CHAPITRE III
I. Préparatifs de voyage. — II. La navigation. — III. Goostantinople ; audience da Sultan. — IV. Smyrne. — V. La terre de Burgax-Ova; primeur d*une confession historique. — VI. Retour et séjour à Smyroe; mon père quitte M. et madame de Lamartine pour revenir par la Russie. — VII. Relations du voyage dans les Foyers du peuple.
Le sultan Abd-ul-Medjid, voulant faire acte de munificence envers le grand poète français qui avait chanlé rOrient en vers et en prose avec tant d'enthousiasme, manifesta Tintention de concéder à Lamartine pendant vingt-cinq ans une propriété immense de vingt mille hectares dans la plaine de Burgaz-Ova.
An milieu de Tautomne de 1849, mon père, alors à la campagne , apprit par un entrefilet de journal que son illustre ami avait le projet d'aller visiter cette propriété. Peu de temps après, rentrant à Paris au commencement de la saison d'hiver, il reçut de la bouche même de Lamartine la confirmation de cette nouvelle, et madame de Lamar* tine joignit ses plus pressantes instances à celles de son mari pour engager mon père à les accompagner.
S6 LAMARTIXE IXCOMXU.
Très heureux de faire un si beau voyage dans de pareilles conditions, mon père accepta cordialement une invitation si cordiale. L'impression que causa ce projet de voyage autour de lui est racontée dans ses notes. Chacun faisait des efforts pour Ten détourner. Ma mère était très émue d'une pareille séparation, et, avec mon cœur de douze ans, je partageais les émotions de ma mère.
« Quant à mes amis, dit mon père, égarés pour la plupart par le faux courant de Topinion publique sur le compte politique de M. de Lamartine, ils ne pouvaient se résigner à la pensée de voir ma ferme amitié lui donner ce nouveau témoignage d'admiration et de sympathie. Les uns me disaient : « M. de Lamartine est ruiné; vous êtes tt généreux, dévoué, déjà trop prévenu; il vous charmera, a il vous fascinera et vous entraînera avec lui dans Tabkme. » Les autres, au contraire : « Nous comprenons votre admi- Cl ration ; mais vous savez le proverbe : il n'y a pas de grand a homme pour son valet de chambre, vous verrez Lamartine u trop souvent et de trop près. Si vous partez amis, vous (c reviendrez ennemis. Fuyez ce voyage afin de conserver tt vos illusions et un ami si illustre. »
Mon grand-père seul approuva hautement son fils.
Du reste, la résolution de mon père était prise; les larmes de sa femme et de son fils l'attendrirent sans Tébranler; le reste, en irritant son affection, ne fit que le confirmer dans son projet.
Madame de Lamartine, secrétaire de son mari alité, écrivit à mon père d'être à Monceau le [15 juin. Mon père fut exact au rendez-vous et reçut l'accueil le plus chaleureux.
11 raconte, dans ses notes, le plaisir qu'il éprouva le len-
demain à se réveiller dans ce beaa pays et chez son illastre ami. C'était un dimanche, et au bout d'un moment, ayant entendu la cloche du village sonner une messe, il se rendît de suite à Téglise pour y assister. A la sortie, voulant faire une politesse au curé, il entra à la sacristie. Le pasteur s^apprétait à partir pour Monceau où, tous les dimanches, avec autorisation de son évèque, il allait dire une seconde messe, et déjeuner. Mon père rentra avec lui à Monceau dans la voiture du chÂteau et assista néanmoins à la messe dite dans la chapelle. Invités et serviteurs y étaient réunis; si Lamartine manquait, c'est que la fièvre le retenait au lit, où il resta la plus grande partie de la journée.
Au milieu du jour , mon père accompagna madame de Lamartine dans un village des environs de Monceau où elle voulait faire quelques visites et assister aux vêpres. De même que tous les autres habitants, le curé avait fait à mon père l'éloge le plus ému de M. et madame de Lamartine.
Dans la soirée du 16 juin, la fièvre ayant beaucoup baissé, Lamartine se trouva mieux, fit même une petite promenade à cheval et, convaincu que le changement d'air lui serait bon, décida le départ pour le lendemain 17. On partit, en efiet; le 18 on était à Lyon, le 19 à Avignon et le 20 à Marseille. L'embarquement eut lieu le 21, au milieu d'une ovation magnifique de la population marseillaise :
« Comme au 15 mai, dit mon père dans ses notes, je me
vis obligé de lui faire ud rempart de mon corps contre Tempressement de ses admirateurs. Toutes les classes étaient confondues dans cette masse qui se composait pourtant plus particulièrement d'ouvriers. En entendant la foule exprimer ses sentiments, je ne pouvais m'empêcher de répéter au fond de moi-même : Oui I la popularité de Lamartine a été si vraie, si profonde, si légitime, que son nom, malgré l'ingratitude de ceux qu'il a sauvés, reste encore le plus grand du pays. »
Au moment où mon père écrivait ces notes, un journal de Marseille faisait paraître les lignes suivantes, qui les justifient pleinement :
a Pendant que certains journaux de Paris dépeignent M. de Lamartine comme l'objet de l'indifférence ou de la répulsion générales et obligé de fuir sa propre impopularité, nous venons d'être témoin de tout autre chose. Il a passé dans notre ville la journée du 20 juin. Aussitôt que le public a été informé de son arrivée, il n'a cessé de recevoir des visites des nombreux amis de toute classe et de toute opinion qu'il compte à Marseille plus que partout ailleurs.
a Quand on a su qu'il devait s'embarquer dans la soirée, une masse considérable d'hommes de tous rangs s'est rassemblée spontanément dans la Canebière, sous les fenêtres de V Hôtel des Empereurs; il a été obligé pour se rendre au port de fendre avec peine cette foule compacte d'amis ; il a reçu pendant tout le trajet des marques du plus touchant intérêt. 11 était accompagné de madame de Lamartine et de MM. de Chamborant et de Champeaux, ses deux compagnons de voyage.
« Ce n'est pas sans efforts que les voyageurs ont pu se
faire jour à travers les flots du peuple et se jeter dans le canot de YOronte. Le quai était bordé de cette foule agitée de sentiments affectueux. Pas un cri ne s*est fait entendre. Un instinct remarquable semblait indiquer à cette foule qu'il ne fallait mêler aucune manifestation politique à ce regret de voir s'éloigner un bomme qui a rendu de si grands services méconnus à son pays. Les gestes et les visages disaient seuls combien de vœux et de sympathie suivaient le voyageur et le rappelaient dans la patrie. »
Lamartine a écrit son second voyage. Je n'ai pas l'intention de reproduire son récit; mais je serai amené à lui emprunter plusieurs citations.
Les voyageurs à bord de YOronte étaient donc M. et madame de Lamartine, M. de Ghampeaux et mon père.
A peine Lamartine a-t-il commencé la narration de son voyage en communiquant à ses lecteurs ses premières impressions sur le haut de son navire en face des flots bleus et de l'horizon sans fin, qu'il s'empresse de présenter ses compagnons de voyage.
Après avoir dit que M. de Champeaux, ancien officier dans la garde royale de Charles X, était un ami de vieille date, du plus entier dévouement, qu'il devait avoir la douleur de perdre à son retour par suite d'un accès de fièvre pernicieuse, il s'exprime ainsi sur le compte de mon père :
« M. de Chamborant, élevé dans les principes du libéralisme royal par lequel la Restauration de 1815 à 1830 avait essayé de rattacher le passé à l'avenir, la tradition au progrès, le trône à la liberté, la dynastie des Bourbons au droit national, aime de la République la liberté, et de
30 LAMARTINE INGOXNIT.
la royauté légitime le titre, sinon le droit. Son idéal serait Tassociation du droit républicain avec le droit légitime; son intelligence est à la nation libre, son cœur est aux Bourbons nationalisés. La monarchie ambiguë de Juillet, usurpation pour sa famille, révolution pour la nation, n'a jamais été pour lui qu'un poids sur son cœur, poids que la logique et le sentiment ne pouvaient pas porter longtemps. Comme moi, il a refusé de la servir pour ne pas contrister ses souvenirs de fidélité d'honneur aux dogmes de sa jeunesse. Ainsi que moi, il accueillit la République comme un dénouement franc et entier qui finissait un contresens.
tt Homme de premier mouvement et d'énergie, il a assisté volontiers de loin à plusieurs de ses grandes scènes, il y a pris le rôle que le courage d'esprit, la force corporelle, l'attitude imposante, la forte voix, le geste résolu donnent toujours dans les agitations indécises des multitudes assemblées. »
Loin de produire aucune désillusion à mon père pendant le tôte-à-tète ou le côte-à-côte de la traversée et du voyage, Lamartine suscita au contraire en lui un attachement tous les jours plus vif qui se manifeste dans ses notes. On va en juger. Voilà comment mon père raconte sa soirée du 23 juin sur le pont du navire :
« Assis sur le pont, adossé aux parois de la dunette, M. de Lamartine, le coude appuyé sur son genou et sa belle tête penchée dans sa main, laisse aller son âme et son imagination à des contemplations sublimes. Sa pensée roule peut-être dans ses profondeurs quelque grande épopée de la mer? Quoique étendu près de lui, et plié
dans le même manteau, je nWe troubler le religieux recueillement dans lequel il paraît enTermé. Mais il faut que le trop plein de son cœur s^épanche, et il rompt Je silence pour me parler de Dieu !
tt -- Quel tableau, me dil-il, et quelle éloquence cachée u dans cette vague qui palpite et dans les millions de clous » de feu qui étincellent au firmament! Que d^abimes, que u de secrets, que de drames sous cette planche qui nous tt porte! Que de magnificences, que de beaux poèmes, a que de sublimes annales à redire, à chanter et à conu templer dans ces mondes qui roulent si majestueusement u sur nos têtes! Des hommes pourtant restent sourds, u aveugles et muets devant ces merveilles de la main de u Dieu! Qu'est-ce que cela prouve? Sinon qu'il y a des u aveugles de Tâme comme il y a des aveugles du corps, tt N'est-il pas évident que Tàme a besoin de s'exhaler dans ji l'adoration, dans la prière?
u — Dès lors, ajoutai-je, la nécessité du culte est > démontrée.
a — Sans doute, répondit M. de Lamartine; mais ce u culte doit être libre comme la conscience, ce sancu tuaire inviolable , cette source primordiale de toutes les tt libertés.
« — Ce qui ne veut pas dire assurément, répliquai-je, tt que tous les cultes doivent être également agréables à VI Dieu et admis par la saine raison !
tt — Non, évidemment! Mais cela veut dire, continua tt M. de Lamartine, qu'en une matière si délicate, le « gouvernement et la loi doivent se borner à garder la tt morale et la paix publique, à maintenir chacun dans
« Tasage de sa liberté^ de manière que cet usage ne soit tf jamais de nature à gêner ou absorber la liberté d'autt trui. De cette tolérance absolue dont la diversité des X sentiments de notre temps démontre la nécessité, jailtt liront les inspirations les plus pures et les plus propres tt à la grande conciliation des esprits. Si la foi chrétienne, tt comme je le pense, est la plus digne de nos respects, tt soyez bien convaincu qu'elle se ravivera dans les pleines tt eaux de la liberté, que les dissidences des sectes s'y effaa ceront et que Tunité religieuse se refera, n
Après avoir rendu compte de cette causerie si élevée, mon père continue ainsi :
« Les conversations du bord n'étaient pas toujours aussi sérieuses. Il n'y avait pas seulement dans l'illustre voyageur de la politique, de la religion, de la poésie, du rêve; il y avait aussi de la verve et de la gaieté.
tt Le lendemain ou le surlendemain de cette conversation religieuse, ému par le spectacle des vagues, j'essayai de me rappeler quelques-unes des strophes de Lamartine à la mer et commençai tout haut :
Murmure autour de ma nacelle, Douce mer dont les flotB chéris, Ainsi qu'une amante fidèle, Jettent une plainte éternelle Sur ses poétiques débris.
a — Ah ! ah ! me dit M. de Lamartine comme s'il s'était tt réveillé en sursaut. Voilà quelqu'un de ma connaisc sance : vous savez donc des vers? je ne vous en avais tt jamais entendu réciter.
« — Eh bien! écoutez ceux-ci, répliquai-je, ils sont
a depuis bien des années gravés dans ma mémoire ; si elle tt venait à trébucher, j'espère que vous me soufflerez. Ce K sont les Adieux à la mer! »
« Quand j'arrivai à la quatrième strophe, il me fut impossible de retrouver le cinquième vers, et je recommençai en priant Fauteur de m*aider. Cette fois comme la première il demeura muet.
a — Comment, lui dis-je, c'est comme cela que vous a venez à mon aide?
« — Pourtant, répondit-il, c'est plutôt la mémoire que a la bonne volonté qui me manque! Je n'ai jamais pu a retenir un seul de mes vers. J'aurai plus tôt fait de vous « en composer cent que de vous en redire un seul I «
a En effet, il essaya vainement; et, à nous deux, il nous fut impossible de recomposer ce vers si doux :
N'a rêvé que l'onde et les bois !
qui termine la strophe en question, que voici complète :
Ah ! berce, berce, berce encore»
Berce pour la dernière fois, Berce cet enfant qui t'adore Et qui depuis sa tendre aurore N'a rêvé que l'onde et les bois !
a — Il y a cela de singulier cependant, ajouta M. de a Lamartine, c'est que j'ai la mémoire chargée des vers u d'autrui. 9
tt Pour le prouver, cet homme d'un esprit d'ordinaire si grave et si sérieux se met à exhumer de sa mémoire où ils étaient ensevelis depuis bien des années, une foule de vers bouffons et galants, de toutes les tailles, de tous les calibres et de toutes les sources.
tt — Voilà, me dit-il en riaot quand il fut las de cet a exercice extraordinaire, mon répertoire de jeune homme « et de garde du corps épuisé. Depuis, il est vrai, il m*a tt été impossible de confierdenouveaux vers à ma mémoire, tt II n*en est pas de même de la musique; toute celle qui tt me frappe, je la retiens sans le moindre effort, sans le u vouloir! n
u Et il se mit à fredonner quelques airs de musique italienne que nous avions entendus ensemble l'hiver précédent. Puis, sa voix s'animant par degrés, il reproduisit d'nn timbre vibrant, large, harmonieux, sonore, les plus beaux passages des opéras de Rossini. Il les rendit avec tant d*expres8ion et de goût qu'il me fut impossible de contenir jusqu'à la fin ma surprise et mon admiration.
u — Vous vous étonniez à l'instant,' lui dis-je, de me tt voir réciter des vers, permettez qu'à mon tour je u m'étonne et vous félicite de votre voix magnifique et u de votre beau talent de musicien. C'est le cas ou jamais u de dire que la musique est la sœur de la poésie.
ft — Ne soyez point si prompt à me louer, mon cher « ami, répliqua M. de Lamartine. Je ne sais pas une note, a je ne connais pas un instrument, et, quoique je me sois u essayé sérieusement à jouer de la flûte, je n'ai pu par- « venir à en tirer un son. Mais j'ai une admiration si pastt sionnée pour la belle musique que je la place au-dessus u de tout et que je donnerais tous mes poèmes pour une tt seule phrase des chefs-d'œuvre de Rossini. »
Heureusement qu'un pareil échange était impossible. Et puis, à vrai dire, je crois que s'il eût été faisable, Lamartine lui-même aurait peut-être hésité au dernier moment! Les
vers sont la masique de Tâme; la musique de Lamartine fera encore vibrer toutes les cordes de la sensibilité humaine que la musique de Rossini sera depuis longtemps démodée, oubliée dans les archive's de Tarchéologie musicale.
La traversée des voyageurs de VOrante se passa ainsi ; trop courte au désir de mon père.
Aussitôt à Constantinople, Lamartine fit demander une audience au Sultan par le grand vizir Rescbid Pacha.
« Le jour de la réception arrivé, a écrit Lamartine, je me rendis avec M. de Chamborant et U. de Champeaux, mes deux compagnons de voyage, au palais de l'ambas-* sadeur de France, à Péra, où les voitures de la Cour impériale nous attendaient pour nous conduire, par la route des collines, à l'audience du Grand Seigneur, qui devait avoir lieu dans un de ses kiosques solitaires, accessible à ses seuls confidents, n
Lamartine commença par prononcer un petit discours très étudié et très réfléchi qui fut traduit par Reschid Pacha. Abd-ul-Medjid répondit avec la plus grande afiabilité et la meilleure grâce au fondateur de la République française.
L'illustre voyageur présenta ensuite ses amis au Sultan :
tt Voici, lui dit-il, H. de Chamborant et M. de Cham-
36 LAMARTIXE INCONNU.
peaux, deux de mes compatriotes et de mes amis particuliers; Tun, ancien militaire; l'autre , occupé d*études agricoles et économiques, qui se destine à la carrière politique ; tous deux hommes faisant honneur à leur pays par leur caractère et leur mérite. Ils croiraient avoir perdu la partie la plus intéressante du voyage qu'ils ont entrepris avec moi, si, en visitant TOrient, ils n'avaient pas vu le jeune souverain qui attire en ce moment l'intérêt de l'Europe civilisée, et qui se consacre à effacer les barrières que les préjugés avaient mises entre deux mondes, s
a Abd-ul-Hedjid, ajoute-t-il, accueillit du geste et du regard mes deux amis avec la même grâce et le même empressement qu'il avait montrés envers moi. L'un et l'autre, par l'entremise de Reschi^ Pacha, échangèrent quelques paroles avec le Sultan. »
Après l'audience, par une faveur sans précédent, Lamartine et ses compagnons furent admis à suivre le Sultan dans une revue qu'il allait passer de ses écoles militaires. Ils furent très étonnés de la forte instruction que semblaient avoir tous les jeunes gens examinés , et le Sultan parut beaucoup jouir de cet étonnement flatteur.
Aux approches du soir, les voyageurs retournèrent à leur navire oii ils n'avaient pas cessé d'habiter. Mon père était de moins en moins disposé à regretter son voyage. Etre présenté à Constantinople à un sultan, par un Lamartine, cela n'arrive pas à tout le monde en effet, et ne se voit pas tous les jours !
Le lendemain, Lamartine donna Tordre de lei^er Tancre pour Smyrne. Il était impatient de connaître cette propriété où, bientôt peut-être, il allait se retirer pour toujours. En effet, il avait eu cette pensée qui amena sous sa plume une page sublime que je veux citer :
Ci Je quitte sans regret les affaires publiques, parce que je ne m'y suis jamais mêlé dans la pensée de faire des hommes ou des événements Finstrument de ma fortune, de ma puissance ou de ma renommée; elles n'ont jamais été pour moi qu'un fardeau imposé par ce que j'ai cru un devoir du patriotisme ou de l'opinion, un service onéreux à rendre à la vérité ou à la patrie. Je bénis le jour qui m'en décharge. Si mon pays ne veut plus de moi, je ne lui reproche ni injustice, ni inconstance, ni ingratitude; je le remercie de me congédier, et je passe avec joie au service d'un meilleur maître, auquel je désire consacrer mes dernières années dans la solitude, dans la contemplation et dans la confession du peu de vérités qu'il est donné à l'homme d'entrevoir d'ici-bas.
« C'est le soir que la lampe du sanctuaire et du foyer intérieur s'allume, que la fumée monte des hauts lieux, et que la terre, où tout fait silence, ressemble à un encensoir balançant devant l'âme universelle et devant le Dieu caché, les actes de foi, les hymnes et les parfums de sa création.
38 LAMARTIXE INGOWU.
« J'ai été le bruit et le mouvement pendant quelques heures, je serai le silence et Thymne à mon tour. Un peu de ce siècle porte mon nom, c'est assez; c'est l'heure de se taire, de disparaître et de se préparer au grand pas de l'éternité. »
En copiant ces lignes, je sens mon âme remuée par une éniotion profonde et salutaire.
Je dirai à mon tour : Grâce à Dieu et à cause de mon père, un peu de Lamartine porte mon nom, c'est assez! C'est assez pour avoir eu son rayon d'honneur ici-bas.
Aussitôt à Smyrne, Lamartine prépara sa caravane pour se rendre à sa terre de Burgaz-Owa, où il devait s'installer pendant quelque temps avec madame de Lamartine, M. de Champeaux et mon père.
Dès qu'il y fut arrivé, il voulut explorer sa concession ; on décida que madame de Lamartine resterait au point central, et que l'illustre concessionnaire, lui laissant M. de Champeaux comme compagnon, partirait pour quelques jours, emmenant mon père qui avait quelque compétence agricole, et quelques agents attachés à son exploitation. Le soir, on coucherait dans les villages les plus rapprochés où l'on était sûr de trouver l'hospitalité la plus respectueuse.
Lamartine, dans la relation de son voyage, raconte les fréquentes conversations qu'il a eues avec mon père pen-
éls
dant cette pérégrination, tantôt sur des sujets agricoles, tantôt sur des sujets philosophiques.
Mon père, de son côté, m*a laissé dans ses notes les impressions qu'il a éprouvées pendant cette course si intéressante.
Voici un passage qui m'a paru digne d'être cité.
« J'avais souvent entendu dire à M. de Lamartine, quand je lui parlais des injures du journalisme et des diatribes de ses adversaires politiques :
« Tout cela me touche peu, n'arrivant point à ma cona science. Je suis bien tranquille; la lumière se fera un tt jour sur ces faits ; et l'histoire en relèvera le plus grand u nombre à mon honneur, quand le moment de son imparu tialité sera venu, liais il y a un reproche que je me «< suis vivement fait à moi-même malgré le silence de tous u sur ce point. J'en ai demandé pardon à Dieu, car j'ai « péché ce jour-là par vanité, par orgueil, sans me sou- ^ venir de ce que je devais à la patrie, et quoique ma « faute n'ait eu aucune espèce d'influence sur les événeu ments de la Révolution, je n'ai point ponr cela cessé de a me la reprocher. »
s Malgré mon intimité avec cet homme illustre, il m'avait été impossible de préciser dans mon esprit la faute à laquelle il faisait allusion, et je n'avais jamais osé le sonder sur ce point. L'occasion me parut favorable. Nous étions absolument seuls; personne ne pouvait nous entendre ; les plus nobles épanchements venaient de déborder de son grand cœur dans le mien. J'osai le questionner. M. de
40 LAMARTINE INGONNl}.
Lamartine me répondit par la confession la plus complète et selon moi la pi as honorable :
« Vous vous rappelez, me dit-il, comment la question a du droit de réunion fut posée à la Chambre des députés u à la veille de la chute de Louis-Philippe, par Topposiu tion ; comment ce droit fut contesté, et que pour contt stater jusqu'à quel degré de violence le gouvernement Cl pourrait aller, l'opposition organisa le fameux banquet. a I^a veille de ce jour décisif, le 22 février, il y eut chez (c Durand une réunion des principaux membres de Toptt position à laquelle j'assistai, ainsi que M. Odilon Barrot. « On examina la convenance qu'il pouvaft y avoir à pousser « les choses à l'extrême, en assistant au banquet quand on tf y avait poussé la population tout entière. M. Barrot et u quelques autres déclarèrent que l'épreuve avait été déjà a poussée trop loin, et qu'ils n'iraient pas au banquet. Je tt crus sans doute que ces hommes cédaient à quelque « sentiment de pusillanimité en face du danger, plutôt « qu'à un sentiment réfléchi de patriotisme, et moi, égaré u par la fausse grandeur d'un courage physique toujours a facile, je déclarai qu'il n'était plus temps de reculer, et « qu'alors même que je serais abandonné de tous, j'irais a seul au banquet.
tt Je reconnais que, dans cette circonstance suprême, j'ai u eu tort, et je m'en accuse avec amertume. J'ai été animé « par un sentiment trop personnel, pour qu'il ne fût pas a coupable. Tranchons le mot, j'ai succombé à une tentatt tion de vanité, d'orgueil. M. Odilon Barrot, en recua lant, a fait un acte de patriotisme, il a pleinement fait u son devoir; depuis ce jour il a beaucoup grandi dans a mon estime.
a Au reste, ajouta M. de Lamartine , par des circonu stances indépendantes de ma volonté, je n'allai point à
LE SECOND VOYAGE EN ORIENT. 4i
a ce banquet; j'étais au lit, souffrant; ma conduite valut tt mieux que mes paroles, et j'ai du moins la consolation tt d'être complètement innocent de la révolution où fut u précipité mon pays, v
C'est ainsi que mon père eut, dans un village d'Orient, la primeur de cet humble, mais si glorieux meâ culjpd de l'homme politique. Treize ans plus tard, Lamartine devait s'en frapper publiquement la poitrine. Dans ses Mémoires politiques, il revient deux fois sur cet acte de sa vie pour le condamner sévèrement; on va pouvoir comparer ce qu'il en dit, avec la narration de mon père.
Au livre septième de ses Mémoires, Lamartine, après avoir reproduit son véhément discours à la réunion de l'opposition chez Durand et avoir constaté le mouvement de recul persistant des principaux hommes politiques réunis, constate que les conséquences funestes de ses paroles furent par le fait écartées, et il ajoute :
« Mais si ces considérations excusent cette faute de Lamartine, elles ne sufBsent pas pour l'absoudre. L'élan qu'il avait donné à l'opposition aurait pu aboutir à un conflit, autant que l'obstination du gouvernement. Lamartine livrait quelque chose au hasard. La vertu ne livre rien qu'à la prudence, quand il s'agit du repos des États et de la vie des hommes. Il tentait Dieu et le peuple. Lamartine se reprocha depuis sévèrement cette faute. C'est la seule qui pèse sur sa conscience dans le cours de sa vie politique. II ne chercha à l'atténuer ni à lui-même ni aux autres. C'est un tort de renvoyer à Dieu ce que Dieu a laissé à l'homme
d'État : la responsabilité. Il y avait là un défi à la Providence. L*bomme sage ne doit jamais défier la fortune, mais la prévoir et la conjurer. »
Dans le livre trente-cinquième et dernier de ses Mémoires, Lamartine revient avec insistance sur cette faute (1).
Cette confession publique de 1863 est d'une noblesse qui n'a été égalée que par les aveux sublimes de la critique de V Histoire des Girondins. Elle est un de ces actes de con* science, inusités, qui placent Lamartine hors de pair audessus des plus illustres, aussi bien par le caractère que par le génie.
Après avoir visité en tous sens sa concession de Burgaz- Owa, et avoir acquis la certitude qu'elle était très productive, Lamartine retourna à Smyrne avec ses compagnons de voyage, dans le but de se rembarquer pour la France.
Pendant ce second séjour dans la capitale de l'Asie Mineure, il fut l'objet des plus chaleureuses démonstrations de la part de la colonie française. Une députation, conduite par If . Couturier, homme de bien et d'intelligence, resté l'ami de Lamartine jusqu'au dernier jour, et mort récemment en laissant les plus vifs regrets à tous ceux qui l'ont connu, invita l'illustre voyageur à présider deux solennités publiques scolaires : la distribution des prix du collège des
(1) Voir TAnDeze, document B.
Lazaristes et celle de Tëcole des Sœurs de la Charité. Dans chacune d'elles il fit un discours, et dans chaque discours reloge des maîtres; celui adressé aux Sœurs se terminait ainsi :
« Ces saintes et laborieuses servantes des pauvres ne me permettraient pas de les louer; mais elles ne sauraient me défendre de les honorer, de les admirer et de les bénir. »
VU
Mon père, travaillé depuis quelque temps par la pensée de revenir en France par la Russie, où se trouvait transplantée depuis rémigration une branche de la famille de Chamborant, se décida à mettre son projet à exécution. Il fut chargé par son illustre ami de commissions importantes pour le Sultan et le grand vizir à son passage à Constantinople.
Il quitta M. et madame de Lamartine, après avoir échangé avec eux les témoignages de la plus vive affection.
A regard de son illustre ami, ce voyage n'avait fait que développer encore des sentiments fortement enracinés; visà-vis de Madame de Lamartine, il avait été une véritable révélation. Mon père s'exprime ainsi dans ses notes :
tt Depuis que j'avais eu l'honneur d'être présenté à Madame de Lamartine jusqu'à notre voyage, je ne savais d'elle rien de plus que tout autre. Je prenais sa timidité
et sa réserve pour de rindifférence. J'étais plein de respect pour sa personne, mais je me sentais retenu dans un certain éloignement. Je savais de tout temps combien elle était digne de celui à qui Dieu Tavait unie. Hais, après avoir vécu avec elle pendant des semaines entières dans Tinlimité de la vie de famille, il me fut impossible de ne pas reconnaître les trésors de sensibilité, de dévouement, de religion, de charité chrétienne qu'elle essayait de tenir modestement cachés dans son cœur. Je compris tout ce qu'avait dû souffrir comme mère, comme épouse, comme chrétienne, cette femme vraiment supérieure. La gloire de son mari avait sans nul doute rejailli sur elle; mais la gloire n'est pas un bouclier contre la douleur.
c( Je reconnus que Madame de Lamartine, par l'étendue de son esprit, la distinction de son talent artistique et les vertus de son cœur, avait un mérite assez grand pour se couronner, si elle eût voulu, des rayons de sa propre gloire, mais qu'elle s'était toujours volontairement effacée et amoindrie devant celle de son mari.
tt II n'y a point de sacrifice qu'elle n'ait fait à M. de Lamartine ; elle vit exclusivement de son air, de sa vie ; on sent qu'elle l'aime du même amour que quand elle était jeune femme, amour doublé de celui des enfants qu'elle a perdus, et excité encore par l'injustice publique et l'ingratitude des contemporains. Pendant le gouvernement provisoire, tandis que son mari luttait seul, sans d'autres armes que son courage et son éloquence, contre les passions de la démagogie et les menaces des assemblées, elle ne trembla jamais pour elle-même, mais l'inquiétude pour son mari la tint attachée au calvaire de toutes les angoisses.
a Elle n*avait pas désiré le pouvoir pour son mari ; elle le subit comme un devoir et le quitta sans amertume comme une délivrance. Essayer de dire tout le bien qu'elle a fait serait impossible ; d'ailleurs, la charité chrétienne craint la louange, et ce serait mal connaître Madame de Lamartine que de penser qu*on pourrait lui plaire en déchirant le voile de modestie dont elle entoure toutes ses bonnes œuvres.
a Hais insensible aux séductions du pouvoir, elle ressentait vivement les outrages jetés à la face de son mari par ceux-là mêmes qui la veille le courtisaient le plus platement. Ces outrages pouvaient glisser sur Fàme bronzée de Thomme supérieur, ils entraient comme un glaive dans le cœur de sa noble femme. »
Plusieurs publications ont déjà confirmé ce jugement de mon père sur Madame de Lamartine. La production de quelques lettres que j'ai en main va bientôt en apporter la confirmation définitive.
Mon père partit de Smyme quelques jours avant ses illustres compagnons. La veille de son départ, il eut un long entretien avec Lamartine, qui lui dit affectueusement :
a — Mon cher ami, avant de nous quitter, je voudrais bien avoir quelque chose de vous. Donnez-moi votre canne, qui me convient.
a — Avec bonheur, répondit mon père ; mais ne serai-je pas payé de quelque retour? d
Pour toute réplique Lamartine lui serra affectueusement la main. Mais le jour suivant, dans l'après-midi, au moment de la séparation définitive, voici comment mon père raconte ce qui se passa :
46 LAMARTINE INCOXVU.
« Après avoir remercié Madame de Lamartine de toutes ses bontés pour moi et avoir donné au pauvre M. de Cliampeaux une poignée de main, qui devait être la dernière, j'entrai chez M. de Lamartine. Il me chargea d'hommages au Sultan pour le cas invraisemblable où je serais admis à le revoir, en tout cas d'instructions pour les ministres du Divan, et en particulier pour le grand vizir, Reschid Pacha. Il m'annonça que dans une caisse qu'il venait de faire porter à mon bateau se trouvaient deux objets : l'un, destiné au Grand Seigneur, la France monumentale, magnifique in-folio, en quatre volumes illustrés, dorés sur tranche et reliés en peau de chagrin ; l'autre, un buste en marbre, destiné à Reschid Pacha.
tt Enfin, au moment où je sortais de ses bras, fort attendri de tous ses affectueux sentiments et de ses tendres embrassements, il me dit :
a — Je vous ai enlevé votre canne, permettez-moi de tt la remplacer par ces deux petits pistolets que j'ai cona stamment portés sur moi pendant les trois mois du goua vernement provisoire ; il me serait impossible de les a remettre entre des mains plus dignes et plus dévouées.
tt — Oui, lui dis-je, vous pouvez compter qu'ils seront transmis, de génération en génération, dans ma famille, non seulement comme le souvenir d'une illustre amitié, mais comme une relique sacrée du génie, de la gloire et de la vertu. »
La parole de mon père ne sera pas démentie. La relique est là dans la vieille demeure de famille, à côté des objets militaires les plus précieux, puisqu'ils sont les souvenirs de ceux qui ont le plus contribué à honorer notre nom.
C'est une relique authentique! En effet, à la page 267, livre vingtième des Mémoires politiques, on lit :
a Lamartine (pendant le gouvernement provisoire) ne prenait aucune précaution , quoiqu'il sût que de mauvais desseins veillaient jusqu*à sa porte. Il sortait à toute heure de la nuit et de jour, seul, à pied, sans autres armes qu'une paire de pistolets sous son habit. »
Vin
Peu de jours après le départ de mon père pour la Russie, par Constantinople, les autres voyageurs s'embarquèrent pour rentrer directement en France.
Ce retour fut marqué par une circonstance des plus douloureuses. Pendant la traversée, M. deChampeaux, atteint d'un accès de fièvre pernicieuse, mourut pendant que Madame de Lamartine était elle-même gravement malade. Dans la relation de son second voyage en Orient, Lamartine raconte sa cruelle émotion entre le lit de sa femme et le cercueil de son ami dévoué.
Cette relation parut d*abord par livraisons dans les Foyers du peuple, journal purement littéraire, qui succéda au Conseiller du peuple^ publication politique, dont j'ai cité de très beaux passages.
A propos des Foyers du peuple, on me permettra de rappeler ici une circonstance qui se lie étroitement à mon sujet.
Un jour, pendant la publication de son voyage, manquant de copie pour une de ses livraisons, Lamartine demanda à mon père s'il avait quelques notes sur Malte. Et sur sa réponse affirmative, en ayant pris connaissance, il lui proposa de les lui emprunter; et c'est ainsi qu'elles furent intercalées dans l'Annexe 2 de décembre 1851, à la fin du livre III du Voyage.
Elles étaient précédées des lignes suivantes deLamartine :
tt Le soir, nous reprimes la route d'Achmed Seded, étonnés et ravis des examens rapides de notre nouvelle possession.
tt II fut question dans notre entretien de la nuit des notes que le voyageur prend, avant de s'endormir, sur ce qui l'a frappé dans sa journée de terre ou de mer. Ces notes, échos des impressions naïves, diffèrent autant que les caractères et les habitudes d'esprit de chacun des voyageurs qui les inscrivent. Je lus à nos amis quelques pages ébauchées des miennes. J'avais oublié Malte et Syra, deux des points les plus pittoresques et les plus intéressants de la Méditerranée.
a Nous demandâmes à M. de Chamborant de nous lire quelques passages de ses notes de voyageur, écrites au branle du cheval dans le désert ou du roulis du vaisseau sur les vagues. Sa modestie résista longtemps. Il n'avait, disait-il, écrit que pour lui, sans prétention et avec une complète insouciance de l'œil du public. Ses notes n'étaient que les confidences intimes d'impressions fugitives, gravées seulement pour l'œil d'un père, d'une femme, d'un fils, et destinées aux douces réminiscences de la famille.
a II me répugnait de faire violence à cette réserve de mon compagnon de voyage et de mon ami. Mais je savais que tout ce qui sort du cœur mérite d'en être arraché, et que, dans ces sortes d'entretiens du voyageur avec luimême, Fart suprême est de ne point montrer Tartiste. Une justesse de sens, un coup d*œil élevé, une sensibilité sans recherche, un style sans effort, une sincérité sans respect humain, une phrase de premier mot et qui rend la pensée au vol : voilà tout ce qui nous charme dans les récits du voyageur. Il doit sentir et peindre comme il voit, c'està-dire en courant et en ébauchant. Pensée ambulatoire et style équestre, qui comportent dans Timpression l'abandon et la liberté de la nature.
a Dans les pages de ce genre, comme dans les miennes ici, l'écrivain disparait pour laisser voir l'homme. Qu'im^ porte, en effet, l'écrivain , quand l'homme intéresse et remue? Or, il y avait de l'un et de l'autre dans les souvenirs de M. de Chamborant. Je le suppliai que la lacune laissée dans mes notes fût comblée par ces deux fragments de son voyage, comme on incruste dans la même mosaïque deux cailloux du même torrent. Le cours de ses idées et celui des miennes étaient assez semblables pour que rien ne jurât trop dans ses impressions. Quand on sent à peu près de même, on a le droit de parler l'un pour l'autre, et de répondre d'un sentiment pour deux, n
Il était impossible à Lamartine de présenter à ses lecteurs d'une manière plus aimable son modeste suppléant.