CHAPITRE XII
I. Importante lettre de 1863. — II. Lamartine et rAmériqoe. — III. L'expédition da Mexique. — IV. Lei OEuwres complètes. — V. Les Entretiens littéraires, — VI. Lamartine et Mgr Berteaud, évèqne de Tulle. ^ VU. Touchante lettre du 24 novembre 1864.
Après la mort de sa femme, Lamartine resta encore quelque temps à Paris» abimé dans la souffrance et dans la douleur. Comme il l'indique d'un mot dans la lettre que je vais reproduire, sans sa nièce, c'est-à-dire sans les soins véritablement filiaux dont elle l'entourait, sans la grâce, la douceur, l'affection discrète et délicate dont elle le charmait, sa vie eût été un supplice intolérable.
Lorsque l'époque habituelle de son départ pour la campagne fut arrivée, il put, grâce à une amélioration passagère de sa santé, regagner le triste Saint-Point, en deuil comme lui de celle qu'ils avaient perdue.
Mais là aussi, là surtout, sans la créature admirable dont la tendresse infinie devait le suivre jusqu'au dernier jour comme un rayon de soleil permanent dans les glaces de ses derniers hivers, que serait-il devenu ? Il avait beau traverser
la chambre de sa compagne de quarante années, il avait beau regarder sur ce lit où elle avait souffert tant de douleurs physiques et morales, il avait beau la chercher agenouillée devant ce crucifix où elle avait lancé pour lui tant de prières à Dieu, tout était vide, et pour retrouver un reste de celle qui avait été la moitié de son existence, il lui fallait aller dans un caveau souterrain, pénétrer par la pensée sous la froide pierre d'un sépulcre ! Il est vrai que la foi de Lamartine en l'immortalité divine était sans restrictions et sans limites, et pouvait lui représenter Tâme qui s'était confondue dans la sienne priant encore, adorant, chantant dans la langue des élus au pied du trône de Dieu. Hais si la foi la rend tolérable, elle n'enlève pas la douleur.
Du reste, comme pour donner une distraction amère à cette douleur, la souffrance ne tarda pas à reparaître; son rhumatisme revint à son état aigu et s'empara surtout de son bras. C'est ainsi qu'au mois d'août il était encore dans l'impossibilité d'écrire, et que pour répondre à mon père il se servit de la main de sa nièce à laquelle il dicta la lettre suivante :
« Saint-Point, 12 aoAt 1863.
« Mon cher Chamborant,
u Si je n'ai pas répondu à votre aimable interrogation, « ce n'est point par ingratitude, mais par l'impuissance « obstinée de mon rhumatisme universel qui s'acharne « surtout à mon bras. J'emprunte donc aujourd'hui, de u guerre lasse, la main de Valentine, qui ne vous sera point « désagréable.
« P Pour vous dire que je jouis vivement de vous savoir
su LAMARTINE INCONNU.
tt au repos, entouré de votre charmante famille et de vos a nombreux amis, dans le charmant édifice que vous leur tt construisez. N*achevez jamais et construisez toujours, car tt vous savez que la jouissance trompe et que Tespérance tt fait toujours marcher en avant.
tt Quant à moi, ma situation à la campagne est bien tt triste. Sans Valentine qui me désattriste tout, elle serait tt presque insoutenable. Le rhumatisme s'en va, dit-on, tt mais à pas de tortue, et je ne puis marcher librett ment, ni écrire amicalement. Il y a certainement un tt mieux, mais bien faible et bien insensible.
tt Mes affaires financières, pour lesquelles j'ai obtenu tt Tautorisation d'une loterie à continuer, et quatre ou tt cinq cent mille francs que j'ai réussi à retrouver au tt Comptoir national avant de quitter Paris, plus deux ou tt trois cent mille que je retrouverai ici avant la fin de tt l'année, me font croire que je pourrai me tirer d'emtt barras. J'éprouve les plus grands égards de la part de tt mes quatre cents créanciers du pays.
tt Je recommence à travailler à force, quoique très tt difficilement, pour achever mes OEuvres complètes auxtt quelles il ne manque plus déjà qu'un volume. J'ai fait tt un arrangement, la veille de mon départ, avec mon tt excellent ami D***, à qui j'ai remis cent quarante mille tt francs de valeurs, et qui s'est chargé, pour trois ans, tt d'alimenter mon libraire-imprimeur. Je suis donc un tt peu plus tranquille de tous ces côtés-là, mais du côté du tt cœur et de la santé, très mal !
tt Voilà, mon cher Chamborant, mon bulletin d'aujourtt d'hui. Renvoyez-moi le vôtre ; vous êtes dans l'âge où tt l'on ne perd rien et où l'on acquiert toujours.
a Je n'ai pas besoin de vous dire que mes bonnes espéa rances, extrêmement isolées, sur le Mexique, triomtt phent, quoique isolées, du coup terrible que nous tt portons aux Américains du Nord, de la nomination de
tt l'archiduc Maximilien et du milliard de revenus que nous tt découvrirons avant peu dans les mines de la Sonora. Il a n*y a pas de régime parlementaire qui eût ouvert et (i exécuté cette audacieuse entreprise.
tt Mille amitiés pour vous, nos respects à Mme de Chamtt borant.
tt A. DE Lamartine.
fi P. S. — Mille bonnes espérances pour votre fils, tt dites-lui de prier pour ma santé, car il perdrait en moi tt le plus convaincu et le plus chaud de ses amis.
tt Valentine vous envoie mille souvenirs. »
Au point de vue intime, voilà d'abord la preuve de la reconnaissance de Lamartine pour sa nièce : « Valentine me désattriste tout. » Les preuves ensuite de sa foi : « Que votre fils prie pour moi « ; la preuve enfin pour celui qui écrit ces lignes d'une indulgente bonté de cœur qui appelle et justifie mon témoignage : « Il perdrait en moi le plus chaud et le plus convaincu de ses amis. »
Au point de vue général, on trouve des allusions très intéressantes aux sentiments de Lamartine sur les Américains et sur l'expédition du Mexique.
Ceux qui veulent bien connaître les véritables sentiments de Lamartine sur l'Amérique doivent lire le cent dia^sep-
S40 LAMARTINE IVGOIVNU.
tième Entretien du Cours de littérature, intitulé : Une page unique (Thistoire naturelle par Audubon.
On y trouve sur les Américains des jugements sévères qui y mettant en dehors bon nombre d'exceptions honnêtes et illustres, stigmatisent dans la masse les triomphes de Torgueil, de Tégoisme, des calculs ambitieux et deTimprobité commerciale.
Lamartine réprouve chez eux Tesprit politique étroit dont le règne aboutit à Tostracisme des grandes intelligences et des grands caractères, pour faire édore dans des luttes jalouses contre le vrai mérite la race des esprits médiocres et corrompus qu'on appelle les politiciens.
Il les menace d'être un jour donnés par Dieu en « leçon aux peuples trop démocratiques pour leur apprendre qu'i7 n'y a point d'avenir pour les nations qui croient à la SEULE FORCE DU NOMBRE et à la brutalité de la conquête » .
Il les signale enfin comme un danger pour la vieille Europe, déclare que Louis XVI a eu tort de soutenir leur insurrection et proclame le droit pour l'ancien monde de se défendre contre les menaces du nouveau.
En conséquence, il approuve la pensée d'un trône européen au Mexique.
Seul peut-être des hommes indépendants de l'époque, Lamartine n'a pas maudit l'expédition du Mexique. Dans la liberté pleine et entière de son jugement, sans aucun
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intérêt personnel dans la question» il a répété avec M. Rouber que cette aventure était la grande pensée du règne. Je Tavoue avec une entière sincérité, je connaissais cette opinion, et j'ai cru pendant longtemps qu'elle était une erreur. Je ne m*étonnais pas d'en découvrir une au milieu de tant de jugements politiques d'une si grande justesse ; je n'avais pas, je n'ai jamais eu la pensée folle et antichrétienne que mon héros fât infaillible ; il s'est trompé sur ce point, voilà tout, me disais-je en moi-même ; il n'en est pas moins grand, moins bon, moins supérieur pour cela. Quand j'ai jeté les premières bases de ce travail, rien n'ayant modifié cette impression, je me demandais même comment je pourrais commenter la lettre qui nous occupe sans laisser éclater ma franchise et accuser mon dissentiment; comment je ferais pour unir la convenance & la sincérité.
La derpière révolution du Brésil m'a ouvert les yeui. Les motifs qui ont déterminé le jugement de Lamartine sur l'expédition du Mexique ont sauté à mon esprit. La lecture de l'entretien sur l'Amérique a achevé de me montrer la ' lumière.
Après avoir démontré avec sa hauteur de vues propre et l'élévation de sa grande doctrine d'honnête politique antirévolutionnaire, qu'il était contraire an droit d'intervenir en faveur de l'indépendance insurrectionnelle des États- Unis, et qu'il a été malheureux pour l'Europe, en particulier pour la France, que cette insurrection ait triomphé, la France ayant moins à craindre de l'Angleterre même avec ses colonies, surtout l'Espagne conservant les siennes, que de toutes ces colonies indépendantes, développées, agglo-
mérées, prêtes à former rimmense unité fédérative que nous voyons poindre k Thorizon» Lamartine approuve l'expédition du Mexique. Il montre que cette expédition, préparée de concert avec l'Europe, pouvait être la pensée la plus juste, la plus féconde, qui, bien exécutée par la France, eût été la gloire du règne de Napoléon III et, probablement, le salut du vieux monde ; mais que, conduite comme elle Ta été, sans qu'on ait su convaincre Topinion publique française, ni entraîner celle des gouvernements européens, la grande pensée a tourné en aventure et est devenue une catastrophe.
La France, isolée, aurait eu besoin d'utiliser une portion importante de son armée pour obtenir une victoire décisive ; la fatale politique extérieure du gouvernement d'alors a rendu impossible cet effort indispensable. L'unité de l'Italie venait de se faire, et la Prusse préparait de longue main celle de l'Allemagne ; malgré son aveugle confiance, le gouvernement ne pouvait ignorer ce danger, puisque des rapports exacts lui étaient faits sur ce point, puisque le ministre de Belgique et autres personnalités considérables qui avaient été témoins du mouvement de Berlin ne se cachaient pas pour en prévenir à Paris. De là pour le cabinet des Tuileries une inquiétude secrète, dissimulée, qu'il chassait comme on chasse un mauvais rêve, mais qui, lui enlevant l'audace des grandes décisions, le maintint toujours dans les demi mesures, insuffisantes pour terminer heureusement l'expédition; suffisantes, hélas ! pour paraly ser l'armée française en 1867 et l'empêcher de détourner de l'Autriche l'écrasement de Sadowa.
Le Nouveau Monde, marchant de plus en plus sous
Tinflaence des États-Unis et sous lear direction, n^apparait pas seulement comme le rival redoutable, mais comme le conquérant possible du vieux continent. L'Amérique présente tous les éléments propres à la rendre conquérante. Elle a déjà et aura de plus en plus le nombre. Sa civilisation est la même que la nôtre, son sang est le môme aussi ; seulement, ce sang, en coulant sur cette terre neuve, sous le grand air des plaines sauvages et des forêts vierges, a retrouvé les qualités de force, de jeunesse et de vitalité qui tendent à disparaître du vieui sang européen, et qui se sont manifestées d'une manière si énergique pendant la terrible guerre de la sécession. A moins que le règne du nombre ne Tentraine à la folie et à la désagrégation, si TAmérique continue à croire en Dieu, malgré tant de maux intimes qui la rongent, gare aux pays sceptiques de TEurope décrépite !
Dans tous les cas, gare aux démocraties où la force du nombre est plus brutale encore, et officiellement impie! Gare à la France !
La France de ce siècle a été surtout grisée par deux passions révolutionnaires :
Elle a eu d'abord la passion de créer d'un seul coup de sa volonté ce qu'il y a de plus haut, de plus grand dans ce monde, ce qu'il faut des siècles pour former, c'est-à-dire le droit national, d'où doit jaillir le pouvoir, l'autorité, le monarque. En 1814, après des éblouissements de gloire, le trône césarien est tombé; en 1848, malgré dix-huit ans de prospérité, un trône hors du droit s'est effondré.
Elle a eu ensuite la passion égalitaire, la folie de vouloir créer un droit nouveau, modifiable par chaque génération,
crime ou folie hier, vérité et justice aujourd'hui, sous prétexte que le droit n'ayant qu'une source, la majorité des votes égalitaires, telle était hien la conséquence du mode de suffrage implanté sur notre sol par la raison révolutionnaire.
L'inventeur du suffrage universel, Lamartine, proteste contre une pareille déduction ; il proclame qu'il n'y a pas d'avenir certain, grand, digne et véritablement fécond pour les nations qui croient à la seule force du nombre. Gela veut dire que dans tout pays qu'on veut conserver libre et fort, après avoir donné au nombre une part de droits qui lui revient légitimement, il faut, soit par des mœurs assez puissantes, soit par des précautions et des correctifs suffisants, soit par l'organisation du pouvoir exécutif, sauver la vie nationale des aberrations souvent probables, toujours possibles, d'une majorité de surprise, de fraude ou de hasard.
En pensant et en parlant ainsi, Lamartine donnait cours à son expérience et à son grand bon sens, sans se préoccuper si sa bonne foi et sa franchise habituelles étaient absolument d'accord cette fois avec ses idées, idéales comme il les appelle lui-même, de la souveraineté du peuple.
Si le grand homme vivait aujourd'hui et voyait ce qu'a fait le nombre, je ne sais pas comment, avec nos mœurs républicaines actuelles, il pourrait concevoir quelque correctif ou exécutif républicain susceptible de corriger le mal. Dans tous les cas, son opinion si nettement formulée achève de me confirmer, moi, dans la conviction que le seul remède aux inconvénients du suffrage universel, ce n'est pas sa suppression, mais le rétablissement à côté de
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lui d*un pouvoir indiscutable et indiscuté, ayant une autorité assez grande pour influencer heureusement et sans pression éhontée le peuple dans le choix de ses représentants, et ses représentants dans le choix de leur politique ; un pouvoir ayant un veto légal assez puissant pour paralyser jusqu'à son retour à la raison les décisions folles prises dans une heure d*oubli ou de passion par un Parlement ; un pouvoir enfin ayant assez de prestige pour être Taxe immuable de notre armée, assez d'initiative intelligente, de désintéressement et de rayonnement traditionnel, pour être l'inspirateur éclairé de notre patriotisme, la sauvegarde de nos intérêts, la parure enfin et l'orgueil de rhonneur français à la face du monde.
Ce pouvoir existe : la France n'a qu'à vouloir pour le posséder; c'est la monarchie héréditaire, traditionnelle et nationale; elle seule!
Dans cette lettre du 12 août 1863, Lamartine écrivait aussi à mon père qu'il n'avait plus qu'un volume de ses (ouvres complètes à faire paraître. Ce dernier volume vit, en effet, le jour avant la fin de l'année, et ainsi fut terminée cette importante publication.
La préface avait para le 16 avril 1860. Elle est admirable. On y lit, exprimé avec une grandeur merveilleuse, le sentiment de justice anticipée, de sévérité même pour certaines de ses œuvres, que Lamartine avait déjà indiqué
dans la préface des Lectures pour tous, et qu'il allait bientôt montrer dans Tappréciation de certains de ses actes politiques et, en particulier, dans la critique de Y Histoire des Girondins.
Il est impossible de parler en plus beau style un plus noble langage, impossible d'exprimer avec plus de grandeur des sentiments plus justes et plus chrétiens.
Qu'on lise ces pages, indispensables pour apprécier Tâme de Lamartine.
Mais, pour le juger définitivement, il est intéressant de savoir quelle a été la suite donnée à ces prémisses, s'il a su se critiquer lui-même avec la sévérité qu'il annonce, si enfin l'esprit qui régne dans le commentaire de ses œuvres est bien celui que je proclame sans cesse comme étant le sien.
Jetons donc sur ces œuvres le coup d'œil le plus rapide.
Dans le premier volume, les Méditations, au commentaire de la quatrième, intitulée la Sagesse, le grand poète explique que cette sagesse purement humaine est trop molle, et qu'elle lui était inspirée par le bonheur conjugal dont il jouissait à ce moment.
tt Je fis comme Salomon , je m'enivrai de mon bonheur, et je dis : Il n'y a pas d'autre sagesse.
a Je n'ai pas besoin de dire au lecteur que c'est là un paradoxe en vers, dont Horace ou Anacréon auraient pu faire des strophes bien plus assoupissantes que les miennes , mais dont Platon aurait rougi. Il y a plus de philosophie dans une larme ou dans une goutte de sang versée sur le Calvaire que dans tous les proverbes de Salomon. »
Voilà une pensée assez chrétienne.
La septième Méditation est Tode sur Bonaparte, inspirée à Lamartine en 1821 par la mort du prisonnier de Sainte- Hélène. Entre autres beautés inoubliables, elle contient les strophes qui ne sont que justes, mais furent trouvées sévères par quelques-uns.
Voici quelle était la dernière dans les premières éditions :
Son cercueil est fermé : Dieu Ta jagé ! Silence ! Son crime et ses exploits pèsent dans la balance; Que des faibles mortels la main n'y touche plus! Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie? Et TOUS, fléaux de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus!
Lamartine, dans le commentaire, s'exprime ainsi :
tt En écrivant cette ode, qu'on a trouvée quelquefois trop sévère, je me trouvais moi-même trop indulgent, je me reprochais quelque complaisance pour la popularité posthume de ce grand nom. La dernière strophe surtout est un sacrifice immoral à ce qu'on appelle la gloire. Le génie, par lui-même, n'est rien moins qu'une vertu; ce n'est qu'un don, une faculté, un instrument : il n'expie rien, il aggrave tout. Le génie mal employé est un crime plus illustre; voilà la vérité en prose. J'ai corrigé ici ces deux vers, qui pesaient comme un remords sur ma conscience.
tt Voici cette correction :
Et vous, peuples, saches le vain prix du génie Qui ne fonde pas des vertus ! i
La réflexion sur le génie est profonde et absolument vraie. En saine morale, le génie n*est pas une excuse, mais une aggravation.
Les deuxième et troisième volumes sont les Harmonies, les Recueittenients; rien d'indispensable à signaler.
Le quatrième contient Jocelyn.
Ce poème, admirable sous tant de rapports, a soulevé des critiques dont quelques-unes ne sauraient être dédaignées. Le sujet est extrêmement délicat, à cause du prêtre qui est enjeu.
Si donc rÉglise, gardienne de toutes les vérités imposées à notre foi et de toutes les croyances qui s*y rattachent, les défend, comme c'est son droit, avec vigilance et même ombrage, aucun croyant ne peut y contredire; il a le devoir de s'incliner.
Mais quand le public s'en mêle, pour formuler avec sa passion ordinaire des griefs de toute sorte , fussent-ils même de nature religieuse, ce n'est pas là qu'il faut aller chercher la pensée de l'auteur, mais dans l'auteur luimême.
Cette pensée se trouve dans nn post-scriptwn ajouté à la préface de la première édition de Jocelyn, pour les suivantes. Il est daté de 1836, c'est-à-dire d'une époque où la gloire de Lamartine commençait à atteindre son apogée, où, par la nature de ses préoccupations, de ses succès et de ses triomphes, il devait déjà avoir atteint cette confiance en soi qui a toujours été le piège des grands hommes et les a si souvent entraînés non seulement dans l'indépendance, mais dans la folie de l'orgueil et de la révolte. Les affirmations si pleinement respectueuses qui y sont contenues
n*0Dt donc que plus dejforce. Elles moDtrent sous un jour décisif les véritables sentiments de Lamartine, protestant hautement qu'il n'a voulu ni attaquer le catholicisme qui a son amour et son respect, ni louer le panthéisme qu'il réprouve presque à Tégal de l'athéisme.
Ne faudrait-il pas être tout à fait intolérant et avoir l'âme glacée d'un sectaire pour condamner ce grand génie, malgré son honnêteté, à cause des quelques points noirs de doute mal définis qui paraissent à l'horizon, lorsque tant de foi et tant d'amour éclatent en manifestations lumineuses à chaque rayon du jour et à chaque pas de sa vie, dans la louange, la prière et l'adoration?
Un argument de plus vient confirmer la sincérité des affirmations de Fauteur de Jocelyn : c'est la dédicace même de cet ouvrage, faite par lui à sa jeune, pieuse et sainte femme. Aujourd'hui, en effet, on peut connaître ce que valaient l'âme, le cœur, l'esprit de cette femme supérieure, catholique par choix et par conviction ; on sait qu'elle a accepté avec une joie pleine d'orgueil la dédicace de son époux et qu'elle aimait d'un double amour cette œuvre de son mari; on sait encore que, malgré la partialité naturelle de son cœur, jamais elle n'aurait eu cette joie et cette prédilection si elle avait découvert, dissimulée derrière tant de séduction poétique, une attaque quelconque contre sa foi.
J'ai lu et relu Jocelyn pour y chercher en toute bonne foi et sincérité la raison des critiques faites. J'ai toujours éprouvé le même attendrissement, le même enthousiasme; sans doute, la situation si délicate du héros du poème provient de son habit sacerdotal ; mais son caractère sacré est
si bien ménagé, si bien accentué dans son rôle d'admirable abnégation, que rien ne m'a choqué.
En fermant le livre, j'en ai toujours emporté une émotion plus douce, plus élevée, plus pieuse; jamais un autre sentiment. Peut-être l'impression est-elle différente sur certaines âmes mal préparées, et de là des réserves autorisées !
En dehors de ces réserves sacrées qu'on ne discutera jamais ici, il n'y a qu'une interprétation vraie des sentiments de Lamartine, dans Jocelyn comme ailleurs, celle de Lamartine lui-même, celle de la sainte compagne de sa vie, celle de ceux enfin qui, l'ayant le plus connu, sont à même de mieux le reconnaître.
Jusqu'au quinzième volume, pas d'arrêt à faire; c'est le premier Voyage d'Orient, en trois volumes; puis les six des Girondins; mais le quinzième est consacré à l'importante Critique de cette histoire fameuse. Ne pouvant la reproduire ici en entier, je dois me borner à une courte citation. Mais, comme je cherche toujours à m'appuyer d'une autre force que la mienne, je ne vais même pas choisir moi-même cette citation. Je l'emprunte textuelle, avec le paragraphe qui la précède et celui qui la suit, au discours remarquable qu'avait préparé pour sa réception à l'Académie française le successeur de Lamartine (1), discours qui, par suite des circonstances politiques, n'a pas été prononcé, mais qui a été imprimé avec la réponse que devait lui faire Emile Augier.
tt On a reproché au livre des Girondins d'avoir doré la
(1) M. Émiie Ollivier.
guillotine; en réalité, il Ta déshonorée. Si les principes honnêtes de la Révolution y sont loués, les crimes sont inexorablement flétris, les victimes idéalisées, les supplices décrits avec un pathétique réprobateur, et, à la fin du récit, loin d'être converti à 93, le lecteur trouve que Brumaire se fait bien attendre. Quant aux erreurs ou aux sophismes qui déparent quelques parties de cette entraînante composition, aucun critique ne les a blâmés aussi fermement que l'auteur lui-même. Écoutez-le :
u J*ai été téméraire et malheureux dans le regard jeté u sur Tintérieur de la jeune Reine. Rien n'autorise à lui tt imputer un tort de conduite dans ses devoirs d'épouse, tt de mère, d'amie. »
a Tout est juste dans mon jugement sur le crime de la a République à l'égard de Louis XVI. Une seule phrase tt m'y blesse (il y eut une puissance sinistre dans cet tt échafaud), concession menteuse à cette école historique tt de la Révolution qui a attribué un bon effet à une détestt table cause, et qui prétend que la Terreur a sauvé la tt patrie. Honte sur moi pour cette complaisance I »
tt J'ai été indigné contre moi-même en relisant ce matin tt la dernière page lyrique des Girondins (sur l'ensemble tt de la Révolution), et je conjure les lecteurs de la déchitt rer eux-mêmes, comme je la déchire devant Dieu et ft devant la postérité. »
tt En présence de ces magnanimes aveux, comment insister, si ce n'est pour admirer le caractère à la hauteur de l'esprit? C'est, en effet, un des traits distinctifs de Lamartine : en lui, l'homme proprement dit est égal au poète, au chef d'État, à l'orateur, à l'historien. »
258 LAMARTIXE INCONNU.
Ce dernier paragraphe résame admirablement ma pensée ; je demande à son auteur la permission de Tadopter complètement.
Quant à celui qui précède la citation, tout en le louant dans son sens général , puisque je le cite , j*y fais une humble mais expresse résen^e personnelle an sujet de Texpressiott : les principes honnêtes de la Révolution. Je dois à la franchise, à rfaonnètetè même, de ne tromper personne sur celui qui écrit ces lignes. A propos du mouvement dont Torigine est en 1789, mouvement où un double courant de bien et de mal n*a cessé de se produire, les définitions claires sont indispensables. Appeler révolution le bien et le mal me paraît destiné à embrouiller les esprits et à fausser les idées. Ce qu'il y a de bon, d'honnête, de vraiment progressif, de désirable en un mot, ne vient pas de la Révolution , puisqu'il se serait accompli sans elle plus heureusement pour la patrie et pour chaque citoyen ; je l'appelle les réformes. C'est le reste : la persécution, l'anarchie, le sang, que j'appelle la Révolution, et je n'y trouve, par conséquent, rien de bon ni d'honnête.
Je ne sais ce que Lamartine aurait dit de cette définition bien nette dans mon esprit; ce que je sais, c'est qu'il l'aurait accueillie avec sa tolérance accoutumée ; je demande au lecteur de faire de même et de ne retenir de ma franchise en ce moment qu'une chose : la preuve de ma sincérité, toujours.
Le seizième volume contient là Chute d'un ange, poème très controversé, auquel on a adressé de très vives critiques, surtout au point de vue religieux. Sans entrer dans aucun détail, je tiens seulement à rappeler que Lamartine
a protesté avec la dernière énergie contre les intentions panthéistes on autres qu*on lui a prêtées. Madame de Lamartine, si pieuse, si pure, ne Ta pas repoussé, parce qn*elle connaissait la pensée de son mari ; elle a travaillé seulement à rendre moins « effrayant » , selon sa propre expression, ce » beau poème « . II est en effet, malgré ses incorrections , d'une beauté particulièrement saisissante dans sa mâle hardiesse; ceux qui le lisent en connaissance de cause n*y trouvent aucune pensée mauvaise et n*en con« servent aucune impression immorale ou antireligiense. C'est une des œuvres qui, aujourd'hui, se vendent le mieux.
Des douze volumes suivants, six contiennent V Histoire de la Restauration et six V Histoire de la Turquie; les vingtneuvième et trentième renferment les Confidences^ Graziella et Geneviève; le trente et unième, V Histoire delaRu^ sie; le trente-deuxième, Raphaël; aucun commentaire important. Le trente-troisième raconte le Nouveau Voyage en Orient; rien à dire de plus. Les trente -quatrième et trente-cinquième sont intitulés : les Hommes illustres ; c'est un choix dans les vies des grands hommes, parues dans le Civilisateur, c'est-è-dire écrites avant 1856. Parmi les morceaux littéraires non cités dans les Œuvres complètes, beaucoup auraient mérité d'y figurer.
Les quatre derniers volumes sont consacrés aux Mémoires politiques, si intéressants et trop peu connus.
Fior d'Aliza et les Mémoires intimes parurent plus tard, en dehors de l'édition dite des Œuvres complètes.
Même après avoir lu toutes les autres œuvres et les commentaires qui les accompagnent, on ne peut se faire qu^une opinion incomplète sur Lamartine si on ne connaît pas les Entretiens littéraibes, qui forment vingt-huit volumes.
On peut juger le poète, Thistorien, Torateur, par les innombrables productions où son génie éclate dans une merveilleuse fécondité. On peut juger Thommc d'État par ses mémoires écrits avec autant d'élévation que de sincérité; on peut même, si Ton médite avec bonne foi les critiques que Lamartine lui-même a portées sur certains actes de sa vie politique et sur certaines de ses œuvres, se faire une idée de Texceptionnelle grandeur du caractère de Thomme; mais, pour trouver exposées d'une manière nette et décisive ses opinions vraies, définitives, sur les grandes idées du siècle ou les grands événements de son époque, comme sur le beau et le vrai de tous les temps, il faut lire le Cours de littérature.
Là, dans des entretiens d'un intérêt inégal, je l'accorde, mais tous très intéressants et très instructifs, au milieu de citations peut-être trop fréquentes, trop longues et tenant trop de place, mais fort belles néanmoins, Lamartine aborde les plus hauts sujets religieux, philosophiques, politiques, et, à ce propos, ouvrant les trésors de son âme et de son esprit, il laisse tomber de sa conscience et de sa
raison des enseignements merveilleux. Le plus grand nombre donnent un éclatant démenti aux accusations passionnées de Tesprit de parti; accusations anciennes, nées dans des jours d*implacable ressentiment politique, mais qui, malgré les tendances salutaires de Tesprit public vers plus de justice, agissent encore sur les jugements de Télite des citoyens, parce que cette élite même ne sait pas. Un des phénomènes singuliers, quoique bien fréquents, de notre pauvre humanité, c*est Tignorance si grande dans laquelle nous sommes généralement et nous restons, à propos des choses dont nous parlons le plus, sur lesquelles nous jugeons et nous tranchons avec le plus d'assurance. Au lieu d'étudier pour se faire une opinion sérieuse, on répète, du journal au salon, du salon au cercle, du cercle à l'histoire, et cela de générations en générations, d'iniques faussetés qui demeurent la chose la plus difficile à déraciner, c'est-àdire un préjugé. Comme la vérité religieuse derrière la superstition, la vérité historique disparait derrière le préjugé. C'est ce qui est arrivé pour Lamartine.
En relisant le Cours de littérature, j'ai été frappé d'admiration et d'étonnement : d'admiration pour les trésors de saine philosophie, de moralité chréHenne et de bon sens politique qui s'y trouvent accumulés; d'étonnement que de pareils trésors demeurent dans un pareil oubli.
Hommes de foi et de bon sens, avez-vous lu le Cours de littérature? Vous croyez aux vérités du catéchisme, avezvous lu le iTomkme Entretien, où, avant de prouver que la perfectibilité humaine n'est pas indéfinie, Lamartine appelle l'homme le prêtre de la création, c'est-à-dire un être qui pour fonctions principales, — tout le reste
étant secondaire, — a celles de croire, d'adorer et de prier?
Vous pratiquez la doctrine de la soumission à Dieu, awex-vous lu ï Entretien sur Job, où Lamartine termine des pages admirables en proclamant que la philosophie du monde tient dans trois mots qui ont été la philosophie du désert, mots que Job a dits avant nous et que nous devons redire après lui parce que nous ne pouvons pas trouver mieux : « Je m'humilie, je me repens et j'espère » ?
Vous voulez enfin le triomphe de la morale et des droits de Dieu dans Thumanité, avez-^vous lu les Entretiens sur J. J. Rousseau, ou, après avoir rendu hommage au style incomparable des Confessions, il en flétrit avec dégoût les turpitudes, où, en réfutant les absurdités de V Emile et les sophismes du Contrat social, il oppose à ce faux contrat appuyé sur les droits de l'homme le vrai Contrat social basé sur les droits de Dieu?
En politique extérieure, évidemment vous êtes pour que notre diplomatie soit conduite selon les traditions françaises dans l'intérêt français, par des hommes ne se laissant pas duper par le premier venu et ayant quelque prévision de l'avenir, et vous reprochez à Lamartiiie à ce propos de n'être ^u'un rêveur et un poète.
liais avez-vous lu V Entretien où il raconte ses conversations politiques de 1848 avec les ambassadeurs des puissances étrangères paralysées par son admirable manifeste à l'Europe ?
Avez-vous lu ceux dont nous avons parlé sur Machiavel et sur Talleyrand, sur l'Amérique?
Vous vous préoccupez enfin à juste titre de résoudre pacifiquement et religieusement cette question sociale qui
existe si bien qu*elle est la question capitale du présent et de Tavenir, et cette préoccupation sera votre justification, votre gloire dans ce siècle.
Avez-vous lu plus fréquemment peut-être dans les Entretiens que partout ailleurs cette pensée constante de Dieu, non pas seulement comme un nom qu'il prononce pour ainsi dire malgré lui à chaque parole et à chaque ligne, mais comme une explication à fous les mystères et une solution à tous les problèmes, de telle sorte que comme nous et avant vous, non seulement il a reconnu les droits du peuple, du travail, de la misère et de Tignorance, et le devoir pour nous de les satisfaire dans la mesure du possible, selon la loi de Dieu, mais que sans employer les mêmes formules et proposer les mêmes systèmes d'application que tels ou tels chefs de nos écoles sociales les plus généreuses, il a le même principe, le même but, et proclame le même moyen théorique, qui est de calmer dans la justice les haines antisociales, en opposant à la doctrine fatale des droits antagonistes la doctrine chrétienne des devoirs réciproques?
Avez-vous lu tout cela?
Si vous ne Tavez pas lu, je déclare en âme et conscience que vous ne pouvez pas bien connaître Lamartine, et que vous n'êtes pas en mesure de le juger.
Le cours cbronologiqae de ce récit m'amène aux plus grands souvenirs de ma vie. Lamartine y est mêlé !
A la fin de 1863, j'étais en garnison à Lyon. Mes parents, qui déjà depuis quelque temps m'avaient parlé mariage quoique je n'eusse que vingt-six ans» m'en proposèrent un qui paraissait réunir toutes les conditions désirables.
Au mois de janvier 1864, étant venu à Paris avec un congé de trois mois, la bonne impression que j'avais ressentie se confirma pleinement.
Toutes les questions de convenance personnelle ayant été trancbées sans hésitation, et toutes les formalités d'afiaires rapidement remplies, le mariage fut décidé pour le 1*^ mars suivant.
Mon père alla trouver son illustre ami et lui demanda s'il voudrait bien être mon témoin.
Lamartine, avec sa bonté accoutumée, répondit qu'il en serait très heureux ; mais Madame de Lamartine étant morte moins d'un an auparavant, à cause de son deuil, et aussi à cause de l'état de sa santé qui se délabrait de plus en plus, il demanda la permission de n'assister à aucune autre réunion qu'au mariage civil et au mariage religieux.
Ce dernier mariage devait être bénit, et le fut en efiet, dans l'église de Saint-Philippe du Roule par un éminent évêque qui avait été un des professeurs de mon père, qui était resté son ami et qui trente ans auparavant avait béni
son mariage dans la même église. Mgr Berteaud, évèqaede Tulle, était certainement une des figures les plus curieuses de Tépiscopat français; il était doué d'une éloquence particulière, et possédait le don de l'improvisation à un tel point qu'il lui était impossible de donner un sermon tel qu'il l'avait préparé ; toujours il partait sur des pensées nouvelles, et c'était au moment des digressions que sa parole était le plus saisissante. Ses conversations étaient donc aussi éloquentes que ses sermons, et ses discours aussi nourris de tous les arguments que pouvait lui apporter une mémoire vraiment prodigieuse, mise au service d^une érudition consommée. Lamartine avait diné avec lui plusieurs fois chez mon père et ne se lassait pas de provoquer sa parole, afin d'avoir l'occasion d'admirer davantage cette éloquence surprenante dans laquelle l'originalité des plus hautes pensées était traduite dans la forme la plus inattendue en même temps que la plus entraînante. Mgr Berteaud, de son côté, s'était senti tout de suite à son aise dans la grande et noble compagnie intellectuelle de Lamartine. Il fut ravi à la pensée de rencontrer le grand homme qu'il n'avait pas vu depuis longtemps, comme témoin du mariage qu'il allait bénir. Dans les derniers jours de février il arriva donc de son diocèse tout exprès pour donner à ma famille cette grande marque d'afiection. Mon mariage eut lieu le 1*' mars, comme il avait été convenu. La présence de Lamartine accompagné comme témoin du vjcomte de La Guéronoière, futur ambassadeur à Constantinople , et du général de Ladmirault, futur gouverneur de Paris, l'originalité grandiose du discours de Mgr Berteaud, la rencontre enfin du grand poète et du grand évèque en furent, au point de vue
des invités, les épisodes principaux. Ils laissèrent aussi aux plus intéressés, aux mariés et à leur famille, nne impression qui ne s*est jamais effacée.
Voici comment je retrouve, fixée dans un document de famille, la portion des souvenirs .de mon m^iage qui concerne Lamartine :
« Les assistants furent vivement impressionnés par la parole si ardente et si imagée de Téloquent évéque ; ils devaient bientôt Tètre davantage dans la sacristie, où, conformément à Tusage, ils se rendirent pour féliciter les mariés et leurs parents. Là les attendait une scène d'une véritable grandeur. Mgr Berteaud connaissait déjà Lamartine; il avait diné plusieurs fois avec lui chez leur ami commun le baron de Chamborant, et avait excité un véritable enthousiasme chez le grand poète par son admirable faculté d'improvisation, par la profondeur de son savoir, par la hauteur et l'originalité de son esprit. De son côté, Téminent évéque s'était senti vivement attiré vers son illustre contemporain, chez lequel il admirait tout à la fois et le poète incomparable dont le génie sublime constituait une des gloires de la France, et l'homme d'État au si grand courage dont le sang-froid et l'éloquence avaient sauvé notre pays du drapeau couleur de sang de la Révolution. La présence de Lamartine à la cérémonie du mariage avait été une excitation pour Mgr de Tulle; avec une délicatesse remarquable il y fit plusieurs fois allusion dans son discours. Aussi, lorsque Lamartine entra à la sacristie à la suite des mariés, son premier mouvement fut-il d'aller remercier et féliciter Mgr de Tulle, qui, en descendant de chaire, s'était retiré
dans une pièce voisine dont la porte était restée ouverte. Celui-ci s'aperçut de cette intention et, sortant aussitôt de son refuge, s'avança dans la sacristie, où, sous les yeux des complimenteurs qui se pressaient déjà, il tendit ses bras ouverts au grand homme et Tembrassa avec effusion, et répondit à ses compliments sur son discours par ces mots : a Vous étiez bien un peu là dedans! »
tt Un des plus étonnants membres de Tépiscopat serrant sur son cœur un des plus admirables poètes dont Dieu ait doté la terre, c'était là un spectacle bien fait pour inspirer à tous la plus respectueuse émotion; il est resté gravé d'une manière ineffaçable dans la mémoire des mariés, de leurs familles et de leurs amis. Ceux qui ont assisté à celte entrevue n'oublieront jamais ni l'expression de joyeuse et tendre fierté peinte sur le visage du prélat, ni la noble et si respectueuse attitude conservée par le poète. »
Cette citation sufBt, ce me semble, à prouver une fois de plus la bonté de Lamartine, à montrer sa physionomie vraie dans ses relations d'amitié. Cette bonté pour moi ne s'est pas arrêtée au jour de mon mariage; elle m'a suivi avec sollicitude dans ma vie nouvelle, comme l'indique la lettre suivante.
Datée de Monceau, le 24 novembre 1864, elle est ainsi conçue :
268 LAMARTINE IMGONNU.
tt Mon cher Chauborant,
tt Nous savions par M. de La Guéronniëre le bonheur de tt votre maison, la joie de votre nouvelle famille, les espétt rances qu'ils recueillent et qu'ils vont rapporter à Paris, tt de leur complète félicité. Nous savions même la magnitt ficence des fêtes que vous avez données à votre pays et « que votre pays vous a rendues. Personne autant que Cl nous n'en a joui, dites-le bien à Hmes de Chamborant et tt à votre excellent fils.
tt Pendant ce temps-là, l'heure de mon dépouillement u absolu approche; à peine ai-jc le temps de réfléchir au tt coup qui nous menace. J'ai eu cependant des créanciers tt obligeants et de très belles récoltes. Mais la destinée est tt plus forte que la Providence.
a Je vais à Paris dans^'quelques jours; je vous remets tt donc au moment de votre arrivée très prochaine et peutci être très courte, et je vous prie de nous aimer comme tt nous vous aimons. Notre amitié n'a pas commencé avec Cl le bonheur et ne finira pas avec lui.
tt Mille tendresses.
tt A. DE Lamartine. »
Après les témoignages de sympathie, les cris d'angoisse et de douleur ! Lamartine insiste sur l'état si triste de ses affaires ; il ne peut s'empêcher de gémir, mais il ne veut pas du moins que sa plainte ait même l'apparence d'un reproche jeté vers le ciel, et il trouve ce gémissement qu'on peut appeler un gémissement de génie : la destinée est plus forte que la Providence.
Quant à la pensée si délicate, si confiante, qui termine la lettre, je ne l'accompagnerai que d'une réflexion. Lamartine
avait raison de penser que l'amitié de mon père pour lui ne 6nirait qu'avec la vie. Elle n'a pas failli nn seul jour, ni avant ni après la mort de son illustre ami. Quand Tâge Ta étreint et abattu, le nom de Lamartine lui revenait encore souvent sur les lèvres; les dernières visites qu'il ait faites ont été pour celle qui porte si dignement ce grand nom.
Jusqu'à sa dernière heure, pour ainsi dire, s'il en avait été besoin, il m'aurait appris à aimer Lamartine.
Mon éducation était complète depuis longtemps sur ce point; mais les lectures que j'ai faites en vue de ce travail, les détails qu'elles m'ont appris, les réflexions enfin qui m'ont été suggérées n'ont pu que me confirmer dans mon respect et mon admiration.
Puisse ce volume passer cette tradition à ceux qui vien* dront après moi !