‹ Lamartine inconnu: notes, lettres, et documents inédits, souvenirs de familleChapitre 19 sur 35 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

f. Douie lettres de 1858; mon devoir. — II. La vérité sur les deltes, dite ptr Lamartine. — III. Témoignage de Madame de Lamartine. — IV. L*effort; Cours de liUérature; convenance vis-à-vis de FEmpire; If. de Morny. — V. Le comité de MAcon; projet de loterie. — VI. Lettre décisive de Madame de Lamartine. — VII. Échec de la loterie. Souscription nationale ; obstacles administratifs; insuccès. — Vin. Délicatesse, dignité, honneur t

Après une tranquillité passagère, Forage va gronder. L'année 1858 est peut-être celle des plus dures épreuves pour Lamartine. Douze lettres sont entre mes mains. Toutes concernent la crise d'affaires traversée par le grand homme. Avec la franchise de la plus complète intimité, c*est-^-dire dans les conditions les plus concluantes, Lamartine y prouve sa volonté passionnée de payer ses créanciers, et pour cela de ne reculer devant aucun travail d'intelligence et aucune démarche permise; mais il s'y montre inflexible, immobile, à la perspective de franchir jamais les limites bien nettes, bien précises que son honneur lui a imposées.

De tels documents, interprétés comme ils doivent l'être.

éclairent du joar le plus rrai la figure du grand lutteur au milieu du combat de la \\e ; ils dégagent un parfum d'honneur qui doit chasser Tâcre odeur de l'injustice , et remplacer chez les âmes droites, par une admiration compatissante, le fiel des anciens préjugés.

Dés lors, est-ce que mon devoir n*est pas tout tracé?

Est-ce qu'il m'est permis de détourner les regards de ce grand homme dans le moment le plus noble peut-être de sa glorieuse vie, sous prétexte que les soufirances, les angoisses et les humiliations d'un des plus illustres martyrs du génie humain rappellent les ironies coupables d'une génération égarée, et réveillent de pénibles souvenirs?

Est-ce que je puis laisser dans l'oubli la lettre de Madame de Lamartine,que j'ai annoncée et que je considère de plus en plus comme un de ces témoignages décisifs qui déterminent la justice au tribunal de la postérité ?

Un pareil sujet, je le sais , nécessite bien des délicatesses; j'en serais terrifié, paralysé, si je ne savais aussi que dans les questions de sentiment, d'équité, les élans d'un cœur aimant et convaincu font souvent mieux vibrer la justice dans les autres cœurs que les réserves les plus étudiées et les calculs les plus habiles.

C'est donc mon cœur, mon cœur seul que j'ai interrogé ! Il m'a répondu sans aucune hésitation. Ma raison a pleinement ratifié mon cœur.

Je crois que cette histoire des dettes est un sujet qui doit être élucidé par ceux qui savent, sous peine d'être obscurci davantage encore peut-être, par ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas savoir.

Je crois qu'il n'y a aucun voile à jeter sur cette phase douloureuse de la vie qui nous occupe, parce que tant d'amertume ne provient d'aucun vice caché, et ne recèle aucune faiblesse inavouable.

Je crois enfin que la vérité conserve tous ses droits, surtout lorsqu'elle éclaire aussi vivement une des grandes leçons de Dieu terrassant dans la douleur un des plus vastes génies de l'humanité, et lui permettant de se relever, digne toujours de l'estime, du respect et de l'admiration.

Mon devoir est donc de publier ici, au milieu d'un récit intime où l'histoire pourra les trouver, des lettres qui apportent une si grande part de lumière à cette vérité vengeresse.

Une seule crainte pourrait me faire hésiter : la crainte, en remuant toute cette tristesse, d'ajouter une larme de plus à tant de larmes qui auraient déjà fondu le cœur de la noble héritière du nom de Lamartine, si ce cœur n'était pas aussi grand et aussi fort que la mémoire dont il est tout rempli! Mais elle le sait bien, une des plus grandes joies de ma vie serait, au contraire, de pouvoir lui procurer la douceur d'une consolation ; et, plutôt que de faire tomber de ses yeux ou de son cœur une larme inutile, j'aimerais mieux enfouir à tout jamais dans l'oubli, sous la terre même, tous ces nobles souvenirs écrits qui sont cependant pour moi, dans le présent, les papiers de famille les plus précieux.

J'en suis certain, elle m'adresserait, au contraire, un sévère reproche si, semblant méconnaître aujourd'hui l'esprit de sacrifice dont elle a été perpétuellement animée, et pour lui éviter une émotion, j'oubliais, en face de la

grande figure de son oncle bien-aimé, que, ne pouvant rien ajouter au plateau de la gloire qui déborde , je dois chercher du moins à ajouter de ma main qui la possède, ne fût-ce que la plus petite parcelle de ce qui manque au plateau de la justice.

Lamartine lui-même a exposé dans ses Mémoires poli-tiques ses embarras financiers, ses efibrts et ses espérances. Il en est aussi question bien souvent dans la correspondance publiée de Madame de Lamartine. Il ne s'agit donc, pour moi, de divulguer aucun mystère; il s'agit, à propos de choses dites tout haut, mais très mal connues du public, de confirmer, par des preuves intimes et irrécusables qu'on ne connaît pas, ce droit à l'estime de l'histoire que Lamartine même, à propos de ses dettes, revendique avec une si noble hauteur dans ses Mémoires, et que sa sainte femme lui décerne avec une si touchante émotion dans sa correspondance.

Voici ce qu'on lit au livre vingt-deuxième des Mémoires politiques, paragraphe VIII :

u Tous mes biens étant hypothéqués pour leur valeur, je fus contraint de m'arracher le cœur de ma propre main, en vendant la terre libre de Milly. Je n'y suis jamais retourné. Depuis cette séparation forcée de la scène de mon berceau et de ma vie, je n'ai plus vécu qu'à demi; je

166 LAMARTIME INGOXMU.

ii*ai jamais pardonné à la nécessité qui m'en faisait expulser comme un coupable. Je mourrai je ne sais où, en le reprochant à mon pays. J'empruntai sept cent mille francs au Crédit foncier, et, devant encore deux millions au delà de la valeur de mes biens, je fondai deux ouvrages dont le produit, si je vivais, devait en quelques années me libérer. Le premier de ces ouvrages était les Entretiens littéraires, que je pouvais continuer jusqu'à ma mort, et qui a dix mille abonnés à vingt francs, c'est-à-dire environ ' deux cent mille francs de produit, moins les frais. Le second, c'est la collection, en quarante magnifiques volumes, de mes œuvres complètes, mise en vente à huit francs le volume et payable en quatre ans. C'est sur ces deux entreprises que tout l'avenir de mes créanciers se fonde et que j'ai réussi à les payer, avec les intérêts, année par année. Deux loteries à quelques centimes le billet, pour lesquelles l'autorisation de l'administration me fut accordée en faveur de ces créanciers, allégèrent encore mes fardeaux de quelques centaines de mille francs. Voilà ob j'en suis au moment ob j'écris ceci.

tt Je ne dois pas oublier que Bonaparte, devenu empereur, et entendant parler de mes embarras, m'envoya offrir deux millions de sa cassette pour me libérer. Je refusai à tout risque; l'honneur me l'interdisait. Récemment encore, il m'a envoyé par un de ses ministres faire les offres les plus spontanées et les plus larges pour le même objet. Je "remis à son ministre une note commençant ainsi : « M. de Lamartine remercie l'Empereur des offres obligeantes qu'il lui a fait faire par M...; mais l'honneur, qui appartient à toutes les opinions élevées, lui interdit

de Taccepter. Tout ce qu'il désire, c'est que Tadministration ne s'interpose pas entre lui et le pays qui désire l'aider dans sa libération par le moyen de la loterie dont il fait demander l'autorisation légale à l'administration. »

« Quelques jours après, l'autorisation du ministre de l'intérieur me fut adressée. La subvention individuelle et volontaire du pays eut la liberté de s'exercer en ma faveur. Si cette loterie a quelque succès, tous mes créanciers, à l'exception des sept cent mille francs du Crédit foncier, seront payés, et mes biens répondront du reste. Je pourrai mourir, non pas où je suis né, puisque Milly, la terre de mon cœur, est perdue pour jamais ; mais du moins sous les tuiles qui ont abrité une partie de ma vie.

tt Telle est l'exacte vérité. Mais pourvu que mes créanciers soient payés avant ma mort ; je ne regretterai rien en mourant; je commence à l'espérer, n

Telle est l'exacte vérité, dit Lamartine en terminant cette page de sa propre histoire. Pour nous, toute la question est là! Nous devons examiner si, en réalité, les dettes effrayantes qui ont pesé sur la fin de sa vie doivent mériter à Lamartine la sévérité ou la compassion.

Madame de Lamartine, dans sa correspondance, complète sur certains points les explications de son mari. Sans doute elle ne détaille pas ses dettes, mais elle en dit assez

168 LAMARTINE INGOMMU.

sur leur origine pour détruire tout soupçon mauvais et tout doute intime chez le lecteur. Elle ne cherche pas à dissimuler la part que les erreurs de l'imagination et les illusions de Tesprit ont pu avoir dans la situation dont elle souffre; mais à un âge et dans des conditions ob elle ne saurait être trompée, elle prend Dieu à témoin qu'à Torigine de tout cela il n^y a rien qui ne soit grand, pur et honnête.

Dans une lettre écrite en 1855 et qui a été publiée, elle dit à propos de son mari :

« Il faut payer ses qualités : l'optimisme, l'idéal, le génie, sont de grands dons entraînant de grandes peines. La réalité disparait sous les perspectives idéales, et, lorsque la vraie situation se révèle, c'est un éclair qui précède à peine la foudre.

<t Le génie comporte un laisser-aller, mais en même temps une charité, une générosité sans bornes qui sera, je l'espère , reçue en balance par Dieu et même par les hommes qui le connaissent et qui l'aiment. »

En 1858, elle écrivait : u Nous sommes dans une crise bien cruelle; il en souffre bien affreusement...

«... Je suis un peu soutenue par la certitude que la trop grande générosité et l'abnégation de sa personne en 48, et en bien d'autres années et dans bien d'antres circonstances, ont causé, en grande partie , la douloureuse, la navrante position où nous sommes. Personne n'en est si humiliée que moi, ni aussi fière de sa glorieuse conduite en 48; et sa générosité, sans compter toutes les infortunes qui se sont adressées à lui.

tt Je n'ai contribué en rien aux embarras financiers,

mais j*en connais les sources, et, sauf Timprudence des terres, elles sont celles que Dieu admet en atténuation de tous les torts. La charité couvre une multitude de péchés, dit rÉvangile, et j'aime cette parole. »

Elle disail, dans une autre de ses lettres publiées : tt Je pourrais supporter la pauvreté réelle, mais je ne puis supporter des dettes! Cela me met au désespoir, et je tremble souvent pour H. de L. Il se contient et se remonte ; mais, au fond, il souffre plus qu'on ne peut croire, et il a des accès de désespoir qui me mettent hors de moi. »

A côté des affirmations véridiques, incontestables, veuton des faits matériels prouvant la générosité de Lamartine? J'en cite deux pris encore au hasard , dans la correspondance publiée de sa femme.

En 1857, elle écrit : u M. de L. n*est pas sorti depuis deux jours qu'il était à l'enterrement de ce pauvre M. R., qu'il a fait enterrer convenablement, car il ne vivait que de lui depuis longtemps, et maintenant M. de L. s^inquiète pour sa servante qu'il a laissée sans sou ni maille. Il faudra tâcher de lui trouver une existence. »

En 1858, le 15 février, au moment de la plus forte détresse, elle écrit encore :

a Mon mari est si harcelé de demandes ici, où il a tant payé qu'il ne lui reste plus rien, que je n'ose pas troubler sa demi-convalescence par un nouvel appel à une bourse vide; mais dès qu'il sera à Paris il recevra le prix de quelques abonnements, et il en enverra tout de suite à notre pauvre ami. En attendant, voici 500 francs que je puis lui avancer. Envoyez-les-lui et dites-lui de nous les rendre, lorsqu'il aura reçu son traitement, et vous, gardez-

les-moi, car ils me seront iodispensables pour Saint-Point, Tétè prochain... n

Et ainsi, d'après Madame de Lamartine dont la sincérité ne saurait être mise en doute plus que la sagacité et le bon sens , les dettes du grand homme proviennent : d*abord des sommes considérables qu'il a jetées pendant le gouvernement provisoire au milieu des misères et des lamentations du commerce parisien; secondement, d*une charité qui s'est manifestée tout le temps de sa vie dans les proportions les plus généreuses envers tous les malheureux; troisièmement, enfin de son amour excessif de la terre.

tt La terre m'a tué n , s'écriait-il lui-même dans une lettre précédemment citée ; et cela est vrai. Elle l'a tué, parce que sans compter il la rachetait aux siens dans le but d'améliorer leur situation; parce qu'il en recueillait de trop nombreux débris pour reconstituer, arrondir, agglomérer la propriété des ancêtres; parce qu'entraîné par son imagination enfin, il n'a pas su résister aux offres des vignerons ses voisins qui, ayant pleine confiance, lui vendaient sur sa parole ou sur de simples billets toutes leurs récoltes de vin; récoltes qui lui constituaient une base de crédit, un gage pour ses combinaisons financières, mais qu'il finissait presque toujours par revendre à des prix inférieurs, de telle sorte qu'en perdant ainsi des sommes importantes, loin d'éteindre sa dette, il ne faisait que l'augmenter.

Ce qui ressort encore de l'irrécusable témoignage conjugal, c'est l'angoisse réelle, profonde et perpétuelle de Lamartine sous l'écrasement de ses embarras financiers.

tt II soufire afireusement, dit sa noble femme, il a des accès de désespoir qui me mettent hors de moi. »

Quel est donc Tadversaire assez passionné, Thomme de parti assez égaré , qui osera dire à cette femme : a Vous voulez nous tromper, je ne vous crois pas; toutes ces angoisses n^étaient que de la comédie ! n

Ah ! je sais trop ce que la prévention peut faire de la justice dans Tesprit même de très honnêtes gens. Il s'en trouvera peut-être qui ne seront pas convaincus des citations que je viens de faire et qu'ils ont pu lire comme moi dans les livres; il en est qui diront : Les Mémoires politiques contiennent des affirmations, mais pas de preuves.

Eh bien , en attendant que Madame de Lamartine nous dise ici, dans la lettre la plus intime et la plus émouvante, le dernier mot du cœur sur les dettes de son mari, voici, dans les lettres que j'ai annoncées, Lamartine lui-même qui va nous montrer l'incroyable persévérance de son effort et l'inflexible délicatesse de son honneur. Ces lettres sont les plus confidentielles qu'il y eut jamais : c'est ce caractère qui leur donne une importance décisive à l'appui de ma thèse de justice et de vérité.

Dans les premiers jours de 1858, mon père recevait la lettre suivante :

tt Mon cher ami,

tt Je vous croyais en Esclavonie, votre lettre me détrompe et me donne un beau premier jour de l'an, car l'amitié

17â LAMARTINE IJVCOIVNIT.

^ d'uD homme comme vous est Tétrenne de la Providence. ■<•' Que Dieu vous rende à vous, à votre femme et à votre ^^ fils si prédestiné un bonheur que je n'aurai jamais. tt L'année 1858 commence pour moi par de rudes

- épreuves. J'ai bien de la peine à payer 740,000 au lieu cv de 600,000 dont je suis chargé ce mois-ci. Je succombe.

- Hais si le réabonnement se lève, je me relèverai encore

- avec lui. On m'écrit qu*il se fait bien. Hélas! il me le ^> faudrait double.

u J'ai fait véritablement de superbes récoltes, mais combien n'en faut-il pas pour payer mon million en treize mois! Or c'est littéralement ce que j'aurai payé dans trois semaines.

a Je ne puis, à cause de cela, aller vous serrer la main :v avant la première semaine de février. Plaignez-moi et

- faites-moi des abonnés ou la mort!

a Ma femme et Valentine se plaignent de vous, mais ^. vous pardonnent. Je comprends que tant d'affaires vous i. refusent huit jours dans nos frimas.

tt D'ailleurs, vous me trouveriez bien triste.

(i Adieu et vive et éternelle affection

tt Lamartine. «

Au milieu de ce mouvement de fonds que nécessitent les tranformatipns successives de sa dette, Lamartine s'est épuisé pour payer des sommes considérables. Un million en treize mois! Quel effort de travail et de combinaisons! Mais, hélas! tout cela ne suf6t pas; l'effort doit continuer. Cependant le grand lutteur ne désespère jamais, son intelligence est son capital; il entend l'exploiter par le travail; et si le goût des lecteurs rend ce travail fructueux, il se relèvera.

Le 5 février 1858, il écrivait à mon père :

ce Mon cher ami,

(t Les adversités noas accrochent et nous retardent. tt Trois catastrophes financières viennent de m'écraser à la tt fois. Je lutte comme il faut lutter : vainqueur ou vaincu, u Je vous conterai confidentiellement ces disgrâces de « fortune.

u En attendant, vous verrez dans le programme ci-joint u le parti que je prends. Soyez assez bon de le seconder ce de vos efforts, dans la Charente ou ailleurs, et mieux à Cl Paris en recueillant tous les abonnés que vous pourrez a provoquer.

« L'œuvre est purement littéraire, neutre en politique ce comme eu religion et en philosophie; il s'agit du beau ce et non du vrai; aussi cela va à tout le monde.

tt J'espère être à Paris dans les derniers jours du mois, ce si je puis sortir du dédale d'impossibilités où je suis ce plongé. Mon bonheur sera de vous voir tous les jours.

le Ma femme et Valentine iraient bien sans ces adverce sites qui retentissent dans leurs cœurs. Moi, je ne dors ce plus et je travaille plus la nuit que le jour. Je rapporte ce seize cents pages de travaux, et je commence celui-ci. ce II faut que ce germe vive ou que je meure!

ce Adieu.

ce Lamartine. «

L'oeuvre dont il s'agit est le Cours de littérature; quant à la neutralité annoncée, bien difficile à tout homme, elle était impossible à Lamartine. Avec son sens rapide et profond de toutes choses, ayant à sa disposition une tribune toujours ouverte, il devait fatalement s'en servir pour dire bien nettement son opinion sur tous les grands sujets et les grands événements. C'est ce qui est arrivé, et il faut s'en féliciter. Plusieurs numéros très importants ont été la

conséquenca de cette heureuse fatalité. D'ailleurs, j*oserai dire en toute sincérité que les frontières entre le beau et le vrai me paraissent le plus souvent bien difficiles à démarquer. Dans le domaine de la pensée, peut-il y avoir quelque chose d'absolument beau qui ne soit pas éclairé d'une étincelle de vérité? Mon instinct ne peut pas le comprendre; mon cœur ne comprendrait pas davantage que» quand la vérité resplendit, il n'y ait pas en elle une part, et la part la meilleure, de la beauté.

Enfin l'effort constant se manifeste; la facilité éclate prodigieuse ; seize cents pages en quelques mois ; la pensée se résume dans ces mots : a II faut que ce germe vive ou que je meure. r> Quelle image et quelle concision !

Ce qui me parait remarquable au point de vue du style dans ces lettres intimes écrites le plus souvent avec une hâte fébrile, ce n'est pas l'ensemble, c'est la perle qui se rencontre toujours, jetée de-ci de-là au moment inattendu. Quand il a le temps et l'espace, Lamartine, historien, orateur ou poète, développe sa pensée superbement vêtue des plus riches et des plus amples parures; à court même des minutes, quand il correspond pour les affaires et pour l'amitié, en quelques mots martelés comme une sentence il jette la pensée la plus douce ou la plus forte.

Madame de Lamartine, à son tour, écrivait à mon père le 8 février 1858 :

« Monsieur et ami,

a M. de Lamartine est malade; il a été atteint d'une « grippe très violente la veille du jour fixé pour notre a départ. Il a eu tous les symptômes d'une fluxion de poi-

a trine. Prise à temps, elle ne s*e8t pas développée, grâce u à Dieu; mais il a une très forte fièvre qui a même été u plus intense hier qu'au début.

tt Aujourd'hui, je le trouve moins mal et j attends notre u médecin, qui est venu.deux fois par jour, pour me dire tt ce qu'il en est.

tt Malheureusement, M. de L. est sous le coup des plus ce cruelles préoccupations : la ruine est à la porte! — Il tt dit : — Consummatum est! Mais moi, je dis que Dieu tt peut faire avorter le coup. Enfin, nous sommes bien tt tristes!

tt Le Cours, avec l'aide des hommes de bonne volonté, tt peut encore nous sauver !

tt Mais tout semble conspirer contre nous dans ce comtt mencement fatal de Tannée!... M. de L. ne veut pas tt laisser paraître les numéros du Cours pendant l'émotion ; tt publique du procès de l'horrible attentat. — C'est comme j tt un respect pour l'émotion publique qui le retient. Mais tt cette suspension peut lui coûter son unique moyen de a salut pécuniaire, si elle se prolonge trop. Déjà on murtt mure, et les abonnements sont suspendus.

tt II voudrait bien savoir confidentiellement à quel tt moment le procès sera jugé.

tt Les journaux, après l'avoir annoncé pour le 10 de ce tt mois, n'en parlent plus.

tt C'est une grande préoccupation pour lui dans sa tt maladie de n'être pas à Paris, au courant de tout, et faitt sant quelques efibrts pour ranimer les abonnements. Il tt a pensé que vous pourriez, par M. de M., savoir la tt vérité sur l'époque du procès. S'il doit trop tarder, il tt serait mieux de paraître le plus tôt possible. Mais s'il tt doit avoir lieu bientôt, il vaut bien mieux respecter le tt sentiment public.

tt Je crains que la convalescence de M. de L. ne nous tt force de rester ici encore presque quinze jours. Mes

176 LAMARTIXE INCONNU.

tt malles sont fermées, lout est prêt pour le départ; et je tt ne dérange rien pour lui laisser Tespoir de bientôt partir. tt Mais, au fond, je pense que ce serait imprudent d'y a songer avant ce temps là, même en supposant que la a convalescence puisse commencer bientôt.

Cl // vous dit mille choses les plus affectueuses auxci quelles je me réunis.

u M. E. DE Lamartine, v

Madame de Lamartine fait allusion à l'attentat d'Orsinî et au sentiment de si délicate convenance qui empêchait son mari de faire paraître les premiers numéros du Cours de littérature au milieu de Témotion publique et du procès des assassins. Cette attitude était conforme à celle prise par Lamartine depuis la proclamation de TEmpire. Tout en ménageant scrupuleusement sa dignité, non seulement il voulait éviter toute brutalité contraire à sa nature, mais il tenait à reconnaître par une certaine déférence de forme les bons procédés du prince qui avait voulu le faire son ministre à la fin de sa présidence, et qui, depuis son avènement au trône, lui montrait des sentiments qui n'avaient rien d'hostile. Il voulait donc bien attendre le moment opportun pour lancer son œuvre nouvelle; mais cette attente pouvait lui coûter cher. S'il savait l'époque du fameux procès, il pourrait prendre ses précautions en conséquence. C'est alors qu'il pense aux relations de mon père avec M. de H.

M. de M..., je n'ai aucune raiflon pour le cacher, désigne M. de Momy, alors président du Corps législatif. Éloigné de toute politique, sous l'Empire, ce n'est pas sur ce terrain que mon père connut M. de Momy. Le hasard, ce précur-

sear de la Providence, les mit un jour en présence dans une réunion d'actionnaires. Ce jour-là, mon père montra une telle netteté et une telle énergie dans la revendication des droits de tous, que ses coîntéressés le désignèrent d'acclamation pour une mission de confiance qui devait forcément le mettre en rapports avec M. de Horny. Ces rapports furent d^abord rares et froids. Le roi de l'industrie, sous le second Empire, était un souverain assez autoritaire, peu habitué au contrôle, même dans Temploi des millions des autres. Tout d'abord il fut surpris, tant il y était peu accoutumé, des allures indépendantes du nouveau venu. Mais, comme au bout du compte il était homme d'esprit, d'intelligence, de bonne compagnie, et mieux que cela même au fond, je l'espère pour lui du moins, il ne tarda pas à comprendre que l'attitude de mon père ne venait pas d'un parti pris d'hostilité personnelle contre lui, et qu'elle tenait tout simplement à un parti pris de franchise et de loyauté. C^étaient des qualités assez rares, dit-on, sous les lambris de son palais, pour exciter son étonnement. L'étonnement devint de la curiosité, la curiosité de l'estime. L'estime se doubla bientôt de sympathie. Momy ne fut pas seulement aimable, mais confiant. Dans la mesure que de pareils rapports comportaient, il fut même afiectueux. Il déclara à mon père que sa porte lui serait toujours ouverte, et son dévouement en toutes choses acquis. Sachant que j'étais dans l'armée, il ofirit de la manière la plus gracieuse son concours pour moi, et je dois dire que si je n'en ai pas profité, c'est que les circonstances ne l'ont pas rendu nécessaire.

Il était donc très facile à mon père d'obtenir les rensei-

gnements désirés par Lamartine, et très naturel à Lamartine de les demander à mon père. C'est ce que je tenais à bien constater.

Mon père ayant fait à la lettre du 5 une réponse qui s'était croisée avec la lettre du 8 de Madame de Lamartine, son illustre ami lui écrit l'importante missive datée de Monceau du II février. Je ne crains pas de la publier; elle porte en tète le mot confidentielle. La voici :

« Mon cher ami,

a Je n'ai pas répondu parce que je croyais arriver. Une tt grippe de quinze jours me retient avec fièvre au lit. Je a ne pense pas pouvoir arriver avant le 25.

tt J'arrive achevé , fini , ruiné , anéanti ! Onze cent tt mille francs payés cette année, quatre cent mille perdus a sur les vins, empruntés pour payer le million, trois cent a mille manquant à Paris, et six cent mille à payer en K 1858, font une masse en déficit de deux millions et plus, a sous laquelle je succombe enfin.

tt Un Comité de concitoyens et d'amis maçonnais s'octt cupe de vendre pour moi mes terres, même l'inaliénable a Saint-Point. Nous avons fait tous les sacrifices pour que ce personne ne souffre ni n'attende de cette catastrophe. tt Elle a été soudaine, imprévue, en plein beau ciel, comme a toutes les catastrophes. C'est le destin, il n'y a qu'à tt plier.

« Voyez confidentiellement M. de Morny qui a toujours

a été bon et amical, à travers les politiques, pour moi, i'. comme moi pour lui. Demandez-lui si le Comité mâcontt nais, devant solliciter Tautorisation de vendre Ténorme u terre de Monceau et celle de Saint-Point et dépendances, et par voie de loterie (seule voie qui soit libératrice), obtientt dra ou non cette autorisation pour moi.

tt Une seule personne peut donner cette solution. Quand a vous le saurez, écrivez-le-moi, très confidentiellement, a pour que j*informe, confidentiellement aussi, le Comité tt maçonnais avant les démarches.

tt Si Tautorisation n'est pas admise, il n'y a pas de a remède, et la ruine s'écroulera peut-être plus loin que tt moi. Je vous demanderai une chambre au grenier de a Confolens, en attendant les ventes.

tt Les abonnements seuls peuvent me soutenir quelques tt mois; mais, quoique bons, ils languissent, faute d'ar- « gent pour imprimer et pour annoncer.

tt Voilà une lugubre page, hélas ! Elle est au-dessous du tt vrai 1 Plaignez-nous et aimez-nous !

a Vous jugez quelle vie nous menons sur cette croix dont a on ne connaît pas au dehors tous les clous.

tt Adieu et amitiés quand même.

Trois choses, dans cette lugubre lettre : 1° Ténumération des dettes; 2* Tannonce de la constitution du Comité maçonnais; 3"* la prière de demander à M. de Morny si l'Empereur autoriserait la loterie.

De ces trois choses, deux, les dettes et le Comité, sont parfaitement connues.

Une seule était restée confidentielle : c'est la pensée de savoir par M. de Morny les intentions du souverain vis-àvis des projets maçonnais.

180 LAMARTINE INCONXU.

Cette dernière pensée était-elle naturelle? Après les explications que j*ai données sur les rapports si faciles de mon père avec Thôte du Palais-Bourbon, je ne crains pas de répondre : Oui !

Naturelle» était-elle conforme à la dignité politique? Je ne crains pas de répondre encore : Oui ! Il était très digne, très prudent, très intelligent, c'était un droit en6n, au mo* ment oh le Comité de Mâcon allait tenter une démarche auprès de la juridiction gracieuse du souverain, de tàter le terrain afin de prévoir un peu d'avance la réponse qui serait faite, et d'agir selon ces prévisions.

Le droit existant, le devoir lui-même imposait à Lamartine de s'en servir. Ayant besoin, dans l'intérêt de ses créanciers, d'un moyen exceptionnel de se libérer, on lui avait présenté ce moyen d^ns une manifestation acceptable et honorable de la reconnaissance nationale; mais pour atteindre ce but, la loi exigeait une autorisation, et il était non seulement légitime, mais obligatoire en conscience de la demander à celui-là seul qui pouvait la donner. Si, au lieu de venir directement des Français, l'argent eût dû sortir de la cassette impériale, comme l'ofire en a été plusieurs fois faite, la situation eût été toute différente ; mais c'est ce que Lamartine ne voulait pas et n'a jamais voulu. Les preuves sont nombreuses.

Mon père ayant répondu immédiatement avec toute la chaleur de son affection dévouée, la correspondance se poursuit, et Lamartine lui écrit :

I De mon lit, 13 février 1858.

tt Mon bien cher ami,

a On a lu votre Ictlre, entre ma femme, Valentine et « moi, seuls, avecTémotion de cœurs qui trouvent tout ce a qu'ils attendent dans un autre cœur.

tt J'attends votre mot, lundi an plus tara.

tt Souvenez-vous seulement qu'excepté une autorisation « détendre mes terres par voie de loterie^ autorisation a accordée à un Comité de concitoyens maçonnais, rien a ne serait acceptable. Pas de salut sans le plus strict hona neur ; car de quoi servirait le salut sans l'honneur? J'aime « mieux périr tout entier.

tt Je suis bien touché du cœur de M^*^. Dites-le-lui. « Je le lui dirai bientôt moi-même.

tt Je vous aime deux fois, pour le passé et pour le prétt sent.

tt Ces dames ont été émues aux larmes par ces élans de tt votre amitié aux jours difficiles.

« LAMilRTlNE. •

Est-ce clair? le sentiment de Lamartine est-il assez net : tt Pas de salut sans le plus strict honneur, dit-il; car de quoi servirait le salut sans l'honneur? J'aime mieux périr tout entier. « Voilà un cri du cœur qui doit retentir dans la conscience de la postérité. Quand on a eu un si noble sentiment des choses, qu'on l'a précisé par écrit avec une telle netteté, et que rien dans l'avenir ne doit le démentir, on peut sans crainte avouer à ses amis comme à ses ennemis qu'on a fait demander, par le confident le plus intime de ses angoisses, à l'homme le plus influent de l'Empire, si une autorisation, indispensable, pouvait être accordée, et si lui-

182 LAMARTIX^E INCONNU.

même pousserait à user de sa faculté le seul dépositaire légal du droit de la donner. L'équivoque n'est pas possible !

Lamartine aime ses amis, comme il aime son honneur !

Par une coïncidence frappante, c'est deux jours après celui où il vient de pousser ce cri de conscience magnifique, que sa femme, qui Taime de la passion la plus sainte, arrache, elle aussi, à sa propre conscience, pour le faire entendre à mon père dans tout l'élan de la vérité, un cri sublime d'amour, de compassion et de justice.

Voici cette lettre, dont j'ai déjà fait pressentir maintes fois l'importance décisive :

I Monceao, 16 février 1858.

a Je m'inquiète de ne pas avoir un mot de vous ! Seraittt il bien possible que vous n'ayez pas trouvé le moyen que tt vous cherchiez? Ne suffit-il pas d'une députation du tt Comité formé des hommes les plus respectables de la ville tt qui iraient à Paris demander cette faveur? Aurait-on le ft cœur de la refuser à celui qui s'est ruiné pour sauver a Paris, lorsqu'elle a été accordée pour des choses moins tt importantes à coup sûr ?

tt Vous ne pouvez vous figurer l'état où il est. Vous comtt prenez que la perte de nos biens, même du pauvre Sainttt Point, mon premier nid et mon dernier asile, n'est rien tt pour moi, si je le voyais tranquille.

a Mais le voir se miner la santé, se troubler l'esprit, se

Fac-similé d'une lettre de Madame de Lamartine

au Baron de Chamborant. '^

^îV. -^ ;^»-^-^

^^'-^ ^^^i. Aj^.^' /-^^ ^.'

tt désespérer sous le poids d'une charge qu*il s'est donnée tt d'abord pour son pays, et ensuite pour les malheureux et tt les pauvres honteux dont il a sauvé la vie et l'honneur tt depuis neuf années» vraiment, il y a de quoi succomber, tt et je chancelle!

tt Je répète bien : Que la volonté de Dieu soit faite ! Mais a est-ce bien sa volonté, de laisser périr un homme à « qui on ne peut pas reprocher un vice comme cause de a ruine? Je défie d'en trouver un seul : Prodigalité de « générosité! Oui! mais pas pour lui-même, pas pour une tt satisfaction personnelle, pas pour un vice.

tt Mais je vous dis ce que vous savez déjà.

tt Répondez-moi, mais en deux parties, car je ne veux tt pas que mon mari sache que je vous ai écrit. Je ne me tt mêle jamais d'afiaires. Mon rôle serait de le consoler si tt toute chance de salut se perd ; mais, hélas ! ce serait tt trop tard.

tt Vous ne savez peut-être pas que le Cours est empêtt ché de paraître... faute d'argent.

tt M. de Lamartine n'a pas de quoi payer le tirage

tt Adieu, ami, et merci de votre sollicitude zélée.

a M. E. DE Lamartine, v

Après avoir entendu l'accent d'^un témoignage aussi véridique et aussi sacré, quel est celui qui conservera encore des doutes injurieux pour le souvenir d'un de nos plus grands hommes ? La cause du cœur, qui est ici celle du bon sens, n'est-elle pas gagnée chez tous les honnêtes gens?

Touchés par les accents déchirants d'une femme qui a été l'ange sans tache du mariage, tous, quelle que soit leur tendance politique, ne voudront-ils pas monter enfin dans les régions sereines de la bonne foi et de l'impartialité? Et, de là, s'ils contemplent Lamartine au milieu du dédale de

ses affaires, ils y trouveront le malheur, jamais le mal ; Fillusion généreuse, jamais le vice; la grandeur et la dignité, toujours ; une auréole de plus, la souffrance soumise à Dieu.

Mon père avait écrit à son illustre ami qu'il avait vu M. de Morny et Tavait trouvé dans les meilleures dispositions pour appuyer la demande d'autorisation annoncée, mais que certaines explications complémentaires semblaient utiles. Lamartine réplique par la lettre détaillée que voici :

1 Monceau, 18 février 1858.

u Merci ; mais il y a longtemps que je ne vous remercie « plus.

tt J'ai reçu votre lettre.

a Voici mon opinion :

tt Le gouvernement, s*il est éclairé et bien inspiré, tt accordera au Comité maçonnais, pour la liquidation des tt dettes et la vente des terres de M. de Lamartine, Taua torisation que ce pays tout entier désire avec une passion tt impartiale qui Thonore.

tt Le Comité, qui s'est formé tout à fait en dehors de moi tt et sans aucune acception d'opinions politiques, lègititt mistes, bonapartistes, fonctionnaires publics, simples ^ citoyens, noblesse, bourgeoisie, grand commerce, petit tt commerce, cultivateurs, etc., etc., devient d'heure en tt heure plus complet et plus unanime. Je ne croyais pas

a un cœur si sympathique à cette noble mais froide con- « trée. Tout le monde signe avec enthousiasme et avec a larmes, même mes ennemis. Il y a des scènes qui atten* a driraient si on les racontait à loisir; le préfet le dit sans a doute au gouvernement, car c^est un grand mouvement a du sol, un tremblement de cœurs dans cette région jusa qu'à Lyon. J'étais bien éloigné de me croire si aimé; tt cela me convertit et m'attache à cette admirable popu- (i lation.

a Ce Comité, qui compterait, en huit jours, toute la a ville et cent mille signatures dans le département, s'aru rétera à un nombre borné de signataires d'élite de toutes « les classes et de tous les partis, pour ne pas donner Cl d'ombrage par la masse et pour ne pas exercer d'autre a pression que la pression d'un bon sentiment public.

tt II enverra une petite députation à Paris pour demander (i l'autorisation et la motiver sur deux choses :

« L'exception dans Thomme qu'elle désire sauver d'une a catastrophe;

tt L'exception dans la participation d'une contrée tout tt entière à la liquidation d'un de ses citoyens aimé du a pays.

a Selon le Comité et selon moi, ce seront des motifs sufa fisants pour que l'autorisation soit non seulement justitt fiée, mais, je vous le dis sans exagération, acclamée.

tt Vous pouvez lire cette lettre, heureusement véridique, » à M. de Morny, dont les bons sentiments dans cette tt occurrence ne m'étonnent pas, parce que, toute politique u à part, j'en ai toujours eu de semblables pour lui. Son u opinion sera sans doute d'un grand poids dans la résoluu tion de l'administration supérieure. Ici, l'administration u dira ce que je vous écris, le préfet est, dit-on, parfait. Il tt sera à désirer que si l'autorisation est accordée au Comité tt maçonnais j elle le soit promptement, car le feu s'éteint « comme il s'allume dans les cœurs.

186 LAMARTINE INGOxVNU.

tt Voilà, mon cher ami, où en sont les choses, lîttéralea ment.

tt Si Tautorisation est refusée, il y aura une grande jp^tft^ tt dans le pays. Je livrerai tout à la merci des revendeurs tt de biens, coalisés par la cupidité qui dissèque les morts. tt Je crois même qu'en ce cas je serai forcé d'aller vous tt demander asile; car, après mes payements de un million tt cent mille francs cette année, et mes pertes, il ne me u reste pas en ce moment même de quoi faire imprimer tt et paraître mon Cours littéraire. Je perdrai ainsi cet tf énorme capital. Ne trouveriez-vous pas un banquier qui tt me prêterait vingt mille francs pour trois mois, à cet a usage? Malheur aux vaincus!

« Tout ceci est entre nous, car ce n'est plus moi qui « agis en rien dans tout ceci ; c'est le Comité maçonnais. tt Cela est convenable ; mais, de plus, cela est vrai. Ne l'outt bliez pas.

tt Adieu et tendres amitiés quand même.

a De mon lit, où la grippe obstinée me retient encore.

tt Lamartine. »

Cette lettre, destinée à être lue en grande partie à M. de Morny, n'est que le développement de la lettre précédente, elle la confirme, la complète, elle n'y ajoute et n'y retranche rien d'essentiel; il serait donc inutile d'y insister, si elle n'indiquait pas, par la nécessité où Lamartine s'est trouvé placé d'insister sur l'esprit de mesure et de convenance du Comité maçonnais, que quelques tiraillements se faisaient déjà sentir à Paris. Mon père, qui avait rencontré les meilleures dispositions chez M. de Morny, rapporta certainement une impression un peu différente de son entourage. Là, en effet, on entendait directement toutes les voix

influentes du régime ou on en recevait Técho. Toutes les critiques se faisaient jour, tous les inconvénients étaient soulignés, toutes les prévisions pessimistes énumérées. Peut-être même était-il possible de pressentir les difficultés de toutes sortes qui devaient, en fin décompte, empêcher la réussite du mouvement national en rendant Tautorisation accordée improductive. Rien n^est plus vraisemblable que cette supposition. En effet, peu de jours après. Tinquiétude devient manifeste dans sa correspondance, puisqu*à la date du 25 février Lamartine écrit à mon père que, trouvant son avis parfaitement sage et raisonné, il va tâcher d^arrêter la loterie.

< Monceau, 25 février 1858.

tt Mon cher ami,

u Je trouve votre avis parfaitement sage et raisonné. Je tt vais tâcher d^arrêter le Comité de Mâcon sur Tidée de « la loterie.

tt Ne croyez pas que je néglige le Cours de littérature. tt Si je ne parais pas encore, c'est faute de 20,000 francs tt pour trois mois. Cherchez, cherchez, cherchez!

tt Dans huit jours, je serai à Paris.

tt Merci! merci!

tt Lamartine. »

Trois jours après, Tidée de loterie avait repris le dessus, mais avec des modifications qui semblaient au Comité de Mâcon être de nature à calmer les susceptibilités et arrêter les objections du gouvernement.

Lamartine joint à Tenvoi de ce nouveau plan le petit mot suivant :

188 LAMARTIIVR IX'GOiVNU.

c Monceau, 28 février 1858.

« Urgent,

a Mon cher ami,

tt Le Comité de Mâcon tournerait ainsi la difBculté; u expliquez-le au gouvernement et répondez-moi vite si tt oui ou non le gouvernement tolérera le mode qui s'actt complira sans journaux et sans bruit, par circulaires sous « bandes.

tt Le Comité aime ce plan, et moi aussi !

a Monceau se vendra à une compagnie, si on peut la u trouver comme on en a Tespoir.

« Vite, vite, réponse.

Cl Lamartine. »

Malgré les nouvelles propositions du Comité maçonnais, » la demande d'autorisation rencontrait tous les jours de nouvelles difficultés et de nouvelles objections; on dut même la croire définitivement repoussée; mon père avait annoncé cette triste nouvelle à son illustre ami en lui communiquant, sans doute pour le consoler un peu, les moyens de salut indiqués par les uns et par les autres.

Lamartine lui écrivit de Monceau, le 3 mars 1858 :

Cl Mon cher aui,

c( Merci et merci encore. Je n'accepte pas la pensée de tt sauve-qui-peut, et de remise aux créanciers à leurs risu ques et périls. Tout, excepté Thonneur, pour éviter Te a déshonneur improbe d'une banqueroute.

tt En tout cas, je suis de votre avis : puisqu'une autoritt sation administrative, pure et simple, au Comité de V" Màcon n'est pas possible, une autorisation personnelle tt par loi ou décret ne me convient pas. Je vous l'ai dit et tt je l'ai dit au Comité le premier jour.

tt Ne pensons plus à rien de tout cela. J*espère trouver a une compagnie qui achètera Monceau et Saint-Point en tt masse pour revendre, et par obligations. M. de D..., tt notre ami , et ami comme vous de M. de Morny , est à tt Paris pour y travailler.

tt Je vais redoubler d'efforts de mon côté pour le Cours u de littérature qui reprend déjà.

tt Adieu et inaltérable reconnaissance de tant de bons a soins et de sentiments encore meilleurs.

« J'irai à Paris avant le 15.

tt Lamartine. »

On ne pourra pas dire que les preuves renouvelées et les confirmations précises manquent dans ce récit.

Voilà encore une lettre intime, où la délicatesse de conscience et la dignité politique de Lamartine éclatent indiscutables : il ne veut pas abandonner des biens insuffisants à ses créanciers, faire ce qu'on appelle en langage de commerce : un concordat; non, il veut payer intégralement ses dettes. Il peut, en retour des services qu'il a rendus à ses concitoyens, accepter leur concours financier; il ne veut pas que les individualités qui ont eu confiance en lui comme préteurs perdent un centime par sa faute. Il aspire ardemment à la liquidation de sa dette, mais à une liquidation complète et réelle.

De même, il revient sur sa volonté formelle de ne jamais accepter aucune faveur, dont la forme pourrait porter atteinte à la dignité d'attitude qu'il lui convient de conserver.

Enfin, la puissance de son imagination toujours en mouvement se manifeste sans plus tarder. Dès qu'une idée

190 LAMARTINE LVGOXNU.

parait épuisée, il en surgît une autre; maintenant il pense à une société pour acheter Monceau, qui serait le gage d'une série d'obligations.

Cependant, le Comité de Màcon ne se déclarait pas battu; il voulait poursuivre la campagne, et il fit tout d'abord paraître dans le Journal de Saône-et-Loire, à la date du 9 ou 10 mars, une lettre à Lamartine, une première liste d'adhérents, et la réponse de Lamartine. C'est le même jour que Lamartine écrivait à mon père :

ft Monceau, 10 mars' 1858.

tt Mon cher ami,

tt Je reçois, ce matin, le Journal de Saône-^t-Loire Cl contenant la lettre du Comité, les premières signatures (i de tout ce qui a un nom, une propriété, une notoriété tt dans le pays, et ma réponse.

« Je prie Valentine, mon secrétaire, de vous l'adresser. tt Faites lire à votre ami du Palais-Bourbon. Jamais un tt homme en succombant n'eut, parmi les siens, une si u belle chute.

» Une pure et simple autorisation aux Méconnais de tt vendre par leurs soins mes terres en loterie pouvait tt seule me convenir. Rien que dans les paysans voisins Ci nous placions cent nUtte billets à cinq francs, et presque tt tous ayant l'intention de me rendre, s'ils gagnaient. Le u cœur humain a du beau et du laid; mais ici, en ce u moment, c'est le beau qui se montre.

u II faudra viser à l'abonnement, ma seule ressource tt subsidiaire pour me libérer, car la dette est énorme; iv mais je peux m'élever de vingt mille abonnements dans « neuf ou dix mois. Je suffirai à la peine.

a Je suis encore malade de corps, de cœur et d'esprit.

tt Vous avez été bien bon de cœur, et bien éclairé d'es-

u prît dans toute cette crise. Maintenant, ne vous en tt occupez plus que pour envoyer des abonnements.

a Est-il impossible de trouver 20,000 francs pour trois u mois, afin de paraître encore en avril? de payer Timpritt meur?

a Dans quatre mois, j'aurai de Targent par moi-même, a Voyez des hommes de métal. Sans cela, je péris plate- « ment au lieu de périr noblement.

a Lamartine. »

Il résulte de cette lettre que Lamartine aurait désiré Tautorisation d*une loterie, que néanmoins il était assez résigné à y renoncer, puisque ce mode ne paraissait pas devoir être admis par le gouvernement, et que le Cours de littérature, dont il espérait développer très largement les abonnés, lui apparaissait alors comme un moyen possible de salut.

Les hommes honorables de Màcon qui voulaient le libérer avaient déjà manifesté publiquement leurs intentions de se réunir pour prendre Tinitiative d*un moyen nouveau : une souscription nationale. A la suite de cette réunion qui eut lieu le 19 mars 1858, Tautorisation administrative fut accordée. '

Mais la souscription ne réussit pas. !

D'abord il se manifesta un mouvement favorable, qui fut enrayé par deux causes, on pourrait dire par deux mauvais prétextes.

A la suite de la lettre de TEmpereur, publiée le 27 mars' \ à Tappui de l'autorisation, les adversaires de TEmpire, \ royalistes,, orléanistes, républicains, déclarèrent qu'ils ne 1 pouvaient pas envoyer leur offrande à une souscription

patronnée par le chef du pouvoir. Au mois de juillet 1858, Madame de Lamartine écrit : « L*esprit de parti gouverne tout, ou du moins chacun y trouve son excuse pour ne rien faire, et pour s'en glorifier encore. »

D'autre part, à la suite de Toffre deux fois faite par Napoléon III de payer sur sa cassette les dettes de Lamartine, offre deux fois refusée, les amis de TEmpire le mieux placés pour diriger le mouvement dans les masses crurent comprendre que la lettre du 27 mars était un acte de pure convenance, qui n'enlevait rien au regret du souverain de n'avoir pu conserver pour lui seul la gloire de sauver Lamartine et d'enchaîner ainsi à son char, par la reconnaissance, le père et le plus grand citoyen de la défunte République.

Ils eurent d'autant moins de peine à comprendre, que les dépositaires officiels de l'autorité, les préfets, se chargeaient de paralyser dans l'exécution ce qui était autorisé en principe à Paris. Ainsi, les conseils généraux étaient conduits par eux à cette époque, et lorsque, dans chaque département, ils furent appelés à se prononcer sur l'opportunité de grossir les souscriptions individuelles par une souscription départementale, ils se prononcèrent presque tous, même celui de Saône-et-Loire, pour la négative, évidemmentdans la pensée d'être agréables au gouvernement.

Il y en eut cependant qui résistèrent à ce courant de flatterie ; en voici la preuve :

• Monceau, 9 septembre 1858.

« Tout bien vient de l'amitié. Voilà pourquoi ces bonnes ce nouvelles me tombent ici à notre arrivée par votre main. tt Dites à M. de Jouvenel que je ne me dissimule pas à qui

« je dois ce vote honorifique de la Corrèze. Les hommes ce courageux et francs comme lui sont toujours indépen* u dants des influences qui courbent les autres.

a Le conseil général de Saône-et-Loire, qui me doit Cl 40 millions de revenus par ses deux chemins de fer, a eu Il la lâcheté de me passer sous silence. Le pays en est a indigné; ici j.*ai été reçu par les paysan» en ami malci heureux pour qui le malheur augmente les égards.

tt Mes vendanges commencent demain et seront superbes ; tt environ 120,000 francs, je pen.<ie. D'ici au 1" janvier j'au- « rai fait d'autre part juste 900,000 francs. Ainsi, voilà « un million d'amélioration en dix mois. Cela me donne tt l'espoir pour 1859.

« Ma femme et Valentine vont mieux et vous disent un u autre million de choses tendres. Ah! pourquoi Villevert tt n'est-il pas à l'horizon de Monceau?

« Quant à moi, depuis que je suis arrivé, je ne quitte tt pas la selle de mon cheval, et j'ai déjà, en deux jours, a inspecté et réglé pour six mois d'absence.

tt Je vous quitte pour remonter à cheval et courir (au tf pas) à Milly.

« Adieu, écrivez-nous.

tt Lamautine. »

La part de l'ingérence officielle dans l'insuccès de la souscription nationale n'est donc pas douteuse. Pour Lamartine, voilà les influences qui courbent.

Elle ne l'est pas davantage pour Madame de Lamartine, dont la véracité est absolue. Dans une lettre écrite en 1869, et publiée dans le Correspondant^ elle en donne une preuve qui parait convaincante.

a 11 y a une chose que je puis vous dire, écrit-elle, c'est qu'il y a une circulaire du ministre de l'intérieur aux préfets leur défendant de favoriser la souscription. Quelle

déloyauté, après la lettre! Tous les préfets ne Tout pas reçue. Ce sont précisément ceux qui ont une tendance à y aller de coeur, à faire des comités, à agir pour L... avec zèle, qui ont demandé ce qu'ils avaient à Caire. La circi>laire a répondu. Dès ce moment, ils ont été au delà de l'instruction et ont défendu tout chez eux. C'est un préfet qui a montré la circulaire à un de nos amis. Qu'en ditesvous? »

Le doute ne sera possible pour personne. Les agents du gouvernement impérial ont fait trop de zèle.

Il est rare que cet excès ne soit pas une maladresse.

Ce chapitre, le plus rempli d'efforts, de déboires et d'angoisses, est fini ; j'y ai mis tout ce que j'avais, tout ce que je savais, sans dissimuler une lettre, une phrase, une ligne, un souvenir.

J'ai laissé voir Lamartine, couché par l'adversité, pris, lui si grand, dans les mailles de l'infiniment petit administratif.

Je l'ai laissé voir, malheureux, torturé, malade de corps, de cœur et d'esprit, selon sa propre expression.

Je l'ai laissé voir enfin cherchant par tous les moyens licites à débarrasser un peu ses épaules de l'écrasant fardeau de dettes qui le faisait chanceler.

Est-ce que j'ai eu tort d'être sincère, quand je n'avais rien à cacher et que j'avais au contraire à côté du malheur

tant de grandeurs à souligner, quand je pouvais montrer son regard d'aigle toujours tourné vers le soleil divin, son âme toujours soumise et résignée, sa conscience toujours jaillissante en cris sublimes de probité, de dignité, d'honneur, la compagne incomparable de sa vie toujours plus déchirante dans ses accents, se faisant caution de son honnêteté sous l'œil de Dieu et à la face du monde, des amis enfin, toujours fidèles, s*attachant de plus en plus à lui dans la douleur?

Est-ce que j'ai eu tort?

Est-ce que Lamartine est moins grand, moins noble, moins digne d'être aimé, se redressant ainsi sous l'infortune entre Tamour conjugal et l'amitié, au grand jour de la vérité?

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