats- Unis, l'endroit du monde où l'avenir de la race blanche et la sauvegarde de sa suprématie semblent se préparer avec le plus d'initiative, d'audace et de chance de durée, Lafcadio Hearn devait vivre successivement en deux points du globe où, à des degrés très divers, mais d'une manière très saisissante, cette suprématie du blanc se trouve menacée.
Dans sa très claire compréhension de toutes choses, il devait s'en montrer très frappé. Nous parlerons plus loin du Japon. Aux Antilles, comme là-bas, il vit dans une société en pleine voie de transformation : il assiste à la retraite rapide du blanc devant l'homme de couleur. Les races sombres s'y multiplient avec une rapidité déconcertante. Les indigènes primitifs, dont l'extermination systématique a commencé dès les premiers jours de la conquête espagnole, sont remplacés par des peuples nouveaux, par-
faitement armés pour « tenir tête à cette nature splendide et terrible des tropiques qui mine les énergies septentrionales, détruit l'œuvre de leurs héroîsmes et de leurs crimes, envahit leurs cités, repousse leur civilisation ! » Et c'est à des êtres physiologiquement mieux en harmonie avec cette nature qu'ira la victoire... Mais la retraite du blanc ne terminera pas la guerre; elle se poursuivra contre le sang mêlé ; entre celui-ci et le nègre, les préjugés et les haines sont les plus intenses de tous peut-être, et « l'élément nègre pur, plus nombreux, plus fécond, plus rusé, mieux adapté à ce climat de feu l'emportera sûrement ». Et toutes ces races mêlées, ces belles populations au teint délicieux de fruit mùr, semblent condamnées à la destruction. L'avenir sera au noir,... à la sauvagerie peutêtre. Partout les crimes du passé tont fait lever l'a même moisson (i)...
Ce nègre est du reste un nègre évolué, physiquement beaucoup plus beau que ses ancêtres d'Afrique et remodelé selon le milieu (2); et l'impression pessimiste ressentie n'empêche pas du tout Hearn de jeter sur ce monde bariolé un regard charmé. Son livre volumineux et plein de choses est, parmi ses œuvres, un de ceux dont la
(1) Two years in Ihe French West Indies, pp. 97, 98. [2] Two years, pp. 317 et suiv. La fille de couleur.
traduction offrira le plus d'intérêt pour le lecteur français. Outre le récit de Pexcursion proprement dite dans laquelle il visita les centres les plus intéressants (A midsummer Irip to the Tropics), il consacre à la Martinique quatorze beaux chapitres qui forment les trois quarts du volume. Je doute que Ton trouve, sur ce milieu si brillant et si gai à l'époque de sa visite, — depuis si effroyablement éprouvé, — un ensemble d'informations d'un intérêt plus vivant.
Il fait défiler devant nous les vaillantes « porteuses » qui, sveltes, souples et cambrées, franchissent des distances incroyables, tenant en équilibre, sur leurs têtes rieuses, des charges sous lesquelles succomberait un homme robuste; les blanchisseuses de la rivière, joyeuses, bruyantes et insouciantes au milieu d'un labeur dont les fatigues et les dangers ne sont pas moindres que ceux qu'enduraient leurs mères esclaves... toute cette population naïve qui, aux jours de plaisir comme aux jours de terreur, d'épidémie et de deuil public, ne cesse de bavarder et de chanter... de chanter surtout ces chansous mélancoliques, langoureuses ou bizarres qu'il a notées par douzaines.
Moin toutt jeune Gouos, gouàs, vaillant,
Peau di chapoti
Ka fai plaisi
La peau moin
Si bien poli
Et moin ka plai
Menm toutt n'homme grave
Il m'est impossible de tenterl'analyse d'études •si diverses. Je veux essayer seulement de faire voir ce qu'est la forme de Hearn à ce moment, par un exemple qui est caractéristique à plusieurs points de vue.
Il m'a semblé que l'âme grecque de Lafcadio, ayant, quelque chose de ces ancêtres lointains qui modelaient les figurines de Tanagra, se retrouve dans le croquis suivant :
Je me trouvais dans un petit village coolie près de Port d'Espagne (Triuidad). Je regardais des idoles hindoues, rudement bariolées... et j'attendais qu'il plût au bijoutier de prendre place auprès de sa pelite enclume; les ombres des palmiers d'un noir intense rampaient sur le sol comme des tarentules...', le ciel était d'un bleu aveuglant, la lumière d'un soleil plus grand semblait remplir le monde, — un soleil blanc : Sirius !
Le coolie, quand je lui eus fait comprendre que je désirais voir les bijoux, appela : « Ra ! » — et sa femme entra. Elle portait le vêtement hindou, sans les longs voiles : une robe blanche, semblable à un
chiton grec ou, plus simplement, à une chemise de femme, laissant voir les bras et les chevilles et rassemblée à la taille. Elle me parut fort jolie, menue et délicate, d'une couleur de bronze parfaite. La fleur d'or qui traversait ses narines ne déparait pas la symétrie de ses traits; les yeux et les dents étaient extraordinaires. Elle tendit à l'examen ses jolis bras ronds. Ils portaient chacun une dizaine de cercles d'argent; les deux derniers arrondis, les autres plats... Je choisis un de ces anneaux; l'orfèvre l'ouvrit et le détacha au moyen d'un instrument de fer et me le donna. Le bijou répandait une vague odeur musquée; c'est pour ce motif sans doute que l'homme voulut à tout prix le soumettre au feu d'une absurde petite fournaise, et le purifier à la manière de son pays. J'eus envie également d'une paire de bracelets de bébé. On fit venir l'enfant, une petite fille qui, en cette qualité, était vêtue. Les petits garçons ne portent rien que des anneaux aux bras et aux chevilles... Cette enfant de Trinidad avait des yeux démesurément grands; ceux de sa mère magnifiés. Elle tendit ses petits bras et je choisis deux bijoux. Puis elle me parla en patois créole (1).
Ce tableau qui, dans l'original (une simple lettre), est d'une incomparable fermeté de touche, — et dont, je le crains bien, je n'ai pu donner la plus faible idée, — se retrouve reproduit dans
(1) Life and lelters. I, p. 416. To Elisabeth Bisland.
le livre même, revu, corrigé, amoindri (1). Le soleil blanc, Sirius, a disparu. Les ombres rampent « like shapes of tarentulas » comme des formes, des silhouettes de tarentules, de sorte que l'effet n'y est plus et que l'image est boiteuse. Quant à l'atelier coolie, j'y cherche vainement la grâce nerveuse et originale du premier jet. Le correcteur est-il intervenu? La direction du magazine où le passage a été publié d'abord a-t-elle — Hearn s'en est plaint souvent, — imposé des améliorations? Il nous est impossible d'en rien savoir. Mais ce qui nous apparaît certainement, c'est que le livre tel qu'il a paru ne nous donne pas toujours — pour des raisons que nous ignorons, et malgré ses très grandes et très frappantes beautés, — le meilleur de la forme de son auteur.
• Plus tard, au Japon, la situation se renversera. Nous retrouverons fréquemment aussi des croquis esquissés d'abord dans la correspondance, repris ensuite dans les livres. Ce sera dans ces derniers qu'ils deviendront définitifs et parfaits. J'aurai l'occasion d'en signaler un exemple et de faire voir que, jusqu'au bout, sa maîtrise fut de plus en plus consciente et sûre d'elle-même. Saint-Pierre exerça sur l'esprit de Hearn une
(1) Two years, pp. 84 et suiv.
véritable fascination. Il aima cette nature enflammée et débilitante, peut-être par instinct de race comme il croyait, peut-être simplement par un jeu de son esprit, toujours préoccupé d'hérédité. Il s'imagina que ce pays de rêve, d'imagination ardente, de mœurs indolentes et voluptueuses, était celui qui convenait par-dessus tout à son tempérament d'Hellène. Il aima surtout de braves gens de là-bas, qui corrigèrent l'amertume des mauvais jours par un accueil affectueux et hospitalier, et qu'il trouva d'autant plus exquis qu'ils lui parurent moins pratiques. Il ne les cultiva pas assez longtemps pour subir l'inévitable réaction. Ce furent des causes autres que les rancœurs et les désenchantements de ce genre qui forcèrent son départ.
Il se laissait torturer avec délices par le climat épuisant des tropiques. Il est, à ce moment, le bon chien qui s'allonge auprès du foyer, se fait rôtir le museau et les pattes, gémit de souffrance et ne recule pas d'un pouce. Cependant les accès de fièvre se succédaient ; il se vit à deux doigts de la mort, si faible après la convalescence que le moindre travail était intolérable. Même aux jours les meilleurs, un effort trop violent était sévèrement puni. « La Nature, ici, ne permet pas le travail sérieux... révoltez-vous, et d'une touche subtile de sa fièvre elle vous
renverse pour des mois, sans force et sans pensée ; et du reste, bientôt, cette Nature, dans sa chaude nudité, amoureuse et sauvage, vous persuade que le travail, l'effort, les résolutions sont choses folles, sans lesquelles la vie est très douce (t)..« »
Il fallait vivre cependant, ne pas perdre contact avec les éditeurs et, malgré la contagion de l'indolence créole, la production littéraire signifiait toujours pour Hearn des minuties et des soins sans fin. Il finit par comprendre qu'il fallait ou renoncer à écrire ou quitter le pays, et peut-être même que dans cette dernière résolution résidait sa seule chance de salut. « Il faut que je revienne aux Etats-Unis revivifier le peu du sang que m'ont laissé deux années de climat brûlant. » Vers le milieu de 1889, il se retrouvait dans les rues de New-York. Quelques mois plus tard il s'embarquait pour le Japon.
Dans une de ses lettres, écrite en 1899 (Lettres II, p. 4^2)j Lafcadio Hearn constate, moitié sérieusement, moitié en plaisantant, que tous les navires sur lesquels il a pris place ont, peu de temps après, mal fini. Il cite une dizaine d'exemples à l'appui en remarquant que même les petits vapeurs faisant le service des lacs
1 Lelres 1 : 126, à Georges M. Gould.
japonais n'ont pas été à l'abri de cette prédestination. Il en tire les plus fâcheux pronostics (du reste non réalisés) pour le Rio-de- Janeiro qui fait la traversée, apportant d'Amérique les épreuves de son dernier livre, et qu'il ne croit pas assez solide pour affronter un typhon, étant chargé d'une aussi compromettante cargaison.
Il ne paraît pas avoir remarqué que Ton pourrait faire des rapprochements beaucoup plus sinistres encore que ceux qu'il a faits lui-même, et les personnes qui croient au mauvais œil trouveront sans doute, en examinant les faits, qu'il représentait une forme notable et très particulière de ce don fatal. Il a conçu et situé les deux seuls romans qu'il a écrits dans les deux endroits qu'il a le plus aimés avant de connaître le Japon : Grande-Isle et Saint-Pierre de la Martinique. Nous avons vu le sort de la première ; celui de Saint-Pierre est plus connu. La nouvelle de TeiTroyable désastre du Mont-Pelé vint lui apprendre un jour que ses amis des Antilles avaient péri comme ses amis de Grande-Isle. Une belle page destinée à rester inédite, et que Mrs Bisland-Westmore joignit aux fragments autobiographiques recueillis par elle, nous fait connaître les sentiments éprouvés par Hearn à cette occasion.
Quant au Japon lui-même, auquel il se con-
sacra exclusivement à partir de 1890, on pourrait, sans parler des deux guerres qu'il eut à supporter, rappeler, parmi d'autres faits, le raz de marée du 17 juin 1896, qui ravagea trois cents kilomètres de côte et coûta la vie à plus de trente mille personnes (1). La constatation semblerait suffisante, sans doute, à qui se contente d'à peu près.
Lafcadio Hearn devait assister à des bouleversements autrement profonds que ceux que peuvent occasionner les mouvements sismiques, les ouragans et la violence humaine.
(1) Voir Gleanings in Buddha Fields, p. 16.
J'ai tâché, dans les pages qui précèdent, de donner une idée de l'artiste qui, vers le milieu de Tannée 1890, débarquait sur ce sol japonais qu'il ne devait plus quitter : sa fine et originale culture, son aptitude à tout voir sous un jour saisissante! vif, la valeur plastique de sa forme, sa sensibilité délicate, facilement effarouchée, toujours repliée sur elle-même dans le rude milieu yankee, toujours lucide aussi ; enfin son incurable naïveté quand il s'agissait de ses intérêts matériels.
Il était chargé par les Harper's d'écrire une série d'études, d'articles, de nouvelles, comme il l'avait fait à la Martinique. Comme à la Martinique aussi, il ne s'était guère préoccupé sans doute des conditions qu'on lui faisait. D'autre part, ses voyages avaient épuisé ses dernières économies.
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Tout de suite, en arrivant, sa situation parut désespérée. Il apprit par hasard que le dessinateur qui l'accompagnait, et qui était chargé par la maison de New-York d'illustrer sa prose, serait payé deux fois aussi cher que lui. Humilié et froissé, il rompit sur le champ son engagement, refusant même, dans sa colère, de recevoir les sommes encore dues pour les travaux antérieurs. Ce fut définitif et les Harper's, désormais rayés de sa vie, eurent toutes les peines du monde à lui faire accepter, par ruse et grâce aux bons offices d'amis communs, les sommes qui lui revenaient légitimement.
Le malheur n'était qu'apparent. Si les choses avaient suivi le cours prévu, Hearn eût probablement fait paraître un ou plusieurs volumes sur le Japon, dont le mérite, à prendre le plus favorablement les choses, eût été quelque peu celui des livres que Loti a consacrés au même pays. Il ne se doutait pas, — personne ne pouvait se douter à ce moment, — de tout ce qui se cachait derrière le masque souriant du Nippon. Malgré la finesse de son observation, il n'eût probablement pas évité quelques-unes des erreurs énormes qu'a commises fauteur de Madame Chrysanthème, erreurs dont il n'était pas possible de se préserver tout à fait, à moins de se trouver dans des conditions tout à fait excep-
tionnelles. Elles ne nous paraissent si lourdes à présent que parce que l'éveil de la race s'est manifesté depuis, avec un déploiement de facultés insoupçonnées et d'énergies qui ont suscité l'admiration universelle.
Cependant, le mouvement d'où devait sortir le Japon d'aujourd'hui était esquissé depuis une vingtaine d'années. Mais pendant longtemps nul Occidental n'en saisit la véritable portée. Partout où se produisait le contact direct entre étrangers et indigènes, l'impression chez POccidental était la même : déjà simiesque au physique, le petit Jaune se faisait singe au moral. Par l'adoption en gros, sans critique et sans choix, de lois, d'institutions, de méthodes et de costumes qui n'étaient point faits pour lui, il se préparait une rapide et lamentable décadence. Le peuple, jugé barbare, malgré les raffinements d'un art encore mal compris, jouissait sans doute, à se voir affublé de la défroque de l'Europe, du plaisir naïf qu'éprouvent les enfants à revêtir les effets des grandes personnes, les sauvages ceux des civilisés.
Tel était le sentiment dominant. Beaucoup de gens ont cru que Monsieur Kangourou symbolisait le pays tout entier. Quelques observateurs, plus clairvoyants, ou mieux placés pour voir, étaient loin de soupçonner la vérité entière.
Malgré la rapidité des événements, on tarda beaucoup à comprendre. Pendant fort longtemps, et surtout depuis le début du dix-septième siècle, le Japon avait vécu enfermé dans un système féodal qui paraît bien avoir constitué la machine gouvernementale la plus industrieusement construite et combinée qui fut jamais. Définitivement agencée en i6o3 par le fameux réformateur Tokugawa Iyeyasu, elle est probablement unique dans l'histoire. Pour en trouver l'équivalent, il faut chercher parmi les rêveries des utopistes; la Salenie de Fénelon offrirait de nombreux points de comparaison. Mais ici l'utopie fut intégralement réalisée par un homme d'action à l'inflexible volonté, et avec une rigueur telle, qu'elle régit les destinées du pays pendant plus de deux siècles et demi sans subir d'altération grave.
L'empreinte laissée sur le peuple par le système qui l'avait si longtemps comprimé, fut extraordinairement caractéristique et forte. Ce Japon féodal est celui d'hier, avec son art exquis, son formalisme, sa courtoisie raffinée, sa patience, ses sourires, son aimable culte familial, sa subordination des convenances personnelles au bien général, sa sobriété, son stoïcisme, son mépris de la mort. Quoi que l'on puisse penser d'un système qui emprisonnait à jamais chaque citoyen de l'empire dans l'une des cinq castes
reconnues et réglementait jusqu'aux menus de ses repas, jusqu'aux jouets de ses enfants, il est incontestable que la disparition de la civilisation spéciale qui en sortit implique d'irréparables pertes de beauté...
Ces pertes pouvaient-elles être évitées ? Les féodaux d'Iyeyasu, longtemps entièrement repliés sur eux-mêmes et ne s'occupant du monde extérieur que pour mieux s'en isoler, vivaient cependant d'une vie extrêmement intelligente. Ils avaient stationné, mais ils ne s'étaient pas endormis. Au premier contact brutal de l'Occident, après l'ouverture forcée de certains ports, surtout après TéchaufTourée de Shimonoseki en i863 et le bombardement de la ville, ils n'eurent aucune peine à comprendre la situation et toutes ses conséquences. Sans reconnaître apparemment aucune supériorité intellectuelle à l'Occident, ils se convainquirent que ses méthodes, la direction donnée à ses études, son organisation, ses armements, lui assuraient une force contre laquelle, à ce moment, toute résistance eût été folie. Ils surent quel avait été le sort, partout ailleurs, des races parmi lesquelles les Occidentaux avaient pris pied. Les conclusions, pour terrifiantes qu'elles durent leur paraître, ne furent pas difficiles à tirer.
Le Japon du passé devait tomber. La seule
question qui se posait était celle de savoir qui allait procéder à la démolition? Serait-ce l'étranger, par les méthodes ordinaires d'intervention, de descente, de protectorat ? Par coup de force ou à la suite d'une invasion lente mais sûre, à laquelle toute la ruse de l'Extrême-Orient ne pourrait opposer aucun obstacle sérieux? Cela il fallait l'éviter à tout prix, et les dirigeants prirent une résolution probablement sans exemple dans l'histoire, et dans laquelle on retrouve ce mélange d'audace et de patience, de ruse et de volonté puissante si caractéristique de leurs procédés. Ils décidèrent d'être eux-mêmes les destructeurs de leur propre passé et d'opposer à l'adversaire ses propres moyens, non pas seulement en lui empruntant ses armes, mais en s'appropriant, dans le plus court espace de temps possible, toute la culture de l'Occident, ses méthodes d'organisation et de travail, ses procédés industriels et financiers, son outillage tout entier dans tous les domaines...
Comme l'a dit fort justement Lafcadio Hearn, il est extraordinaire d'avoir pu en un tel moment embrasser un tel programme. Mais que dire de l'énergie et de la persévérance qui se sont rencontrés pour l'exécuter?
Partout ailleurs, au contact européen, les
races dites inférieures, ou bien se sont laissé détruire sans résistance, ou bien n'ont lutté qu'avec des armes ridiculement insuffisantes, -vouées à l'écrasement certain, ou bien encore n'ont procédé, comme aux Indes ou en Malaisie, que par sursauts convulsifs, par soulèvements intermittents et toujours désordonnés à cause <de la barbarie des moyens. La manière dont les Japonais, les premiers, ont réussi à faire face, à opposer l'obstacle après l'avoir créé de toutes pièces, est l'un des plus merveilleux spectacles de l'histoire... L'un des plus troublants aussi, car sait-on ce qui suivra ce précédent ?
Alors donc que l'on croyait que les Nippons obéissaient avec plus ou moins d'inconscience à quelque grossier esprit d'imitation, ilsne faisaient autre chose qu'entreprendre un travail gigantesque auquel, en vertu d'un mot d'ordre universellement accepté, s'associait toute la nation.
Les raisons de craindre abondaient cependant. Mis en éveil, les Occidentaux ne prendraient-ils pas les devants ? Pourrait-on aboutir assez vite pour être suffisamment forts et préparés avant de se découvrir? Il fallait en toute circonstance céder tout juste assez pour éviter le moindre prétexte à intervention et, dans l'intervalle, agir sans cesse et sans jamais commettre d'erreur grave... L'une des nécessités de la tac-
1 I LAiCADIO HEARN
tique, c'était l'appel aux instructeurs de toutes sortes, instructeurs pour l'armée — (français d'abord, puis allemands, lorsque la supériorité de l'organisation militaire allemande leur eut paru évidente/ — instructeurs universitaires et scolaires, industriels, financiers, commerciaux...
Il ne m'est pas possible d'esquisser, même très largement, ce mouvement extraordinaire. Je nai pas la compétence nécessaire, et c'est ici une étude consacrée à un homme principalement envisagé en tant que littérateur. Il est encore un point qu'il convient de rappeler cependant, pour bien ûxer la portée du rôle de Lafcadio Hearn au Japon et le remarquable état d'esprit dans lequel il y vécut.
La transformation qui s'est accomplie après la suppression du Shogunat et le rétablissement du pouvoir actif du .Mikado, a tous les caractères d'une révolution. Elle est même sans doute la plus radicale qui fut jamais accomplie, puisque la nation vivait sous une règle plus étroite que toutes celles que nous avons connues depuis l'antiquité, et qu'elle jouit aujourd'hui d'un régime qui, — théoriquement tout au moins — est à peu près le nôtre. Les citoyens japonais sont proclamés égaux; YEta hors caste et vivant en marge de la société peut se réclamer des mêmes droits civils que ceux qui
le méprisaient et qui sans doute le méprisent encore. Il est nominalement l'égal du Samuraï; celui-ci a dû déposer les insignes des on rang, et il Ta fait du jour au lendemain sans hésiter. Or, cette révolution a été accomplie par une aristocratie; elle n*a correspondu à aucun mouvement populaire. En cela encore, elle est certes unique en son genre. Elle n'a signifié ni concession à l'opinion publique, ni fin d'une oppression. L'on n'a rien vu de semblable à l'explosion qui a salué partout ailleurs les premières concessions du despotisme. Le mot d'ordre a été donné d'en haut et, — après quelques soubresauts, vite réprimés, occasionnés par de grandes dynasties locales atteintes par la réforme, — le pays tout entier a marché avec une docilité exemplaire. Il avait suffi de dire que tel était le désir de l'empereur. Et cette docilité ne signifiait cependant ni contrainte ni apathie; elle correspondait à un état d'âme tout particulier, et s'accompagnait d'une exaltation spéciale, née du loyalisme et du sentiment du devoir. Elle s'est manifestée chez l'enfant comme chez l'adulte; les jeunes élèves dans les écoles se sont attaqués à des programmes effrayants (et qu'il a fallu réduire), avec un zèle tel que les cas de mort par surmenage se sont multipliés au point de revêtir le caractère d'une véritable épi-
demie. Ce surmenage n'était nullement provoqué : nulle part les élèves ne jouissent de plus d'indépendance vis-à-vis des maîtres. Invités dans la conversation à faire connaître leur plus cher désir, les enfants répondaient tout naturellement : « Mourir pour notre auguste empereur ». Cela correspondait à une pensée strictement réelle, et les jeunes gens savaient le prouver à l'occasion. Après l'attentat manqué, qu'un fanatique avait dirigé contre le Tzarevitch en 1901, une jeune fille se tuait à Kyoto, uniquement parce qu'elle avait appris que l'empereur en ressentait un violent chagrin...
Toutes les forces qui devaient permettre au Japon d'affronter victorieusement la Russie quatorze années plus tard étaient en fermentation déjà lorsque Lafcadio Hearn débarqua. Mais elles se manifestaient de manières très différentes d'après les milieux. En fait, le moment était unique. Dans les centres reculés, vers le nord surtout, tandis que le sentiment des devoirs nouveaux imposés à la nation exaltait les esprits, rien dans l'apparence extérieure ne s'était modifié encore. La vieille courtoisie nipponne se faisait plus séduisante et plus belle au moment de mourir. Dans le sud, à mesure que l'on se rapprochait des ports ouverts, l'expression changeait ; plus près du contact direct
de l'Occidental, l'abord était plus rude. Des laideurs et des corruptions s'étalaient au vif dans les ports ouverts. Mais ici, comme dans l'intérieur, un esprit admirable animait le pays, tout revêtu encore de la splendeur presque intacte du passé et tendu de toutes ses forces vers de grandes destinées nouvelles.
C'est en de tels moments qu'une race se manifeste avec son maximum de caractère et de beauté. Les œuvres où se reflète cette beauté fugitive sont rarissimes dans tous les pays ; elles sont d'un prix inestimable lorsqu'elles sont émues, sympathiques, clairvoyantes et désintéressées. Tel est le cas des livres de Lafcadio Hearn, et c'est aussi ce qui justifie à mes yeux l'importance considérable que j'attache à l'homme et à l'écrivain.
Il fallait, pour devenir l'interprète qu'il a été, la réunion d'une série de conditions bien spéciales et qui, toutes, se sont réalisées dans sa vie. Il ne les eût jamais rencontrées, si le besoin ne lui avait fait solliciter et obtenir une place de professeur d'anglais au collège de Matsué, province d'Jzumo.
Hearn avait, dès son arrivée, fait la connaissance d'un jeune bouddhiste, une sorte de lévite très intelligent nommé Akira, parlant quelque peu l'anglais, qui courut avec lui les temples, les fêtes, les lieux de pèlerinage, et qui l'accompagna vers sa résidence nouvelle. Il échappa de la sorte aux impressions défavorables que laisse cette partie de la population qui est directement mêlée à la vie des ports ouverts.
Son voyage fut un enchantement. Matsué se trouve sur la côte de la mer du Japon qui s'étend
LAFCADIO BEAlïN 109
au nord-ouest, face à la Corée. Il prit une route détournée et parcourut en pousse-pousse avec son compagnon une série de vallées peu fréquentées par les Japonais eux-mêmes. La campagne; lui parut une sorte de Bétique où tout le monde était courtois, prévenant, désintéressé. Il aima ces braves gens pour le contraste qu'ils faisaient avec l'âpreté fiévreuse et tranchante des Yankees. Il les aima aussi à cause des dispositions optimistes de son âme, toujours prompte aux enthousiasmes.
Il n'est point de figures plus douces et plus aimables ; elles portent le reflet des âmes qu'elles abritent... Jamais dans les voix le ton élevé de la colère, jamais un geste malveillant.
Il rencontre en rase campagne un>sanctuaire éle\ é à Kwannon à la tête de cheval (1) ; le paysan y consacre des offrandes non seulement pour obtenir la préservation de son bétail, mais encore pour que les animaux puissent, après leur mort, connaître une réincarnation plus heureuse.
Au milieu de ces solitudes montagneuses, la découverte de ce petit autel me procure un sentiment de sécurité délicieuse. Rien que de bon ne
li Ainsi nommée à cause d'une tête de cheval représentée sur sa tiare. La figure est humaine.
peut me venir de gens dont la bienveillance \a jusqu'à prier pour les âmes des chevaux et des vaches. — Ici, comme dans les autres petits villages où je me suis arrêté, les gens sont d'une amabilité, d'une courtoisie dont on n'a pas idée... leur politesse simple n'a rien d'artificiel ; leur gentillesse est absolument inconsciente; elle vient droit du cœur. Je n'étais pas ici depuis deux heures que la qualité de leur accueil et mon impuissance radicale à les en remercier faisaient naître dans mon espril une sorte de désir pervers. J'aurais voulu que ces êtres charmants me fissent quelque mal inattendu, un acte d'une surprenante méchanceté, d'une atroce malveillance, pour ne pas être obligé de les regretter (1).
Cette impression persista à Matsué où il ne passa qu'une année, — sans doute la plus heureuse de sa vie. La ville avait conservé presque intacte sa physionomie primitive; il y rencontra des sympathies qui se firent ingénieuses pour plaire. Il y rencontra surtout la jeune fille qu'il épousa très peu de temps après son arrivée janvier 1891}. Elle s'appelait Setzu Koïzumi et appartenait à une famille samuraï d'un rang élevé. Cette compagne admirable, — qui contribua à lui donner de la femme japonaise cette opinion enthousiaste qu'il proclama à toute occasion dans ses livres et dans sa correspon-
(1) Glimpes of unfamiliar Japo". Bon Odori. Passim.
LAFCADIO IIEARN 111
dance, — doit être placée au premier rang parmi les causes qui lui firent aimer Matsué; mais il y noua aussi des relations d'amitié qui devaient persister jusqu'à sa mort.
Il était certes trop clairvoyant pour tout voir en rose. Son salaire était élevé pour le pays (100 dollars par mois), mais sa situation demeurait précaire et bien des signes inquiétants, qui se manifestèrent dès les premiers jours, furent reconnus par lui et consciencieusement analysés. Néanmoins la séduction fut profonde. Bien des amertumes et des désillusions devaient suivre, et le conduire d'étape en étape jusqu'au tombeau, — jamais le prestige ne devait se dissiper entièrement.
Pour la beauté et même pour la vérité de son oeuvre, il était nécessaire qu'il débutât ainsi. D'abord parce que la vivacité de cette impression première était indispensable pour l'intelligence complète de ce qui devait suivre, et qu'il fallait qu'il se pénétrât profondément du Japon ancien pour deviner où tendait le Japon nouveau ; — ensuite parce que l'écrivain n'eût jamais pu se livrer comme il l'a fait, sans une sympathie sincère et profonde.
Dans son beau livre : Things Japanese, Basil Hall Chamberlain nous dit en parlant des œuvres de Lafcadio Hearn :
Jamais peut être la vérité scientifique du détail ne trouva pour s'exprimer un style aussi délicieusement brillant et d'une telle tendresse. En lisant ces essais profondément originaux, nous comprenons la vérité de cette parole de Richard Wagner : Ailes Verslœndniss kommt uns nur dure h die Liebe. Lafcadio Hearn comprend le Japon et nous le fait comprendre mieux qu'aucun autre écrivain, parce qu'il Y aime mieux... Sur tout ce qui touche à la vie japonaise, ses livres merveilleux répandent à flots la lumière de la poésie et celle de la vérité confondues.
L'Anglais Chamberlain, qui vit au Japon de puis 1S74, etfait partie, enqu&Utédeprofesseur de japonais, de l'Université impériale de Tokyo, est probablement l'homme au monde le mieux placé pour juger la valeur de l'œuvre de Hearn. Il eût pu, à côté du mot de Wagner, citer celui, plus .ancien, de son compatriote Carlyle : « To know « a thing, what \ve call knowing, a man must « fîrst loveihe thing, sympathise with it : thatis, « be virtaously related to it » (1). L'idée est la même, et c'est probablement de Carlyle, qui écrivait en 1840, que Wagner a tiré la sienne. L'application qu'en fait Chamberlain est exacte quoique, peut-être, incomplète dans l'espèce.
(1) « On heroes, hero-worship, and the heroic in history. The hero as poet. » (A propos Je Shakespeare.)
La clairvoyance nous vient par l'amour. Cela est vrai surtout lorsque l'amour s'accompagne de souffrance. Hearn a beaucoup aimé le Japon, et il a beaucoup souffert par lui.
En débarquant au Japon, Lafcadio Hearn commençait une existence entièrement nouvelle, à tous les points de vue. Le milieu, si essentiellement différent de tout ce qu'il connaissait, allait, quatorze années durant, exercer sans relâche les facultés, si puissantes en lui, de l'observateur et de l'analyste. L'homme devait aussi, par la force de la sympathie et par un amour très vif de l'étrange et du raffiné, s'harmoniser avec son nouvel entourage et prendre l'accord japonais, non seulement l'accord esthétique, mais encore, dans une mesure très appréciable, l'accord moral. La transformation dépassa de beaucoup ce que l'on pouvait attendre d'une simple transplantation.
Hearn avait alors 4o ans ; il n'avait jusqu'à ce jour dépendu que de lui-même. Fréquemment en proie à la détresse, il n'avait jamais connu la servitude de la pauvreté; en fait, il n'avait été pauvre que parce qu'il était ombrageux à l'extrême, impatient de tout semblant de joug, et qu'au moindre soupçon de mainmise il se dérobait, — par la fuite s'il le fallait, — et se faisait insaisissable.
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Or, tout de suite après son arrivée dans le pays, ce sensitif épris de liberté se chargea de responsabilités dont jamais auparavant il n'avait eu la moindre idée, et non seulement il les accepta pleinement et les porta sans se plaindre jusqu'au dernier jour de sa vie, mais, manifestement, il en décupla le poids par une conception exaltée et toute personnelle du devoir.
Deux causes surtout donnèrent à sa vie cette orientation entièrement inattendue, la remodelèrent en quelque sorte de fond en comble : le professorat et le mariage. A vrai dire, ces causes se ramènent au fond à une seule, qui est la séduction et l'influence du milieu, car très certainement, dans tout autre pays. Lafcadio Hearn eût été un tout autre professeur et un tout autre cLef de famille.
. llestintéressant,pourrintelligencederhomn:e et de son œuvre, de l'examiner un moment à ces deux points de vue. Par ses fonctions, comme par son union avec une Japonaise de grande race, l'écrivain se trouva dans une intimité de relations avec le pays et les gens, impossible à réaliser autrement au même degré. Ses œuvres en bénéficièrent directement par la sûreté et l'abondance de la documentation. Mais le bénéfice indirect fut plus grand encore, car les conditions de vie nouvelle dans lesquelles il se trouva agi-
rent profondément sur l'homme lui-même, sur la nature de ses impressions et de ses sentiments, et par conséquent sur la qualité de son art.
Voyons d'abord ce que fut le professeur.
Il n'est point de cas plus banal que celui du malheureux réduit en pays étranger à donner des leçons de langues pour ne pas mourir de faim. Dans quel état d'esprit aborde-t-ii cette éventualité déprimante ?
Avec cette imagination impétueuse et enflammée qui est la sienne, il voit immédiatement toutes les possibilités de la carrière professorale, l'incomparable grandeur de la mission qu'elle implique : la plus noble qui soit. Agent de la science, actif entre tous, le professeur est de plus t'intermédiaireentre le passé et l'avenir ; ilaccepte le dépôt des connaissances humaines, le fait fructifier et le transmet plus riche aux générations suivantes. Il est, par excellence, le représentant de la solidarité scientifique, non seulement dans l'espace, — puisque c'est par lui surtout que s'entretient cette constante circulation d'idées, indispensable à la vie intellectuelle supérieure de l'humanité, — mais encore dans le temps, puisque c'est par lui que les générations successives prennent contact... Cela est vrai partout pour quiconque y réfléchit. Cela était évident au Japon, à ce moment-là. plus que partout ailleurs. Chez
nous, le public est habitué à voir marcher les services de renseignement comme un immense mouvementcThorlogeriebien combiné et toujours remonté à temps. Il ne se rend pas toujours compte de la place qu'ils occupent dans la vie civilisée, de ce qu'ils représentent de travail, de dévouement, d'intelligence et de savoir. Mais lorsque les Nippons commencèrent l'entreprise vraiment extraordinaire de l'édification in globo de toute notre organisation occidentale, l'importance relative des divers services leur apparut avec une netteté que ne troublait aucun préjugé. Ils virent l'enseignement au tout premier rang. En fait l'instituteur fut, et de beaucoup, le plus précieux de leurs agents ; c'est lui qui en fin de compte a triomphé à Port-Arthur et dans les plaines delà Mandchourie.
. Beaucoup de professeurs ont exercé, dans les écoles les plus humbles comme dans les universités, un véritable apostolat, — soutenus du reste par le peuple à tous les degrés. C'est avec l'attention la plus éveillée que Ton recherchait jusque dans les plus petits villages les enfants paraissant doués ; s'ils répondaient aux espérances, leurs travaux étaient poussés de degré en degré pour ne se terminer souvent qu'en Europe. L'empereur consacrait une part importante de ses revenus privés à favoriser les études supé-
Heures ; non seulement les hauts personnages de l'empire, mais encore toutes les personnes dans l'aisance entretenaient un ou plusieurs élèves selon leursmoyens(i). Les plus pauvres gens acceptaient les plus dures privations pour permettre auxenfants de poursuivre leurs études. «Après la révolution de Mejiji » — dit un élève de Hearn — « il veut beaucoup de misère. Souvent nos parents souffrirent delà faim... Cependant ils pourvurent à notre éducation. Et lorsque nous pensons à tout ce que cette éducation leur coûte, à la peine qu'ils prennent pour nous élever, à l'amour qu'ils ont pour nous et à tout le mal que nous leur avons causé pendant notre enfance inconsciente, alors nous demeurons convaincus que jamais, jamais nous ne pourrons faire assez pour eux » (2). Le cas de cet élève, — il s'appelait Zaïtzu et était âgé de plus de 20 ans, — était celui de quantité de ses camarades. Mais les professeurs indigènes eux-mêmes, fort médiocrement payés cependant (beaucoup moins que les étrangers), sacrifiaient très souvent une partie de leur traitement et se soumettaient à de dures privations pour favoriser les études d'élèves pauvres. Hearn nous assure que cette pratique était
(1) Voir Japan, an Interprétation, p. 475 et suiv.
(2) Out of the East. Wil/i Kyuslui Students. 59-60.
de règle dans les établissements d'instruction supérieure. Il nous cite le cas d'un de ses collègues qui, réservant pour lui-même de quoi se nourrir de patates douces, consacrait le reste de son traitement à loger, habiller et nourrir ses élèves, à payer leurs redevances (1). Il affirme que ce cas n'était, de son temps, pas isolé et constate que : « A peu de chose près, tout ce qui a été fait pour l'instruction supérieure au Japon, représente le résultat de sacrifices personnels faits avec l'appui du gouvernement. »
Il y a mieux. Nulle part Hearn ne laisse deviner que cet exemple a été suivi par lui et que, lui aussi, — qui ne savait que trop combien peu il pouvait compter sur les autres, — a contribué de ses deniers à l'œuvre commune.
Il le faisait cependant. Un de ses anciens élèves en témoigne formellement dans le livre curieux de Yone Noguchi, déjà cité : il accordait des primes en argent à ceux qui se distinguaient dans les concours, cinquante yen au premier, trente yen au second, « from his own private pocket ». Ce fait absolument inouï delà part d'un Occidental ne contribua pas médiocrement à lui conquérir une estime et des respects singulièrement significatifs chez cette race peu démonstrative.
(1) Ibidem, p. 477.
LÀFCADIO HEARN 119
Pour réagir à ce point sur lui, l'état d'esprit qui dominait au Japon devait être à coup sûr d'une rare puissance. Il n'était pas moins remarquable chez les élèves que chez les professeurs.
Le type de l'étudiant japonais, tel qu'il se dégage des livres de Hearn, est fort complexe. L'enfant aimable, attachant, plein de confiance et d'abandon, devient, en approchant de l'âge d'homme, farouche, rude et souvent assez déplaisant. Après avoir eu affaire aux adolescents de l'Institut moyen de Matsué, avec lesquels il vécut dans une intimité délicieuse, le professeur devait en faire l'expérience parfois désagréable à l'école supérieure de Kumamoto et à l'Université impériale de Tokyo. Mais partout il reconnut que c'était le sentiment du devoir — sous ses formes diverses et bien qu'il revêtit parfois des aspects bizarres chez les adultes, — qui demeurait le principal ressort de conduite. Nous avons vu déjà jusqu'à quel excès beaucoup d'élèves poussèrent le désir de bien faire. Dans ses Glimpses of unfamiliar Japan, Hearn nous fait le récit, en termes émouvants, de la mort de jeunes gens, minés par le surmenage volontaire auquel ils s'étaient livrés :
Shida ne reviendra plus à l'école. Il est couché à l'ombre des cèdres dans le vieux cimetière de
Tokoji. Au service funèbre, Yokogi lut une fort belle adresse dédiée à l'âme de son camarade défunt. Mais Yokogi lui-même s'est alité; son état me fait peur. Il souffre d'une affection du cerveau qui lui est venue, à ce qu'affirme le docteur, pour avoir travaillé beaucoup trop. Même s'il se remet, il devra toujours être très prudent. Plusieurs d'entre nous demeurent pleins d'espoir, car le garçon est vigoureusement bâti et si jeune encore ! Sakane, qui est très robuste, se rompit un vaisseau le mois dernier, il va bien maintenant. Nous comptons que Yokogi guérira de même. Adjukizawa m'apporte tous les jours des nouvelles de son ami...
La guérison ne vient pas. Certain mystérieux ressort du mécanisme de cette jeune vie s'est rompu. La conscience ne revit que par brefs intervalles, entre de longues heures d'inconscience. Les parents, les amis, épient ces moments de réveil pour murmurer au malade des paroles caressantes ou lui demander « s'il désire quelque chose ». Une nuit, la réponse arrive :
— « Oui ! je veux aller à l'école, je veux revoir l'école. »
Ils se demandent si cette belle intelligence n'a pas sombré définitivement. Ils lui disent :
— « Il est passé minuit; la nuit est sans lune. Il fait bien froid. »
— « Non. Je puis voir à la lueur des étoiles ; — je veux revoir l'école ! »
Vainement ils protestent avec douceur : l'enfant
mourant répète avec l'insistance plaintive d'un dernier vœu :
— « Je veux revoir l'école, je veux la revoir maintenant. »
Une consultation est murmurée à voix basse dans la chambre voisine ; les tiroirs du tansusoni ouverts ; l'on prépare des vêtements bien chauds. Voilà que Fusaïki, le robuste serviteur entre, une lanterne allumée à la main. Il s'écrie de sa bonne voix rude :
— « Maître Tomi va se rendre à l'école sur mon dos : ce n'est pas loin; il va revoir son école. »
On enveloppe soigneusement le jeune homme dans des robes bien rembourrées, puis, comme un enfant, il pose ses bras sur les épaules de Fusaïki, et le domestique l'emporte légèrement par les rues hivernales. A côté de Fusaïki court le père, portant la lanterne. L'école n'est pas loin : au delà du petit pont.
L'énorme bâtiment, sombre et gris, paraît presque noir dans la nuit; mais Yokogi le voit. Il regarde les fenêtres de sa classe, la porte latérale surmontée d'un auvent où, pendant quatre années heureuses, il venait chaque matin échanger ses getas (patins de bois) contre de silencieuses sandales de paille; la loge du kodzukaï (portier,, à présent endormi; la silhouette de la cloche suspendue dans sa petite tourelle et s'opposant, toute noire, aux étoiles.
Alors il murmure :
— «Je me rappelle tout à présent; j'avais oublié, — j'étais si malade ! Je me rappelle chaque chose à
présent. Vous t-tes bien bon, Fusaïki. Je suis si content d'avoir revu l'école î »
Et. par les longues rues vides, ils pressent leur retour.
L'on enterre Yokogi demain soir à côté de son
camarade Shida (1
(1) Glimpses ofunfamiliar Japan, M, p. 480 et suiv. Extraits du journal d'un professeur.
L'on voit, par ce qui précède, sous quel jour spécial apparurent à Hearn l'enseignement au Japon et l'entreprise gigantesque dans laquelle il était appelé à jouer un rôle. 11 lui sembla que rien ne se réglait ici que dans l'oubli de soi et l'austère acceptation du devoir. Il se crut dans la terre promise de l'altruisme. Cet homme qui, en Amérique, avait tant souffert du contact des brutalités agressives, fut ravi. L'abandon, la bonne grâce confiante de ses premiers élèves, très jeunes encore, achevèrent de le conquérir. Il accepta ses charges nouvelles avec enthousiasme, les envisagea exclusivement au point de vue de son pays d'adoption et fit tous ses efforts pour s'accommoder au milieu. Il voulut être, lui aussi, l'homme du devoir à la manière japonaise, et nous venons de voir jusqu'où il alla dans cette voie. Seul probablement, parmi tous-
124 LAFCADIO BEARN
ses collègues occidentaux, il chercha à favoriser de toutes ses forces le mouvement national qui était. — il le comprit très vite, — la cause première de tous les efforts auxquels il assistait.
Mais, en même temps qu'il voyait le Japon acharné à la conquête de cette civilisation occidentale à laquelle il demandait la force et la sécurité de l'avenir, Hearn ne pouvait s'empêcher de redouter les conséquences secondaires de ce mouvement, les pertes probables de beauté et de sens artistique qu'il devait entraîner, l'altération même de ce caractère national qui avait permis l'effort. C'est pourquoi il ne négligea aucune occasion de faire comprendre aux jeunes gens la valeur de leurs traditions, de leurs coutumes anciennes, de leurs légendes ; il leur conseilla de se garder soigneusement de tout pastiche inconsidéré. Il leur affirmait sans se lasser que le domaine scientifique pouvait être exploré par eux, qu'ils pouvaient y puiser cette force dont leur patrie avait besoin, sans sacrifice aucun de leurs sentiments, de leur art délicat et exquis, de tout ce qui fait l'originalité de l'âme nationale.
Le remarquable état d'esprit dans lequel Lafcadio Hearn remplit ses fonctions se reconnaît à chaque page de ses livres et de sa correspondance. Il fut un professeur admirable.
« Nous pensions d'abord », — dit un de ses élèves (Katsumi Kuroïta), — « qu'il était un vulgaire instituteur, comme nous en avions connu tant d'autres. Nous ne savions pas qu'il était un écrivain déjà réputé... Il ne nous fallut pas longtemps pour comprendre combien il différait des autres, tant par son enseignement que par sa manière de questionner... Nous nous habituâmes à le considérer avec une distinction toute particulière... Il parlait d'une manière simple et claire, que nous parvenions à saisir aisément, contrairement à ce que nous avions rencontré auparavant ; nos maîtres précédents nous déconcertaient, exigeaient le respect à distance. Celui-ci nous plut infiniment ; ses conférences, ses méthodes de conversation agirent comme par magie... », etc.
Son action sur quelques-uns de ses disciples, choisis parmi les plus intelligents, devait, cela va de soi, aller bien au delà des sphères de renseignement proprement dit. A Matsué, ses meilleurs élèves venaient fréquemment le rejoindre soit chez lui, soit à la promenade. C'était une jouissance qu'il goûtait vivement que d'avoir avec eux des causeries qui éveillaient en lui des souvenirs de la Grèce antique. Il nous rapporte dans les fragments de son journal de nombreux extraits de ces conversations.
Ses progrès en japonais n'étaient pas rapides. A vrai dire il ne connut jamais que d'assez loin la langue officielle ; il se servait dans ses relations domestiques du dialecte familier qu'il avait, dans les commencements, façonné à sa manière, en un jargon spécial qu'il appelait plaisamment Hearnian dialecl. Plus tard il put correspondre avec sa femme en de courtes lettres très affectueuses, que parfois il illustrait de croquis humoristiques, comme au temps de Cincinnati. Yone Noguchi a publié dans son livre le facsimilé d'une de ces lettres, pour répondre à l'affirmation fausse de Gould qui a soutenu, par pure malveillance semble-t-il, que Hearn ne fut jamais en état de causer avec sa femme et ses enfants (1).
Quoi qu'il en soit, dans les débuts, ses rapports
(1) Dans son supplément littéraire du 10 février 1911, le Times dit : « Lafcadio Hearn ne s'était à coup sûr pas assimilé le jargon officiel, un amas confus de monosyllabes chinois hachés et défigurés, qui est plus semblable au jappement d'un petit chien qu'au langage enseigné par les dieux pour l'expression des belles pensées et qui a dégradé l'admirable dialecte si harmonieux d'il y a cinquante ans» si attrayant, si musical, qu'on a pu l'appeler l'italien de l'Extrême-Orient. Cette langue-là a fort heureusement survécu parmi les dames japonaises et Hearn la connaissait fort bien... Quand il s'absentait, il ne manquait jamais d'écrire à sa femme une petite lettre de tendresse, tracée en caractère- Kana 'alphabet syllabique...)
avec les indigènes furent nécessairement rudimentaires. Cela ne semble pas avoir nui au plaisir qu'il trouvait à ces échanges d'idées. Il ne manquait pas d'interprètes, car plusieurs de ses élèves s'exprimaient déjà couramment en anglais. Lui-même paraît avoir trouvé dans le fait qu'une certaine barrière était maintenue entre ses interlocuteurs et lui, comme une indéfinissable sécurité morale.
De Ouincey parle quelque part du plaisir qu'il avait à entendre des femmes italiennes parler leur langue, qu'il ne comprenait pas : « Je les écoutais, dit-il, avec le même plaisir que Weld, au Canada, prenait à entendre le rire plein de douceur des Indiennes ; car moins nous comprenons une langue, et plus nous sommes sensibles à la mélodie ou à la rudesse de ses intonations (1). » Chez Hearn, le sensitif à l'imagination ardente, il se produisait au moral un effet analogue. Ces conversations, un peu rudimentaires, se complétaient en lui-même et se revêtaient d'un charme et de sympathies qui étaient principalement son œuvre. Quoi qu'il en soit, son influence sur plusieurs de ses élèves, — presque exclusivement de ceux qu'il avait connus fort jeunes, — fut considérable. Il en fit ua
(1) Confessions of an Englich Opium eater.
usage très noble, parfois courageux. Sa correspondance contient un petit nombre de lettres écrites dans ces conditions ; elles révèlent un esprit admirable. Je n'en veux citer ici qu'un seul exemple : je pourrais le choisir beaucoup plus éloquent ; si je le mets à part, c'est qu'il se rapporte à un cas particulièrement délicat et qu'il me paraît singulièrement caractéristique. Quelques-uns des jeunes gens auxquels le professeur avait affaire étaient convertis au christianisme. C'était le cas d'un garçon extrêmement intelligent qu'il aimait beaucoup : Inomala Teizaburo Ochiaï. Dans son zèle de néophyte, celui-ci croyait de son devoir de refuser aux images des ancêtres, à celle de l'empereur, aux tombes des morts illustres, comme entachées d'idolâtrie, les marques de respect traditionnelles dans le pays. Consulté à ce sujet, Hearn lui écrivait :
Si quelqu'un vous affirme que telle est l'exigence de la religion chrétienne, tenez pour certain que celui-là n'est point un chrétien, mais un cagot et un ennemi de son pays... Quand on chante devant nous l'hymne national anglais, que nous nous trouvons en présence d'un représentant de Sa Majesté, nous soulevons nos chapeaux. Nous nous levons pour boire à la .-anté du Roi... L'usage du chrétien est de respecter la foi des autres. Quand j'entre dans un sanctuaire,
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chrétien ou non, je me découvre. Si je pénètre dans une mosquée mahométane, je retire mes chaussures... Cela signifie : « Bien que votre croyance ne soit pas la mienne, je la respecte ; je respecte votre prière au ciel et votre désir de bien faire »... Il ne faut jamais refuser les marques de déférence aux tombeaux des empereurs, aux souvenirs des ancêtres, à la foi d'autrui. Le christianisme n'impose point ce manque de courtoisie. Seuls les fanatiques vous diront le contraire, et pour des raisons que sans doute il vous serait difficile de comprendre (1).
Plus tard, lorsque Ochiaï eut été soumis de la part de ses compagnons à une sorte de boycottage très pénible pour ne pas avoir suivi ces conseils si sages, Hearn lui apporta un appui moral d'une délicatesse extrême et le soutint jusqu'à ce que l'orage fut passé :
Etudiez, ne vous découragez jamais; ne songez qu'à faire de vous-même un être noble, un homme accompli. Souvenez-vous que les meilleurs parmi ceux qui ont vécu de la vie publique ont, au temps de leur jeunesse, commis une foule d'erreurs et se sont engagés dans mille difficultés. Et jamais, jamais n'ayez peur — que de votre propre cœur (2).
Naturellement l'attitude de beaucoup d'étran-
(1) Correspondance II, p. 131.
2) Correspondance, p. 148.
gers était entièrement différente, et c'étaient des triomphes lorsque l'un ou l'autre converti se compromettait par quelque manifestation tapageuse. Bien que fort discret en ces matières, Hearn ne cachait guère sa sympathie pour les religions nationales du Japon et sa conviction que seules elles sont appropriées aux besoins du pays. Cependant il demeurait toujours plein de respect pour les croyances d'autrui, quelles qu'elles fussent; il s'attaquait seulement, — assez vivement par exemple, — aux formes les plus grossières de l'intolérance. Quoi qu'il en soit, il encourut, ou crut encourir de dangereuses inimitiés dont il s'inquiéta par la suite.
Il connut d'autres chagrins. Le mirage des premiers jours se dissipa peu à peu. D'une part, à mesure qu'il acquit des moyens nouveaux de communiquer avec ses élèves, il se sentit moins à l'aise. Il découvrit, dans leurs pensées, des nuances qui les faisaient étrangères, interdisaient la sympathie. Successivement nommé à Kumamoto, à l'école supérieure, puis, après un intervalle, à l'Université impériale de Tokyo, il eut la douleur de constater que la bonne intimité des premiers jours se faisait d'autant plus difficile que les élèves auxquels il avait affaire étaient plus avancés en âge. L'abandon confiant cesse avec l'enfance ; dans les milieux supérieurs
LArCADIO HEARN 131
l'homme fait devient froid et se retranche habituellement dans une réserve qui ressemble à de l'hostilité.
Cette réserve cependant peut n'être et n'est souvent qu'un masque, une apparence de bon ton, et les manifestations de sympathie intense qui ont suivi la retraite, puis la mort de Hearn prouvent surabondamment qu'il se trompait lorsqu'il croyait que toutes les affections se détournaient de lui. Mais, à mesure que l'impression grandit, les jours de mélancolie devinrent plus fréquents.
Chez le Japonais cultivé, « la touche sympathique manque; je deviens malheureux quand je demeure dans sa compagnie plus d'une heure à la fois. Après le premier charme de la politesse, l'homme devient de glace, — ou bien il est emporté dans son monde à lui, aussi éloigné du nôtre que l'étoile Rephan (1) ».
La réaction bienfaisante lui venait par les humbles, les plus petits.
Une sensation éprouvée l'autre jour et dont je veux vous parler. Je ressentais à l'égard du Japon comme une haine inexprimable ! Plus rien dans le monde entier ne me paraissait valoir la peine d'y vivre, quand vinrent devant ma maison deux femmes,
(l) Life and letters, II, p. 217.
deux marchandes de ballades. L'une prit son Samisen et se mit à chanter ; et le peuple s'assembla dans la petite cour pour l'écouter. De ma vie je n'entendis rien de plus prenant. Toute la douleur, toute la beauté, toute la peine et toute la douceur de l'existence vibraient et tremblaient dans cette voix. Le premier amour du Japon et des choses du Japon me revint, et une immense tendresse sembla remplir la place comme une hantise. Je regardai les assistants et vis que presque tous pleuraient... alors pour la première fois je remarquai que la chanteuse était aveugle. Les deux femmes, du reste, étaient d'une laideur presque surprenante. — mais la voix de celle qui chantait était d'une beauté inexprimable et elle chantait comme chantent les paysans, les oiseaux, les cigales, dont la manière est naturelle et divine. C'étaient des femmes errantes. Je les fis entrer, les traitai bien et voulus entendre leur histoire. Elle n'avait rien de relevé... (1)
A Kumamolo les causeries intimes avec les jeunes gens reprenaient parfois. Elles sont consignées dans un chapitre fort intéressant de Oui of the Easi With Kyushu Students). A
(1) Correspondance IL p. 210. A Chamberlain. Ce petit épisode est repris dans un chapitre charmant de Kokoro : A Streal singer, un petit chef-d'œuvre de psychologie délicate. Ici, à rencontre de ce qui se produisait parfois dans les temps antérieurs, le morceau achevé est incomparablement supérieur au premier jet. Voir plus haut page 02 .
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Tokyo elles n'existèrent plus guère qu'avec les anciens élèves qui fy avaient suivi. Le professeur put y entrevoir ses disciples et ses collègues sous un jour parfois singulier.
Les conditions de la vie universitaire sont, au Japon, essentiellement différentes de ce qu'elles sont chez nous. En raison de la longueur et de la difficulté des programmes, l'on n'arrive à terminer les études que beaucoup plus tard. Les élèves étant généralement sans ressources, cherchent à gagner quelque chose en dehors des heures de cours ; quoique défrayés par des protecteurs, ils ont à cœur d'être le moins possible à la charge d'autrui. Aussi les voit-on se livrer aux occupations les plus variées. Les uns sont de la police, les autres servent dans les hôtels, il en est qui sont commissionnaires. D'autre part on rencontre parmi eux des hommes arrivés, des artistes en vue, des écrivains, des poètes connus dans le pays entier. Des groupements se forment, des sociétés en nombre infini, éphémères, sans cesse renaissantes et dont l'influence s'impose souvent sans discrétion.
Dans l'organisation hâtive de l'instruction publique, l'Université impériale parait être demeurée tout d'abord l'institution la plus défectueuse de beaucoup, et cela se conçoit aisément. Au temps de Hearn elle manquait de
pouvoir central et était troublée par des influences contradictoires, peut-être politiques, certainement sociales. Les ministères changeaient souvent. La situation des professeurs était instable; celle des étrangers surtout manquait de sécurité. Hearn vit ces derniers sous un jour assez peu favorable, travaillés d'intrigues, redoutant les indigènes, se défiant les uns des autres. Dans ce groupe de savants, qui dans les dangers communs ne se solidarisent pas, se révèlent les petites vilenies et les trahisons de la peur. Un professeur allemand (grand partisan des doctrines de Virschow, la bête noire de Hearn se voyant menacé, Hearn est surpris de la facilité avec laquelle ses collègues font le vide autour de lui, et en tire pour son propre avenir les plus fâcheux pronostics.
L'on voit à quel point de semblables conditions ■étaient peu favorables au prestige des maîtres. Les étudiants japonais — sans doute les plus indépendants du monde entier — en abusaient, prétendaient fixer eux-mêmes les heures des cours, choisir les matières à traiter, exiger des interventions pécuniaires en faveur de leurs entreprises sans même admettre qu'on les discutât. Le petit dialogue suivant, que Hearn relate d'une manière mi-sérieuse, mi-humoristique et qui se place au début de ses fonctions à Tokyo, lui
donna sans doute à réfléchir. Un élève — on aime à [croire à un type exceptionnel — vient lui demander une souscription. Il discute le cas qui ne lui parait pas digne d'intérêt :
Le professeur. — Je ne crois pas qu'il faille qu'un professeur souscrive là où il n'existe pas de réel besoin d'argent, et...
L'étudiant. — La question est simplement celleci : voulez-vous payer, oui ou non ?
Le professeur. — Je vous ait dit mes idées au sujet de...
L'étudiant. — Vos idées ne m'intéressent pas ; voulez-vous ou ne voulez-vous pas ?
Le professeur (devenant soudain furieux comme Sigurd l'Évêque). — Non !
L'étudiant tourne le dos et s'en va avec l'air d'un homme qui prépare une vendetta (1).
Donc début des moins encourageants, tant du côté des élèves que des professeurs. 11 eut toujours peu de relations avec ces derniers. Chose bizarre, parmi ceux-ci le seul qui le séduisît réellement était sans doute l'homme au monde dont les idées s'éloignaient le plus des siennes. C'était le jésuite Emile Heck, professeur de littérature française.
(1) Correspondance II, p. 315. A Ellvood Hendrik.
i:;:; lafcadio hearn
Je ne désirais pas faire sa connaissance; j'ai peur des jésuites. Je le regardais du coin de mon oeil de cyclope. Bien mis — une barbe énorme, majestueuse, noire comme l'enfer — un petit œil noir aigu et brillant, caressant et diabolique. Le directeur, sans penser à mal, me présente... Je me sens tout gauche en songeant au contraste de mes pensées avec la courtoisie si parfaite de cet homme. Je bredouille, parle un français atroce... sans une idée quelconque, sauf une idée d'admiration pour la généreuse amabilité de mon interlocuteur et sa très vive et pénétrante finesse.
Plus tard :
Je l'ai trouvé charmant : bien entendu toutes mes pensées sont hérésie... mais nous avons des sympathies communes. Son ironie est délicieuse, et le rire a rompu la glace.
. Il est délicat, courtois, sympathique, mais toujours sur ses gardes, comme s'il avait peur d'être envahi par quelque affection humaine.
Le portrait se complète en touches successives charmantes (1). Hearn éprouva aussi par la suite une affection véritable pour l'Allemand que l'on avait voulu jeter par-dessus bord et à l'égard de qui tout d'abord il avait ressenti un éloignement instinctif.
(1J Correspondance II, passim.
Du côté des élèves, à part quelques brouillons irréguliers, la sympathie, quoique peu expansive, s'établit; il ne sut jamais lui-même jusqu'à quel point elle grandit et il fallut les manifestations qui suivirent sa retraite et sa mort pour qu'elle se révélât pleinement. Mais les relations personnelles n'existèrent qu'avec ceux qu'il avait connus dans d'autres milieux. Parmi ses troubles et ses inquiétudes, son application, son désir de bien faire demeurèrent admirables. Il comprenait bien qu'on ne l'avait nommé à ce poste bien rétribué que parce qu'on espérait l'attacher définitivement au Japon, parce que ses premiers livres avaient assuré au pays d'universelles sympathies, et que l'on comptait bien que d'autres suivraient. Cette attente d'une « ponte » ininterrompue le paralyse et l'irrite, et lui fait déchirer bien des pages, sacrifier le produit de bien des heures de travail. Mais le professeur ne consent jamais à faillir à sa tâche. Dans ses lettres, il ne parle guère que de tout ce qui lui manque d'études premières pour être à la hauteur des exigences de sa conscience. Mais ses cours, dont il ne traçait que desimpies canevas, ont été recueillis, notés de jour en jour avec une patience et une application bien japonaises.
Trois fragments en ont été publiés ; ce ne sont que des cahiers d'étudiants, mais il est intéres-
sant de suivre la pensée du professeur à travers les imperfections de la notation et de retrouver, sous la forme un peu guindée et naïve dont elles sont revêtues, les idées qui lui sont chères et qu'il avait faites toutes simples pour les rendre accessibles.
Le premier de ces fragments se trouve à la fin du deuxième volume de Mrs Bisland ; il fut recueilli par T. Ochiaï. 11 est intitulé Nacked Poeiry, — (littéralement : poésie toute nue) — et cherche à définir ce qui est fondamental dans la poésie de tous les temps et de tous les pays, quel que soit le mode d'expression, en empruntant de préférence ses exemples au fonds populaire. Les deux autres, notés par un étudiant du nom de Uchigasadi, sont joints au volume de Yone Noguchi : l'un définit ce qu'il faut entendre en littérature par esprit romantique et esprit classique, l'autre est le discours d'adieu prononcé au moment de quitter l'Université.
Tous ces fragments nous montrent, dans toute l'élégance de cet esprit remarquable, le tact et la délicatesse avec lesquels il cherchait à rendre accessibles à la mentalité nipponne les beautés de la poésie occidentale, et comment surtout il s'efforçait à dégager ce qui, dans l'art de tous les pays, est essentiel. Il serait hautement désirable que les cahiers qui sont entre les mains
cTOchiaï et des autres fussent publiés un jour. Je dirai plus loin comment le gouvernement se priva brusquement des services de Hearn et quels furent les chagrins qui hâtèrent sa fin. L'essentiel pour le moment était de bien montrer à quel point le professorat et la manière dont il en comprit les devoirs favorisèrent cette communion profonde, jamais réalisée auparavant, entre un Occidental et le plus artiste des pays d'Extrême-Orient. Nous avons vu d'autre part ce qu'était cet Occidental, et comment il se prépara à son rôle de poète interprète. Il nous reste à dire un mot de son mariage.
Nous avons vu que Lafcadio Hearn s'était marié à Matsué, presque immédiatement après son arrivée dans le pays. Loti, lui aussi, s'était marié au Japon, tout au moins en fiction littéraire, et c'est ce mariage qui fait le sujet du premier livre qu'il consacra à ce pays, livre merveilleux du reste et profondément admiré dans sa forme par Hearn.
Il est impossible, je crois, à part certains rapprochements résultant de ce que les deux écrivains ont décrit parfois des sites identiques, d'imaginer un contraste plus profond que celui que révèle la comparaison de leurs œuvres.
Il n'est peut-être pas inutile de nous arrêter un moment à ce mariage de Loti. Par contraste, il nous aidera à faire comprendre celui de l'autre.
L'écrivain français a parlé du Japon en homme
qui, de parti-pris, n'a voulu le voir que par ses côtés extérieurs. A l'avance il s'est cuirassé contre toute émotion ; il entend ne connaître le pays que comme un endroit curieux, un musée de choses jolies parfois, plus souvent bizarres ou comiques et le siège d'une population maniérée, mièvre, nettement antipathique. De celle-ci il n'approche qu'en raison du plaisir qu'il espère en tirer. En général il le tient à la pleine distance de son mépris, qui est immense. Il est bien évident qu'au moment de ce premier livre il ne place pas les Japonais beaucoup au-dessus de certains Polynésiens et que, même dans son estime, Madame Chrysanthème ne vaut pas Rarahu. Quand il vint visiter les Nippons, il se faisait certainement une très haute idée des droits des races supérieures. Son héros débarque à Nagasaki, résolu à « se marier » comme on se marie à Honolulu. Quand il parle de se marier, il se sert à peine d'un euphémisme ; il ne s'agit pas de ramasser une fille faisant profession de se donner. Il ne veut ni d'une prostituée ni même d'une geisha. Il sait qu'au Japon certaines formes du mariage se concluent et se défont facilement ; que, dans les ports ouverts, des mères. se rencontrent qui, moyennant avantages pécuniaires, se prêteront à ces unions, même en sachant que le lien ne sera pas longtemps res-
pecté. Sait-il aussi que ces combinaisons, pour louches et suspectes qu'elles sont, se font peutêtre indépendamment de l'aveu de l'intéressée, de l'épouse qui — à l'époque du livre, toute proche encore de l'origine de l'ère nouvelle, — éiait en fait la chose de ses parents?
On lui livre donc une jeune fille, presque une enfant, dont le passé ne trahit rien de honteux, qui certes ne connaît pas la vie et a toutes les raisons du monde de voir quelque chose de sérieux dans cette cérémonie que la police a solennellement enregistrée.
En fait Mme Chrysanthème est irréprochable- Lisez entre les lignes, contentez-vous même de ce qui est dit tout au long. Elle est exquise de patience, d'oubli de soi, de distinction simple pendant toute la durée de cette alliance, dont elle accepte sérieusement les devoirs. Il est impossible de ne pas distinguer en elle les vertus que d'autres — et Lafcadio Hearn tout le premier — ont reconnues à la femme japonaise.
Moralement, à côté d'elle, le mari, malgré toute l'acuité de sa vision, l'élégance de sa langue, ses facultés surprenantes de peintre, nous apparaît, dans l'égoïsme qu'il affiche, assez déplaisant et un tantinet... vulgaire. Le mépris sans excuse qu'il ne cesse d'étaler, la répétition, assez prétentieuse, il faut bien l'avouer,
de ses éternels « cela m'est bien égal », ce long libertinage de dilettante que ne relève pas un moment, même fugitif, d'entraînement véritable, tout cela est quelque peu agaçant, parce que Ton découvre sans cesse un vice qui affecte le livre tout entier et l'empêche d'avoir une portée véritable.
Peintre habituellement admirable des pays qu'il traverse, Loti n'a tracé dans Madame Chrysanthème et dans les livres suivants qu'un tableau, plein d'aperçus charmants, sans doute, mais faussé dans son ensemble. On peut même dire que, dans les conclusions qu'il a ébauchées, il a commis une des plus extraordinaires erreurs qu'un auteur, appréciant un pays étranger, ait commises. Dans ces pages brillantes, le Japon se reflète comme en un miroir brisé ; mille images très jolies y sont juxtaposées, chacune d'elles est partiellement exacte, mais l'ensemble est infidèle.
Nous citions plus haut le mot de Carlyle, repris par Wagner (1). En le retournant, on peut dire non moins justement que le mépris et les préoccupations personnelles troublent les visions les plus claires.
Après le mariage japonais de Loti, voyons
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celui de Hearn. Des circonstances qui l'entourèrent, des préliminaires, de la cérémonie, nous ne savons rien. Dans les premiers temps l'auteur est d'une réserve extrême, il ne commence guère à parler, à se confier à ses amis qu'à partir de la naissance de son premier enfant. Que fut ce ménage, dans quels sentiments l'époux vécut -il ?
Prenons son dernier livre, écrit après une union de quatorze années et quand la mort était toute proche :
L'on a dit justement que le plus étonnant des produits esthétiques du Japon..., c'est la femme japonaise. Devant celte création morale, la critique reste muette. Aucune faute n'est à relever, sauf peut-être que c'en est une que de se revêtir d'un charme dont une société d'égoïsme et de lutte ne saurait s'accommoder son charme est celui d'un monde évanoui:
un charme étrange, entraînant, indéfinissable, le parfum d'une fleur dont l'espèce disparut en Occident avant la formation des langues modernes. Elle ne peut être transplantée sous un soleil étranger, sa forme s'altère, les couleurs s'effacent, le parfum s'envole. La Japonaise ne peut être connue que chez elle, telle qu'elle a été préparée et conduite à la perfection par l'éducation des temps jadis, pour cette société étrange dans laquelle son être moral, — avec sa délicatesse, son suprême oubli de soi, sa
piété d'enfant, sa franchise, son intuition exquise et pleine de tact de tous les moyens de répandre le bonheur autour d'elle, — peut être compris et apprécié Un être incapable d'une vilenie, incapable
d'aucune action contraire à sa conception hérédiiaire du juste, cependant malgré sa douceur et son amabilité prêt à tout moment à quitter la vie. à sacrifier tout au monde au premier appel du devoir (1).
Il est difficile de donner par quelques extraits une idée satisfaisante de ce panégyrique extraordinaire, qui se prolonge avec éloquence six grandes pages durant (2). Les mêmes idées s'étaient précédemment déjà exprimées dans la correspondance. Après avoir avec quelque amertume dit les désillusions que lui ont causées certains hommes du pays, il ajoutait :
.Mais combien est exquise la Japonaise! toutes les possibilités de la race pour le bien semblent s'être
{!) Yone Noguchi, parlant de Mrs. Hearn, écrit en 1909 :« Elle est d'une beauté admirable, — et cette beauté s'est encore ennoblie par la dignité maternelle. Elle porte avec grâce la lourde responsabilité de l'éducation de ses quatre enfants. Il est rare de rencontrer une femme en qui survit encore avec un tel charme le vieux cœur samuraï... etc.. Elle fut. avant comme après la mort de son mari, une femme digne de tous les éloges. Elle eut sur sa carrière d'écrivain la plus heureuse influence. » {Lafcadio Hearn in Japan, p. 32). Plus loin il dit : « Je crois que l'on doit à la noble femme de Lafcadio Hearn autant d'admiration qu'à lui-même. »
(2) Japan, An Interprétation (Macmillan), p. 392-398.
concentrées en elle Sous l'idolâtrie dont elle est
l'objet, le caractère de l'Américaine devient d'une dureté de diamant. Dans Tordre éternel des choses, qui faut-il placer plus haut? L'enfantine, la confiante, la douce Japonaise, ou la Gircé occidentale de notre société plus artificielle, la superbe, la calculatrice, la pénétrante, avec son pouvoir immense pour le mal et sa capacité réduite pour le bien? (i)
Ailleurs, parlant de son premier enfant :
La famille tout entière est toujours occupée du petit : ses intérêts et ses besoins font la loi de la maison... Mais la mère! Jamais elle n'a une heure de repos suivi. (Les mères japonaises nourrissent au sein pendant deux ans.) Le sommeil n'existe pour elle qu'autant qu'il le permette, et cependant tout cela n'est que joie pour elle. Comme elle lui a enseigné déjà la politesse japonaise, la façon de commencer et de finir la journée en se prosternant devant son père, de demander ce qu'il désire en présentant les mains de la manière convenable, de sourire, d'entendre les noms des choses avant d'être à même de les prononcer. Je ne puis comprendre comment l'on y parvint. Une patience d'ange et la force de l'amour seules peuvent avoir fait cela. Je voudrais qu'il fût sevré, mais on ne veut pas en entendre parler ; rien qu'à cette idée, la vieille grand'mère s'irrite. Ce n'est que dans les relations
(1) Correspondance II, p. 35. A Chamberlain.
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domestiques que les gens sont assez eux-mêmes pour se faire connaître, pour montrer ce qu'est en somme la nature humaine, sa beauté, son caractère divin. Partout ailleurs nous sommes sur nos gardes. C'est là la joie de la vie après tout, n'est-il pas vrai ? (1)
Faut-il à présent montrer cette vie conjugale exceptionnelle dans son influence sur l'artiste et sur la beauté de son œuvre? Une citation de quelques mots y suffira :
La voir dans l'intimité, accomplissant les devoirs de la maison, recevant des hôtes, disposant des fleurs ou jouant avec ses enfants, c'est recevoir une leçon d'esthétique orientale, pour peu que l'on ait la tête et le cœur disposés à apprendre.
Nous avons vu le contraste complet qui existe entre la conception de Loti et celle de Hearn ; Tune procédant de la défiance la plus méprisante, l'autre d'une admiration exaltée. On serait tenté d'en conclure que les livres de l'écrivain français durent déplaire, au suprême degré, au panégyriste de l'Extrême-Orient. Il n'en est rien. Une des caractéristiques de Hearn, c'est l'extrême impartialité de ses jugements littéraires; la qualité d'art de l'œuvre jugée le préoccupe
(1) Correspondance II, p. 191. A Sentaro Nishida.
toujours avant tout. Il estime, du reste, que : « comme il n'existe pas deux personnalités semblables ni deux compréhensions personnelles équivalentes, Yèqualion forme un jugement qui demeure unique au monde et qui est, en conséquence, d'une valeur inappréciable, quand il est vraiment large... (1) »
Il éprouve pour Loti écrivain une admiration qui va jusqu'à l'enthousiasme et dont l'expression se trouve partout. Il le trouve à la fois essentiellement différent de lui-même et merveilleusement organisé :
... pas beaucoup de cœur, mais un cerveau magnifique et un système nerveux si extraordinaire qu'il fait revenir l'imagination aux conditions de la Grèce antique, lorsque les hommes avaient des sens plus parfaits qu'à présent... Je me demande s'il a jamais aimé, s'il pourrait jamais aimer dans notre sens à nous. Je pense que nous devons l'étudier comme un être à part. Ce qu'il dit des femmes japonaises est parfaitement, impeccablement exact, en tant qu expression du témoignage des sens. Les sens de Loti ne peuvent pas plus le tromper que ne peut tromper une plaque photographique à la sensibilité de ioo°. Il s'en tient aux surfaces, sa vie est en surface.
Il ajoute cette réflexion singulière :
Il est des êtres organisés dont le squelette est,
(1) Life and Letlers, t. II., p. 440.
non pas à l'intérieur, mais à l'extérieur; il en e^t dé même du siège de ses impressions... (1)
Par conséquent, Loti, — qui a été sincère dans ses impressions et qui les a rendues avec un art dont la qualité le transporte, — ne peut être blâmé. Il n'a dit de la Japonaise que ce que pouvait en dire le sensuel exquis, hautement clairvoyant, qui ne lui demandait que du pittoresque et du plaisir; cette femme, purement extérieure, pouvait être légitimement et a été, en effet, inspiratrice d'œuvre d'art ; cette œuvre ne diminue en rien la créature vivante qui se cachait derrière la poupée.
Nul homme n'a dit ce qu'il y a de plus beau dans la femme japonaise. Ceux qui le savent ne pourraient le dire ; ce serait comme si l'on voulait décrire le charme de sa sœur ou de sa mère... (2)
Hearn oublie que quelqu'un l'a dit, qui n'est autre que lui-même. Ses impressions, rendues avec un talent égal, dépassent les autres de toute la distance qui sépare leurs points de vue.
Il y a certes une très remarquable indépendance d'esprit chez l'homme qui peut, dans le
(1) Lettres à Osman Edwards. Albany Review. « Some unpublished letters of Lafcadio Hearn. » Novembre 1907.
(2) Ibid.
même moment, parler en ces termes des Nipponnes et de celui dont les livres n'ont tendu à rien moins qu'à les représenter comme de petits animaux en train de dépérir par excès de domestication.
Lafcadio Hearn aima follement ses enfants ; il se préoccupa surtout, semble-t-il, de l'aîné, Kazuo (1), plus frêle que les autres. Une inquiétude se mêla à cette tendresse et contribua à assombrir ses dernières années : la crainte des suites possibles du mélange des races (2). Jusqu'au dernier jour, toute sa vie se partage entre son travail et sa famille. L'éducation des petits
(1) Ce nom signifie: Le premier parmi les bons. Quatre «nfants naquirent du mariage de Hearn : trois fils et une fille. Cette dernière n'avait pas un an quand il mourut.
(2) Au moment de son mariage il était convaincu que le rapprochement des races était favorable. Plus tard, il eut des doutes, et peu de temps avant sa mort la publication d'une lettre de H. Spencer — autorité suprême à ses yeux — vint renforcer ses craintes. Spencer réprouvait complètement les unions entre Occidentaux et Japonais. Voir Life and Letters, t. II, p. 149, et Japan, an Interprétation, appendix. p. 531.
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est l'objet de ses soins constants et ses lettres sont pleines de cette sollicitude :
Il n'est pas possible de connaître entièrement le sens de la vie avant d'avoir un enfant et de l'aimer... Dès lors, l'univers entier se transforme, et rien désormais n'apparaît sous la même forme qu'auparavant.
Au moment de la première naissance :
... l'événement me fit voir en un instant, avec une force extraordinaire, que la maternité est chose sacrée et terrible, et que la religion elle-même ne saurait assez l'entourer de protection. Je me demandai avec étonnement comment il est possible que des hommes deviennent cruels pour celles qui ont porté leur enfant, et pendant quelques instants le monde me parut assombri. Quand tout fut terminé, je me trouvai très humble et très reconnaissant devant le pouvoir inconnaissable qui nous avait traités avec une telle bienveillance, et je murmurai une petite prière d'actions de grâces, bien certain de ne pas être ridicule... La sensation la plus forte et la plus étrange de la vie entière est celle que l'on éprouve lorsque pour la première fois l'on entend le petit cri de son enfant. Pendant un moment, on a l'impression singulière d'un dédoublement, ensuite il y a quelque chose de plus, que l'on ne saurait analyser — peutêtre l'écho, résonnant au fond du cœur, de toutes les impressions ressenties par les ascendants en un
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pareil moment. Cela est d une très grande tendresse, très fantomatique aussi. (Ghostly)... (1)
Dès que les enfants furenten âge de comprendre, il s'occupa très activement de leur éducation tant intellectuelle que physique. Les leçons qu'il leur donne prennent les heures les plus précieuses de sa vie ; il cherche à se rendre compte des moments de la journée où il est le plus lucide, le plus maître de sa pensée et de ses nerfs, pour les leur consacrer. Anxieux de se faire pleinement comprendre, il n'épargne aucun moyen de Rattacher ces jeunes intelligences; il se souvient de son talent naturel de dessinateur, et y a recours pour compléter ses leçons par des images simples et frappantes. Les livres de Xoguchi et de .Mrs Bisland(2) reproduisent des fac-similés de ces dessins curieux.
(1) Lettre à Elhvood Hendrik. Novembre 1893.
(2) Dans le dernier livre de Mrs Bisland, quelques erreurs semblent s'être glissées à ce sujet. L'un des dessins en question représente un aigle, posé sur une colline abrupte dressée au milieu d'un lac éclairé par les rayons du soleil. D'après les explications de Kazuo lui-même, son père avait tracé cette image curieuse pour lui faire comprendre d'une manière plus frappante les allégories de l'aigle —la Russie, — et du soleil levant — le Japon. Mrs Bisland commet une erreur évidente, en voyant dans ce dessin une illustration du premier chapitre de In Ghostly Japan : la montagne de crânes humains. Deux autres dessins sont des commentaires delà ballade de Kingsley : Three Fishers. D'après le témoignage
Leur éducation physique ne le préoccupe pas moins. Cet homme, frêle en apparence, et dont la vue était si défectueuse, était convaincu de l'utilité des sports; le sien était la natation. Il était un nageur de toute première force, et ses exploits déjà remarqués en Amérique avaient semblé au Japon tenir du merveilleux. D'après des témoignages indigènes il restait à l'eau, sans reprendre pied, jusque pendant cinq heures consécutives ; les nageurs japonais, qui ne se soutiennent en général que par un effort continuel des bras et qui sont vite épuisés, ne pouvaient comprendre comment il s'y prenait. A partir de 1897, il fit tous les ans une villégiature dans le petit port de Yaidzu pendant la saison torride ; très populaire dans le monde des pêcheurs, il forma des élèves qu'il initia aux mystères de la planche et des méthodes occidentales ; mais ses soins les plus attentifs furent, bien entendu, consacrés aux petits, qui marchèrent de très bonne heure sur les traces de leur père... Les lettres que Hearn écrivait à sa femme, — elle ne venait les rejoindre à Yaidzu qu'au bout de quelques jours, consacrés à mettre en ordre la maison de Tokyo, — sont à ce sujet pleines de
de Mrs. Hearn, ils étaient destinés aux leçons des enfants et non pas ;ce qui ne se comprendrait guère) à celles des étudiants de 1 Université.
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détails affectueux et touchants. A ses amis aussi il parle de ses enfants sans se lasser ; l'ainé le préoccupe davantage parce qu'il est le moins robuste, mais pour tous le souci est constant. Que feront-ils, que seront-ils ?
Il faut que j'alimente cette petite lumière et lui donne la chance de montrer ce qu'elle vaut. Elle est moi-même, après une naissance nouvelle, avec des forces nouvelles aussi, fournies par ce sang étrange et charmant qui est celui de la Période des dieux Il ne faut pas permettre que la petite lampe coure e risque d'être soufflée (1).
L'on peut dire qu'au Japon tous les actes de la vie de Hearn furent déterminés par la préoccupation des siens.
Il hésita longuement à demander la naturalisation japonaise. Les inconvénients pour luimême étaient grands , les avantages pour sa femme et ses enfants étaient évidents d'autre part. Son mariage, avec ses conséquences civi les, ne pouvait être pleinement reconnu et son droit de résidence dans toutes les parties de l'empire définitivement assuré, que s'il devenait citoyen japonais. Il savait très bien que des vexations l'attendaient ; que du jour où il ne serait
(1) A Mrs Bislaxd, Life and letlers, II, p. 476.
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plus couvert par sa qualité de sujet britannique, toute considération personnelle à son égard viendrait à disparaître, et que la loi nipponne, qui tient l'individu pour rien, lui serait appliquée. Mais, d'autre part, il n'ignorait pas que sa femme pouvait, après sa mort, souffrir dans ses intérêts matériels, et que la condition de ses enfants serait, à certains égards, mal définie. Il se décida finalement dans le sens de l'intérêt des siens. Il devint Koizumi Yakumo (1).
Il accepta sans restriction lescharges de famille résultant de son mariage, et elles sont autrement lourdes au Japon qu'en Occident. Avant la naissance du premier-né, neuf vies déjà dépendaient de son travail, y compris celles de la mère, du père, de la mère adoptiveet du grandpère de sa femme. « Ce serait impossible en Amérique, ici ce n'est rien... le fardeau moral est assez lourd cependant. Je me donne le luxe de la piété filiale (2). » — « Mon plus grand plaisir est de travailler pour les autres, pour ceux-là qui croient qu'il me serait impossible
(1) Le premier de ces noms signifie : petite source, le second les huit nuées. Le mot Yakumo, qui est le premier du plus ancien poème japonais connu, est aussi celui par lequel on désigne la province d'Izumo, la première résidence de Hearn et <« le lieu d'où s'élèvent les nuées ».
(2) Lettre àEllwood Hendrik. Janvier 1892.
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d'agir autrement et qui, si je ne m'oubliais pas pour eux, seraient aussi stupéfaits que de voir la maison jetée bas par un tremblement de terre. »
A mesure que les liens de la famille se font plus étroits, qu'il jouit plus délicieusement du charme de cette intimité, de cet enivrement du devoir familial dont il avait été privé toute ?a vie, il se fait plus farouche vis-à-vis du monde extérieur. A sa manière, s'entend...
Il demeura attaché aux amis à qui Ton écrit, ceux à qui l'on ouvre son âme aux heures élues. Ceux dont le contact est immédiat et qui prétendent forcer le cercle magique qu'il a tracé autour de lui, le froissent tôt ou tard. — Ellwood Hendrick, Mitchell Mac Donald, Mrs Bisland, avec qui il correspond, conservent intacte son affection jusqu'au bout. Il y avait certainement chez lui une disposition d'esprit qui s'exacerba vers la fin et devint quelque peu morbide. Sa porte se ferma non seulement aux importuns, mais à des hommes sûrs, éprouvés, à qui il devait de la reconnaissance, comme Chamberlain, à d'anciens élèves qui lui avaient conservé des sentiments pleins d'admiration et de dévouement, comme Masanobu Otani.
En revanche, il se retournait, plus séduit que jamais, du côté des petits, des humbles. Otoki-
chi. le marchand de poisson de Yaïdju, chez qui il prenait logement tous les ans, au moment de la saison chaude, s'assurait, par sa simplicité et son honnête bonhomie, une sympathie qui devait persister jusqu'au dernier jour de sa vie. Lafcadio Hearn a tracé de ce brave homme, dans A Japanese Miscellany, un portrait charmant. Le chapitre intitulé Otokichis Daruma (le Daruma dOtokichi) est un souvenir délicieux de ces villégiatures, pour lesquelles il se passionna. Le Daruma est un génie du foyer, un fétiche au corps trapu, au visage rond, qui au moment où il prend place sur Tautel familial, ouvre toutes grandes des orbites sans prunelles. Il conquiert des yeux par les joies qu'il procure. Le jour où le maître de la maison lui donne en deux coups de pinceau le regard qui lui manquait, cela veut dire : « Le bonheur a visité cette demeure ». Or ce fut le séjour de Hearn dans la maison d'Otokichi qui valut au bon génie populaire la guérison de son infirmité, et le poète en voyant fixés sur lui les yeux écarquillés du dieu lare, apprit un matin que son hôte avait considéré sa présence comme une bénédiction du ciel.
Cependantle logement d'Otokichiétaitdesplus modestes. Très sommairement meublé, étroit et, en dépit de la légendaire propreté japonaise, très médiocrement tenu, il ne laissait pas de pré-
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senter de sérieux inconvénients. « 11 y a ici des légions, des multitudes, des montagnes, des chaînes de montagnes ... de puces ! ... » écrivait-il à un de ses correspondants.
Mais il acceptait ces ennuis, dont il se consolait en riant, et n'admettait guère qu'on s'en plaignît autour de lui, à cause de l'amour qu'il avait pour l'endroit et les gens qui l'habitaient. Il n'y comptait que des amis. Il y était venu parce qu'il trouvait ce petit coin de côte délicieusement joli, que le spectacle de la mer y était merveilleux, que les pêcheurs y avaient conservé des mœurs simples et des traditions qui, comme les formes de leurs bateaux, remontaient à des origines plusieurs fois séculaires. IL a laissé de Yaïdzu, dans deux de ses livres (A Japanese Miscellany et In Ghosily Japan ), des souvenirs admirables. îî est curieux de noter le contraste entre la rancune qu'il a vouée à Tokyo, la grande ville incohérente qu'envahissent les laideurs occidentales, et sa tendresse pour « la vieille bourgade de pêcheurs qui, à la manière des lézards, prend les teintes grises de la rude côte sur laquelle elle repose, en épousant la courbe de sa petite anse ».
Il ne se lassait pas de causer avec les marins ; il faisait venir chez lui leurs enfants, les mettait en rapports avec les siens; il réunissait la fa-
mille pour les entendre raconter leurs légendes, leurs histoires naïves. Kazuo était très sévèrement grondé un jour parce qu'il s'était permis, pendant un de ces récits — un peu trop prolongé sans doute, — de prendre un livre et d'y jeter les yeux. Il fut obligé d'aller faire au petit pêcheur une visite d'excuses (1). Un enfant muet, que Hearn avait soulagé dans sa misère et son isolement, le suivait partout d'un air d'adoration.
Et des pauvres gens son attention descendit à de plus humbles encore. Il recueillait chez lui les animaux abandonnés, sans gîte : un malheureux chien qui hurlait terriblement la nuit, sans qu'il eût l'idée de le dégoûter de cette désagréable manie par la plus petite correction, des chats échappés à la noyade... il adorait les chats. Il .interdisait sévèrement à ses enfants de molester les couleuvres du jardin, les grenouilles... Il s'intéressa très vivement aux insectes. Il leur consacra de nombreux chapitres de ses livres : lucioles, libellules, papillons, cigales, grillons, fourmis, etc.. Il recueillait avec soin les renseignements qu'on lui apportait à sa demande, les poésies, les chansons populaires, les traditions.
(1) Souvenirs de Mrs Hearn dans le livre de Yone Noguchi.
et parfois reportait jusque sur les petites bestioles encagées qu'il achetait les jours de fête dans les cours des temples, quelque chose de l'affectueuse pitié de son cœur.
Voyez comment, dans Kotto, il parle d'un microscopique grillon chanteur :
Sa cage mesure exactemeat deux pouces japonais en hauteur, un et demi en largeur : la petite porte de bois tournant sur un pivot laisse passer à peine le bout de mon petit doigt. Il a cependant de la place en quantité — de la place pour marcher, sauter, voler, car il est si petit qu'il faut regarder avec beaucoup d'attention à travers la paroi de gaze brune pour l'apercevoir. Toujours il faut que je tourne et retourne la cage plusieurs fois de suite et en bonne lumière, avant de le découvrir: je le trouve généralement se reposant dans un des coins supérieurs, accroché, la tête en bas, au tissu du plafond.
C'est un grillon, à peu près de la taille d'un moustique ordinaire, — armé d'une paire d'antennes, beaucoup plus longues que son corps et si fines qu'il n'est possible de les distinguer qu'en les opposant au jour. Son nom japonais est Kusa-Hibari, c'est-à-dire l'alouette de l'herbe. Le jour elle dort ou se livre à la méditation, sauf lorsqu'elle s'attaque à la tranche d'aubergine fraîche ou de courge que l'on introduit chaque matin dans sa cage...
Au coucher du soleil, cette âme infinitésimale s'éveille : la chambre se remplit d'une musique déli-
cate, une musique d'elfe, d'une inexprimable douceur ; un son. une vibration argentine et ténue comme celle d'une toute minuscule sonnette électrique. Et tandis que l'obscurité gagne, le son devient plus doux, se gonflant parfois jusqu'à faire croire que toute la maison vibre de cette résonnance de lutin, parfois s'atténuant jusqu'à devenir le fil vocal le plus grêle qui se puisse imaginer. Mais qu'il s'élève ou s'atténue, le son conserve une qualité pénétrante des plus étranges... toute la nuit ; cet atome chante ainsi : il ne cesse que lorsque la cloche du temple proclame l'heure de l'aurore.
Or cette petite chanson est une chanson d'amour ; ■d'amour vague, pour l'inconnue, la jamais vue. Ses ancêtres. . . naquirent dans la boutique d'un marchand d'insectes, d'oeufs éclos dans une jarre de terre ; ils ne vécurent jamais qu'en cage. Cependant, il chante la chanson de sa race, telle qu'elle fut chantée il y a des milliers d'années, et aussi correctement que s'il .comprenait la valeur de chacune des notes. Cette chanson, il ne l'a pas apprise, bien entendu, elle réside dans sa mémoire organique, la mémoire profonde et vague de milliers d'autres vies antérieurement vécues, quand sa petite ombre lançait des trilles du haut des collines parmi les herbes chargées de rosée. Alors la chanson lui ramenait l'amour — et la mort. De la mort il a tout oublié, mais il se souvient de l'amour et il chante toujours, appelant cette épouse qui ne viendra jamais...
Hier au soir, le 29 du onzième mois, étant assis
LAFGADIO HEABN 1G3
à mon bureau, j'eus une impression étrange : le sens d'un vide dans ma chambre. Je remarquai alors que, contrairement à son habitude, mon alouette de l'herbe était silencieuse. J'examinai sa cage et trouvai l'insecte mort auprès d'un fragment de sa nourriture, gris et dur comme la pierre. Il était évident que depuis trois ou quatre jours on ne lui avait pas donné à manger ; cependant, la nuit avant sa mort, il avait chanté merveilleusement encore, — si bien que très sottement je m'étais imaginé qu'il était plus joyeux que de coutume. C'était Aki, mon élève, qui avait l'habitude de le nourrir ; mais Aki était allé passer à la campagne une semaine de vacances et avait chargé Hana, la bonne, du soin de pourvoir à l'entretien de l'alouette de l'herbe. Hana n'est pas d'une nature très affectueuse. Elle me dit qu'elle n'a pas oublié la petite créature, mais qu'elle n'a pas trouvé d'aubergines. Elle n'a pas eu l'idée de chercher autre chose. Je fais des reproches à Hana et elle exprime ses remords, conformément à la règle. Mais la petite musique de fée s'est arrêtée ; le silence m'est un reproche ; la chambre est froide malgré le feu.
Absurde !... j'ai fait de la peine à une bonne fille, et cela pour un insecte qui n'est pas gros comme la moitié d'un grain d'orge... Dans le calme des nuits, j'avais ressenti le charme de cette voix délicate, me parlant de l'existence menue qui dépendait de ma volonté, de mon bon plaisir égoïste, comme de la faveur d'un dieu ; me disant aussi que cet atome
d'âme et celle qui se trouve en moi, se confondent dans les profondeurs des abîmes de la vie ! Pensez à ce petit être souffrant de la faim et de la soif, pendant que se succédaient les nuits et les jours et que les pensées de sa divinité protectrice s'attardaient à tisser des rêves !
Avec quelle bravoure cependant il a chanté jusque tout à la fin ; une fin atroce,... car il avait dévoré ses propres pattes. Puissent les dieux nous pardonner !
Se voir réduit par la faim à dévorer ses pattes,... peut-être après tout n'est-ce pas la pire des destinées, pour qui a reçu le don fatal. Il est des grillons humains qui, pour continuer à chanter, dévorent leur propre cœur (1).
1 h'otlo. Kusa-Hibari. Macinillan et G0, p. 235.
Au moment de demander la naturalisation japonaise, Lafcadio Hearn avait eu le sentiment très net des conséquences fâcheuses qui pouvaient en résulter pour lui. Il savait qu'il était très difficile de continuer à jouir, en qualité d'indigène, des gros traitements accordés aux étrangers. Les désagréments sérieux ne vinrent cependant qu'assez tard.
Le gouvernement japonais serendait un compte fort exact du bien qu'avaient fait au pays les beaux livres, débordants de sympathie, qui avaient eu ungrand retentissement en Angleterre et surtout en Amérique. Il crut de son intérêt de ménager l'auteur qui lui faisait une telle réclame. A l'Université de Tokyo, où il occupa la chaire de littérature anglaise, Hearn fut, malgré le mécontentement manifesté à ce sujet, payé comme s'il était encore anglais ; de plus, il eut
les loisirs nécessaires pour écrire tant qu'il voudrait.
Les résultats ne furent pas tout à fait ceux qu'on attendait de lui. De tous les livres publiés par Hearn au Japon, celui que Ton considère certainement comme le plus propre à seconder ces vues du gouvernement, fut le premier: Glimpses of unfamiliar Japan. Il est écrit dans le premier feu de l'enthousiasme et s'occupe de tout : du pays et des gens, des temples, des pèlerinages, des fêtes populaires, des superstitions. Il consacre à lame japonaise des chapitres d'une saveur unique, comme celui qui s'intitule : The Japanese smile le sourire japonais;, et dont la sympathie généreuse, délicate et subtile, constitue sans doute l'hommage le plus flatteur qui fut rendu jamais par un Occidental au pays du Soleil Levant. Les livres suivants : Oui of ihe East et KokorOj continuent dans la même voie, mais avec un art qui se fait de plus en plus sobre. Hearn en arriva bien vite à se dégoûter de son premier livre ; quelques erreurs d'information, bien excusables et qu'il rectifia vingt fois, l'affligeaient outre mesure ; mais surtout il en regrettait la forme, trop hâtive à son gré, insuffisamment concentrée. Il y voyait très injustement un travail journalistique, et répétait volontiers qu'il ettait de ne pouvoir le détruire en entier.
rous les livres qui suivent : Gleanings in ddha-Fields, Exoiics and Rétrospectives, In wsily Japan, Shadowings, A Japanese Misceily, montrent un travail de plus en plus lent, m achèvement de plus en plus précieux, une sférence de plus en plus marquée pour les moraux courts, d'un caractère bien accentué, mais la plus stricte sobriété d'exécution.
Dans les deux derniers livres, la forme est au Lximum de la concentration, le milieu a défiivement marqué son empreinte sur l'artiste c'est probablement dans Kotlo et dans Kwain que se trouvent les modèles les plus achevésla forme élégante, sobre et châtiée vers quelle il n'avait cessé de tendre depuis les urs reniés des Glimpses.
Seulement ces morceaux délicats, tracés d'une ain ferme et légère et nuancés comme des kakéono, contrastaient vivement dans leur réserve l peu hautaine avec les enthousiasmes déborints des premiers jours.
Le gouvernement estima sans doute que cette térature ne répondait plus au genre de réclame le Ton attendait de son auteur ; sans doute issi éprouva-t-on le besoin de réaliser des éco- )mies sur le budget de l'instruction publique ; )ccasion de rogner les appointements de Hearn 3 se fit point attendre.
Ifi8 LAFCADIO HEARN
Depuis longtemps il avait le désirde passer une vacance dans le monde occidental. Le besoin de déplacement, Tinquiétude naturelle qu'il avait toujours éprouvée, se faisaient sentir de nouveau. Il voulait, d'autre part, chercher pour son fils Kazuo un établissement d'instruction qui répondît aux ambitions qu'il nourrissait pour lui ; enfin, il avait reçu d'Amérique des propositions de conférences dont la rémunération devait rendre lucrative cette excursion tant désirée. Il avait préparé une série de lectures constituant un travail beaucoup plus considérable que celui qu'il avait prévu tout d'abord, et dont l'ensemble forme une étude générale de la société japonaise, envisagée au point de vue de ses croyances et de ses traditions et tout spécialement du culte des ancêtres. C'est l'ouvrage remarquable par lequel il couronna sa carrière et qui fut publié sous le titre de Japan. an Interprétation.
Les règlements de l'Université prévoyaient un congé qu'il réclama. Le congé fut refusé ; en même temps on se servit de l'arme qu'il croyait abandonnée et on lui fît savoir qu'étant citoyen japonais il n'avait pas droit aux gros appointements réservés aux étrangers seulement ; c'était le chasser indirectement. Un très vif mouvement de protestation se manifesta parmi les étudiants et menaça, paraît-il. de devenir grave. Il s'inter-
Dosa lui-même pour le faire cesser et donna sa lémission. C'était en mars igo3. Au même noment il apprend que l'Université de Cornell, jui avait organisé les conférences pour lesqueles il avait tant travaillé, retire son offre, à la mite de difficultés intérieures. Le gouvernement ui doit 5.6oo yen ; il les réclame en vain, on lui épond qu'il n'a qu'à vivre de riz comme un Japoîais. Il fait allusion ainsi à un chagrin d'ordre )lus intime.
L'anxiété est un poison ; je ne sais si je pourrai upporter tout ce que j'ai souffert. Ce fut la trahison Vun ami qui récemment me brisa. Je fis de mon ûieux pour surmonter ma peine — uniquement pour ne retrouver la bouche pleine de sang...
Hearn, petit de taille et obligé de prendre de grandes précautions pour ménager sa vue, était ependant de constitution vigoureuse. A partir le ce jour, son cœur présenta des signes de ésions. Il ne demeura pas longtemps abattu sous e coup, cependant. Les étudiants étaient sortis le leur torpeur pour lui prodiguer des marques Le sympathie dont il avait, depuis les jours de latsué, perdu l'habitude. Le comte Okama, ui dirigeait une université privée, l'université e Waseda. offrit chez lui la chaire perdue ; n lui communiqua des protestations venues
d'Europe, notamment un article de deux colonnes, publié dans l'Aurore sous le titre « Ingratitude nationale » et dont il se montra fort touché; il reçut une demande de conférences de la part de l'université de Londres et apprit en même temps que l'on tàtait le terrain à Oxford pour préparer une proposition semblable. Son quatrième enfant était né :
J'ai une petite fille, toute mon anxiété s'est envolée ; si seulement je pouvais reprendre un peu de forces...
La guerre russo-japonaise, en éclatant, n'avait pas rendu les circonstances plus favorables.
Le 26 septembre 1904, il écrit une longue lettre à un capitaine de Tannée japonaise, H. Fujisaki, qui participe à la campagne de Mandchourie dans l'état-major du maréchal Oyama. Il parle de ses enfants avec sa tendresse habituelle. Le second, Iwao, vient de revenir des bains de mer d'Yaidzu ; il commence à savoir nager et est tout brûlé du soleil. Un soldat, au moment de partir, a fait cadeau à Kazuo d'une petite terre cuite, une tête de soldat russe, en ajoutant : « Quand nous rentrerons, je t'en rapporterai une véritable. » Le peuple de Tokyo est joyeux autant que brave. Hearn espère revoir son ami au printemps.
Pendant le souper, il mit brusquement la main ur son cœur, en proie à une douleur soudaine, loins d'une heure plus tard il était étendu sur on lit, le sourire sur les lèvres.
Comme l'écrivait sa veuve en son langage aïvement imagé, « il n'était plus de ce côté de Univers ».
On lui fît des funérailles splendides, selon les ites bouddhistes — religion de sa femme qu'il 'avait jamais adoptée. Une couronne de lauier, présentée par les étudiants de Tokyo, porait cette inscription :
À la mémoire de Lafcadio Hearn, dont la plume it plus puissante que l'épée de la nation victorieuse u'il aimait, qu'il adopta, et dont le suprême honneur st de lui avoir donné le droit de cité... et un tomeau, hélas !
Parmi les éloges funèbres qui furent publiés cette occasion, l'on a relevé cette phrase de 'one Noguchi :
Plutôt que de perdre Lafcadio Hearn, il eût mieux alu pour nous perdre deux vaisseaux de guerre à 'ort-Arthur.
Parmi les amis japonais de Hearn, il en était n pour qui il avait conçu une admiration toute péciale : Nobushige Amenomori ; il l'appelait
le type par excellence du Japonais. Dans le numéro de Y Atlantic Monthly, d'octobre 1900, Anienomori donna, lui aussi, un souvenir ému au grand disparu.
Il est curieux de relever, dans ces lignes, l'impression qu'a laissée là-bas l'écrivain surpris à son insu en pleine fièvre de travail :
Jamais je ne perdrai le souvenir de ce que je vis la première fois que je passai la nuit chez lui. Habitué à veiller tard, j'avais lu au lit. L'horloge sonna une heure ; il y avait de la lumière dans le bureau de Hearn. J'entendis une toux basse et rauque. Craignant que mon ami ne fût malade, je me levai et gagnai son bureau ; seulement, ne voulant pas le troubler, s'il était au travail, j'ouvris avec précaution. Je vis mon ami ardemment occupé à écrire sur un pupitre élevé ; sa face touchait presque le papier... Un moment il leva la tête... C'était un autre Hearn. Le visage était d'une blancheur mystérieuse ; le grand œil flamboyait. Il semblait être en contact avec une puissance surnaturelle.
En cet homme d'apparence si simple brûlait une flamme, pure comme celle des vestales ; dans cette flamme, une âme qui, delà poussière, savait évoquer la vie et la poésie et s'élever jusqu'aux sommets les plus élevés de la pensée humaine.
On rechercha si l'on ne pourrait accomplir quelque vœu cher au défunt et lui témoigner de
la reconnaissance sous une forme particulièrement délicate. On trouva le passage suivant dans une de ses dernières œuvres :
Je voudrais, quand mon jour viendra, être déposé dans quelque cimetière de l'espèce ancienne, de sorte que les ombres de ma société fussent anciennes elles aussi, dédaigneuses des modes, des changements et des révolutions de l'ère de Meiji. Le vieux cimetière derrière mon jardin conviendrait absolument. Tout y est beau, d'une beauté extraordinairement étrange et attirante ; les formes de chaque arbre, de chaque pierre, ont été modelées d'après un idéal vieux, vieux, qui ne survit plus dans aucune cervelle vivante ; les ombres elles-mêmes ne sont plus ni de ce temps ni du soleil d'à présent ; elles sont d'un monde oublié... De même, la voix de la grande cloche a une singularité de résonnance qui éveille en mon âme des sentiments si étrangement éloignés de tout ce qui est en moi du dix-neuvième siècle, que leurs impulsions aveugles et imperceptibles m'effraient, — m'effraient délicieusement. Chaque fois que j'entends cet appel mugissant, je sens que dans les abîmes de mon âme quelque chose surgit et s'agite, — comme si des mémoires ensevelies s'efforçaient de s'élever jusqu'à la lumière à travers l'obscurité accumulée de millions et de millions de morts et de naissances. J'espère que je demeurerai à portée de cette cloche (1).
(1) Kwaidan (Moustiques). Ed. Kegan Paul. P. 211.
Le vœu de Hearn fut respecté comme l'a été celui d'Alfred de Musset ; il repose dans le vieux cimetière désaffecté, à portée de la cloche.
Le pays du soleil levant est encore toujours un peu celui de la Période des dieux et de la légende. La mort d'un homme aussi étrange et exceptionnel que Lafcadio Hearn devait, dans le milieu où elle se produisit, s'accompagner de manifestations surnaturelles.
Il avait adoré son jardin ; chacune des plantes qui le garnissaient était connue de lui et jouissait de son affection à des degrés divers. Il avait ses préférences : les sapins, les bambous, VOranda genge (une sorte de violette)... mais aucune ne lui était indifférente. On l'avait entendu leur parler; un jour une petite plante maladive qu'il avait cru perdre avait brusquement fleuri ; il l'avait félicitée : Utsukushii, anata, nanbo Shojiki. — « Quel joli courage ! quelle force de volonté! »
Un de ses favoris était un de ces jolis cerisiers du Japon qui se couvrent au printemps de floraisons inouïes. Deux ou trois jours avant la mort de Hearn, le cerisier fît un Kaerizaki; il fleurit hors de saison, — on était en septembre. C'était un signe néfaste ; Hearn fut tout d'abord ravi, puis il regarda l'arbre et dit : « Les fleurs ont cru que le printemps était revenu ; le temps est doux et serein. Bientôt le froid leur apportera
a terreur et la mort. » L'arbre demeura brilant et paré pendant toute la journée qui suivit e décès ; le soir venu, les Heurs se fanèrent outes ensemble. La veuve et les enfants demeuèrent convaincus que le jardin avait fait ses tdieux au maître bien-aimé.
D'autres signes avaient été observés et recueillis. Dans toute la maisonnée, on sut que 'âme exquise qui venait de se séparer du corps ivait signalé son départ par des marques surnaurelles et d'étranges adieux.
Nous avons vu comment se manifesta le deuil )ublic. Voyons comment Hearn vécut dans la némoire des siens.
Sa veuve prit soin de veiller à ce que sa tombe lemeurât en tout temps entretenue avec des joins minutieux. Il aimait à toucher de la main la nousse verte bien douce. La sépulture fut un apis sans défaut. Il fallait, bien entendu, que îette tombe fût aussi bien ombragée et fleurie ; îecî donna lieu à de cruelles anxiétés. Devait-on aire transporter au cimetière les arbres et les liantes du jardin qu'il aimait, ou fallait-il en nettre d'autres ? Il ne souffrait pas que l'on ouchât à ce qui était harmonieux et complet ; nutilerait-on le beau jardin? D'autre part cependant, des fleurs, des végétations nouvelles ne ui plairaient pas comme celles qu'il connaissait
de longue date. L'épouse finit par se décider à faire déplacer les plantes favorites. Ce seraient de vieux amis toujours présents.
Yone Xoguchi raconte une visite qu'il fît à Mrs Hearn en août 1909, cinq ans après la mort. La maison, — le cabinet de travail en particulier, — étaient disposés comme au temps de sa vie. La lampe était allumée devant l'autel familial ; le portrait de Hearn en occupait le centre : sur la petite table Sambo, une offrande...
Un voisin lui raconta que jamais un enfant ne va se coucher sans s'incliner devant le portrait en disant : « Bonsoir, papa San ! nous vous souhaitons une bonne nuit 1 » L'on ne porte dans la maison que les kimono dont les dessins lui plaisaient; on brûle l'encens dont il aimait le parfum ; on le considère comme toujours présent, et Ton s'attache à satisfaire ses goûts...
Noguchi continua son enquête à Yaidzu ; la bourgade est encore pleine de lui. Otokichi déclare : « Il est le seul homme parfait que j'ai jamais rencontré. Il n'est plus de ce monde ! Il me prend des envies de pleurer quand je pense à lui. Aux approches de l'été, je sens terriblement son absence. Mon cœur est triste ! » Et tous les braves gens d'Yaidzu pensent tous plus ou moins de même. Le pauvre petit sourd est désormais malheureux et solitaire.
En principe, certes, un écrivain n'importe que par son œuvre; ce qu'il vaut comme être moral n'offre le plus souvent aucun intérêt direct pour le public. Cependant dans le cas actuel il n'en est pas tout à fait ainsi.
Tout d'abord, les idées que Hearn s'est faites de la vie, de la destinée, du devoir, de la famille et la manière dont il les a appliquées dans sa conduite effective n'ont pas seulement eu une influence énorme sur son œuvre. On ne peut pas se contenter de prétendre qu'elles l'expliquent, et que par conséquent elles ne peuvent être laissées de côté si on veut la comprendre et en mesurer la portée. L'on peut dire que la trace qu'elles ont laissée dans cette œuvre et celle qu'elles ont laissée dans sa vie sont une seule et même chose.
Le sentiment du devoir, très vif en lui dès
LAFCADIO HEARX
qu'il eut atteint la maturité, manqua longtemps d'orientation précise. Mais dès qu'il se fut déterminé une règle de vie, il l'appliqua avec une rigueur et une abnégation dont on trouverait difficilement l'équivalent parmi les hommes de ce temps auxquels le public s'est intéressé.
Or il se fait que cet homme a été, sous prétexte de critique littéraire, attaqué sur le terrain moral, avec une violence dont les lettres contemporaines offrent, — heureusement, — peu d'exemples.
L'histoire nous fait connaître bien des hommes, très grands, dont la vie privée fut, moralement, misérable. La conscience universelle exige qu'il ne soit parlé d'eux qu'avec infiniment de tact et de prudence; elle ne permet pas que des éclaboussures rejaillissent jusque sur la fleur de leur génie.
Si Lafcaiio Hearn, parti d'une situation enviable, était tombé de déchéance en déchéance pour finir socialement déconsidéré, on n'aurait pas le droit de se servir des misères de sa vie pour avilir son œuvre.
Jeté dans le monde tout enfant, sans ressources, débile et mourant de faim, il conquit successivement tout ce qui élève, tout ce qui fait le juste orgueil de l'humanité ; il ne s'inclina que devant ce qui est beau, devant ce
qui est bien. Il vécut pour créer des formes pures sans consentir une heure à se détourner de son idéal. ÏI eut Phorreur des asservissements et le mépris de l'argent et marcha, de victoire en victoire, jusqu'au jour où il mourut entouré d'admiration et d'amour.
Et c'est de lui qu'un « ami » écrit en Amérique, au lendemain de sa mort, ces paroles dignes d'être conservées :
Privé par la nature, par les nécessités mêmes de sa vie, ou par sa volonté consciente, de religion, de morale, de science, de fidélité, de caractère, de bienveillance, de tout ce qui constitue la grandeur, c'est plus que folie que de vouloir le présenter au monde comme un grand homme.
... Il a écrit des miracles de grâce conquérante et de beauté persuasive, sans avoir les grandes qualités qui font les grands écrivains... Il écrivit ainsi, malgré lui, et par la force d'un destin cruel en apparence. C'est ce qui nous dispense de lui en être reconnaissants. Nous recevons le présent des mains d'une divinité qu'il ne reconnaissait point, d'une divinité qui se servait de cette main rebelle et de cet œil presque aveugle comme d'un instrument. Amoureux de l'horrible, disciple de Spencer, l'homme qu'il était dut se sentir stupéfait du message qu'une inspiration sans pitié le chargea de répandre.
Nous avons vu que Hearn a rompu plusieurs
relations qui avaient toutes les apparences d'amitiés solides. La plupart de ceux qui ont été victimes de cette mobilité de sentiments ne lui en ont pas gardé rancune. J'ai dit avec quelle noblesse Chamberlain s'est expliqué à ce sujet. Au surplus, le poète n'avait jamais, pour ceux en qui il avait cessé de croire, de mots amers, moins encore des procédés hostiles. Ils disparaissaient de son existence, voilà tout.
Que ces défiances, ces abandons aient été injustes dans plus d'une occasion, cela est plus que probable. Tout le monde a éprouvé la fragilité de liens d'affection que l'on croyait indestructibles.
Dans la vie, on continue généralement à simuler plus ou moins, de part et d'autre, des sentiments auxquels on ne croit plus. Les ruptures nettes sont déplaisantes et on les évite autant que possible. — Mais le caractère de Hearn répugnait à ces compromissions.
S'il est un homme, parmi ceux dont le poète s'est ainsi détourné, qui méritait d'être ainsi traité, cet homme est, à coup sûr, celui qui a signé les lignes que je viens de traduire.
Le docteur George Milbry Gould, de Philadelphie, paraît être une manière de savant ; il a signé divers ouvrages, notamment une brochure sur le sens de la couleur. Il écrit bien, avec des
tournures quelque peu prétentieuses. Il avait envoyé spontanément à Hearn en 1887, à propos de ses œuvres, une lettre flatteuse ; celui-ci répondit, une correspondance s'établit ; plusieurs de ces lettres sont reproduites dans le recueil de Miss Bisland. En 1889, Hearn logea chez le docteur à Philadelphie : il cessa toute relation par la suite.
Le gros livre, intitulé Concerning Lafcadio Hearn, que Gould a fait paraître récemment, a sté justement qualifié de mauvaise action littéraire. Baudelaire, parlant de M. Rufus Griswold, le diffamateur d'Edgar Poe, rappelait ['expression vengeresse de George Graham : k il a commis une immortelle infamie ». J'ai lu, ion sans de fréquentes révoltes, le livre de M. Gould, et je doute qu'on en trouve l'équivalent dans l'histoire de la critique. Il n'est pas nutile peut-être de nous y arrêter un moment ci ; il est plein d'enseignements et nous montre ians quel milieu, en dépit de quelles influences [Iearn a pu concevoir son idéal et y demeurer îdèle.
Il est à remarquer d'abord que les attaques irincipales de Gould s'adressent à l'homme privé ît que, pour les justifier, il fait usage de passages isolés de la correspondance, — le plus souvent de boutades lancées dans un moment
de mauvaise humeur ou d'insouciance, et qui n'étaient en aucune manière des professions de foi.
Un seul exemple montrera ce que valent ces attaques et l'esprit qui les a dictées. Pour donner une idée de l'immoralité de Lafcadio Hearn, Gould raconte qu'en 1878 il parlait de préparer froidement une combinaison qui le ferait rapidement devenir riche, au moyen de fraudes, « une grande escroquerie très productive à coups de réclame,... parce que le travail, honnête ne rapporte rien !... »
La réponse toute simple pour tout homme de bonne foi est qu'en réalité il ne fit jamais rien de semblable, que la combinaison ne vit pas le jour et qu'au contraire le pauvre Ilearn s'est vu toute sa vie la victime des combinaisons des .autres. S'il avait été tenté de faire comme tant d'hommes d'affaires parmi les plus riches et les plus puissants des États-Unis, il serait déjà très joli d'avoir résisté à la tentation.
Mais il convient, pour être édifié, de remonter à la source de l'information de Gould, — une lettre écrite à H. Watkin, reproduite par Milton Bronner (1), — lettre visiblement ironique d'un bout à l'autre, dans laquelle il se moque de son
(1) Lelters from the raven ; pp. 54, 55.
aanque de sens pratique à la manière amériaine. Gould ne peut pas même prétendre que on erreur a été de bonne foi, car il est dit en outes lettres, dans le livre de Milton Bronner, [u'il s'agit d'une simple plaisanterie, un projet >âti « in jest ! » — déclaration parfaitement autile du reste, car le sens du passage n'est pas in instant douteux.
On voit la perfidie du procédé. En réalité rouldn'a qu'un grief; celui d'avoir été un jour lédaigné.
Or, ce dédain n'a rien qui doive nous étonner, ^orsque le poète vint, après de pressantes insances, faire un séjour chez lui, Gould prétendit ui rectifier les idées, en faire un homme normal t respectable à son image, corriger ses conceptions de l'art et de la vie, lui imposer très netement une contrainte morale. Il nous le raconte ui-même et nous dit le langage qu'il tint :
Beauty itself, which lie so widely sought, I asked
dm to note is a needless, harmful and even imposible thing in a world of adamantine logic and lecessity ! (p. 66)
Il lui parla donc de la recherche du beau :omme d'une chose inutile, nuisible, imposable !... Il blasphéma ses dieux: Flaubert,
1SJ LAFCADIO HEAR1N
Gautier, Maupassant (i;. Il prétendit lui imposer des sujets de son choix et l'importuna jusqu'à ce qu'il eût écrit sous cette influence une nouvelle, — Karma, — qui fut désormais le chefd'œuvre...
Ce qui est inouï, c'est que dans ce livre même où il cherche à opposer sa respectabilité et sa vertu à lui à l'immoralité bohème de Hearn, il a l'inconscience de reproduire des lettres comme celle dont voici quelques passages :
.... Ce qu'il faudrait, à ceux qui cachent une idole d'art dans une niche au fond de leur cœur, c'est une indépendance qui leur laissât le temps de rendre son culte à la sainteté du beau... que ses harmonies soient celles de la forme ou celles de la couleur.
Vous me dites que l'idée de travailler pendant des années, simplement pour l'amour de la tâche, sans espoir de rémunération, vous répugne. J'ai connu ce désespoir, souvent et longtemps. Et cependant je crois que tout ce qu'il y a dans ce monde d'art vrai, que tout ce qui est éternel fut fait de la sorte. Et je crois aussi que rien de ce qui fut mené jusqu'à la perfection pour le pur amour de l'art ne peut périr, sauf par étrange et rare accident....
(1) Il devait déclarer plus tard que Hearn, sans mériter le nom de grand écrivain, leur était cependant bien supérieur, parce que malgré tout il avait gardé de son contact avec lui. Gould, une influence bienfaisante, dont il ne devait jamais complètement s'affranchir.
Le sacrifice exigé est le plus dur de tous... Quelle m est la récompense ?... Je crois que l'art donne ine foi nouvelle. Je crois, toute plaisanterie à part, jue si je pouvais créer quelque chose qui m'apparût i moi-même comme sublime, je sentirais au même ïioment que l'Inconnaissable m'a choisi comme 3orte-parole, comme interprète dans le cycle sacré le son dessein éternel, — et je connaîtrais l'orgueil lu prophète qui a contemplé Dieu face à face.
... Il ne faut jamais abandonner la poursuite de sa vocation d'art pour n'importe quelle tâche, si lucraive qu'elle soit, — quand bien même la divinité semblerait demeurer pour son adorateur sourde et iveugle. Aussi longtemps que Ton peut persévérer dans cette voie sans en mourir, — et si Ton croit i la possibilité du succès final, — le devoir est de ne jas l'abandonner. Et chaque fois que l'on travaille i autre chose qu'à son œuvre, on dérobe à son Dieu ;e qui lui appartient !
Et chose stupéfiante, Gould ajoute qu'en effet ît jusqu'au bout, avec la même constance, la nême résolution, la même persistance, Hearn rut fidèle à cette doctrine. « C'était sa seule foi — dit-il — mais celle-là il l'avait î »
Quand il essaie de substituer la critique littéraire aux attaques personnelles, Gould formule parfois des observations qui ne manquent pas d'une certaine justesse et, du reste, parmi de singulières restrictions et les rappels de la haine,
ISO LAFCADIO HEARN
il passe fréquemment avec d'étranges contradictions aux appréciations les plus élogieuses.
Quelle ironie du destin que de voir ce quasi aveugle nous enseigner, à nous qui ne savons nous servir de nos yeux, les gloires de la couleur; cet homme sans religion aviver notre foi en ce qui est invisible et immatériel, ce sensuel fortifier nos croyances en ce qui est au-dessus du domaine des sens, cet être dont le corps et la vie furent laids nous enseigner des chants exquis de beauté silencieuse, dont nos oreilles peuvent à peine saisir les subtiles et supraterrestres harmonies. Hearn prouve une fois déplus que l'esprit d'un homme peut être plus philosophique que sa propre philosophie, plus scientifique que sa science, plus religieux que sa croyance, plus divin que sa foi (1).
Il est certain que ce genre de critique nous paraît tout à fait extraordinaire ; s'il se trouvait en Amérique, en dehors de la foule la plus grossière, des lecteurs pour en admettre la légitimité, ce serait à se demander à quel rang la grande nation est restée. Il est certain aussi qu'en Europe, le livre de M. Gould serait radicalement impossible. Notez que ce singulier critique dissimule à peine qu'il fait œuvre de rancune et décolère; il a attendu la mort de son
(1) Concerning Lafcadio Hearn, p. 92
ex ami pour dire tout cela ; lorsqu'il lui écrivait les lettres flatteuses qui captèrent sa confiance, Hearn n'était pas meilleur qu'il ne le fut par la suite ; au contraire, l'être moral s'est certainement épuré au Japon, et, d'autre part, Gould lui-même affirme que seules ses œuvres japonaises comptent, — à part un seul morceau, perdu dans une obscure revue américaine, non réédité et qu'il prétend écrit sous son inspiration.
Un mot encore à propos de Gould. Il termine sa préface en annonçant que le bénéfice du livre, s'il y en a, sera remis à la veuve de Hearn au Japon. On a répondu comme il convenait à cette suprême et inconcevable injure du docteur de Philadelphie. Le vice initial qui affecte son ouvrage dispense de le suivre plus loin.
Les livres écrits par Lafcadio Hearn au Japon sont au nombre de douze :
1. Glimpses of Unfamiliar Japan, 2 volumes. Boston, New-York et Londres, 1894. Editeurs : Houghton, Mifflin and C°, en Amérique. En Angleterre, successivement Osgood Mac Ilvaine and C°, Gay and Bird et Kegan Paul.