CHAPITRE PREMIER
I. Premières relations de mon père avec Lamartine. — II. Première lettre de Lamartioe ao snjet des chemins de fer. — III. Deuxième lettre placée en tête d*un ouvrage sur le paupérisme. — IV. Salon de Lamartine. — V. Mes premières visites au grand homme.
Le 6 février 1841, Lamartine écrivait au comte de Virieu une lettre qui fut la dernière avant la mort de cet ami si fendre, enlevé peu de temps après. Cette lettre commence ainsi :
tf Je ne t'ai pas écrit ces temps-ci, étant sur-occupé. Tu ne sais pas ce que c'est d'être à la fois aux commissions de la Chambre, parlant trois fois par jour des heures, comme ce matin, et le paini de mire de tout ce qui rêve en France ou en Europe une idée, une chimère ou un noble sentiment. Le but est bientôt en pièces, c'est ce qui m'arrive.
i* •••' •••'•'• lAmartink ixcomnu.
J'ai plus d'affaires qu'un ministre spécial, parce que je suis ministre Jtune opinion, et que n'ayant pas une spécialité, tout me vient et veut m'aborder. »
Je puis bien l'avouer, puisque Lamartine, comme on le verra, ne lui en a gardé aucune rancune, mon père était un de ces jeunes hommes qui, ayant quelques idées et quelques bons sentiments, avaient pris Lamartine ox^mme point de mire et voulaient l'aborder.
Né en 1807, mon père finissait ses études de droit à Paris, lorsque éclata la révolution de 1830. La chute des Bourbons |)longeait mon grand-père dans la désolation et fermait à mon père les fonctions publiques dont l'entrée lui avait été promise. Pour continuer des études sérieuses et utiliser celles qu'il avait déjà faites, il se fit admettre au barreau de la Cour de cassation, où il occupa pendant plusieurs années une place honorable, mais dont il sortit peu de temps après son mariage, pour se livrer exclusivement à son goût pour Y économie politique et à \& politique.
Plein de respect pour les idées religieuses et monarchiques de son père, idées qu'il partageait d'ailleurs entièrement dans leurs principes, il avait, dès son arrivée à Paris en 1828, recherché respectueusement la fréquentation des hommes les plus éminents du parti royaliste. Bientôt il entretint des relations régulières avec Berryer, Hennequin et autres avocats célèbres qui, plus tard, après son mariage, vinrent s'asseoir à sa table. Chateaubriand l'honora d'une bienveillance marquée, qui resta toujours pour lui un précieux souvenir de jeunesse.
Lorsque LamartiDe parut à la Chambre des députés avec son auréole incomparable de poète, avec la magie de sa parole toujours enflammée d'un souffle merveilleux de générosité chrétienne, grandi encore par son isolement parlementaire qui, aux yeux du pays, le plaçait bien, en effet, à ce plafond oh il avait dit qu'il voulait siéger, c'està-dire au-dessus des petitesses et des passions des partis, mon père fut au nombre des hommes de cœur, séduits par le caractère et le génie du philanthrope chrétien, dont les vues politiques étaient si larges, si hautes et si honnêtes. Il se fit présenter à lui en 1836 pour le consulter sur l'opportunité de créer un journal qui devait s'appeler la Démocratie chrétienne^ dont quelques amis de mon père avaient eu le projet de faire un organe des idées de Lamartine et pour lequel ils désiraient le patronage de l'illustre député. D'après le conseil de celui-ci, et pour des raisons particulières à l'époque, cette création n'eut pas lieu; mais mon père resta charmé de Taccueil qu'il avait reçu, et ne manqua pas de profiter de l'invitation qui lui fut adressée de revenir toutes les fois qu'il le voudrait.
Les relations étaient ainsi commencées lorsque survint la fameuse discussion parlementaire de 1842 sur les chemins de fer. Connaissant les dispositions de Lamartine favorables aux intérêts du centre de la France, mon père résolut d'y faire appel au profit de son département d'origine.
celui de la Charente. Il adressa donc sur ce sujet une sorte de mémoire à Téminent orateur, qui lui répondit par une lettre, la plus ancienne de celles que j*ai retrouvées, et qui était ainsi conçue :
• Paris, le 27 mars 1842.
ft Monsieur et Ami,
« J*ai reçu les observations si pleines de raison où vous tt faites valoir les droits du centre de la France à un égal « partage du bienfait des chemins de fer. Elles me serviu ront à convaincre mes collègues, car pour moi, je suis ^ depuis longtemps convaincu. Le principe de la loi de tt 1842 est Texécution des chemins de fer par TEtat au « moyen des impôts; tout ce qui doit concourir doit pro* tt fiter.
tt Comment une 2one immense et centrale du territoire, tt déshéritée de grandes vallées et de grands fleuves par la « nature, serait-elle oubliée par le gouvernement et par « les Chambres dans la distribution d'une faculté nouvelle tt conquise par Targent, Tintelligence et le patriotisme de te tous? C'est vous dire combien je suis personnellement X dévoué à la justice de la cause que vous représentez. tt Puissiez-vous triompher. Monsieur, dans cette cause de vos « plus intimes compatriotes, et leur prouver ainsi que vous « n'employez pas vainement pour . eux le dévouement, a Tétude et les talents dont vous honorez le département tt qui vous a vu naître I
tt Recevez, Monsieur, avec mes remerciements pour vos tt intéressantes communications, l'assurance de ma haute tt et affectueuse estime.
tt Lamartine. »
Mais ce n*était point assez pour mon père de demander à Lamartine son appui touchant une question d^intérèt général, il désirait obtenir son encouragement au sujet des travaux d'économie politique et sociale qu'il avait entrepris.
A la suite d'un voyage d'études en Hollande et en Belgique, voulant publier un ouvrage sur le paupérisme, il sollicita et obtint la permission de lui en communiquer les épreuves, dans Tespoir de mériter son assentiment.
Le 6 mai 1842, Lamartine écrivait à mon père la lettre suivante, destinée à être placée en \ë\e de son ouvrage» et qui s'y trouve en effet :
a Monsieur,
« J'ai lu vos belles études morales et politiques sur le tf paupérisme; il faut un flambeau pour marcher dans Cl ces recherches à travers les obscurités des systèmes a et à travers les sophismes des intérêts. Ce flambeau, >< c'est un principe. Vous avez saisi le vrai, le principe de a la charité chrétienne appliqué à l'organisation et à l'adtt ministration des peuples.
« Vos intentions étaient dignes de marcher à cette clarté u et votre talent digne de les refléter.
tt Recevez mes remerciements pour la conformité de « plusieurs solutions sur les questions que nous avons sona dées du même regard.
6 LAMARTIXE INCON.VU.
(c Comme moi, vous ne comprenez dans les sociétés tt que le mouvement régulier. Les révolutions ne sont a bonnes que pour préparer le terrain de la reconstruction.
tt Puisse celle de notre époque avoir beaucoup d'ouvriers tt comme vous !
tt Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les tt plus distingués et les plus affectueux.
tt Al. DE Lamartine. »
Les circonstances à la suite desquelles furent écrites les ' deux premières lettres que je viens de citer, la seconde surtout, avaient imprimé aux relations de mon père avec Lamartine un caractère plus intime qui s'accentua encore les années suivantes. Attiré chaque jour davantage par la bonté et le charme d'un homme dont la fréquentation offrait un si haut intérêt, mon père se laissa entraîner sur une pente aussi agréable et prit bientôt l'habitude de se rendre presque chaque soir dans son salon. Ce salon, dont une femme éminente et sainte faisait les honneurs avec une véritable distinction, pouvait tenir lieu des autres ; on y rencontrait déjà toutes les illustrations contemporaines.
Voici à ce propos un passage des notes intimes de mon père que j'ai retrouvées :
« Je ne tardai pas à être fort au courant de la petite chronique de chaque personnage important qui venait poser
sous mes yeux. De même, il me fut facile de reconnaître les véritables amis des ambitieux ou de ceux que le seul attrait de la mode ou de la curiosité amenait.
« Toutefois, le salon de H. de Lamartine était principalement politique. II était donc naturel que le flux et le reflux de la marée politique s'y fissent vivement sentir.
tt Le grand orateur avait-il fait un beau discours gouvernemental, le salon avait une couleur ministérielle prononcée.
a Avait-il, au contraire, parlé avec force dans le sens populaire, le salon était saturé d'hommes politiques de Topposition.
tt S'était-il prononcé avec éclat en faveur d'une des ' questions chères au parti religieux et légitimiste, le faubourg Saint-Germain arrivait à flots.
« On dit que les fusions sont impossibles à faire, c'est bien à tort. L'éloquence de H. de Lamartine en a opéré à plusieurs reprises dans son salon des plus merveilleuses et des plus piquantes. Après son admirable campagne contre la coalition, on crut généralement qu'il serait ministre ou président de la Chambre : son salon devint alors la mosaïque la plus pittoresque et la plus instructive. Toutes les couleurs s'y étaient mêlées, confondues, oubliées.
tf Le même phénomène se renouvela un peu plus tard, à la suite de la mémorable lutte qu'il soutint contre la loi des fortifications de Paris , et à la chute du cabinet de M. Thiers, terrassé par lui.
tt II serait impossible de donner une idée des adulations outrées, extravagantes, dont M. de Lamartine a été l'objet depuis l'époque dont je parle jusqu'à la dissolution de la
Commission après les fatales journées de Juin, de la part de tant d'hommes, dont le plus grand nombre, depuis, Font lâchement renié et odieusement calomnié. »
C'est ainsi que se développèrent, durant ces six années, de 1842 à 1848, au milieu d'une époque politique calme et régulière, des sentiments de sympathie réciproque qui allaient bientôt prendre une flamme particulière et une force indestructible pendant les secousses, les angoisses et les luttes terribles d'une révolution.
Ici, et avant d'arriver à la période du gouvernement provisoire, je dois placer mes premières impressions personnelles sur Lamartine. Elles remontent à 1 847 ; j'étais encore tout à fait un enfant, j'avais à peine dix ans. On ne s'étonnera donc pas que ces impressions soient celles d'un âge frappé avant tout des détails accessoires de la mise en scène.
Interné dès l'âge de sept ans dans une bonne, honnête et religieuse pension laïque des environs de Paris, à Surcsnes, je n'avais que de rares congés et par conséquent de rares occasions de suivre mon père chez son illustre ami.
C'est pendant un de ces congés que je fis au grand homme les deux premières visites dont je me souvienne. L'une eut lieu dans la journée ; l'autre , le soir ; toutes deux , dans le bel appartement, très vaste et très élevé de plafond, de la rue de l'Université.
A la première, Lamartine était dans son cabinet de travail où mon père me conduisit aussitôt. Ce que c'est que Fenfance! Je ne me souviens pas du tout de ce qui s*est passé dans ce cabinet. L'émotion a sans doute empêché ma mémoire de dix ans de fonctionner dans sa plénitude. Mais ce qu'elle n'a jamais oublié, c'est l'aspect d'une grande pièce qui servait d'antichambre à l'appartement particulier de Lamartine, pièce que nous avons traversée en entrant et en sortant. Là se trouvaient alignées au moins douze chaises sur lesquelles étaient étendus avec soin autant de ces immenses pantalons larges à sous-pieds comme en portait toujours le grand poète ; à côté des chaises attendaient autant de paires de chaussures et les vêtements nécessaires pour compléter chaque costume.
De la première visite à un pareil homme rapporter seulement le souvenir de détails aussi insignifiants, il faut bien n'avoir que dix ans pour commettre un pareil méfait. Il faut en avoir plus de cinquante pour oser l'avouer !
Ce qui me réhabilite un peu à mes propres yeux, c'est que de ma seconde visite, très rapprochée de l'autre, le souvenir qui m'est resté s'applique à Lamartine lui-même. Je vois encore sa superbe figure, et je retrouve l'émotion que j'ai éprouvée, moi si jeune, dans son salon, en sa présence,. en face de Madame de Lamartine et d'une douzaine de personnages politiques. La chose qui m'a le plus frappé, c'est le respect que tous témoignaient à l'illustre maître de céans. Agissant vis-à-vis de lui comme on a coutume de le faire dans le monde vis-à-vis des femmes, toutes les fois qu'il se levait pour changer de place, chacun
se levait aussi et attendait qu'il fût assis pour se rasseoir. Dès ce moment, H. et madame de Lamartine furent pleins de bonté pour moi; et je les aimais avec ce qui fait aimer Tenfant, avec Tinstinct, un instinct qui était Técbo des sentiments paternels.