‹ LamarckChapitre 2 sur 4 · DEUXIÈME ANNÉE. N · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ANNÉE. N

/er Décembre 1910

Portraits d'Hier

Par Elie FAURE

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N° 42. — / •« Décembre 1910

Grand nom, et déjà antique.

Michelet.

L'idée était dans l'air depuis les commencements de l'esprit. Pour en douter, il faut ne pas avoir compris ceux dont la fonction est de résumer dans l'image toutes les institutions incomplètement formulées que les primitifs faiseurs de légendes se transmettent au long des siècles et dont les pasteurs de peuples s'emparent pour les environner de solitude et de silence. Il faut ne pas avoir senti par quelle pente naturelle, en suivant le cours de l'onde musculaire, de l'influx nerveux et du sang, les statuaires égyptiens fixaient un crâne d'homme ou de bélier à un corps de lion ou sommaient des épaules humaines d'un mufle de panthère ou d'une tête d'épervier. Il faut ne pas avoir rencontré sur sa route les taureaux ailés de l'Assyrie regardant de leurs yeux durs de sars tiares passer les armées d'Alexandre que suivaient des sculpteurs d'Athènes à l'aller et qui ramenaient des brahmanes au retour. Les religions de l'Inde avaient affirmé tour à tour l'instabilité de la forme et l'éternel cheminement de la force et de la pensée à travers les aspects périssables qui sortent du chaos pour y rentrer, passent incessamment de l'un à l'autre par d'invisibles degrés et vont fournir par leur dissolution à la matière universelle de nouveaux éléments de vie et de nouveaux germes de mort. Depuis que les bergers du Pinde avaient surpris dans les grottes et près des sources ou sur la lisière des bois des hommes à jambes de bouc, depuis qu'ils avaient vu dévaler par les prairies en pente des troupeaux de centaures ou poursuivi sur le gazon des jeunes filles qui se changeaient soudain en arbres pour leur échapper, depuis que les marins de l'archipel attendaient les clairs de lune ou les nuits phos-

phorescentes pour entrevoir, au creux des vagues, des femmes à queue de poisson tendre vers eux leurs seins en soulevant les algues qui leur servaient de chevelures, les poètes grecs et latins n'avaient pas renoncé à magnifier dans la métamorphose la loi centrale de la vie. Hésiode, les tragiques, Lucrèce, Ovide, tous la voyaient passer derrière le voile mobile et nuancé de l'intuition poétique qui précède partout la mise en lumière du fait et le passage dans la science du phénomène rigoureusement observé. Ceux qui furent chargés de décorer les temples qu'érigeaient les cités sur leurs citadelles pour s'attirer la protection d'un dieu, virent la forme retentir dans toutes les formes, et quand une impulsion partait de l'angle d'un fronton, ils surent retrouver à l'autre angle le volume imposé nécessairement par la chaîne des attitudes, la parenté des gestes et la continuité des mouvements. Depuis Heraclite, affirmant que le monde est un ruissellement, l'idée était partout prête à jaillir de la pensée grecque sous la forme positive qu'exige la critique historique pour la reconnaître tout à fait.

Le jour où Aristote lui fit dépasser le symbole en enseignant que « la nature passe d'un genre et d'une espèce à l'autre par des degrés imperceptibles » et que « de l'homme aux êtres les plus insensibles, toutes ses productions paraissent se tenir par une chaîne continue », elle eût pu féconder l'avenir, si le profond naturaliste avait soupçonné l'action que méritait de prendre sur l'esprit des hommes cette affirmation formidable, et surtout s'il fût venu plus tard, à Alexandrie peutêtre, à la fin de la phase analytique ouverte par l'enquête grecque, et s'il l'eût livrée à Plotin. Mais l'esprit grec était brisé, incapable de conquérir par ses propres moyens un nouvel équilibre, et l'esprit juif. tendu vers le dedans, impropre à demander à l'observation même partiale et passionnée de la nature, le contrôle de son désir jaloux. D'autre part, les foules réclamaient le bonheur dans un tumulte sentimental où les voix des savants et des artistes se perdaient. L'idée sombra. Le dualisme chrétien ne retint de la pensée antique que la conception du héros arrachant la substance humaine à l'animalité pour l'acheminer vers le dieu. Il trancha le monde en deux corps irréconciliables que le dogme allait ossifier pour tenter d'extirper de l'esprit isolé de toutes parts des choses le sens de leur solidarité agissante et de leur perpétuel devenir. C'est seulement quand il fallut bâtir la cathédrale que l'humanité replongea ses racines dans la matière de la vie pour redonner à l'esprit l'aliment qu'il réclamait.

Dès que la sensualité des peuples eut entassé pour se satisfaire cette moisson de formes, de couleurs et de poésie, l'idée réapparut. Pas un philosophe, à vrai dire, n'osa tenter de mettre de l'ordre dans le chaos splendide où le génie du moyen âge avait mêlé aux réalités de sa vie quotidienne les matériaux fournis confusément par la légende.

LAMARCK l6=j

la symbolique, les voyages, la mythologie chrétienne et tout ce qui survivait des vieilles civilisations. Mais, dans les compositions plastiques nées du besoin d'unité morale que l'Italie éprouvait avec passion, le sentiment de la parenté et de la continuité des formes se faisait jour. Quand Titien, résumant l'effort de Masaccio, de Piero délia Francesca, de Raphaël, de Michel-Ange, créait la grande peinture symphonique en révélant la solidarité de tous les points de l'étendue qui retentissent l'un dans l'autre par l'échange constant des reflets colorés, des vibrations lumineuses, des gestes correspondants, il introduisait dans les réalités virtuelles de l'esprit le sens de la filiation universelle avec une bien autre puissance que Vinci lui-même essayant d'en donner l'expression directe en brisant les œufs qui contenaient les enfants du cygne et de Léda. Et lorsque Rubens eut fait entrer dans les cadres de la pensée italienne l'épaisseur même et le mouvement et la circulation profonde de la vie, quand il eut entraîné dans le flot de sa prodigieuse arabesque toute la matière entassée par le moyen âge et le Nord pour la transmettre à l'avenir dans l'ordre même et la hiérarchie spontanée de la nature, rien dans ce sens ne pouvait plus être dit par ce moyen-là. Il appartenait aux savants et aux philosophes de s'emparer de l'idée et de réaliser vis-à-vis du monde moderne la tentative qu'Aristote n'avait pu même entreprendre vis-àvis du monde ancien.

Pourtant, la découverte de Newton, qui forme aujourd'hui à nos yeux son complément et sa préface nécessaires, parut retarder sa marche. Enveloppée dans sa rigueur mathématique, paraissant exprimer l'immuable, la révélation définitive de la gravitation mécanique des cieux refoula l'esprit de mouvement avec d'autant plus de facilité apparente que la philosophie et l'art s'immobilisaient à la même heure dans le dogme, pour tenter d'arrêter l'action du xvie siècle et de Rubens. Le conflit allait éclater entre l'esprit mathématique mûr et l'esprit biologique naissant, dont Harvey, révélateur de la circulation du sang, représentait à peu près seul à ce moment-là les velléités d'expansion et de conquête. Avant que cette jeune force pût affirmer son action et faire à son tour reculer l'esprit dogmatique, il fallut que l'artiste et le philosophe reprissent la parole cinquante ans, il fallut que Watteau sentit passer dans l'espace, avec la fuite de l'amour, avec l'évanouissement progressif des couleurs et des formes et la musique errante, la mobilité de la vie. Il fallut que Montesquieu montrât la relativité des lois morales et la transformation des réalités politiques. Il fallut que Condillac, après Locke, prouvât la solidarité de la pensée et de la sensation. Il fallut que l'Encyclopédie mît en action la variabilité de la parole écrite et opposât la beauté de ce qui change à la sainteté de ce qui ne change pas. Il fallut que Diderot s'emparât joyeusement de toutes les sources épuisées pour creuser le terrain au

fond et autour d'elles, en faire jaillir à flots une eau bourbeuse et criât à l'avenir qu'il n'avait plus qu'à la recueillir et à la filtrer pour y renouveler la santé et la vie du monde.

C'est dans cette atmosphère enflammée, au milieu de cette poussée en avant qui entraînait tout autour d'elle, morale, religion, philosophie, connaissances positives, habitudes, manières d'être, de vivre, de penser, d'agir, que naquit et grandit Jean-Baptiste-Pierre-Antonin de Monet, plus tard chevalier de Lamarck (i). Autour de lui beaucoup de bruit, de mouvement, d'action, de vie extérieure et forte. Un père de souche béarnaise, d'esprit batailleur, sans doute, fils et petit-fils de soldats. Une mère affairée, avec onze enfants près ou loin d'elle, lui venu le dernier, chétif, tantôt choyé, tantôt battu comme il arrive au plus petit. Trois ans après sa naissance, une tragédie dans la maison. L'un des grands garçons, qui sont à l'armée, est tué à Berg-op-Zoom. Chaque fois que les autres rentrent, avec leurs dorures, leurs sabres, leurs bottes, leurs cheveux poudrés, ce sont des effusions, des récits, des fêtes. Il est tout contracté d'envie désespérée. Comme il est entendu qu'il sera prêtre, — on l'appelle déjà le « petit abbé » — il se débat. Il veut être soldat. Aux Jésuites d'Amiens il suit son idée. Et quand son père meurt — il n'a que seize ans — sa mère ne résiste plus à ses caresses suppliantes. Il enfourche le bidet de la maison et le chapeau en bataille, avec quelques écus en poche et le petit dindonnier de la basse-cour trottant à ses côtés, il part pour l'Allemagne, où l'on se bat.

Cette âme passionnée, en qui se tend depuis l'enfance un désir violent et soutenu, gouvernera son destin. Le hasard le sert. Il arrive à l'armée de M. de Broglie la veille de Villinghausen. Un colonel, à qui on l'adresse, reçoit en ricanant ce garçon fluet et l'envoie derrière les bagages. Le lendemain à l'aube, il est au front. Dans la déroute, il ramène à son corps sa compagnie réduite à quatorze hommes et où il n'y a plus un gradé. On le conduit au maréchal qui le fait officier le soir même.

Cette aventure peint sa vie. Il ne remporta pas sur les idées que devictoires, mais il obtint toujours le triomphe intérieur, car il garda intactes jusqu'au soir de chaque lutte sa constance et sa fermeté.

(i) A Bazantin.en Picardie, le i" août 1774. Grandeur et Décadence des Romains. de Montesquieu. 1734; Esprit des Lois, de Montesquieu, 1748; Traité des Sensations. de Condillac, 1754; Encyclopédie, 1751 ; Dietinnnairc philosophique de Voltaire. 1784

Partout où il passa, aussi bref que fût le passage, il le marqua puissamment. Après il s'en allait ailleurs, comme s'il eût épuisé pour toujours les possiblités d'action qu'il trouvait dans chaque chemin. La guerre de sept ans finie, il attendait d'autres batailles. Il n'en vint pas. Il traîna cinq années dans les garnisons provençales, à Toulon, à Monaco, malade, fiévreux, avec des glandes dans le cou, passant ses heures libres à herboriser au bord des routes, et déjà passionné pour les sciences nouvelles que les travaux de Tournefort, de Buffon, de Linné, mettaient peu à peu au premier plan. Venu en 67 à Paris pour montrer son cou au chirurgien Tenon qui l'opéra et le guérit, il y resta. Il n'avait rien, qu'une pension dérisoire, mais il était au front.

Pour vivre, il fit n'importe quoi. Commis de banque, il habitait sur la montagne de la vieille université. Il en profita pour baptiser les nuages et pour essayer d'imposer des assises systématiques à la science de l'atmosphère. Et comme cette première tentative fut la moins heureuse de sa carrière, cinquante ans après il se battait encore contre le vent. Quand il quitta le monde, je suppose qu'il ne trouvait pas d'excuses à ses échecs acharnés dans la prévision du temps.

Comme il logeait — il nous l'a dit lui-même — « beaucoup plus haut qu'il n'aurait voulu », nous soupçonnons que la météorologie, qu'il eut seulement le tort d'asseoir sur des généralisations arrachées trop vite à son impatience par la forme de son esprit, naquit parce qu'un petit étudiant imaginatif et curieux battait son habit à la lucarne, le matin, et faisait sécher ses bas sur les tuiles, le soir. Dans la journée, quand il n'y avait pas cours à l'Ecole de Médecine Ci), il suivait jusqu'aux bois de Clamart ou de Meudon les herborisations sentimentales de Rousseau. Entre temps, il lisait les philosophes sensualistes. Cette double influence se fera sentir jusqu'à la fin. Le « sublime auteur de toutes choses » assistera en amateur, et sans jamais intervenir, au développement rigoureux de la pensée déterministe de Lamarck.

Les Recherches sur les causes des principaux faits qui furent déposés à l'Académie en 1776, la Flore française qui fut imprimée en 1778 aux frais de l'Etat sur la proposition de Buffon sortirent de ces études un peu tâtonnantes et confuses où l'organisation de son esprit suivait pas à pas l'organisation même des sciences naturelles hésitant à s'échapper du domaine de l'empirisme pour s'emparer d'une méthode et tendre à l'unité systématique. Dans le premier de ces livres, qui a vieilli en son ensemble, il affirmait, plus d'un demi-siècle avant Liebig (2), que les végétaux ont le pouvoir, en présence de la lumière

(1) Il y fut inscrit de 1768 à 1772. (2~) Renault d'Allonnes, Lamarck.

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d'opérer les synthèses chimiques et de s'accroitre à leurs dépens. Dans le second, sorti d'un pari d'étudiants, il créait la méthode dychotomique que les botanistes n'ont pas cessé d'utiliser. Le monde savant s'ouvrit à Lamarck. Bufïon le fit entrer en 79 à l'Académie des Sciences et lui confia son fils que Lamarck promena pendant plusieurs mois en Hollande, en Allemagne, en Hongrie, se mettant au courant des méthodes étrangères, visitant les musées d'Histoire naturelle, descendant au fond des mines où il recueillait des fossiles et suivait l'ascension de la terre dans les couches superposées. Au retour, on lui donna la place de Conservateur des Herbiers du Roi. Malgré sa brouille avec Buffon, qui survint à cette époque, c'était alors un personnage tout à fait officiel, ingénieux certes, mais paraissant bien décidé à perfectionner sa spécialité scientifique avec la lenteur prudente d'un observateur scrupuleux. Des audaces de pensée, sans doute, surtout dans les directions les moins familières à son existence quotidienne, mais nulle vue synthétique essentielle. Et pourtant, il touchait à l'âge où H'homme s'empare du monde pour utiliser ses lois au profit de son égoïsme ou de son perfectionnement.

Quand commença, en 1783, sa collaboration au Dictionnaire de Botanique pour l'Encyclopédie méthodique, Lamarck croyait à la fixité des espèces. Pour un esprit ferme et clair, c'était un besoin que d'y croire, un besoin momentané. La classification statique de Linné avait arrêté net sur un point fixe le dynamisme instinctif de quelques esprits du temps. Alors que Diderot dénonçait l'immobilité de la mathématique et soupçonnait le monde organique d'être un devenir éternel, alors que Bufïon, père tout puissant des sciences naturelles pour avoir fondé Fanatomie comparée, la physiologie, la géologie des causes actuelles, montré l'unité de structure de tous les êtres vivants et donné le jour à Lamarck, à Bichat, à Cuvier, hésitait devant le grand problème et, après avoir écrit que la « matière... passe d'une espèce à une autre espèce et souvent d'un genre à un autre genre par des nuances imperceptibles », se démentait un peu plus loin et renonçait, en fin de compte, à se prononcer sur ce point-là, il était nécessaire qu'un ordre, même artificiel, fût établi dans les choses, pour empêcher des généralisations anticipées de ruiner la méthode naissante et lui fournir du même coup les bases positives qui lui manquaient. Mais différencier des êtres, c'était établir leurs rapports. La classification, après avoir fragmenté la nature, aJlait irrésistiblement tendre à la reconstituer. Buffon avait raison et tort de la maudire. Elle arrachait son vaste esprit à la contemplation presque mystique

de l'harmonie universelle. Il ne pouvait pas soupçonner qu'elle ramènerait un autre esprit, quand Antoine-Laurent de Jussieu aurait substitué à l'ordre de Linné, basé sur les caractères extérieurs des êtres, un ordre dépendant de leurs parentés organiques, à se saisir des grandes lois de continuité dynamique qui gouvernent cette harmonie, pour proposer à la pensée d'y subordonner son action.

L'esquisse d'une classification parallèle des végétaux et des animaux, que Lamarck présenta à l'Académie en 1785, précisément vers l'époque où Jussieu publiait le résultat de ses travaux, était un pas hardi vers l'idée définitive. Pourquoi s'arrêta-t-il en route? Pourquoi attendit-il encore quinze ans avant de surprendre en lui l'éclair de l'intuition à la lueur duquel il devait voir se dérouler, du plus obscur tremblement organique qui naît au fond des mers jusqu'au niveau de son intelligence, le poème ininterrompu de la vie ascendante se créant elle-même pour satisfaire à l'inaccessible besoin de se réaliser? Hélas ! nous ne connaissons pas sa vie intime. Nous ne savons pas s'il aima, ni s'il fut aimé, si quelque tragédie intérieure précéda, comme chez presque tous ceux qui, lors de leur maturité, cherchent dans le drame de l'histoire ou dans la symphonie cosmique une compensation grandiose aux agitations du cœur, un acheminement vers la conquête de sa vérité profonde. Lamarck, marié trois fois, eut six enfants de sa première femme et deux de la seconde. Il survécut à ses trois femmes, il vit mourir trois ou quatre de ses enfants. Mais à quel moment ces mariages, à quelles dates ces morts ? En 94, il avait encore à sa charge sept enfants, et le huitième ne lui était pas encore né. Mariage tardif, à près de quarante ans peut-être, révélation de l'univers sensuel, de la vie sentimentale et de la mort à l'heure où le cerveau rassemble ses visions éparses pour étudier la forme qu'elles prennent à son contact. Désormais, il ne voyait plus les choses qu'au travers d'une matière nerveuse remuée jusqu'en ses profondeurs, mise à nu par sa participation quotidienne à la trame intime de la vie. Une épaisseur d'humanité tous les jours accrue se déposait comme une alluvion nourrissante sur son cœur. Cela ne nous apprendrait donc rien que d'entendre s'enfler en nous, à chaque minute qui tombe, le retentissement des actes que nous considérions la vieille comme les plus machinaux, cela ne nous apprendrait rien que d'assister, à chaque pas que nous faisons, à mesure que s'élargit le champ de notre action et qu'elle devient en même temps plus libre et plus une, à la croissance impitoyable de notre responsabilité? Et sur ce terrain secret qui s'affouille, où la vie intérieure afflue à la surface pour offrir à nos sensations une matrice de plus en plus large et creuse, cela n'apprendrait rien que de recueillir la douleur et la volupté avec un amour qui grandit? Cela n'apprendrait rien que de sentir, dans l'étreinte approfondie, sa vie s'anéantir en une vie, que de voir une poitrine

ronde n'obéir, pour se soulever et s'abaisser, qu'aux sollicitations immortelles de l'espace et du désir, que d'être là quand le fruit tombe du ventre maternel ouvert, que de suivre le lait depuis le sourd travail où il nait du sang de la mère jusqu'à la forme nouvelle qu'il modèle peu à peu au travers d'un sein penché et de deux lèvres qui boivent, que d'aider un petit être qui prend peu à peu notre apparence, à marcher comme les bêtes, puis comme nous, à surprendre sur sa bouche l'hésitation des premiers mots et l'ascension puissante de la flamme dans ses yeux? Cela n'apprendrait rien que de trouver, chaque fois qu'on visite une petite tombe, plus d'herbe autour, plus de mousse au creux des lettres, plus de vie sur la dalle et les cendres, des larmes plus fécondes dans un cœur plus labouré ?

Si une grande aventure publique oblige par surcroît un esprit ainsi remué à soumettre à son jugement la plupart de ses croyances, il faut qu'il se décide à affirmer ou à nier et que les oscillations de sa pensée tombent de tout le poids du siècle dont l'événement inattendu est le résumé presque monstrueux, vers une solution radicale et rapide. Ceux qui ont vécu le drame de 93 ont dû sentir monter, du fond obscur et souvent endormi d'eux-mêmes, un tumulte d'idées nouvelles éclatant dans leurs actes en colère, en bravoure, en enthousiasme qui dissipaient l'ombre habituelle, en vagues de volonté à qui les calculs ordinaires et les intérêts mesquins n'opposaient plus de résistance. Lamarck. qui dédia « an Peuple français » ses Recherches, publiées en pleine Terreur (1), touchait au centre de sa vie en même temps qu'il atteignait avec la multitude même, le plus haut point d'exaltation. Il était pauvre. Il avait sept enfants à nourrir (2). Tout ce qui l'accablait lui montrait sa mission plus haute. Bien que l'intendant du jardin du roi, Bernardin de Saint-Pierre, poète larmoyant qui ne pouvait ni aimer ni comprendre ce qu'il pressentait d'indifférent à la destinée sentimentale du monde dans les manières et l'esprit de ce naturaliste positif et visionnaire à la fois, le desservît dans ses rapports à l'assemblée, Lamarck, conquis par les projets de Lakanal. put faire adopter ses plans pour la réorganisation du cabinet d'Histoire naturelle. Sept chaires furent créées (3). Lui, déjà spécialisé ailleurs et presque vieux, prit ce qui restait, la dernière, celle dont les autres ne voulaient pas. Il s'empara du monde des ténèbres. Il dut sentir, quand il accepta, à cinquante-deux ans, d'organiser ce

Ci) Ecrites en 1776, publiées en 1794.

(2) En 1795. la Convention lui accorde un secours de 3.000 francs. Trois ans plus tard, il reçut une pension annuelle de t. 200 francs.

(3) Trois pour la botanique : Desfontaincs. Thouain. de Jussieu ; une pour la minéralogie: Daubenton : une pour les mammifères: Geoffroy-Saint-Hilaire ; une pour les poissons et les reptiles : I.acépède; une pour les insectes et les vers : Lamarck.

chaos, que là était la clé du grand mystère (i). La vie, là, est plus mêlée et plus confuse, les échanges plus spontanés, plus rapides, l'équilibre vital moins stable, il y a là quelque chose de mouvant qui réalise presque visiblement l'éternelle circulation de forces que l'amour, la paternité, la souffrance et l'effort révèlent. Le 30 avril 1796, au moment où Bonaparte balayait l'Italie, l'année même où Jourdan, Hoche, Moreau , Kléber passaient le Rhin, où l'idée révolutionnaire affirmait sur toutes les frontières sa puissance d'expansion, Lamarck ouvrait son cours au Muséum.

Comme il voulait construire et qu'il avait le temps, comme il possédait ce magnifique instinct du génie prédestiné qui sait qu'il vivra suffisamment pour accomplir sa tâche, il commença par réunir ses matériaux. En six ans, il les tenait tous dans sa main. Dès son cours d'ouverture, il renonçait à la classification apparentielle d'Aristote pour asseoir l'édifice sur la base organique où il reste enraciné. Il distingua les deux groupes fondamentaux des vertébrés et des invertébrés (2). Puis, bouleversant chaque jour, à mesure qu'il entrait plus avant dans le royaume obscur et grouillant des profondeurs marines et de l'humidité qui fermente sous le lit des feuilles pourries, les foules d'êtres vagues, confondues et mal définies qui l'habitent, il y traça des divisions puissamment caractérisées. Alors qu'avant lui il y avait trois ordres mêlés, les Insectes, les Vers, les Polypes, quand il eut traversé toute cette vie pullulante, il y en eut sept. En 97, il séparait les radiaires des polypes, en, 99 les crustacés des insectes, en 1800 les arachnides des crustacés et des insectes. En 1802 il isolait les annélides. Il faut lire, pour se rendre compte du travail qu'il effectua, sa merveilleuse analyse des caractères de la « dégradation des animaux » et la subtilité puissante avec laquelle il sait passer d'une espèce à une autre espèce (3).

C'est le sommet de son action, sinon de sa pensée. Tandis qu'il se débat contre la misère et, qu'en plein orage politique il crée le Muséum avec Geoffroy, tandis qu'il organise le monde des invertébrés dont il ignorait tout la veille, il cherche la classe des fossiles sans nombre, ébauche la paléontologie, tente d'opposer au système de La-

(1) Il avoue,, dans sa préface à la Philosophie Zoologiquc. l'influence qu'a eue sur ses idées l'étude des invertébrés.

(2) Cuvier en fit autant quatre ans plus tard, vous indiquer, si je ne me trompe, la priorité de Lamarck.

(3) Philosophie Zoologique, p. 141.

voisier une théorie chimique malheureuse (1) où pourtant il se déclare atomiste déterminé, publie la première édition de ses Animaux sans vertèbres (2), son Histoire naturelle des Végétaux (3), et, un tiers de siècle avant Lyell, fonde dans son Hydrogéologie (4), la géologie des causes acuelles. Tout cela de front, avec un besoin persistant, souvent prématuré et, pour ainsi dire, dramatique de formuler, par toutes les voies de l'esprit, une synthèse de l'univers qu'il veut tirer tout entière de sa propre intuition et de sa propre expérience, qui chancelle ici, s'écroule là ou ne tient qu'avec des tuteurs de fortune, mais qui, dans l'ordre biologique, est neuve et à peu près partout solide et constituera, un siècle après son édification, la base multiple et mouvante de toute la pensée moderne. Dans son Cours d'ouverture de 1800, il renonce aux trois règnes de la nature pour n'en reconnaître que deux, celui des corps organisés, celui des corps inorganiques, et esquisse le transformisme à grands traits. L'année suivante, il crée le terme formidable de « Biologie » qui paraît prendre de nos jours la forme d'une de ces images grandioses autour de qui les religions primitives s'organisent peu à peu dans le sentiment des foules et qu'il applique à « tout ce qui est généralement commun aux végétaux et aux animaux »... à... « une science particulière qui n'est pas encore fondée, qui n'a pas même de nom » (5). Par lui, le dix-neuvième siècle à son aube s'empare de l'idée centrale qui va pénétrer son action comme l'eau du Nil pénètre les sables pour gonfler de sa nourriture les végétaux desséchés.

Cette abondance d'idées neuves, ce désir passionné de résoudre tous les problèmes que les esprits du temps se proposaient, et ceux même que la plupart n'entrevoyaient pas encore, entouraient peu à peu Lamarck d'une atmosphère d'hostilité plus ou moins avouée qui, au début, se traduisit à l'Institut par des discussions aigres et bientôt par l'organisation systématique du silence autour de ses travaux et de son nom. Ses ennemis avaient beau jeu. Il était trop facile, dans cette énorme production, de ramasser çà et là des erreurs matérielles, quelques idées insuffisamment mûries et même, quand il prétendait réaliser la synthèse de sciences encore embryonnaires, comme la chimie, de constater son ignorance du sujet, pour accumuler sur ces points les objections et les sarcasmes en évitant de le heurter de front là où l'on sentait sa pensée trop haute et trop hardie pour oser la discuter. Il était surtout facile d'ironiser sur les prédictions du temps

(1) Mémoires de physique et d'histoire naturelle '1797).

(5) Système des animaux vertébrés.

qu'il s'entêta pendant treize ans, clans ses Annuaires météorologiques (1), à donner jour après jour, affirmant là comme ailleurs sa foi déterministe, sans se laisser entamer- par les démentis multipliés que les faits lui infligeaient presque toujours. Le troupeau des moutons de la science serrait les rangs contre le loup. Tremblants de peur, ils complotaient dans le coin d'ombre pour l'étouffer de leur masse imbécile dès qu'ils le verraient venir. L'herbe est bonne et la graisse envahissante ne permet pas de remuer. Quand il publia, en 1801, cette Hydrogéologie où il s'insurgeait contre la fixité des espèces minérales, introduisait dans la science la notion de durée et posait le changement comme le grand fait géologique, Lamarck savait bien ce que valent ces esprits-là : « Si, comme on n'en saurait douter, il est vraiment utile d'apporter, dans la recherche et la détermination des faits, cette précision et cette scrupuleuse exactitude qui honorent les savants qui s'en font une loi, l'excès de l'assujettissement à cette loi devient à la fin dangereux, en ce qui tend sans cesse à rétrécir les idées de ceux qui s'y livrent et par l'habitude qu'il leur donne de ne voir et de ne s'occuper que de petites choses (2)... »

Jeune il discutait, aimait la bataille, il essayait de convaincre, avec une ardeur ingénue, ses plus médiocres contradicteurs. Il était tellement sûr de posséder la vérité! Puis, comme, il s'apercevait du vide qui se faisait autour de lui, comme il surprenait des sourires quand il parlait, ou des haussements d'épaules, comme il assistait au triomphe de ses plus violents contradicteurs, la contraction de son orgueil fit peu à peu rentrer au refuge de sa pensée le monde d'idées vivantes qu'il avait tenté de propager. Il parlerait de moins en moins à ceux qu'il ne sentirait pas capables de redécouvrir par eux-mêmes te qu'il avait découvert. Il ne compromettrait plus son esprit en mauvaise compagnie. Il- travaillerait seul, il éditerait à ses frais ses livres, il aurait la force et la foi qu'il faut à celui que l'élargissement et la clarté croissante de ses harmonies intérieures avertissent de sa mission. L'essentiel était de vivre malgré tout l'enchaînement de ses idées et de les affirmer chacune à son heure sans se proccuper de leur destin. Il s'était assez penché sur les formes et sur les mouvements obscurs d'où leur essor s'était levé, il avait assez constaté la continuité structurale qu'elles établissaient progressivement dans sa science et sa vie pour douter de leur avenir. L'affirmation intime de notre gloire nous suffit. Il n'est pas nécessaire que notre œuvre atteigne les hommes dans l'instant où elle apparaît. Il faut que nous sentions profondément qu'elle fait corps avec le monde, qu'elle participera

(2) Hydrogcologie. — Introduction.

désormais à ses destinées et que chacun des mots que nous disons introduit dans l'humanité quelque chose d'immortel : « Quelques difficultés qu'il y ait à découvrir des vérités nouvelles en étudiant la nature, il s'en trouve de plus grandes encore à les faire reconnaître.. Doit-on reconnaître comme fondées les opinions les plus généralement admises? Mais l'expérience montre assez que les individus qui ont l'intelligence la plus développée et qui réunissent le plus de lumières composent, dans tous les temps, une minorité extrêmement petite;... les autorités, en fait de connaissance, doivent s'apprécier et non se compter. » D'ailleurs, « il vaut mieux qu'une vérité, une fois aperçue, lutte longtemps sans obtenir l'attention qu'elle mérite, que si tout ce que produit l'imagination ardente de l'homme était facilement reçu... » (i).

Au début de ses cours, qui commençaient au printemps et duraient quarante leçons, il avait eu plus de contradicteurs. Puis, à mesure que ses vues philosophiques tendaient à l'emporter sur les descriptions anatomiques et l'exposé monotone des faits, les bancs se vidaient un à un. En 1805, il y avait sept ou huit personnes dans la salle (2). Qu'importe, il suivait son rrand rêve, et moins ils étaient devant lui et plus sa force s'accroissait parce qu'il voyait bien que les regards se faisaient plus vivants, les faces plus attentives et plus graves, et que les fronts se levaient vers lui avec plus d'avidité. Blainville était là, et Lamouroux, et Latreille, et d'Hallay, Beudant, Constant Prévost, qui préparèrent plus tard la France à accueillir les doctrines de Lyell, et Bonelli et San-Giovani, qui répandirent les idées de Lamarck, alors qu'on les avait oubliées chez nous, dans les Universités italiennes. Sainte-Beuve y vint souvent. Ces leçons avaient pour lui « un attrait puissant, par les grandes questions primordiales qu'il soulevait toujours, par le ton passionné et presque douloureux qui s'y mêlait à la science » (3). A l'issue du cours, alors qu'il tremblait encore d'enthousiasme, qu'il avait en lui l'énergie et le tumulte de l'action, les enfants de sa pensée se groupaient autour de lui, il les entraînait tous dans une causerie ardente qui se prolongeait au dehors, et quand une objection timide surgissait, il n'y répondait que par d'autres affirmations, incapable de retenir ou de risquer de mutiler dans une incidente banale la victoire nouvelle qui se levait de son cerveau (4).

(1) Philosophie Zoologique. — Avertissement.

(2) Voir le Lamarck, de Marcel Landrieu, le livre le plus complet qui ait paru jusqu'ici sur ce sujet, et où j'ai puisé à pleines mains.

(3) Sainte-Beuve. — Volupté.

(4) Rapporté par Marcel Landrieu, d'après Blaixville.

En 1865, le dernier de ses fils, parlant dans une lettre intime de son vieux père mort, lui reprochait « sa négligence dans l'accomplissement de ses devoirs comme chef de famille». Or, sa vie privée fut très pure. Il ne quittait son laboratoire que pour sa chaire ou sa table de travail. Il se levait chaque jour à cinq heures, se couchait à neuf. Il avait une de ces bontés puissantes qui dépassent le cercle familial pour se répandre sur les êtres sans distinguer ceux qui nous aiment de ceux qui ne nous aiment pas. Quand un savant étranger venait à Paris, il se rendait d'abord chez lui, parce qu'il savait y trouver une bienveillance qu'il ne rencontrerait pas ailleurs. Seulement, il vivait de son petit traitement, de ses jetons à l'Institut. Il avait livré son maigre avoir à des spéculateurs qui l'en soulagèrent. Doux pour les siens, il restait au milieu d'eux silencieux, souvent triste, suivant son idée, indifférent aux tracas ineptes du ménage. Devenus grands, ils ont l'âme pauvre, les enfants ne pardonnent guère tout cela. Ils préfèrent des rentes solides et la protection posthume d'un père entouré d'admirations faciles et d'honneurs, à l'ombre sur leur existence médiocre d'un génie héroïque qu'ils n'ont pas mieux compris que tous ses contemporains. A côté de celui de son fils, il y a le témoignage de Geoffroy-Saint-Hilaire, qui risquait sa vie à dix-neuf ans pour arracher au massacre quelques prisonniers de l'Abbaye et recevait, à vingt et un ans, une chaire du Muséum : « Attaqué de tous côtés, injurié même d'odieuses plaisanteries, Lamarck, trop indigné pour répondre à de sanglants épigrammes, en subit l'injure avec une- douloureuse patience... Je l'aimai et le vénérai toujours. »

Geoffroy était un brave. Méconnu de tous, et des siens, Lamarck voyait autour de lui s'accroître le silence de toute la pesanteur de l'antipathie du Maître. La science hiérarchisée de l'Empire n'était pas son élément. Il avait trop d'orgueil pour accepter la doctrine d'Etat. Il était trop vieux pour renoncer à son orgueil. L'Empereur partageait pour lui le dédain de Cuvier, naturaliste officiel de son règne et subissait l'influence obsédante de la réprobation qui entourait 1j vieux savant. C'était juste. Hors de toute coterie, la structure de ces deux intelligences eût suffi à les séparer. Napoléon croit à la stabilité des choses, il enferme le monde, la science et la société dans une formule inflexible. Lamarck annonce que leur loi est l'éternel devenir... Un jour de 1809, cette année suprême où le formidable soldat, maître des biens, maître des bras, maître des cœurs, se croyait maître des pensées, un jour qu'il recevait aux Tuileries les membres de l'Académie des Sciences, Lamarck lui présenta le volume qu'il venait de publier. « Qu'est-ce que cela? dit brutalement l'Empereur. C'est votre absurde météorologie, cet ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Mathieu Loensberg, cet annuaire qui déshonore vos vieux jours ! Faites de l'histoire naturelle, et je recevrai vos productions avec plai-

sir. Ce volume, je ne le prends que par considération pour vos cheveux blancs. Tenez (1). » Et il passa le livre à un aide de camp. C'était la Philosophie zoologique.

Partout où l'idée de continuité est entrevue ou formulée, des philosophes grecs à Spinoza et à Leibnitz, l'idée d'évolution affleure. De la Genèse même où le passage de l'homogène à l'hétérogène est affirmé jusqu'aux poèmes plastiques de Rubens, nous avons pu la suivre à travers l'œuvre d'artistes qu'elle anime par dedans, comme un sang qui circule et se répand dans les artères invisibles pour gonfler les flancs des animaux, prolonger la terre dans les arbres, restituer aux nuages les eaux du sol et faire retentir la pulsation de chaque forme dans l'ensemble des . formes qui peuplent l'espace et le temps. Mais c'est seulement à l'heure où l'organisation de la méthode eut besoin de cette idée-là qu'elle quitta le domaine intuitif de la métaphysique, de la poésie et de la peinture pour se livrer, dans son hésitation et sa confusion primitives, à l'étreinte des savants. Dans les dix dernières années du dix-huitième siècle, tous ceux qui comptaient l'abordèrent avec une espèce d'épouvante, sans oser la saisir, la pénétrer jusqu'aux entrailles et la féconder du coup. Les Allemands eurent peur d'y épuiser leur force d'analyse. Oken, Tréviranus, Kant, Gœthe l'effleurèrent d'une main timide, retirée aussitôt. En Angleterre, Erasme Darwin (2) l'entrevit. En France, où Diderot et Buffon l'avaient admirée à distance, beaucoup s'approchaient d'elle, mais ne parlaient qu'aux formes effacées ou lointaines qu'elle prenait hors du monde vivant. Eavoisier la surprit dans les échanges incessants et les transformations de la matière inerte. Laplace écrivit le poème de l'organisation graduelle du ebaos et de la filiation des astres. Lamarck fut le seul à sentir qu'elle resterait éloignée de l'action, informulée, et sans influence sur le mouvement des esprits, tan<t qu'on ne l'atteindrait pas dans son royaume infini et tremblant des choses animées, là où est notre substance à nous, où nous sommes plongés depuis le ventre jusqu'à l'âme et de la naissance à la mort, là où la vie a tant d'éclat, d'harmonie, d'intelligence, qu'elle semble sortie tout entière, comme une œuvre d'art absolue, des mains de Dieu.

La Philosophie zoologique résume et développe la pensée qui est sienne depuis dix ans, depuis que son étude obstinée des formes infé-

(1) Rapporté par Arago.

(2) Grand'père de Charles Dr.ruin.

Heures de la vie animale l'a mis en face de leur mobilité, de leur plasticité, de leurs métamorphoses. Dans le Discours d'ouverture de l'an VIII, qui sert d'introduction à son premier Système des animaux sans vertèbres, il l'expose fortement. Tous les ans, à chaque cours, il y revient, c'est ce qui vide la salle. Et toutes les publications qui suivront la Philosophie zoologiquc ne feront plus jusqu'à sa mort qu'en commenter les principes. La substance de son esprit est toute dans ce grand livre à qui les livres de l'avenir, directement ou indirectement, devront maintenant l'existence.

C'est un orgueil que de le lire. Rien qui ne soit là expressément ou à l'état d'indication puissante, de tout ce qui fait l'aliment des discussions philosophiques où les naturalistes d'aujourd'hui sont, à chaque pas en avant, irrésistiblement portés. On comprend qu'il soit resté inconnu trois quarts de siècle et que le nom de celui qui l'a fait n'ait pas encore forcé la triple armure dont l'indifférence des foules à l'harmonie de la pensée les protège contre les souffrances et les voluptés supérieures. Il est lourd comme la Bible, une idée tombe à chaque phrase, si pleine de moelle et de suc que toute une vie spirituelle peut s'y nourrir. Les autres livres du temps, ceux qui sont venus avant et ceux qui sont venus après, ceux de Kant, ceux de Hegel, ceux de Comte, ceux de Spencer, ne sont qu'un tout puissant effort analytique portant sur un point du problème. Celui-là emporte tout dans un grand mouvement de synthèse organique qui ne s'appuie plus sur des créations artificielles ou des illusions de l'esprit, mais plonge toutes ses racines aux sources des réalités vivantes interrogées passionnément. Il est moins rigoureux que les autres, parce qu'il est moins abstrait. Il est mouvant, flottant comme une mer, porté sur la surface immense et multiforme de l'organisme universel, s'élevant avec lui en passant par toutes ses phases, ses hésitations, ses remous, ses victoires, vers l'homme et la pensée qui le résument. C'est un poème cosmique, objectif, désintéressé, débarrassé des idoles métaphysiques et des entités subjectives, et, comparé aux autres épopées de la méditation, quelque chose d'analogue à ce que sont les drames de Shakespeare vis-à-vis des tragédies françaises.

Il nous importe peu que la langue en soit ordinaire, incolore, bien que parfois la passion perce et que la personnalité morale s'affirme avec majesté. Ce qui en fait la force, c'est l'esprit qui y circule, l'enchaînement profond du fait et de l'idée, le rythme invisible et grandiose qui berce sans arrêt l'océan de la vie de ses plus incertaines apparences à ses manifestations les plus hautes et de ses lointains commencements à ses destinées infinies. Du « terme inconcevable de l'animalisation », où il était descendu pas à pas quand il s'était emparé des cercles inférieurs du monde organisé, il remonta jusqu'à nous-mêmes, substituant « la série croissante à la série décroissante »

que tous adoptaient avant lui et autour de lui et commençant par l'imparfait et le simple pour s'élever vers le composé et le parfait, ce qui était déjà la révolution biologique essentielle, puisque l'homme, jusqu'ici préface, devenait conclusion. Dans cette « série rameuse, irrégulièrement graduée et qui n'a point de discontinuité dans ses parties », plus de séparations naturelles. Les classifications ne répondent qu'à notre besoin d'enregistrer nos conquêtes sur la nature et plus tard, par un lent procédé de reconstruction instinctive, à rétablir les parentés pour retrouver la source originelle: «La nature n'a réellement formé ni classes, ni ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement des individus... »

Comment ces individus apparaissent-ils sur le globe, comment semblent-ils se grouper en familles distinctes, comment ne sont-ils pas tous pareils, ceux qui vivent sur la terre, ceux qui peuplent les eaux, ceux qui ont pour empire l'air, autant de problèmes redoutables dont la théorie des créations uniques ou successives donne la solution commode, mais que Lamarck prétend résoudre en renonçant définitivement à l'explication surnaturelle pour recréer l'harmonie interne du monde avec les éléments sensibles qu'il présente à notre esprit. Déjà, dans son Hydrogéologie, il avait vu que les milieux terrestres changent, que là où était une mer est maintenant une terre, là où était une terre est maintenant une mer, que les glaciers, les orages, les pluies, les fleuves, les courants marins modifient à toute heure insensiblement le visage de la planète, que les conditions d'existence varient dans la durée, depuis les flots universels jusqu'à l'apparition des îles, des continents, des rivières, des forêts et dans l'étendue, si l'on passe des pôles à l'équateur, du désert torride aux zones fraîches, de ia masse des eaux salées et de la circulation des eaux dans un sol pierreux ou cultivé, de l'air glacial des cimes aux vents brûlants qui traversent le ciel pour traîner sur leur route la fécondité et la mort. Il avait vu que la faune et la flore, tout ce qui est vivant, obéit aux .sollicitations répétées des éléments indifférents, que des espèces disparaissent, ne pouvant plus vivre là, que d'autres émigrent pour résister, que d'autres restent et que toutes sont faites ou s'efforcent de l'être pour s'accroître et multiplier dans le milieu où leurs ascendants, avant elles, ont fait l'effort de durer. Puisque le milieu n'est pas partout le même, puisqu'il change de forme et de constitution physique dans l'espace et dans le temps, l'être doit changer avec lui, s'adapter à lui, ou mourir : « Ce ne sont pas les organes, c'est-àdire la nature et la forme de? parties du corps d'un animal, qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières, mais ce sont, au contraire, ses habitudes, sa manière de vivre et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, le

nombre et l'état de ses organes et les facultés dont il jouit (1). » Si le milieu se modifie brusquement, l'être meurt ou cherche un milieu plus propice. Si le milieu se modifie avec lenteur, l'être évolue dans la durée parallèlement à lui en répondant à ses sollicitations par des réactions intérieures qui modifient les organes anciens ou créent des organes nouveaux. Si le milieu ne se modifie pas, l'être ne change pas non plus. Enfin, l'être transmet à ceux qui viennent après lui les armes lentement conquises par la série de ses ancêtres pour maintenir son équilibre au sein des forces qui l'entourent. La nature manie les siècles avec la facilité qu'apporte l'esprit humain à abstraire et imaginer. Quand les savants qui reviennent d'Egypte objectent à Lamarck que telles espèces animales embaumées depuis trois ou quatre mille ans sont pareilles aux espèces vivantes qui peuplent la vallée du Nil, Lamarck répond que l'Egypte n'a pas changé de climat depuis cette époque, et que, d'ailleurs, le temps ne compte pas. Pour la première fois depuis Heraclite et Empédocle, et avec une bien autre précision et une bien autre insistance, le temps lui apparaît comme le facteur essentiel de la réalité du monde, pour la première fois depuis Eschyle, l'esprit sourd des forces aveugles pour marcher à l'assaut de Dieu.

Au long de l'immense famille confuse qui montait de la mer pour aboutir à notre intelligence au travers d'une variété prodigieuse de formes ramifiées à l'infini dans l'espace et la durée, il s'agissait donc d'établir une généalogie provisoire que les observations accumulées par l'avenir compléteraient peu à peu. Lamarck fit cet effort géant. Il nous montra, à nous les hommes, comment, au sein, du pullulement des tentatives gaspillées, des essais inachevés, des ébauches indécises, des courants de matière animée qui avaient pris naissance au fond des eaux s'élevèrent de formes en formes jusqu'à nous après avoir empli tous les lieux habitables de leur marée envahissante. Nous

(1) Recherches sur les corps vivants (1801). Dans la Philosophie Zoologique. Lamarak développe très longuement, et avec une sagacité admirable, cette idée puissante qu'il appuie, quoi qu'on en ait dit, sur des faits nombreux. Il la résume dans les deux principes suivants, dont le premier contient la théorie de l'adaptation fonctionnelle et le second celle de l'Hérédité des caractères acquis :

I. « Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d'un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit, et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi ; tandis que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître. »

II. « Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant de tel organe, ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus. »

l8o PORTRAITS D'HIER

avons suivi l'universelle ascension de la vie de la masse gélatineuse et transparente où elle hésite pour la première fois, obscure et torpide, sans organes pour se manifester et s'abandonnant au hasard des flots qui la bercent, aux plus hautes opérations de la conscience et de la volonté. Depuis la formation d'une fossette digestive au point de cette masse amorphe le plus fréquemment atteint par les matières errantes qu'elle assimile pour durer jusqu'à l'apparition de la substance cérébrale des vertébrés supérieurs, nous avons assisté par lui à tous les passages subtils dont le milieu intérieur des êtres usait pour diversifier et multiplier leurs organes et faire face aux exigences de plus en plus complexes des forces environnantes qui le sollicitent incessamment. Du polype au ver, du ver à l'insecte, du ver et de l'insecte au crustacé et au mollusque, des formes marines aux formes aériennes et terrestres de l'arbre vivant, poissons, reptiles, oiseaux, mammifères, nous avons su pourquoi le mouvement engendrait des appendices qui s'articulaient peu à peu, pourquoi l'air se creusait dans l'épaisseur des corps des tuyaux qui se ramifiaient, pourquoi les liquides nourriciers, suivant toujours les même.'- routes, pratiquaient progressivement des canaux destinés à les répandre partout, pourquoi la vie multiforme et complexe exigeait bientôt des instruments de relation qui pussent établir un lien entre les fonctions enchevêtrées et la multiplicité croissante des excitations du dehors, pourquoi, avec l'accroissement constant de la mobilité de l'être, une charpente solide se constituait à l'intérieur de ses organes pour leur donner lia1 résistance, la force et la liberté. Le tube digestif, l'arbre respiratoire, la circulation, l'appareil nerveux, le squelette ont paru tour à tour et se sont simultanément déployés dans l'organisme universel comme pour engendrer la puissance capable d'équilibrer de mieux en mieux les puissances diffuses dont le monde inorganique disposait aveuglément. De quelle force divine il se fût senti pénétré, s'il avait pu voir, quand il travaillait dans son pauvre laboratoire à « rétablir de forme en forme la circulation de l'esprit » (i), l'immobile forêt qui s'ouvre si nous entrons dans un de ces musées modernes d'ostéologie où l'architecture interne de la vie déploie dans tous les sens ses membres. Il eût vu vivre sous ses yeux le poème jamais achevé dont il avait surpris, dans les échanges incessants des formes les plus instables, l'hésitation confuse et l'universelle rumeur, et dont il avait suivi les ondes amplifiées dans le déroulement des familles harmonieuses en marche vers la domination du monde. Le doute, ici, s'évanouit. Il n'est pas nécessaire que nous puissions saisir tous les degrés intermédiaires qui séparent et réunissent cette foule d'individus venus de tous les points du globe, de toutes les profondeurs des mers, et

0) Michelet. — La Mer.

portés par tous les courants qui traversent l'eau et l'espace. Une logique si puissante préside à la différenciation graduée de tout ce qui sert à marcher sur tous les terrains, à nager dans toutes les eaux, à voler à toutes les hauteurs, à ramper, à bondir, à mâcher, à broyer, à déchirer, à prendre, que l'idée d'une série continue, d'une parenté permanente et d'une origine commune s'impose immédiatement. Le même besoin impérieux de s'adapter pour vivre, la même force modela, de dedans en dehors, en proportionnant sa création à l'effort à déployer, à la résistance à vaincre, à la nature de la force adverse qu'il s'agit d'utiliser, tous ces leviers, toutes ces pinces, ces ceintures, ces cuirasses, ces glaives, ces tenailles, ces sphères, tout ce qui attaque et protège, toute la délicate et formidable chose qui va de la griffe et de la mâchoire au crâne rond et pur de l'homme et à l'aile de l'oiseau et qui a traversé comme une armée conquérante les ténèbres molles et confuses de la basse animalité où elle avait pris son essor.

Maintenant qu'un siècle de discussions a émoussé notre révolte, maintenant que nous pouvons suivre des yeux la chaîne organique du monde en remplaçant par l'imagination les quelques anneaux absents, comment revivrions-nous le drame que vécut Lamarck quand, après avoir constitué de bas en haut l'échelle continue des êtres il se trouva, lui homme, conduit pour la première fois depuis qu'il y a des hommes, par des voies plus claires que celles de la spéculation métaphysique, plus sûres que celles de la destinée sentimentale, au seuil de Dieu? Pouvait-il laisser cet organisme universel à qui il avait découvert des vaisseaux communs pour y faire passer et repasser la même vie, pouvait-il le laisser isolé dans l'espace, séparé du passé, du futur, effroyablement seul en face de l'esprit? Non, avant et après, son déroulement continue. Pour s'élever des vertébrés supérieurs à l'homme primitif, à lui-même, homme réalisé, à cette volonté nouvelle capable d'introduire dans l'univers vivant cet ordre mécanique qui régnait avant la vie, il fallait repousser le don de la conscience offert par une main tendue de l'invisible pour nous faciliter la tâche, et l'arracher lentement, lambeau par lambeau, à l'organisme qui montait des ténèbres antérieures. Il fallait refuser encore le secours de cette main providentielle pour déposer dans la monade, mère inlassable des champignons, des infusoires, du double rameau dispersé que des multitudes animées couvrent de leur frémissement, l'étincelle première, et demander au choc des forces indifférentes de la faire jaillir des eaux. Il entreprit la tâche, et l'accomplit.

Quand il fut parvenu, après avoir développé dans de courts essais de reconstruction synthétique (i) et par voie de composition crois-

(i) Il publia même, dans le Système des animaux sans vertèbres, un arbre généalogique, en avance de 60 ans sur les tentatives de Hœckel.

santé, la série des animaux, aux grands anthropoïdes qui se servent de leurs mains, tentent de se dresser sur les pieds et de lever le front, il s'arrêta brusquement, sembla hésiter une seconde, puis reprit son chemin (i), comme un soldat qui a fait sa prière avant d'entrer dans le feu. Il eut beau, à la fin du chapitre, en quatre lignes indiquant un repentir qui n'alla pas jusqu'à lui faire effacer les précédentes, écrire que « telles seraient les réflexions que l'on pourrait faire si l'homme... n'était distingué des animaux que par le caractère de son organisation et si son origine n'était pas différente de la leur... ». l'idée était conquise (2). Il nous avait expliqué, avec une force si sûre qu'il n'y a pas une ligne à changer à sa démonstration, comment, dans « une race quelconque de quadrumanes » (3), la perte de l'habitude de grimper et l'habitude de marcher avaient modifié peu à peu la fonction des membres, et leur forme, amené l'attitude droite, comment l'usage décroissant de la mâchoire avait ouvert l'angle facial, comment cette race nouvelle, vivant en troupes, avait dominé les autres au cours des âges, ressenti le besoin de communiquer pour organiser la vie sociale et trouvé progressivement le signe pantomimique, le son articulé, le langage, organe parfait de l'échange des idées et créateur décisif de la civilisation.

L'essentiel était dit. Si la conscience peut sortir du monde organique par voie de transformation et d'adaptation progressive, c'est que le monde est continu, et l'esprit ne peut pas plus concevoir un continu qui cesse d'être à un moment quelconque de son évolution dans la durée qu'un continu qui cesse d'être dans l'espace. Fixe, le monde serait discontinu, sinon il serait en même temps rigide. Le passage de l'organique au conscient appelle nécessairement celui de l'inorganique à l'organique. Et si Lamarck affirme que « la nature, à l'aide de la chaleur, de la lumière, de l'électricité et de l'humidité, forme des générations spontanées ou directes à l'extrémité de chaque règne

(t) Philosophie Zoologique I, pp. 339 et suivantes.

(2) D'ailleurs, dans le Système analytique, il la présente comme une réalité.

(3) Le mot « quadrumane » est souligné par Lamardk lui-même qui, nulle part, au cours des sept ou huit pages où il expose l'origine de l'homme, ne prononce le mot de singe. Là, comme toujours, il a semblé prévoir les objections futures. On sait que les savants actuels se demandent si l'homme est un singe perfectionné ou le singe un homme dégénéré. Lamarck, affirmant seulement l'origine commune, a laissé la question ouverte. Quelle que soit la solution, si on la trouve et si la controverse n'a pas pour origine une querelle de mots, l'idée lamarckienne sort intacte du débat.

des corps vivants, où se trouvent les plus simples de ces corps » (1), c'est que son système l'oblige à s'avancer jusque là.

Chose étrange. Il semble que cette hypothèse si révolutionnaire, à laquelle il est vrai, depuis Aristote, les philosophes étaient plusieurs fois revenus, mais que Lamarck déduisait le premier d'un système de la nature rigoureusement établi d'un bout à l'autre et inconcevable sans elle, n'ait pas rencontré chez ses contemporains l'opposition qu'y suscita sa généalogie de l'homme et de l'esprit. Ce sont les savants d'aujourd'hui qui la repoussent, sans s'apercevoir qu'elle est nécessaire à l'existence même de la doctrine transformiste dont la plupart d'entre eux sont les partisans déterminés. L'esprit dit scientifique a de ces conséquences que l'horreur des hommes de ce temps pour les grandes constructions synthétiques explique sans les excuser. L'impuissance où ils sont d'envisager le transformisme autrement que par morceaux ne leur permet pas d'apercevoir qu'il forme un tout philosophique dont aucune idée fondamentale ne peut être détachée sans le ruiner de fond en comble. Et la superstition du fait acquis risque de les forcer à ne jamais aller au devant du fait qui s'impose et dont la recherche encore négative ne ruine pas plus la doctrine physico-chimique de la vie que l'absence des formes intermédiaires entre les espèces ne détruit la doctrine du transformisme universel.

Lamarck, sur ce point là, ne devançait pas seulement son temps, mais le nôtre. Il y a, dans son Système des animaux sans vertèbres, des pages d'une profondeur d'intuition au niveau de laquelle les théories biologiques actuelles paraissent à peine affleurer. Quand il se demanda comment la vie avait pu apparaître dans l'amorphe dépôt « gélatineux » qui semble comme une contraction des eaux de l'océan, et que, définissant par surcroît l'osmose, il conclut que le mouvement vital prenait naissance au cours des échanges de fluides et des destructions d'équilibres qui s'opèrent entre le milieu marin et le milieu intérieur de ces corps « gélatineux », on eût dit qu'il prévoyait les travaux des biochimistes d'aujourd'hui sur l'isotonisme et les états colloïdaux. Si donc « la vie, en elle-même, n'est qu'un phénomène physique», il faut que jusqu'au bout de son déroulement, dans sa variété infinie et mouvante et de son origine obscure aux manifestations en apparence les plus libres dont elle nous offre le spectacle, elle soit une réponse de la substance organisée aux sollicitations des forces

(1) Lamarck, qui ne cessa pas de lutter pour effacer la grande division qu'admettaient les naturalistes entre les animaux et les végétaux et ne reconnaissait que deux règnes, l'organique et l'inorganique, ne semble cependant pas avoir admis la communauté d'origine de la plante et de l'animal. Cette lacune est d'autant plus singulière qu'il revient à plusieurs reprises sur le caractère indéterminé des organismes inférieurs.

extérieures agissant sur elle incessamment. Lamarck, avant Claude Bernard, la définit par l'irritabilité qui est la faculté de réagir à ces sollicitations multipliées et qui, à mesure qu'elle doit répondre à des excitations d'une complexité croissante, provoque l'organisation du système nerveux qu'elle élève, de proche en proche, jusqu'à l'encéphale humain (1). Quand il dit, au cours de son livre, que « la production d'un nouvel organe dans un corps animal résulte d'un nouveau besoin survenu qui continue à se faire sentir et d'un nouveau mouvement que ce besoin fait naître et entretient » , il n'a pas, comme certains l'on cru et dit (2), une distraction de langage ou une lacune de raisonnement qui pourraient faire croire qu'il cède à l'habitude finaliste. Le mot « besoin » est dans son esprit synonyme de réponse de l'organisme à l'appel du dehors. Et il le dit expressément : « De grands changements dans les circonstances amènent pour les animaux de grands changements dans leurs besoins, et de pareils changements dans les besoins en amènent nécessairement dans les actions ». Ainsi « les facultés animales, de quelque éminence qu'elles soient, sont toutes des phénomènes purement physiques..., ces phénomènes sont les résultats des fonctions qu'exécutent les organes ou les appareils d'organes qui peuvent les produire... ; il n'y a rien de métaphysique, rien qui soit étranger à la matèire dans chacun d'eux, et il ne s'agit à leur égard que de relations entre différentes parties du corps animal et entre différentes substances qui se meuvent, agissent, réagissent et acquièrent alors le pouvoir de produire le phénomène observé ».

Armé de cette loi centrale, il fonda la Biologie. Il posa tous ses problèmes. Il pénétra le premier les caractères différentiels de l'inertie et de la vie, du végétal et de l'animal qu'il ramenait cependant au même principe originel. Il définit la vie par l'assimilation, remarquant que les corps vivants s'accroissent « en identifiant leur substance et fixant les molécules étrangères introduites et assimilées ». Il observa que les animaux seuls sont obligés de faire subir une modification aux matières absorbées. Il surprit l'évolution dans l'intimité des êtres qu'il vit « dans un état de perpétuel changement ». Poursuivant dans le cours de leur destinée les phénomènes de nutrition et d'assimilation qui entraînent leur croissance, il fut conduit à se demander pourquoi la croissance cessait, pourquoi l'âge entraînait la décroissance et pourquoi la mort survenait. Et du premier coup, il parvint aux conclusions

(1) Il distingue l'irritabilité, propriété de la matière vivante, de la sensation. fonction du système nerveux qui n'apparaît qu'avec lui et du mécanisme de laquelle, après Cabanis, il fait un exposé puissant. De plus, il définit le réflexe. qu'il affirme être commun aux animaux inférieurs et aux animaux supérieurs et qu'il sépare résolument de l'acte volontaire.

(2) Entre autres M. Le Dantec.

qui sont les nôtres. Il prévit l'auto-intoxication et le double courant intérieur d'usure et de réparation (i). Il appela « indurescence progressive » notre processus sclérosant (2). Il compara la fermentation à la vie. Tout se tenait dans son système avec une telle rigueur qu'il nous apparaît aujourd'hui comme le résumé anticipé des travaux analytiques effectués par les biologistes dans le siècle qu'il ouvrit, et le prologue lointain de la Biologie synthétique dont on prévoit à peine de nos jours la nécessaire apparition (3).

Entraîné par l'enchaînement de ses idées, il devait aller jusqu'au bout. Il s'empara de la conscience et soumit la volonté. « La volonté dépendant toujours d'un jugement quelconque n'est jamais véritablement libre, car le jugement qui y donne lieu est, comtme le quotient d'une opération arithmétique, un résultat nécessaire de l'ensemble des éléments qui l'ont formé... La diversité de nos jugements est si remarquable qu'il arrive souvent qu'un objet considéré donne lieu à autant de jugements particuliers qu'il y a de personnes qui entreprennent de prononcer à son égard. On a pris cette variation pour une liberté dans la détermination et l'on s'est trompé, elle n'est que le résultat des éléments divers qui, pour chaque personne, entrent dans le jugement exécuté (4). » Son déterminisme ne consentit pas à s'arrêter aux apparences d'abdication de l'esprit devant le mécanisme universel que ses dernières conséquences entraînent rigoureusement. Une telle force d'idéalisme ne pouvait pas reculer devant les accusations futures d'abaissement de l'homme et de son rôle qu'il prévoyait sans doute, parce qu'il savait aussi qu'elle introduisait dans l'univers plus d'action et de liberté devenante que les métaphysiques spiritualistes, basées sur un rationalisme sentimental, ne l'avaient fait avant lui. Qu'importe que la liberté ne soit qu'une illusion, si les actes que nous croyons libres créent des circonstances nouvelles vis-à-vis desquelles la vie, forcée de réagir différemment, élève d'effort en effort son ni-

(1) « ... Tous les corps vivants... ont continuellement une portion de leurs humeurs et même du tissu de leurs corps dans un véritable état de décomposition ; ils font sans cesse, par conséquent, des pertes réelles, et l'on ne peut douter que ce ne soit aux suites de ces altérations des solides et des fluides des corps vivants que sont dues les différentes matières qui se forment en eux, dont les unes sont sécrétées et déposées ou retenues, tandis que les autres sont évacuées par diverses voies. Ces pertes amèneraient bientôt la détérioration des organes et des fluides de l'individu si la nature n'eût pas donné aux corps vivants qui les éprouvent une faculté essentielle à leur conservation : celle de les réparer. »

(2) « ... S'il est vrai que les pertes emportent du corps vivant moins de matières fixes... que de matières fluides... et que la nutrition fournit graduellement aux parties plus de matières fixes que de matières fluides... les organes acquerront peu à peu une rigidité croissante qui les rendra progressivement moins propres à l'exécution de leur fonction. »

(3) Voir la Théorie physico-chimique de la vie, de St. Leduc.

(4) Philosophie zoologique. — De la volonté.

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veau? Lamarck, sans doute, n'alla pas jusqu'à la négation d'un dieu extérieur au monde et qui ne fût pas son mouvement interne même et le visage symbolique des rapports de ses éléments. Après avoir affirmé que la vie et l'esprit sont soumis aux lois physiques qui commandent à la matière, qu'il ne nous est pas interdit d'appliquer à leur étude les procédés d'observation dont nous nous servons pour celle-ci. après avoir dégagé de sa vue sur le monde le principe de causalité e: nié la cause finale, il admet un Etre suprême indépendant de la nature et n'intervenant jamais dans sa mise en marche et son évolution (i). Est-ce l'influence obstinée du philosophe de Genève qui le fit parler ainsi, est-ce l'espoir de faire accepter ses idées en n'attirant pas l'attention sur les problèmes formidables qu'elles posaient d'une façon neuve, est-ce plutôt la crainte de n'avoir pas le temps, maintenant qu'il était très vieux, et quoiqu'il considérât le bien et le mal comme des notions relatives à notre intérêt (2), de rattacher à sa doctrine l'immense série de questions morales et sociales dont elle allait provoquer l'éclosion? Nous ne le savons pas. Mais c'est la seule partie de son œuvre qui soit inintelligible et le seul organe inutile à son fonctionnement, dent sa météorologie elle-même est un rouage nécessaire bien que trop vite improvisé... « Le mot hasard n'exprime que notre ignorance des causes. »

Je l'ai dit. Cette œuvre est un poème, comme la gravitation universelle qui la précède et la complète. Toutes deux dépassent l'expérience qui ne peut les démontrer. Ici l'intuition règne, saisit des rapports lointains, des routes mystérieuses impossibles à explorer mais au bout desquelles brille une grande lueur qui permet de les parcourir par l'imagination, d'une étape, et de saisir à l'autre extrémité l'idée directrice et dernière dont les faits rassemblés partent tous pour y rentrer. Le fait n'est rien, s'il ne sort pas de l'hypothèse, et si, de sa mise en valeur, une nouvelle hypothèse ne sort. Il n'est qu'une pierre entre la base et le toit de la maison. La science est un outil impersonnel d'investigation analytique qui n'aboutit à la construction synthétique que quand arrive un grand artiste absolu, personnel, tyran des esprits et décidé à tous les attentats contre les croyances acquises, qui néglige cent mille faits accumulés pour en choisir quatre ou cinq et élevei sur eux un palais assez grand pour abriter la vie jusqu'au prochain

Ci) Philosophie zoologiqv.c. Introduction à la troisième partie. — Histoire naturelle des animaux sans vertèbres. Introduction. (2) Système analytique.

orage (1). L'hypothèse est d'ordre esthétique et si l'humanité ne conçoit pas l'univers selon un ordre esthétique quelconque, elle n'a qu'à brûler tous les livres, à lacérer tous les tableaux, à se crever les yeux et les oreilles, à renoncer aux rythmes sociaux réalisés ou pressentis.

Lamarck avait tout de l'artiste, la faculté immense de souffrir, à cause de l'orgueil qui féconde sa souffrance et l'avertit de son destin. Il en avait le sensualisme, seul révélateur du continu dans la nature par le pouvoir qu'il a, quand elle roule en nous les formes désirées, de nous indiquer les courbes et les masses par où nous pourrons l'étreindre et la posséder. Comme l'artiste, il allait à l'idée contre les obstacles, sans écouter les objections, organisant les objets et les événements en généralisations passionnées où il trouvait une preuve de plus de la grande doctrine chaque jour un peu moins confuse qui devenait sa raison d'être et son unique source d'action... « Il s'était, dit Cuvier sans bienveillance, identifié avec ses systèmes : le désir de les propager, de les faire prévaloir, l'emportait à ses yeux sur tout autre objet et lui faisait paraître ses plus grands, ses plus utiles travaux comme de légers accessoires à ses hautes spéculations. »

Il finit, comme un grand artiste, seul. Malade, vieux, infirme, très pauvre et de nouveau veuf, il ne consentit pas, en cette même année où parut sa Philosophie, à prendre la chaire de zoologie de la Sorbonne à Geoffroy-Saint-Hilaire qui s'effaçait devant lui. Personne ne venait plus à son cours du Muséum, qu'il continua cependant de faire jusqu'à soixante-quatorze ans. En 1817. il perdit encore un fils, mort de la fièvre jaune aux Antilles. Sa vue baissait. En 1818, il renonça à parler devant les trois ou quatre amis qui venaient parfois, par pitié pour sa gloire et sa solitude, s'asseoir au premier banc de son amphithéâtre. En 1824, la gêne le força de vendre son herbier. Il alla à l'Institut jusqu'en 1825, pour toucher les jetons qui lui permettaient de manger. Il vivait alors avec ses deux filles, Cornélie et Rosalie. Quand le temps était beau et qu'il ne dictait pas à l'une d'elles les derniers volumes de son Histoire naturelle ou son Système analytique (2), qui est le testament de sa pensée et où il fonde la sociologie en mon-

(1) Ecoutons Lamarck lui-même : « Toute science doit avoir sa philosophie, et ce n'est que par cette voie qu'elle fait des progrès réels... » ; et encore : « ... sans imagination, point de génie, et sans génie, point de possibilité de faire de découvertes autres que celles des faits, mais toujours sans conséquences satisfaisantes. Or, toute science n'étant qu'un corps de principes et de conséquences, convenablement déduits des faits observés, le génie est absolument nécessaire pour poser ces principes et tirer ces conséquences ; mais il faut qu'il soit dirigé par un jugement solide et retenu dans les limites qu'un haut degré de lumière peut seul lui imposer. » (Philosophie soologique. — De l'entendement.)

(2) Paru en 1820. — Nietzsche, qui ne l'a certainement pas lu, eût pu y reconnaître quelques-unes des idées directrices de sa Généalogie de la Morale.

trant l'homme comme le produit de ses réactions vis-à-vis du milieu social, il se promenait à petits pas dans les allées du Jardin. Ce n'était qu'un vieux cassé, au bras d'une jeune fille. Mais le visage osseux, rasé de près, avec son énorme front chauve, son grand nez courbe, sa bouche retombante et les deux plis amers qui descendaient des narines aux coins des lèvres, gardait son ardeur douloureuse. Il allait le menton en avant, la face levée comme pour boire la lumière par ses pauvres yeux morts, d'un geste qui répandait sur le col de l'habit ses longs et rares cheveux blancs. Il ne se plaignait pas. Il consentait à ne plus voir ces formes innombrables qui lui avaient révélé la loi de leur croissance et de leur variété. Peut-être les voyait-il mieux du fond de sa nuit définitive où plus rien de ce qui n'était pas elles n'en détour, nait sa passion? Un autre homme, qui lui n'entendait plus, errait aussi, en ces mêmes années, dans ce même coin de l'Europe où les hommes, depuis quatre siècles, tentaient de retrouver la loi. Il s'appelait Beethoven. Il écoutait en lui le bercement des ondes musicales dans une exaltation muette dont aucun bruit extérieur, aucun rire, aucune voix, aucun autre sanglot que celui qui ne cessait pas de rouler de son cœur à son âme ne pouvait plus l'arracher... Ainsi, les grandes harmonies qui devaient refaire le monde se concentraient d'abord dans le silence de deux êtres à demi retranchés de lui.

Il ne se plaignait pas d'être aveugle. Mais parfois sa souffrance tirait comme une plainte à son orgueil. Les théories antagonistes triomphaient, on ne discutait même plus ses idées. Rien autour de son nom, de son œuvre, pas une discussion, pas une critique, pas un soupçon d'hostilité. Il vivait maintenant de la charité de l'Académie. C'est tout ce qu'il savait d'elle, tout ce qu'elle savait de lui. Et il demandait à sa fille Rosalie pourquoi on ne le croyait pas, et il lui répétait avec des mots ardents qu'il était sûr d'avoir raison. Elle le savait. Elle croyait en lui. Elle l'installait à son fauteuil, prenait la plume, et il dictait. Et quand c'était fini elle lui disait : « La postérité vous admirera, elle vous vengera, mon père! »

Il mourut le 18 décembre 1829. Geoffroy-Saint-Hilaire dit sur sa tombe quelques paroles courageuses. Puis l'oubli continua...

Il dura près d'un demi-siècle. Mais avant que le nom et la doctrine de Lamarck — par Haeckel (1) d'abord qui montra que la nature reproduit dans l'évolution de l'embryon l'évolution historique de tou-

(1) Haeckkl signala la portée de l'œuvre de Lamarck et le proclama fondateur de la théorie de la descendance dans son cours de 1867 à l'Université d'Iéna.

tes les espèces, et plus tardivement par les savants américains et français — avant que le nom et la doctrine de Lamarck apparussent à la surface des controverses naturalistes, son esprit avait cheminé dans la profondeur des mouvements qui ont préparé le triomphe du transformisme. L'idée, comme toujours, toucha les intuitifs et les artistes avant les expérimentateurs. Si quelques-uns de ceux-là, Schopenhaiier, Sainte-Beuve, Michelet surtout qui, à plusieurs reprises, parle avec un enthousiasme passionné de ce « héros en toutes sciences », avouèrent l'influence directe que Lamarck exerça sur eux, la plupart, à vrai dire, le connurent mal, ou pas du tout, et n'eurent qu'à s'abandonner au courant du siècle pour se laisser pénétrer des puissances fatales dont le grand naturaliste avait été l'annonciateur. Delacroix, Hugo, Balzac, Richard Wagner, entreprenant de reconquérir le mouvement et rétablissant dans la nature la circulation intérieure des forces qui la font agir, obéissaient au même besoin que Lamarck, opposant le dynamisme biologique au statisme mathématique des géomètres de son temps. Un fleuve de vie coulait par le monde pour envahir tous ses vaisseaux, nourrir sa chair et renouveler sa pensée. Quand les savants s'emparèrent du transformisme, il était réalisé dans les esprits supérieurs, et la philosophie de Spencer n'attendait pas la vulgarisation des théories darwiniennes pour essayer une synthèse d'ailleurs prématurée, des formes de pensée nouvelles qu'il avait déterminées.

Le darwinisme, qui arracha le monde scientifique à sa torpeur en offrant à la science une multitude de faits, et familiarisa la foule avec l'idée de l'universel changement, constituait cependant par lui-même un demi-recul, et comme une tentative de l'esprit finaliste pour décourager la pensée de tirer toutes ses conséquences de la doctrine de Lamarck, Lyell qui, dès 1830, s'avouait dans ses Principes de Géologie où il combattait Cuvier, le disciple de Lamarck, était beaucoup plus que Darwin dans la tradition transformiste. En affirmant que la transformation des espèces résultait exclusivement de variations accidentelles, Darwin revenait en somme à la théorie des créations successives, ces variations accidentelles n'ayant aucune raison d'être et pouvant laisser supposer l'intervention d'une force surnaturelle. En bon anglais, il croyait à l'espèce élue (1). C'était encore le catastro-

(1) Darwin, qui prit à Lamarck l'idée même du transformisme, n'introduisit dans la doctrine que l'idée de la sélection naturelle, qui est beaucoup plus acceptable si on la considère comme fonction du milieu, ce que Darwin ne fit pas, et que Lamarck avait d'ailleurs très nettement indiquée comme étant au nombre des causes de la variation des espèces. Dans la première partie de sa Philosophie soologique (pp. 112-113), il développe, en effet, cette idée que « ce sont les plus forts et les mieux armés qui mangent les plus faibles, et les grandes espèces

IÇO PORTRAITS D HIER

phisme de Cuvier que Lamarck appelait « un moyen commode de se tirer d'embarras lorsqu'on veut expliquer les opérations de la nature dont on n'a pu découvrir les causes » et auquel, peu de mois après la mort de Lamarck, Cuvier ralliait l'Académie des Sciences contre l'assaut de Geoffroy-Saint-Hilaire. C'était permettre aux intelligences qui s'attachent peureusement au fait dans la science comme à l'anecdote dans l'art et à qui répugne, parce qu'exigeant trop de peine, la conquête de l'unité, de réhabiliter la notion mourante du discontinu dans la nature. Toujours l'antagonisme entre le demi-savant et l'artiste, entre l'esprit de dissection et l'esprit d'organisation. Il faut choisir.

Le choix est fait, et ceux qui ont accepté comme une réalité positive l'universelle évolution et la loi de continuité, ceux-là seuls sont destinés à comprendre et à servir la révolution intellectuelle et sentimentale qui annonce un monde nouveau et par conséquent à s'adapter à ce monde et à l'offrir à leurs enfants joyeux comme un élément vierge de force et d'action. Il n'est pas un esprit vivant, de Renan et de Taine à Nietzsche, de Saint-Simon, de Karl Marx et de Spencer à Bergson, qui n'ait été labouré jusqu'au fond par le courant de philosophie naturelle où nous nous débarrassons peu à peu de nos habitudes de penser pour substituer la considération des causes à la considération des fins. Que nous y consentions ou non, l'âme moderne en a été bouleversée, un aliment nouveau a baigné ses racines, il se répand avec une force croissante jusqu'au bout de ses rameaux. La science tout entière, la morale, la sociologie, la métaphysique accep-

dévorent les plus petites... » Darwin, au contraire, dans YOrigine des Espèces, méconnut l'influence du milieu à laquelle il ne se rallia qu'en 1876, dans une lettre à Moritz Wagner. Enfin, dans la sixième édition de cet ouvrage, il eut la loyauté de revenir sur l'opinion défavorable qu'il avait ^précédemment exprimée sur l'œuvre de Lamarck et d'écrire: «Le premier, il rendit à la science l'éminent service de déclarer que tout changement dans le monde organique, aussi bien que clans le monde inorganique, est le résultat d'une loi, et non d'une intervention miraculeuse. »

Les travaux récents du Hollandais de Vries sur les variations brusques de certaines plantes ont semblé une minute donner raison aux darwiniens. Us n'ont pas vu qu'on y pouvait trouver, bien au contraire, un accord entre la théorie catastrophique et la théorie transformiste. Que les variations soient brusques ou lentes, peu importe, et il est probable que la nature use des deux modes de transformation. Mais fussent-elles toujours brusques, que l'idée lamarcfdenne d'évolution et de continuité n'en serait nullement atteinte. L'organe se modifierait brusquement dans sa forme quand l'action permanente du milieu sur les générations antérieures l'aurait déjà modifiée dans sa fonction. Le continu, quand il n'est pas morphologique et extérieur, est interne et physico-chimique. Dans le domaine de la psychologie et do la sociologie, ce principe s'appliquerait parfaitement aux révolutions sentimentales et politiques. (Lire à ce propos un remarquable article de M. Marcel Blot, dans La Nature, novembre 1907, sur Lamarck. qui ébauche une tentative de conciliation entre Lamarûk et Cuvier.)

tent ou subissent l'évolution qui devient à son tour créatrice (i) et qui, en introduisant dans nos méthodes de raisonnement la notion de durée, permettra d'établir une vérité devenante où les vérités disparues vivront à l'état de traces et les vérités futures à l'état de virtualités. Par une coïncidence qui serait miraculeuse si elle n'était le signe d'une unité d'évolution dont le mécanisme nous échappe encore mais que nous finirons par saisir, nous sentons la nécessité de renouveler par la base notre éthique et notre esthétique au moment même où, dans l'organisme social désagrégé de fond en comble, l'ascension d'éléments nouveaux permet de discerner un mouvement de reconstruction intérieure d'où un ordre neuf sortira. Il sera détruit à son tour en vertu même de la loi que nous invoquons pour consentir et participer à son avènement, mais qu'importe! nous souffrirons et nous travaillerons pour refaire un ordre social qui sera détruit de nouveau. Toutes les fois maintenant que nous bâtirons un temple, ses lignes auront assez de jeu pour qu'en gardant une forme assez une et belle pour satisfaire notre besoin d'harmonie, il puisse incessamment changer dans le détail et passer à une autre forme par d'insensibles progrès.

Ne nous le dissimulons pas. Le prétendu matérialisme qui succède aux vieilles doctrines et auquel nous nous refusons à donner un nom quelconque, parce que les mots ont une telle puissance symbolique qu'ils perdent trop vite leur sens et parce que nous croyons, en nous gardant bien de trop le dire et d'accepter encore un mot, à l'identité éternelle de la forme et de l'esprit, ce prétendu matérialisme exige un effort de conquête et de foi auprès de qui le vieil effort moral des hommes pour mériter la récompense ou éviter le châtiment n'est rien. Nous ne croyons plus an bonheur, nous ne croyons qu'à la lutte. Dieu

(i) H. Bergson, L'Evolution créatrice. — Je ne crois pas qu'il soit impossible de passer de Spencer à Bergson et je ne comprends pas pourquoi l'introduction dans la métaphysique de la notion de durée rendrait le mécanisme des biologistes inconcevable. Je conçois fort bien que le fait même d'être fonction de la durée rende ce mécanisme indémontable, mais en quoi l'impuissance où nous sommes de faire tenir son fonctionnement dans les limites de notre raison entrainerait-elle la non-existence de ce mécanisme et la nécessité d'introduire dans l'univers un principe vital indépendant des forces physico-chimiques ? L'énergie potentielle physico-chimique qu'enferme la molécule à une tension formidable ne joue-t-elle pas elle-même ce rôle de liaison que la métaphysique bergsonienne attribue à la mémoire intervenant comme élément immatériel ? C'est elle qui contient déjà la seconde qui vient et qui contient encore la seconde écoulée. Si le mécanisme vivant déborde l'intelligence, c'est qu'il engendre lui-même, à tout instant de la durée, d'innombrables rouages nouveaux qui créent instantanément de nouveaux rapports et de nouveaux rouages. Il ne sera jamais concevable que d'ensemble et intuitivement dans une vision fulgurante et aussitôt évanouie, parce que l'incessante variation de tout ce qui n'est pas la perception intime, immédiate et fugitive de notre moi, c'est-à-dire du milieu physiologique physique, social, psychologique, cosmique qui l'environne et l'accompagne, fournit sans cesse à chacun de ces rouages des aliments nouveaux introduits par l'évolution créatrice. Entre l'organique et l'inorganique, il n'y a pas de différence de nature, et si l'organique est décomposable et mesurable,

n'est plus derrière nous pour nous montrer un chemin marque d'avance et aboutissant à la loi morale où nous trouverions le repos. il est au bout de notre effort, qui ne s'achèvera pas. Lamarck ne nous a pas apporté la consolation, il a accru notre épouvante. Et récréant le monde, il nous a dit qu'il ne cessait de se créer. Rien n'est fixe, rien ne dure, les idées elles-mêmes, à qui Platon promit l'éternité, ruisselleront comme la vie. Si la foule continue son existence machinale, il faut que ceux qui détruisent et que ceux qui construisent s'arment d'un courage puissant, car ils savent aujourd'hui que ce qu'ils détruisent sera réédifié, que ce qu'ils construisent sera renversé. Jamais, nous qui savons souffrir, jamais nous ne regarderons en arrière pour y goûter la joie d'avoir bien travaillé. Nous serons toujours tendus vers les énergies montantes de la vie. Nous ne cesserons pas d'arracher au passé notre âme, et pour ne jamais la posséder.

En attendant, que ceux qui veulent abandonner la pensée pour l'action s'apprêtent. Tout va s'accorder dans l'action pour un siècle, la science, la morale, l'art. La philosophie restaure l'intuition, le travail l'association, et l'intuition et l'association sont la vie dti cœur et du corps. Armés de l'idée de Newton qui lui donne son squelette, armés de l'idée de Lamarck qui le recouvre d'une chair où les nerfs et le sang répandent la sensation, le mouvement, l'amour, l'esprit, nous donnerons à l'organisme neuf cet élargissement immense dans le temps et la durée que les hommes d'autrefois appelaient une religion. Nous allons croire, donc agir... Un démiurge, il y a cent ans, est venu chanter sur des ruines...

Elie Faure.

c'est qu'il constitue un état résiduel de la substance que le jeu du mécanisme universel fait à tout instant repasser dans l'organique. La splendide intuition poétique par où M. Bergson aperçut la vie entraînant dans son ascension des alluvions toujours nouvelles au centre de qui l'intelligence se cristallise en noyau lumineux et qui me paraît correspondre à la réalité des choses, n'est pas inconciliable avec le déterminisme biologique. La zone d'intuition, la « frange » qui entoure l'intelligence est peut-être bien constituée par l'effort potentiel, actuel et résiduel incessant du milieu qui se propose sans arrêt à notre effort d'adaptation. Dès lors, « l'élan vital » est déterminé par la résistance opposée à cet effort ascensionnel par le milieu qui tend à s'immobiliser. C'est là que s'introduit en nous, sans doute, la notion de finalité : l'action vivante s'exerce à réaliser l'équilibre vital à tout instant rompu par la variation du milieu. Et la liberté est au bout de la conquête progressive et jamais réalisée de la loi de causalité dont la connaissance absolue nous permettrait de tout prévoir. Le jour où l'organisme universel arrêterait son processus évolutif, ce jour-là, l'homme saisirait la liberté totale, mais à la même seconde, l'espace, la durée, le nombre, la conscience, tout sombrerait dans le néant.

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