‹ Lamartine inconnu: notes, lettres, et documents inédits, souvenirs de familleChapitre 24 sur 35 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

I. Son rAle. — II. Soo sacriGce et m récompense. — III. Son culte pour la grande mémoire. — IV. Son auréole.

Bien souvent, dans le cours de ce travail» je me suis senti ému, inquiet, presque découragé. Je craignais -d'être audessous de ma tâche, c'est-à-dire de ne pas tirer un parti suffisant de la vérité dont j'avais les preuves ou de ne pas toucher à tant de choses délicates avec la délicatesse voulue. Ce qui m'a un peu tranquillisé, ce qui me tranquillise encore, c'est que je crois qu'en pareille matière le cœur, quand il vibre sous un noble sentiment, est ce qui trompe le moins, et que je me suis laissé uniquement guider par le mien. Toutefois, il m'est impossible de savoir dans quelle mesure j'ai ou je n'ai pas réussi ; mais ce que je sais bien, en tout cas, c'est que je n'ai jamais eu plus besoin que dans ce chapitre des délicatesses de l'inspiration.

Sans doute, je suis bien décidé à ne pas dénaturer mon rôle à moi en remuant inutilement des émotions vivaces comme au premier jour dans une Âme, Dieu merci, bien vivante encore ici-bas. Ce n'est pas la vie de Madame la

chaDoinesse Valentine-Marie-Gabrielle de Glans de Cessia, comtesse de Lamartine, que je viens raconter. Tous les détails, parfois indiscrets, qui se faufilent dans une biographie, sont inutiles ici, pourvu qu'on sache que celle dont je veux parler est la propre fille d'une sœur tendrement aimée de Lamartine.

Mais ce qui est intimement lié à mon sujet, comme on en a eu déjà maintes preuves, ce qui appartient à ces SouvenirSj sous peine de les mutiler jusqu'à les détruire, c'est le rôle qu'elle a joué près de son oncle pendant les quinze dernières années de sa vie, et la place qu'elle a gardée depuis sa mort près de sa grande mémoire.

Il est impossible que je ne parle pas de cela, et par conséquent que je ne parle pas d*elle.

Dès lors, quels que soient sa modestie, son esprit d'effacement et son abnégation, il faut bien que je dise ce que je pense, ce que je crois la vérité et la justice.

La vérité sur le compte de cette nièce qui a si bien mérité de devenir sa fille, est indispensable à la mémoire de Lamartine.

Si on ne la connaît pas, si on ne l'apprécie pas à sa valeur, on ne se fera qu'une idée incomplète d'une faveur céleste, signe distinctif, qui a pour ainsi dire marqué d'une prédestination merveilleuse la destinée du grand homme. C'est que, depuis son berceau jusqu'à sa tombe, il a toujours eu près de son âme une âme eiceptionnelle de femme pour l'aimer, la soutenir et la protéger. C*est que, par une bonté de la Providence qui a compensé pour lui bien des amertumes et dont il appréciait tout le prix, comme récompense sans doute de la foi avec laquelle il a toujours

chanté Dieu, et de la pureté quasi divine dont il a idéalisé dans ses vers Tamour de la femme ici-bas» Lamartine n'a pas eu seulement une mère incomparable pour couver Pâme, foyer de son génie, et une épouse admirable pour endiguer et garder son cœur au plein soleil de la vie ; il a eu encore, pour soutenir dans sa vieillesse son àme et son cœur, une troisième tendresse aussi exceptionnelle que les deux autres.

La vérité sur sa mère a été dite par lui-même ; elle est depuis longtemps connue.

La vérité sur sa femme commence à briller d'un jour éclatant.

Il est indispensable, je le répète, que la vérité se fasse également sur celle qu'il a proclamée « Vâme et l'ange de la maison » pendant la période la plus douloureuse de sa vie. Ce n'est pas ma faute à moi si cette vérité nous conduit à l'admiration, et si l'admiration la plus émue n'est que de la justice.

Avec tant de lettres qui sont des preuves que personne ne peut contester, avec tant de souvenirs qui sont des preuves plus concluantes encore pour moi, c'est mon devoir envers Lamartine, envers mes quelques lecteurs et envers elle-même, d'aider, malgré elle, à fixer en pleine lumière, à sa place légitime près du grand homme, à côté des figures de saintes qui furent sa mère et sa femme, la figure touchante de cette nièce, fille d'adoption, qui a réchaufie, consolé, prolongé la vie de son oncle bien-aimé en l'entourant d'une afiection aussi intelligente et aussi tendre qu'aurait pu lui en témoigner la fille la plus accomplie.

Déjà, du vivant de Madame de Lamartine et longtemps

avant sa mort, Madame Valentine, devenue de plus en plus, par sa grâce, sa tendresse et son dévouement, la nièce de prédilection, ne quitte pour ainsi dire plus son oncle. Elle est son secrétaire, sa garde-malade, sa distraction favorite. En un mot, elle supplée sa tante si souvent souffrante et alitée, et son oncle n'écrit guère de lettres sans témoigner son bonheur de Tavoir près de lui.

Après la mort de Tépouse accomplie, son rôle est encore plus important. Elle reste seule à côté de son oncle près de succomber sous la douleur et la souffrance, et devient sa suprême consolation I

Pendant la vie de son oncle, le rôle de Madame Valentine a été un rôle de dévouement absolu poussé jusqu'au sacri- Gce. Mais ce sacrifice lui était inspiré par une telle affection, par un amour si profond, si filial, qu'il devenait du bonheur. Elle était véritablement heureuse de cet oubli complet d'elle-même ; plus elle se donnait, plus elle éprouvait de joie à se donner encore, et elle me pardonnera difficilement d'appliquer le nom de sacrifice à une chose qui lui a paru si naturelle et si douce.

Pourtant, à un âge où elle pouvait aspirer bien légitimement à la plénitude de la vie, elle s'était concentrée dans un seul sentiment. Elle était venue s'identifier avec un vieillard dont le génie avait un prestige incomparable et dont l'exquise bonté ne se démentait jamais, mais qui ne pouvait

SQO LAMARTINE INCONNU.

cependant lui tenir lieu de tout le reste que par un miracle de tendresse et de dévouement. Le miracle s'est accompli pendant des années. Avec une nature aussi fine, aussi délicate, aussi tendre, elle avait tout naturellement le don de plaire, d'attirer, de se faire aimer, don qu'elle gardera toujours; elle n'a cherché qu'à plaire à son oncle, qu'à attirer ses vrais amis, qu'à être aimée de lui, et d'eux à cause de lui. Avec un cœur fait pour battre des plus doux battements, elle n'en a plus eu un seul qui ne fût pour sod oncle ou pour Dieu !

Dés qu'on entrait dans cet intérieur, la vérité éclatait. La physionomie de l'oncle et celle de la nièce indiquaient cet immense attachement réciproque où l'un trouvait toute sa consolation et l'autre tout «on bonheur.

A la manière seule dont il disait si fréquemment ce nom de Valentine, et à l'accent inoubliable avec lequel elle appelait son oncle, on sentait que depuis le matin jusqu'au soir elle n'était occupée que de lui, de sa santé à soigner, de ses lettres à écrire, de ses affaires à expédier, de ses moindres désirs enfin à satisfaire.

On sentait jusqu'à quel point elle était sincère lorsqu'elle lui appliquait sans cesse l'épithète de charmant dans ses lettres comme dans sa conversation. » Il est si charmant même dans la souffrance ! n disait-elle alors. Et depuis» que de fois lui ai-je entendu dire : ^ Il était si charmant ! » Ceux qui ont bien connu Lamartine ne peuvent pas s'en étonner.

D'autre part, quand on connaît Madame Valentine et qu'on l'a vue dans son rôle de fille près de Lamartine, on comprend qu'il n'ait pas eu seulement de la reconnaissance

pour sa nièce, mais aussi de I*adiniration pour la femme. Il pouvait être fier et heureux, en effet, lorsqu'il la voyait approcher de lui et de ses amis. La taille élevée, avec une démarche à laquelle une sorte de majesté naturelle n'enlevait rien de sa simplicité, la figure belle de cette beauté aristocratique que donne la plus haute distinction, vous abordant avec un sourire exquis de grâce et de bonté, vous saluant toujours d'un mot aimable et fin, n'ayant jamais rien oublié des détails intéressant chacun, prévenant son oncle, le remettant sur la voie, le complétant avec une adresse touchante, ayant pour tous comme pour lui enfin cet attrait suprême de la femme qu'on appelle le charme, le charme dans les manières comme dans la physionomie, telle était Madame Valentine, telle on la retrouve aujourd'hui.

Douée d'une intelligence ouverte, cultivée, incessamment nourrie au contact du génie bien-aimë, elle aurait pu vouloir briller, juger, trancher dans les choses du monde et de l'esprit. En aurait-elle eu la tentation, ce que je ne crois certes pas, elle l'aurait repoussée rien que par déférence pour son oncle. Autant il aimait dans une femme l'élévation d'esprit et de cœur lui permettant de soutenir, d'engager même au besoin une conversation sur tous les sujets d'actualité intellectuelle, autant il avait horreur des femmes prétentieuses, trop savantes, bas bleus.

S'il avait vécu jusqu'à nos jours et qu'on lui eût amené une de ces femmes phénomènes, produits perfectionnés de l'émancipation moderne, sortis des lycées, des facultés et des laboratoires pour traverser la vie un scalpel à la main au lieu d'une aiguille, un dossier d'avocat sur les bras au

tn LAMARTINE INCONNU.

lieu d*uD enfant; créatures difformes moralement et physiquement peut-être, hommes manques, femmes manquées aussi, puisqu'elles n'ont plus le temps ni le goût pour la vocation primordiale à laquelle Dieu les a destinées, pour cet amour pur et saint qui, sous la bénédiction du ciel, doit les conduire à leur mission véritable et sacrée : la maternité, ah! j'en suis certain, Lamartine aurait gardé sa politesse impeccable d'homme du monde accompli, mais il aurait détourné tristement sa pensée. Pour trouver la femme, la vraie femme, avec son auréole divine, telle qu'il l'avait chantée, il se serait souvenu de sa mère et de sa femme ; il aurait regardé du côté de sa nièce.

Sa correspondance fournit à chaque pas la preuve de ses sentiments pour cette nièce filiale.

Dans toutes les lettres qui ne sont pas exclusivement d'affaires, Lamartine associe sa femme et sa nièce, ou sa nièce seule après la mort de sa femme, au récit qu'il fait ou à l'émotion qu'il traduit. Au lieu de dire jCj il dit toujours nouSj ce qui prouve bien une fois de plus, soit dit en passant, combien il était peu égoïste, combien la vie en commun à son foyer lui paraissait naturelle et douce à rappeler, combien la calomnie a été odieuse lorsqu'elle a essayé de trouver son cœur et sa vie hors de ce foyer. Quant à sa nièce en particulier, il ne cesse d'en parler, et bien souvent il proclame jusqu'à quel point elle est son ange de consolation.

J'ai là plus de vingt lettres dont je pourrais rappeler les citations. Pour ne pas alanguir le récit, je n'en ferai que quatre, péremptoires.

Dans la lettre du 3 décembre 1860, que j'ai reproduite,

Lamartine, après le récit d'inquiétudes très vives au sujet de sa femme et de sa nièce, 8*eiprime ainsi :

« A Tagonie du cœur la main n'écrit plus; j'y étais. J'ai offert vingt fois ma vie pour des vies si chères. Je tiens peu à la mienne, mais immensément à celle de ma femme et à celle de Valcntine, Vdme et l'ange de la maison. Sans elle, notre demeure ne serait que sépulcre anticipé! n

L'éloge ne peut pas être plus complet! A lui seul il suffirait pour faire comprendre le lien qui rattachait la nièce à son oncle.

Du reste, il ne faut pas cesser de le proclamer, si, au milieu de tant de déceptions et d'infortunes, Lamartine a eu le bonheur insigne d'avoir été toujours entouré de tendresses sans pareilles, il sentait ce bonheur, y trouvait une véritable consolation, et laissait percer une reconnaissance qui est presque autant à son honneur qu'à l'honneur de celles qui l'ont si légitimement méritée. Une phrase écrite en juillet 1861 le prouve bien; je la rappelle : «Mon humiliation dépasse celle de Job, mais j'ai de bonnes femmes et de bons amis ! d

Aussi, quand la santé de Madame Valentine, aujourd'hui plus solide, éprouvait ses fréquentes atteintes d'alors, Lamartine ressentait-il des inquiétudes qui touchaient à l'angoisse.

Le 19 octobre 1862, il écrivait à mon père, on s'en souvient peut-être : a Elle est assez malade pour me jeter dans les préoccupations les plus sombres. Que deviendrionsnous, juste ciel, si elles s'aggravaient? »

Le ciel a écouté son cri de terreur; la nièce guérit, mais l'épouse était mûre pour le ciel, quelques mois après elle

meurt, et lui est atteint de soq rhumatisme aigu si cruel. Souffrance de Tcsprit» souffrance du corps, souffrance du cœur, rien ne manque à la tristesse de sa situation; ainsi abattu sous la main divine, peut-être va-t-il tomber dans le désespoir. Lui qui n'a jamais cessé de bénir et louer Dieu, peut-être que la douleur va lui arracher quelque imprécation inconsciente. Mais non, il a une consolation, il a une âme près de la sienne, un bon ange qui le soutient : Valcntine.

a Sans Valentine qui me désattriste tout, dit-il le 12 août 1863, ma situation serait presque insoutenable, t.

Quand son oncle lobligeait à écrire sous sa dictée des choses aussi douces, aussi flatteuses et aussi tendres, elle savourait la plus noble des récompenses. Le bonheur de se sentir utile et appréciée la payait de toute sa peine, de toute la part qu'elle avait supportée dans les souffrances morales, dans les humiliations financières, dans les ingratitudes publiques.

Du moment qu'elle était aimée aussi complètement, aimée d'un des plus grands génies, d'une des plus grandes âmes sorties divinisées du souffle créateur, elle avait ce qu*elle considérait comme la suprême félicité ici-bas. Quelque chose de radieux pouvait toujours et quand même s'épanouir au fond de son cœur!

En retour, son affection pour son oncle était véritablement de lamour, un amour filial enflammé du plus noble et complet dévouement ; or, dans le cœur de toute femme qui aime d'un amour quelconque, quand cet amour n'est pas faussé par de hautes turpitudes ou par de basses vénalités, il y a pour l'être aimé une part du sentiment de la

MADAME VALENTIXE DE LAMARTIME. 295

mère. Telle que Dieu l'a faite, depuis la Sœur de charité qui aime en Dieu renfance, la pauvreté, la maladie» la vieillesse, jusqu'à la fille d'Eve au cœur débordant d'une tendresse trop humaine, la femme n'a pas seulement en elle l'aliment premier de la vie qui coule dans ses veines même lorsqu'il ne jaillit pas, elle a des bras qui semblent faits pour bercer toujours.

Dans son amour filial, Madame Valentine avait bien ce sentiment maternel dont on devinait au fond la force, mais qui ne se faisait sentir qu'imperceptiblement en apparence, comme un parfum assez doux pour ne jamais fatiguer.

Après la mort de son oncle, Madame Valentine a conservé dans une sorte d'immutabilité son amour pour lui. Elle est restée pour ainsi dire le prolongement de cette grande existence disparue. Elle vit de lui, de son souvenir autant que d'aucun aliment de la terre. Son cœur est aussi plein qu'au premier jour de tout ce qui a été Lamartine.

En héritant du nom glorieux du grand homme qui lui avait laissé son héritage tout entier, elle avait été troublée, accablée du poids d'une liquidation d'affaires inquiétante, et elle avait du se demander un instant si elle pourrait demeurer la gardienne de son tombeau et avoir son tombeau à elle près du sien.

Grâce à Dieu, après bien des péripéties, bien des an-

goisses» des sacrifices considérables sur sa fortune personnelle, sa situation s'est nettement définie. Devenue propriétaire du château de Saint-Point, elle peut passer de longs mois au milieu des^ chers souvenirs de celui qu'elle ne cesse pas de pleurer, et près de ses restes sacrés.

D'autre part, sa situation dans la Société Lamartine lui permet de surveiller le mouvement de ses œuvres et le culte de sa gloire.

En dehors des espérances éternelles de le revoir là-haut. Dieu lui a donc laissé, à Tégard de son oncle, la suprême consolation de pouvoir attiser ici-bas les feux de son immortalité terrestre, et entretenir la lampe de son tombeau I

De nombreuses lettres de Madame Valentine, lettres adressées soit à mon père, soit à moi, sont dans mes mains et sous mes yeux.

Le lecteur le comprendra, j'ai vis-à-vis de cette correspondance un devoir de discrétion tout autre que vis-à-vis de celle de Lamartine.

Pour cette dernière, j'ai cru devoir citer tout, tout, sans en sauter pour ainsi dire une ligne, afin qu'on ne pût pas dire que la force de mes arguments ne tenait qu'au choix de mes citations.

Dans les lettres de Madame Valentine, deux parts seules appartiennent légitimement à mon sujet : c'est d'abord la partie utile, pour bien montrer comment elle a aimé et comment elle aime encore son oncle; et en second lieu la partie propre à confirmer la place que mon père a occupée dans l'affection du grand homme.

Je lui demande donc la permission de prendre cette double part. Je connais son cœur ; elle ne me la refusera

Rk

pas. Le mobile qui m'anime en lui faisant cette demande me garantit du sentiment dans lequel elle Taccueillera.

Le 6 avril 1869, six semaines après la mort de son oncle, elle écrivait à mon père, de Paris :

u Ce petit mot est seulement pour vous remercier de tt votre lettre, et de tout ce que votre amitié pour lui vous (1 inspire pour moi. J'ai beaucoup de tourments d'affaires... u Pourrai-je garder sa tombe et la mienne ? Je n'ose encore tt Tespérer!

tt II y a déjà six semaines qu'il nous a quittés; je ne tt peux pas m'habituer à vivre sans lui; chaque minute est tt un supplice!

tt Adieu, je voudrais dire au revoir. Je pense à vous tt bien, bien souvent.

tt Je vous envoie mes plus affectueux sentiments.

tt Valentine de Lamartine. ))

Peu de jours après, le 12 avril, elle terminait une seconde lettre, concernant ses affaires, par des réflexions de même ordre où perce toute son affliction :

tt Que tout est triste dans la vie pour moi, et combien tt j'ai besoin de l'aide et de l'afiection de mes amis et des tt siens à lui, pour m'aider dans ma lourde tâche ! Vous tt savez si je m'appuie sur la vôtre en souvenir de lui, et tt aussi pour moi. Je vous envoie, avec mon au revoir, tt mille afiectueux sentiments, n

Enfin dans cette même année, le 15 juin, je trouve une lettre véritablement exquise par la délicatesse des sentiments qu'elle exprime :

tt Monsieur et bien cher aux,

a II me semble qu*il j a si longtemps que vous êtes tt absent, que je puis sans trop d'indiscrétion venir vous a demander de vos nouvelles. Je ne sais pas, dans Famitié, Ci me contenter d'envoyer du cœur une pensée, il faut que tt ma main y participe en traçant quelques lignes qui por- « tent au loin mon souvenir. Peut-être s*y méle-t-il aussi <i la crainte d'être oubliée. Mais avec vous je sais que je a ne risque rien. Vous avez deux raisons pour m'aimer, tt comme f ai deux cœurs pour vous le rendre : le sien et tt le mien.

tt En attendant, je passe ma vie à me tourmenter de tt mes pauvres affaires...

a Pensez que je suis toute seule pour prendre toutes les tt responsabilités, ranimer le zélé, courir, parler. J'ai si « peur de me tromper! Je n'en dors plus; il faut que je tt me répète, pour prendre du courage, que ce sont ses tt affaires à lui, sa mémoire qu'il m'a confiée, que ce sont tt les dernières preuves de tendresse que je puisse lui a donner. J'y consacrerai jusqu'à la dernière goutte de a mon sang. Il faudra recommencer tout cela pour le « pauvre cher Saint-Point. Enfin, à la volonté de Dieu!

tt Je suis si malheureuse que je ne m'inquiéterais de tt rien, si n'était cette tombe, sa chère tombe que je ne tt puis me résigner à voir aux enchères, possédée par un tt autre. Si le sang pouvait donc se monnayer, je donnerais « tout le mien pour la racheter.

tt Avez-vous le projet de venir faire une apparition *t ici? Vous savez que je vous offre une petite chambre, tt une mauvaise table, mais un visage qui sera heureux « de vous revoir. Rappelez -moi au bon souvenir de tt Mme de Chamborant ; tout le monde me parle de vous,

a on sait que ce sujet me plait... Je suis toute seule depuis a un moisy si c'est être seule que de vivre de souvenirs, a de regrets, et en sa présence, car je suis sûre qu'il me a voit et qu'il vous est reconnaissant de ce que vous faites « pour moi ! Adieu, et mille affectueux sentiments.

tt Valentine de Lamartine. »

Des sentiments semblables n'ont pas besoin d'être expliqués. Le cœur, par son émotion, répond qu'il a compris, les yeux se mouillent, et la main est disposée à tourner les pages jusqu'à ce qu'elle rencontre encore une perle nouvelle.

En voici une du 1*' janvier 1870 :

a Monsieur et bien cher ami,

a Moi qui maudis toujours tant les affaires, et pour u cause, vous me les avez fait bénir hier, puisque je leur a dois une lettre de vous! Je vous avoue que mon amitié, tt un peu égoïste comme tous les sentiments profonds, « souffrait un peu d'un oubli que, dans mes mauvais jours, « j'étais tentée d'appeler indifférence, et que j'en voulais a à Villevert d'absorber votre main, si ce n'est tout votre a cœur. Maintenant vous êtes non seulement pardonné, a mais attendu avec une affectueuse impatience. Si une tt douleur qui semble si- infinie peut encore augmenter, a vous me trouverez plus malheureuse encore. Les jours, « les mois qui s'ajoutent creusent un abime de regrets. Je « ne peux pas m'habituer à vivre sans lui; le temps me a parait si lourd et si lougi et il me prend comme des « rages de le revoir.

« A tout ce fardeau, j'ajoute encore celui des affaires, « plus compliquées que jamais. . .

« J'ai eu, il y a à peu près un mois, uoe visite de M. de tt La Guéronniëi'e, dout j'ai été profondément touchée. Je a vous raconterai tout cela à votre prochain revoir. J'aime Cl à vous dire ce mot.

a Je vous écris du coin de mon feu, solitaire pour tona jours, hélas ! dans le grand jour des vœux et des réunions a de famille. Tous ces anniversaires joyeux font faire de tt si tristes retours! Lui est plus heureux où il est : j'ai si u peur qu'il m'y oublie...

tt Veuillez me rappeler au souvenir de Mme de Chamtt borant, et recevoir. Monsieur et bien cher ami, l'assutt rance de sentiments trop profondément enracinés dans tt mon cœur pour pouvoir jamais varier I

tt Valenline de Lamartine, v

Dans cette lettre, Madame Valentine a dit le mot qui résume sa situation morale : » Je ne peux pas m'habituer à vivre sans lui. » Ce qui était vrai en 1870 l'est encore aujourd'hui ; le temps, de ce c6té, n'a rien effacé.

Le 14 février 1870, elle finissait une nouvelle lettre par la phrase suivante :

a Je veux que vous sachiez qu'au coin de mon triste feu, tt si désert maintenant, comme par le passé on vous aime, tt on y pense à vous et on vous regrette, v

Les citations que je viens de faire suffisent pour faire apprécier le cœur et le style de Madame Valentine.

Je pourrais donc déjà conclure, et faire appel à l'admiration du lecteur.

Cependant j'ai encore quatre lettres à citer; toutes les quatre de condoléances à la suite des malheurs qui ont

successivement frappé ma famille. Quand on les aura lues» on comprendra, sans que j'aie besoin d'y insister, pourquoi j'ai voulu qu'elles fussent incrustées dans cet écrin de mes plus chers souvenirs.

Au mois de juin 1874, à la suite d'une méningite. Dieu me reprenait un charmant enfant de cinq ans, le seul fils jusqu'alors, le seul héritier du nom et des traditions de famille. La mort de ce fils plongea sa pauvre mère dans une douleur inconsolable qui a duré toujours, éclaircie pourtant pendant les derniers mois de sa vie par la naissance d'un autre fils. Ce qu'il peut y avoir de larmes dans les yeux d'une mère privée de son enfant, de regrets amers, de révoltes contre la séparation, dans son cœur, aucun homme ne le comprendra jamais; il n'y a qu'une mère ainsi éprouvée pour le savoir.

Mon père, lui aussi, et dans la proportion possible à l'homme, avait été frappé d'une manière exceptionnelle par ce malheur qui brisait non seulement son affection pour ce petit être, mais toutes ses espérances, tous ses calculs pour l'avenir de sa race. Madame Valentine, qui connaissait toute sa pensée, essaya donc de lui apporter quelques consolations dans la lettre suivante, si profondément touchante t

t Paris, 8 juin 1874.

a Mon cher et pauvre ami,

a Ce n'est qu'hier seulement que j'ai appris la maladie K de votre ange adoré et votre malheur. Je n'ai pas besoin tt de vous dire avec quelle douleur et quelle tendresse je ft pleure avec vous.

a Je sais tout ce que vous aviez mis d'espérances, d'af-

302 LAMARTINE INGOXMU.

a fectîon sur ce petit être trop beau et trop bon pour cette tt misérable vie. Dieu Ta voulu pour son ciel; il est heutt reux; aussi mes larmes sont pour vous tous qui avez à a lui survivre avec un cœur brisé. Que Dieu vous soutienne, u mon pauvre ami! Je sais que vous êtes admirable de foi, u de courage et de résignation à la volonté de celui qui a nous frappe, mais qui nous aime. Il sait mieux que nous ;i ce qu'il nous faut. Baissons la tête, et adorons-le à trace vers nos larmes.

tt J'ai été rue Bassano. J'ai vu Mme de Chamborant, it toujours si admirable, s'oubliant elle-même pour ne tt penser qu'à vous et à vos enfants; puis votre fils, digne u de vous, si fort et si touchant dans son affliction. J'en tt reviens si émue que j'ai besoin de vous le dire. Il me Ci semble que j'ai le droit d'une part dans tout ce qui vous a touche.

tt N ai-je pas à vous rendre ce que vous avez été pour tt moi, il y a cinq ans, quand j'étais frappée dans la tt moelle de mon être? Les douleurs partagées font une tt parenté; les larmes sont le sang du cœur, les nôtres ne tt sont-ils pas frères ainsi?

tt Adieu, cher et pauvre ami; quand vous songez à ceux tt qui vous aiment, après les vôtres, donnez-moi la meiltt leure place; je la mérite. N'ai-je pas double (endresse à tt vous donner? Je vous embrasse bien tristement, mais tt bien affectueusement.

tt Valentine de Lamartine. »

Quelques semaines après, une sœur de ma mère, très intime, très affectionnée, et qui m'aimait comme un fils, mourut d'une maladie qui la minait depuis plusieurs années. Madame Valentine écrit de nouveau à mon père

une lettre où se retrouvent les mêmes sentiments que dans la précédente, mais exprimés sous une forme nouvel le , caractéristique, bien faite pour confirmer Topinion qu*on doit déjà avoir de sa nature si chrétienne, si délicate et si tendre, en môme temps que de son culte toujours le même pour le souvenir de son oncle.

* Paris, 6 juillet 1876.

tt Mon pauvre cher ami,

X Un billet de part m'apprend qu*un nouveau malheur « vient de frapper votre famille si éprouvée. Dites, je vous u prie, pour moi à Mme de Chamborant combien j*en suis a navrée!

tt Que de plaies saignantes dans son cœur, que Dieu seul « peut panser! C'est lui qui les fait; il a ses raisons éter- « nelles et suprêmes que nous devons adorer tout en pieu- « rant ceux qu'il nous prend. Comment font ceux qui « n'ont pas de foi? et comment douter du revoir là-haut Cl au ciel, quand ceux que nous aimons sont partis et nous tt y attendent?

»... Vous ne pouvez pas savoir combien je pense à vous (i et combien vos douleurs sont miennes! C'est vous qui tt m'avez donné l'exemple, il y a cinq ans, et les larmes tt que je vous envoie ne sont que le juste retour de celles tt que vous avez versées avec moi ; car, même absent, il est tt toujours notre plus cher lien !

tt Adieu, mon cher ami; parlez de moi à tous les chers tt vôtres et gardez-moi une place dans votre affection; je tt la mérite, et elle m'est due par celle si grande que vous tt avez dans la mienne.

tt Valentine de Lamartine. »

Quelque triste que soit pour tous et quelque douloureux que soit pour moi ce chemin où je suis engagé, chemin marqué seulement par des tombes, je crois devoir le poursuivre. Sautant cinq années, j'arrive en 1879.

Au lendemain du plus irréparable des malheurs pour moi, de celui qui en me laissant le corps et le cœur a brisé ma vie à quarante et un ans, Madame Valentine écrivait encore à mon père cette lettre, la dernière que j'emprunterai à leur correspondance :

I Paris, 22 mai 1879.

tt Cher bt si excellent ami,

a M. D... m'a appris le si affreux malheur qui vient de « vous frapper. Je n'ai pas besoin de vous dire toute la K part que j'y prends et combien je suis de cœur avec tt vous. J'aurais voulu écrire de suite aussi à votre pauvre a fils; mais, ne sachant où lui adresser ma lettre, je vous tt prie d'être auprès de lui l'interprète de ma douloureuse ce sympathie. Je le plains si profondément et je m'unis au tt vide que cette céleste créature va faire dans votre intétt rieur. Elle vous était si nécessaire à tous comme femme, u fille et mèrel Elle n'a vécu que pour le bonheur de tous tt les siens et pour faire le bien par sa charité et son (i exemple. Son esprit si élevé, si cultivé, faisait d'elle la tt femme accomplie de l'Écriture. A celles-là, il faudrait tt une vie doublement longue, et, au lieu de cela, Dieu tt leur fait des années si courtes! Il les veut trop vite pour tt le ciel I

tt Je suis trop sûre de votre cœur pour en douter jamais. tt Nous avons, hélas I trop de souvenirs et de regrets comtt muns. Le passé m'est garant du présent et de l'avenir...

tt <.... Je serais si heureuse si je pouvais vous recevoir

MADAME VALENTIXE DE LAMARTIXE. 305

a 80US le vieux toit où tous avez été aimé et où tous le tt serez encore tant que mon cœur battra! Dites à Mme de tt Chamborant combien je la plains; elle a double douleur a à porter, la sienne et celle de son fils.

tt Adieu» non, à revoir! Que Dieu tous garde et tous Cl console! Mille bien, bien affectueux sentiments.

tt Valentine de Lamartine. «

Était-il inutile, inopportun, anormal, de présenter ainsi dans toute la Tariété de leurs délicatesses les sentiments de la nièce bien-aimée de Lamartine, de montrer comment la foi en Dieu aTait débordé de Tâme de son oncle dans la sienne, comment les affections de cet oncle étaient dcTenues ses propres affections, jusqu'à quel point enfin elle restait identifiée aTec sa grande mémoire? Je ne le crois pas. Sans ces preuves multiples, la Térité pouvait être moins éclatante et Thommage incomplet.

En ce qui me concerne, m*était-il permis de compter assez sur Tindulgence et la pitié du lecteur ami pour sou* lever devant lui le voile qui cachait la douleur intime dont mon cœur a été frappé? M'était-il permis de le faire passer à travers tant de tombes et de Timportuner de tant de larmes, sous prétexte que cette douleur et ces larmes ont été partagées par une si haute et si noble amitié? Je Tai cru et je Tai fait avec une confiance qui ne sera pas déçue.

Hélas ! je n'ai pas fini ; ma route va passer encore près d*un tombeau, celui du fidèle ami de Lamartine. Ah! cette fois, j'espère, on ne s'étonnera pas que Madame Valentine m'ait envoyé un peu de son cœur près de ce

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tombeau. Je laisse ce cœur dans sou émotion redire à lous ce qu*a été mon père pour sou oncle et pour elle. Elle m'écrivait donc de Saint-Point» le 21 juin 1887 :

(1 Mon pauvre ami,

a J*arrive à Saint-Point après m*étre attardée en route, « chez ma nièce, Mme de Parseval, et j*y trouve votre tt lettre, m*attendant sur ma table. J'en suis profondétt ment émue ! Vous avez eu bien raison de penser que a votre malheur serait mien aussi. II me semble que la tt mort de votre cher père, auquel j'étais doublement attau chée, emporte avec lui un morceau de mon cœur. L af- « fection si profonde qu'il avait eue pour mon oncle, et tt dont il avait bien voulu faire retomber une partie sur tt moi , m'était si précieuse ! Je retrouve son souvenir tt mêlé à tout mon meilleur passé. Il me semble que je a perds en lui un dernier lien me rattachant encore à mon « oncle, dont il gardait la mémoire si vivante dans son tt cœur.

tt Tout en m'inquiétant de sa santé, j'étais bien éloignée a de penser, la dernière fois que je vous ai vu, que vous a auriez si prochainement la douleur de le perdre.

a Merci de tous les détails que vous me donnez sur ses a derniers jours. Sa mort a été le couronnement de sa tt belle vie, et, s'il est une consolation dans un aussi u grand déchirement que le vôtre, vous devez la trouver tt dans le souvenir de sa tendresse au milieu de ses souf- <t franc^s et de sa soumission à la volonté de Dieu, qui tt lui a fait accepter la mort avec un si religieux courage.

tt Merci , mille fois, de toutes les choses affectueuses tt que vous voulez bien me dire ; je les accepte avec d'au- « tant plus d'empressement et de satisfaction qu'elles a répondent à ce que j'éprouve moi-même. L'affection

a que j*ai pour vous depuis bien des années se confondra a avec celle que j*avais pour voire cher père. Mon oncle (( et lui seront pour nous des liens que rien ne pourra « rompre.

tt Vous avez donc bien raison de m*appeler votre amie ; tt vous n*en trouverez jamais une plus fidèle ni une plus « affectueuse.

tt Valentine de Lamartine. »

On comprendra que ces éclatants témoignages d'affection m'aient paru des documents indispensables pour couronner dignement cette œuvre modeste, mais toute de cœur» faite surtout de Souvenirs.

Vous» Madame, vous qui avez voulu me laisser ma liberté entière, sans m'influencér en rien dans mon œuvre, et qui cependant, par le droit comme par ma volonté, êtes la maîtresse absolue, non seulement de tous ces documents, mais de toutes les pensées qui s'y trouvent, tant je serais au désespoir d'en formuler une qui pût vous déplaire, j*espère que vous me pardonnerez de faire ainsi violence à votre modestie, à votre horreur du bruit et de toute mise en scène personnelle, pour éclairer d'un petit jour de publicité une part intime de vos sentiments. Vous avez l'intelligence trop haute, l'âme trop pleine de lui pour pouvoir le nier : vous n'êtes pour ainsi dire plus vousmême sur la terre, mais Lamartine encore ici-bas! Ces lui qui parle par votre bouche, c'est son cœur qui bat dans chacun des battements de votre cœur; vous ne donneriez pas votre affection si vous ne sentiez pas qu'elle est aussi bien la sienne que la vôtre.

Sous peine de mutiler mon œuvre, œuvre de justice

aussi bien que de sentiment, qui se fient d*un bout à Tautre comme un édifice auquel toutes les pierres sont indispensables, j*avais besoin de Lamartine tout entier, par conséquent de la part de lui qui est en vous.

Mais en la prenant, Témotion que j*éprouve est mêlée d'une reconnaissance qui me semble être, en quelque sorte, la consécration définitive de mes sentiments pour votre oncle et pour vous. La reconnaissance, ce devoir si lourd pour tant d*êtres indignes qui ne pensent qu*à s^y dérober, devient pour les âmes droites le plaisir le plus doux et le plus consolant. Cest un sentiment qui, chez elles, peut doubler tous les autres. Il donne à raffection, au respect, au dévouement, ce je ne sais quoi de plus tendre, de plus ému, de plus touchant et aussi de plus solide qui permet aux liens du cœur de braver toute Tusure du temps et toutes les secousses de la destinée.

Malgré la réserve qui m'était imposée» malgré tout ce que j'ai dû passer sous silence, mes lecteurs, j'en suis convaincu, ont compris l'âme de Madame Valentine. Plus on ira, plus la vérité sera connue, et plus la postérité ratifiera la justice qui lui est promise ici. Quand on parlera de Lamartine, il ne sera pas plus possible d'oublier sa nièce que sa mère et que sa femme.

Sans rien enlever à personne, on peut môme dire que la nièce a eu un mérite de plus que les deux autres.

Il est naturel, en effet» à une mère d*aimer sans limites le fruit de ses entrailles, et quand cette femme a les qualités suprêmes du cœur et de Tintelligence, il est presque naturel encore de trouver une mère comme Tincomparable mère de Lamartine*

Il est naturel aussi qu'une femme qui a pu mettre tout son cœur dans le mariage aime de toutes les forces de la terre et du ciel cet être qui lui a donné , ne fût-ce que pendant quelques mois, quelques jours, quelques heures, un bonheur qui lui a fait Tillusion des félicités éternelles, et quand cette femme, ayant pour époux Tun des plus grands hommes de la terre, est douée de Tintelligence qui fait les grands esprits, et de la foi qui fait les hautes vertus, il n*est pas étonnant de trouver une épouse grande comme celle de Lamartine.

Mais pour trouver une créature qui, sans avoir eu cette existence à deux de la mère avec son enfant, a aimé comme une mère; qui, sans avoir senti les enivrements intimes du bonheur dans Tautre existence à deux, a eu toutes les délicatesses, tous les dévouements de Tépouse, et qui, sans avoir reçu la vie enfin, a aimé comme la meilleure des filles, il ne faut pas chercher dans Tordre naturel, il faut monter dans Tordre de la grâce parmi les anges de la terre qui aiment d*amour divin, parmi ces vierges saintes qui, la croix de Jésus-Christ sur le cœur, aiment comme des mères dans les écoles, comme des épouses près des lits blancs des malades, comme des filles près du fauteuil des vieillards.

Madame Valentine, inspirée par une grâce surnaturelle, a été, on ne saurait trop le répéter après Lamartine, Tâme

et Fange de sa maison : l*âme, c^est-A-dire ce qui est divin et vent retoarner à Dieu en entraînant autour de soi tous les éléments de la terre ; Fange, c'est-à-dire ce qui veille et qui protège. Élevant son rôle à la proportion de Thomme immense à qui elle s*est vouée tout entière, elle n*a pas seulement soigné son corps, elle a aidé son âme, suppléé son esprit. Elle s*est identifiée avec lui de telle sorte qu*en partageant tous ses sentiments, elle a adouci ses douleurs sans nombre et doublé ses quelques joies.

Pour tout dire d*un mot qui sera le dernier, sans être arrêtée par aucun sacrifice , enflammée de Tamour sacré qui contient tous les autres. Madame Valentine, près de son oncle, a eu le génie de la charité, et a été la Sœur de charité du Génie.

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