‹ Lamartine inconnu: notes, lettres, et documents inédits, souvenirs de familleChapitre 27 sur 35 · H. Emile Ollivier, ancien ministre de Napoléon III · texte numérisé non relu

H. Emile Ollivier, ancien ministre de Napoléon III

10. H. Charles Rolland, ancien maire de Mâcon, ami particulier;

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11. H. de Ronchaud, homme de lettres, mort directeur des musées du Louvre ;

12. M. Victor Salneuve, frère du sénateur républicain de TAIlier décédé en 1889.

Deux des membres ci-dessus ont exercé une influence particulière sur l'action de la Société :

M. de Ronchaud, délégué par le Conseil pour seconder le gérant dans la revision des textes et leur interprétation conformément à la pensée de Lamartine qu'il connaissait admirablement, et le président, M. de Girardin, dont Tincontestable capacité fut très profitable.

M. de Girardin n'était pas seulement le président réélu chaque année, il donnait l'hospitalité à la Société, dont les assemblées se tenaient dans son bel hôtel de la rue Pauquet. Ce fut lui qui m'accueillit, lorsque j'arrivai en 1875, amené par Madame Valentine de Lamartine. Conformément iiu désir exprimé par mon père et chaudement appuyé par Madame de Lamartine , le Conseil de surveillance , à l'unanimité, décida sur la proposition de Girardin de me présenter à l'assemblée générale pour remplacer mon père, démissionnaire en ma faveur.

Une heure après, l'assemblée en question ratifiait, à l'unanimité, la proposition du Conseil.

Du reste, ce n'était pas la première fois que je voyais Girardin. Étant avec mon père, je l'avais rencontré naguère aux Champs-Elysées, un jour de sortie, quand je me préparais à l'École militaire.

a Je vous présente mon fils, lui dit mon père. — A quelle carrière le destinez-vous? fit Girardin. — A Saint-

Cyr» , répondit mon père. Mais voyant que son interlocutear ne répliquait que par un sourire peu approbatif, il ajouta : « On pourrait peut-être faire mieux. — Sans doute, reprit Girardin en achevant sa grimace .caractéristique, car il est impossible de faire plus mal. r> Cela fut dit si drôlement, la scène fut si rapide et si naturelle que nous nous mimes à éclater de rire tous les trois et que je ne l'oublierai jamais.

L'ennemi du métier militaire ne m'avait pas gardé rancune d'avoir été officier. Quand Madame Valentine me représenta à lui, il fut très gracieux, et il ajouta même, comme un homme qui est au courant de tout et sans aucune réflexion critique : « C'est vous l'auteur d'un livre récent sur la garde nationale intitulé : L'Armée de la Révolution ?» Je m'inclinai . — u Je vous ai rencontré avec monsieur votre père, ajouta-t-il, n'est-ce pas? « Je m'inclinai encore, et j'allais lui rappeler sa boutade humoristique lorsque la conversation fut interrompue par un arrivant quelconque • Je ne me suis jamais aperçu depuis qu'il m'ait gardé ran cune ni de ma moustache à la housarde, ni de mon réquisitoire profondément convaincu contre la garde nationale. Puisqu'il n'existe plus, je puis rendre au contraire un hommage complet à son urbanité, à sa correction vis-à-vis de tous et à la manière claire, précise, élevée dont il présidait nos réunions.

Sans sortir de ma réserve envers les vivants , je crois devoir dire queM.E.OUivier, son successeurà la présidence de la Société depuis 1882, continue heureusement sa tradition.

La mort a frappé souvent dans les rangs du Conseil*

iik

En 1876, M. Didot, décédé, est remplacé par M. Hubert Saladin, colonel fédéral suisse, homme fort distingué, lancé dans la haute société parisienne et qui était un ami assidu de Lamartine.

En 1877, c'est M. Charles Rolland qui meurt, et auquel succède pour peu de temps M. Martin Doisy, Tun des fondateurs de la Société et Tancien secrétaire de ses premières assemblées générales.

En effet, l'assemblée du 19 mai 1879 doit pourvoir à son remplacement après décès et désigne M. le comte d'Esgrigny, cet ami auquel Lamartine écrivit sa lettre-préface des Harmonies; elle nomme également à la place de H. Dupont Whit, mort, M. Alfred Firmin-Didot, le continuateur autorisé des traditions de sa famille près de la gloire de Lamartine.

En 1882, MM. Hubert Saladin et de Girardîn, décédés, sont remplacés par M. de La Sicotière, Téminent sénateur de rOrne, et par M. Debard, d'une compétence particulière en affaires et très attaché de cœur à celles de Lamartine.

La mort ne se lasse jamais : le 16 mai 1885, M. François Coppée est le digne successeur de Laprade comme poète et comme académicien.

Le 27 mai 1889, c'est M. Bardoux, sénateur, ancien ministre, qui remplace M. de Ronchaud, dont la mort vient de faire un vide particulier dans la Société.

Enfin, l'assemblée du 2 juin 1890 ayant à remplacer M. le comte d'Esgrigny, décédé, nomme à sa place M. le vicomte de La Bourdonnaye, son gendre, député, et à la place de M. Couturier, également décédé, M. Elouis, ancien

adminislrateur du Siècle, trèe compétent et très attaché à la Société depuis son origine.

De telle sorte que le Conseil est, à Theure qu'il est» composé de

HM. Bardoux,

Vicomte de La Bourdonnate,

Baron de Chamborant de P&rissat,

François Coppéb»

A. Debard,

Desmarest,

Alfred Firmin-Didot,

Elouis,

De Lacretblle,

Emile Ollivibr,

Victor Salxeuve,

De La Sigotière.

Parmi ces hommes venus de points bien opposés, j*ai toujours vu régner la meilleure entente au sujet de Lamartine et de Tesprit supérieur de désintéressement qui devait guider la Société de ses œuvres.

Cette afifabilité entre les membres vivants s*y complète dignement par un culte respectueux pour les membres morts.

Mon devoir est de le proclamer ! je le fais avec émotion.

Ainsi, mon père que j'avais remplacé et qui, par conséquent, en fait, n'était plus de la Société, nous ayant été enlevé en 1887,. le gérant s'exprimait en ces termes dans son rapport du 29 mai 1888 :

DEâ OEUVRES DE LAMARTINE. 341

tt Nous prions M. de Chamborant de Pérîssat, membre da Conseil de surveillance, de nous croire frappés avec lui par laperte de sonpère, le baron de Chamborant. Il accompagna Lamartine dans son second voyage en Orient, ami constant et intime des derniers jours, et reporta sur notre Société tout Tintérêt qui s*avive d*une illustre affection. Dans rhommage sympathique de notre gratitude, nous réunissons le père qui fit partie du Conseil pendant six années et le fils qui y perpétue un nom associé aux développements de notre œuvre. «

L* Assemblée générale n'approuva pas seulement le rapport du gérant, elle demanda à l'unanimité la reproduction au procès-verbal de Tannée suivante d'une motion de M. Salneuve concernant la mort de mon père et celle de M. de Ronchaud survenue la même année.

Voici ce qui regarde mon père :

« La Société a eu le malheur de perdre Tan dernier deux de ses membres : M. le baron de Chamborant et M. Louis de Ronchaud, Tun et l'autre amis d'ancienne date de H. de Lamartine, restés fidèles au culte de cette illustration nationale.

« Le vénérable M. de Chamborant avait été élu, dès l'origine, à votre Conseil de surveillance. La rectitude et la hauteur de son esprit y avaient été fort remarquées.

tt Lors de sa retraite volontaire, d'une voix unanime, vous avez honoré de son héritage au sein de ce Conseil M. de Chamborant de Périssat, son digne fils. Il lui a été ainsi créé une sorte de survivance parmi nous. Nos respectueux hommages sont bien dus à sa mémoire, v

Je ne saurais trop dire jusqu'à quel point j'ai été touché

et reconnaissant de ce souvenir donné à la mémoire de mon père sous une forme si honorable pour lui et si bien* veillante pour son fils. De pareils procédés, qui sont la tradition de la Société Lamartine, ajoutent la gratitude à Testîme et à la sympathie, dans les cœurs de ceux qui s'y rencontrent.

Les réunions n'ont pas seulement Tatfrait de la grande mémoire qui en est Tobjet; on est heureux de s'y trouver, tant est grande la cordialité entre ses membres et commune la générosité des intentions! Et comment pourrait-il en être autrement? Lamartine n'est-il pas là encore pour unir les amitiés qui entourent sa gloire ? Il n'y est pas seulement par son souvenir, mais presque en réalité par lui-même. Sa digne héritière reçoit chez elle les membres du Conseil et de l'assemblée des actionnaires. Elle veut bien assister à toutes les séances. N'est-ce pas encore une portion du cœur du grand homme qui éclaire, charme et encourage notre Société ?

D'ailleurs, il est bon de se mêler parfois à des hommes honorables qui n'ont pas les mêmes opinions que vous. Le contact ne diminue en rien la fermeté dans les principes. Hais il amène à plus de tolérance et d'impartialité. Il apprend à mieux se respecter les uns les autres. Il convainc qu'avec une bonne foi égale certains hommes professent sur beaucoup de points des idées opposées.

Aussi> quand ces-hommes de bonne foi ont trouvé un terrain commun, ils doivent être heureux de s'y rencon- , trer, de s'y unir, d'y travailler, côte à côte, avec une égale générosité. C'est ce qui arrive dans notre Société pour la gloire de Lamartine, c'est-à-dire pour la gloire de Dieu et de la patrie française.

Ce terrain commun se trouve bien souvent rappelé en termes généraux dans les rapports qui la qualifient :

tt Société désintéressée d'amis des lettres, sans acception de partis, d'opinions politiques ou d'écoles littéraires» sans autre but que de prolonger pour les écrivains éminents et pour leurs familles l'honneur, le fruit et la durée de jouissance des travaux de l'esprit. »

Les volontés unies des actionnaires du Conseil et du gérant ont encore précisé davantage le préambule des statuts, rédigé par Lamartine lui-même. On peut y ajouter sans crainte d'être démenti :

c( Société décidée à tous les efforts et même à tous les sacrifices pour arriver à faire bien connaître, au moyen de ses œuvres de toutes sortes, non seulement le grand génie, mais la grande âme de Lamartine : double grandeur, qui est une des parts les plus nobles et les plus pures de l'héritage que l'humanité doit à la France, i*

La Presse du 21 um 1848 et l'adresse.

Dans le journal la Presse do 21 mai 1848 on troave :

ce Vers midi et demi, aa moment de Finvasion populaire dans r Assemblée nationale, Courlais a été violemment interpellé pour avoir fait ouvrir les portes de la grille, sous prétexte de faire entrer les délégués.

tt M. de Chamborant, capitaine de la garde nationale de Confolens, qui se trouvait là, a dit en termes énergiques & Courtais et à Ledru-Rollin les conséquences de cette première concession aux clubs.

tt M. de Chamborant a eu à soutenir plusieurs luttes, soit dans le péristyle, soit dans la cour de THorloge, contre quelques individus exaltés qui criaient à toute voix : A bas F Assemblée nationale !

tt A^aincu à la porte d'entrée, M. de Chamborant fut le premier à demander que le rappel fût battu dans tous les quartiers, alors que Barbes déclarait traîtres à la patrie tous ceux qui prendraient les armes en celte occasion.

tt M. de Chamborant obtint Fordre écrit de battre le rappel, de Fhonorable citoyen Degoussée, questeur de FAssemblée nationale. Il s'empressa alors de le faire battre sur le territoire de la première légion. L'ordre, ne portant que la signature de M. Degoassée, fut un instant contesté par Fadjoint-maire du premier arrondissement, et M. de Chamborant eut la douleur d'être mis en arrestation par celui-là même qui aurait dû s'empresser de lui offrir son concours.

a Mais les paroles énergiques et généreuses que M. de Chamborant prononça devant le lieutena ut-colonel et le major de la

première légion portèrent leur fruit. Ces ofQcîers prirent sar eux de faire battre le rappel, et M. de Chamborant ne quitta la mairie du premier arrondissement que lorsqu'il eut seize tambours, pour appeler aux armes les citoyens qui ignoraient jusqu'à quel point les factieux pouvaient pousser Taudace. »

Après Tarticle de journal, voici l'adresse de félicitations. Elle fut envoyée à mon père par la garde nationale de Confolens dont il était Tun des capitaines. Elle était précédée de la suscription suivante et couverte de trois cents signatures :

« La compagnie de Saint^Michel de Confolens à son capitaine Charles de Chamborant.

a Capitaine,

« Lorsque le vœu de l'arrondissement de Confolens vous désignait à une immense majorité pour la candidature k l'Assemblée nationale, tous connaissaient la pureté de vos principes.

a Fidèle k ses sympathies, la compagnie de Saint-Michel vous a nommé, à l'unanimité moins trois voix, son capitaine. En faisant cette nomination, elle savait que partout et toujours vous la représenteriez dignement.

« L'occasion ne devait pas se faire attendre ; aussi la garde nationale do Confolens n'a pas été étonnée quand elle a appris votre noble conduite à l'Assemblée nationale lors de la répression de l'émeute dirigée par quelques insensés.

« Recevez, capitaine, le nouveau témoignage de notre estime et de notre amitié. La majorité de la garde nationale de Confolens se joint à nous pour vous adresser ses félicitations.

tt Salut et fraternité. »

Suivent trois cents signatures ; suit aussi la phrase suivante de la main du commandant du bataillon :

a Le commandant du bataillon joint à ces honorables témoi* gnages, que vous avez conquis son estime particulière.

« Signé : Edouard Nassau. »

« Poil^criptum. — La garde nationale d'Ansac s^est jointe spontanément à ses^ camarades de Confolens, et si la compagnie de Saint-Michel n*avait pas été impatiente d'envoyer cette adresse à son capitaine, la garde nationale entière de l'arrondissement se serait jointe à cette manifestation. »

MéMOIRES POLITIQUES DE LAMARTINE. (lIVRE XXXV.)

tt Je finis ici le récit complètement vrai de ma vie politique. Je n*ai pas tout dit, mais j'ai dit snr tout la stricte vérité. J'ai pour témoins. Dieu, ma conscience et l'histoire. Voilà ma conduite. Devant les hommes je n'ai pas à rougir d'un acte ou d'une pensée. Devant le juge suprême des actions humaines, c'est autre chose ; je vais l'examiner avec la même franchise.

a Je commence par affirmer avec serment que, dans toute ma vie politique, je n'ai laissé aucun intérêt personnel agir sur les principes de mes actions ou de mes paroles ; hors une seule fois dont je me suis toujours repenti et que je me reprocherai jusqu'à ma dernière heure.

a Le 22 février est le jour qui pèse sur ma conscience. » Et il fait un second récit de la fameuse réunion de l'opposition chez Dnrand, puis il termine ainsi :

« Je sortis triomphant, mais, an fond, un peu honteux moimême de ce que j'avais fait. La conduite patriotiquement pru* dente de MM..Barrot, Berryer et de leurs amis,. était certainement plus sage que la mienne, car ce n'était pas de leur sang qu'il s'agissait, mais d'une conflagration de Paris et de la France. J'aurais voulu m'être moins avancé, mais l'amour-propre du point d'honneur me retint, et je persistai tout le jour et tout le lendemain dans ce que ma conscience me reprochait comme une faote grave et peut-être comme un crime.

« Il est certain que, sans le dénouement pacifique indépendant de mol, j* aurais marché au banquet de Paris, à tout risque, et que j*en serais revenu, on mort ou avec une révolution.

« Était-ce moral? était-ce consciencieux? Non.

c Mes conseils ne pouvaient produire que du sang répandu en vain ou une révolution. ï\fi. sang répandu? je Tavais en horreur. Une révolution? je ne la désirais pas, je ne voulais pas y concourir. Les paroles prononcées par moi ce jour-là étaient donc aussi absurdes que coupables.

tt Voilà mon jugement d'aujourd'hui sur cette légèreté parle^ mentaire. Cest la seule; je ne me la pardonnerai jamais.

« On m'a accusé pour ma conduite énergique au 24 février ; selon moi, on a eu tort

a De cette minute je n'ai rien à me reprocher. J'ai agi en bon citoyen et j'ai contribué à sauver mon pays sans penser à moi , en sacrifiant ambition, fortune et vie au salut de toutes les classes. Tout ce qui a été écrit, même à bonne intention pour moi, sur ces événements du 24 février au 24 juin, pour attribuer la nomination du gouvernement provisoire à telle ou telle coterie, n'a aucun fondement. Celui qui, du haut de la tribune, en a appelé les membres et a passé par-dessus leur épaule leurs noms à Dupont de l'Eure, placé par moi de force à la présidence, c*est moi, moi seul ! je le dis, je l'écris, je l'affirme, je le jure. «

« Je n'emporte qu'un seul remords : celui de la faute commise par mon discours du 22 février dans la réunion de l'opposition chez le restaurateur Durand, faute que j'ai confessée.

a A Dieu qui m'enlève une à une toutes les consolations de la vie, je ne demande que de me laisser finir mes jours dans l'onblî, honteux de ce que j'ai fait de mal, heureux de ce que j'ai fait de bien. Mais ce que j'ai fait de mal, qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas la République, seul salut de la France dans ce moment^ là; c'est l'impulsion téméraire donnée à la coalition parlementaire sur la place de la Madeleine. Je le dis, parce que le salut du

pays par des moyens honnêtes est, tout considéré, ma seule loi; et parce que je sois homme de gouvernement avant d'être homme de liberté. Je Tavoue : la liberté honore tout le monde, mais n'a jamais sauvé personne. Telle est ma profession de foi. »

Le portrait de Louis-Napoléon par La Guéronnière débute ainsi : a La première figure qui doit prendre place dans cette galerie est celle du président de la République française. Cette figure, sur laquelle sont fixés en ce moment les regards du monde entier, résume le mouvement politique de notre temps et semble porter en elle le secret de Favenir, Un jour peut-être elle sera plus complète et sans doute plus imposante, mais elle n'aura jamais plus d'intérêt d'originalité. Louis-Napoléon Bonaparte a trouvé dans la grandeur de son nom le génie de sa race et le sentiment de sa mission. Né sur un trône, bercé sur les genoux d'un empereur, marqué pour l'éventualité du plus lourd et du plus magnifique héritage qui ait jamais été promis à un berceau royal, élevé dans le culte napoléonien et dans la religion de son sang, renversé et ballotté par toutes les vicissitudes qui semblent l'apanage des dynasties anciennes et nouvelles, le fik du roi de Hollande et de la reine Hortense présente l'une de ces destinées étranges, mystérieuses, profondes, dont la trame nouée et dénouée par la fatalité échappe à toute analyse. Le drame humain tout entier se déroule dans cette destinée. Voilà un enfant qui n'ouvre les yeux à la lumière que pour être ébloui de la gloire de sa race. Les premiers sons qui le frappent sont des échos de victoires qui feront retentir son nom jusqu'aux extrémités du monde et de la postérité. La vie pour lui n'est qu*un enchantement et un éblouissement. Tout à coup la scène changé; an empire s'ébranle. L'Europe vaincue et humiliée se redresse derrière un million de soldats ; elle s'avance en colonnes serrées par toutes les issues de

cet immense territoire agrandi de récentes conquêtes qai ont reculé la frontière française; elle envahit le sol de la patrie; elle triomphe de Fhéroîsme et du génie par le nombre; elle dégrade cette dynastie de la guerre et des batailles qui la faisait trembler jusque sur les bords de la Vistule et de la Neva. L^Empereur abdique et s*exile ; sa famille, qu'il avait distribuée sur les trônes, se disperse sur la terre étrangère. La reine fiortense, cette femme charmante, aussi dévouée qu'aimée, emporte ses fils dans sa modeste retraite d'Arenenberg, sur le bord du lac de Constance. La femme s'oublie, et les sensibilités de la nature se transforment, s'épurent et s'ennoblissent dans les tendresses exquises et dans les affections exallées de la mère. La rude éducation de l'exil succède à l'éducation facile et douce du palais. Le prince qui devait apprendre k être roi, apprend à être homme. Il essaye de devenir soldat en se mêlant aux exercices des jeunes officiers suisses réunis au campdeThoun. La révolution de Juillet le réveille et l'exalte. Il échange les tristesses du proscrit pour les aventures du conspirateur, et se jette en Romagne avec son frère aîné pour marcher sur Rome à la tête des insurgés. Entraîné dans la déroute de cette armée indisciplinée, qui se disperse au premier choc des escadrons autrichiens, il n'échappe k la mort que pour assister à l'agonie de son frère Charles-Napoléon, dont il reçoit le dernier soupir. Épuisé de souffrances et de fatigues, abimé de douleur, traqué par la police, il est sauvé par sa mère qui le rejoint à Ancône, lui fait traverser la France d'où un ordre da gouvernement l'expulse presque aussitôt, et le ramène en Angleterre et en Suisse.

tt Alors commence une autre phase de cette existence si tourmentée. Le fils de Napoléon meurt, son neveu devient son héritier; l'insurgé de la Romagne se fait prétendant; il refuse dédaigneusement un trône. en Portugal; il prépare l'entreprise de Strasbourg. Le gouvernement ne le juge pas et le déporte en Amérique ; il en revient pour aller échouer à Boulogne. Vaincu, il est traité en victime. La prison de Ham se referme sur lui. Il en sort en fugitif pour rentrer en France, après l'avènement de la République»

en favori du peuple. Six millions de voix relèvent à la Présidence. L'homme d'État va se mettre à Fœuvre. Voilà cette vie. Je reviendrai à ses épisodes les plus curieux. Voyons Thomme. » Après rhistorique, voici le portrait proprement dit : « Cet homme ne peut être expliqué que par la comparaison des rapports intimes qui unissent sa nature morale et sa nature physique. Cette figure est douce et calme, mais elle n*est que le masqne d*une vie intérieure forte et puissante. Ces yeux sont voilés, mais ils sont profonds comme la pensée dans laquelle ils plongent, et qui remonte par instants de Fàme k leur orbite, comme la flamme monte du foyer où elle s* allume. Ce front est sombre, mais il est vaste et plein de conceptions. Ces lèvres sont froides, mab elles sont fines, délicates, parfois railleuses, et leur discrétion ne rend que plus sensible Texpression brève et précise d^une volonté réfléchie et arrêtée. Cette parole est indolente, mais elle est sûre d*elle, et son indifférence apparente n*est que le signe d*nne confiance qu'aucune émotion ne trouble, qu'aucune difficulté ne décourage. La fermeté de caractère tempérée par la bonté du cœur ; la finesse cachée par la simplicité ; le calme inspiré par une conscience qui n'hésite jamais et par une résolution qui persiste toujours ; le courage simple, naturel, sans éclat, sans bruit, sans orgueil; le tact d'un esprit qui saisit toutes les pensées, toutes les impressions dans leurs nuances les plus imperceptibles ; la pénétration qui devine et qui observe sans paraître regarder ; la patience que l'attente la plus longue, même celle de l'eiil ou de la prison de Ham, ne peut ni fatiguer ni tromper ; l'à-propos le plus exact dans toutes les choses de la vie pour agir, pour avancer à temps, pour atteindre le but et ne pas le dépasser; pardessus tout, la magnanimité qui permet de concevoir les grandes choses, et la décision qui permet de les accomplir ; tel apparaît Louis-Napoléon Bonaparte.

8 Ce portrait, esquissé d'après nature, explique l'homme tout entier. Ainsi se justifient également les jugements si divers portés sur lui. On comprend en effet comment les uns ont pu contester de très bonne foi la supériorité politique de Louis-Napoléon Bona-

parte, et comment les autres l'exaltent avec enthousiasme. Ltmii- Napoléon est un homme supérieur, mais de cette supériorité qui se cache sous des dehors modestes. Sa vie est tout intérieure; sa parole ne trahit pas son inspiration ; son geste ne traduit pas son audace ; son regard ne reflète pas son ardeur ; sa démarche ne révèle pas sa résolution. Toute sa nature morale est contenue en quelque sorte par sa nature physique. Il pense et il ne discute pas ; il décide et il ne délibère pas ; il agit et il ne s* agite pas, il prononce et il ne raisonne pas. Ses meilleurs amis Tignorent. Il commande la confiance et il ne la demande jamais.

« La veille de Texpédition de Boulogne, le général Montholon lui avait promis de le suivre sans savoir où il allait. Chaque jour, il préside consciencieusement son conseil des ministres ; il écoute tout, parle peu et ne cède rien. D*un mot bref et net comme un ordre du jour, il tranche les questions les plus controversées. C'est ce qui explique pourquoi un ministère parlementaire a été impossible à côté de lui. Un ministère parlementaire aurait vonlu gouverner, et lui ne voudrait jamais abdiquer, même à la condition de régner.

« Avec cette inflexibilité de volonté, rien d'absolu ni de tranchant dans la forme. Il domine sans humilier. La reine Hortense l'appelait son doux entêté. Ce jugement maternel est complètement vrai. Louis-Napoléon Bonaparte a cette bonté de cœur qui tempère et qui souvent dissimule les allures de Tesprît. Sa raideur un peu anglaise, dans sa personne, dans ses manières et jusque dans sa démarche, s'efface sous Taffabilité qui n'est chez lui que la gr&ce du sentiment. Au fond, il se possède complètement ; il est absolument maitre de lui ; et ses meilleures inspirations n'entrent dans ses actions que selon la mesure qu'il détermine. Facile à passionner, impossible à entraîner, il calcule tout, même ses enthousiasmes et ses audaces. Son cœur n'est que le vassal de sa tête

« LouiS'Napoléon est capable de tout ce qui est grand et inca* pable de tout ce quine serait pas sensé I Son audace elle-même n^est

ches lai que le résultat cl*un profond calcul. Sa magnanimité est aassi calme qae sa raison. Il 8*élëve aux pins hautes conceptions, sans effort et sans travail. Il ferait les plus belles actions d'éclat sans orgueil, en restant froid et simple. Il est sensé parce qu'il est réfléchi. Il est magnanime parce qu*il est nohle et généreux. La grandeur est mêlée dans sa nature à toutes les forces du bon sens.

« Ce double caractère ne se trouve pas seulement dans les actions de Louis-Napoléon Bonaparte, on le retrouve aussi dans les écrits. Le style de Fécrivain ressemble à la politique de rhomme d*État. Sa précision est presque toujours rehaussée par sa puissance. Sons un mot vrai on sent une grande idée. L* exprès* sion exacte, dans sa nuance la pins délicate, ne fait jamais défaut h la pensée. On reconnaît à chaque phrase tombée de cette plume un esprit qui a tout & la fois la boussole du bon sens pour le diriger et Tinspiration de la grandeur d'Ame pour Télever. »

« Louis -Napoléon Bonaparte est aujourd'hui le chef incontesté et libre du gouvernement, il sera quand il le voudra le chef de Fesprit publie, n

Et voici maintenant un des passages qui donnèrent lieu aux polémiques les plus ardentes et durent le moins satisfaire Lamartine :

tt LouiS'NapoIéon Bonaparte n'a qu'à prendre résolument le pas de l'avenir et de la démocratie pour entraîner la nation. // est iûr de rallier autant (Fdmes que son oncle rallia de soldats dans sa marche triomphale de Grenoble à Paris. Il ne laissera en dehors de lui que quelques débris de partis, quelques lambeaux de drapeaux et quelques convictions honorables et généreuses que retient la fidélité et que désarme le patriotisme. »

Parlant de ce qu'on a appelé les échauffourées de Strasbourg et de Boulogne, La Guéronnière, après les avoir racontées, les explique ainsi :

tt Obéir au destin, suivre son étoile, sonder la France avec

répée de Napoléon poar y troaver le bonapartisme et TEmpire, appeler le peuple à manifester ses vœax pour un régime qu'il croyait celui de ses prëférenees et des enthousiasmes, voilà très sincèrement et très impartialement ce que voulait faire Louis- Napoléon Bonaparte en entrant à main armée à Strasbourg, le 30 octobre 1836, comme en débarquant à Boulogne le 6 août 1840. »

L'éloge, Tapprobation, l'enthousiasme s'accentuent de plus en plus quelques pages plus loin.

« Louis-Napoléon Bonaparte avait trouvé six millions de voix dans Tume du suffrage universel. 11 avait un peuple pour son nom, mais il n'avait même pas un parti pour son œuvre et pour seg desseins. Le parti bonapartiste n'existait pas, ou s'il existait» il n'était qu'une force latente dans la nation. U ne devait surgir que plus tard dans la combinaison des événements.

< La France aime la gloire, surtout quand elle la voit de loin. On ne se rappelait déjà plus ce qu'avaient coûté de larmes et de sang les victoires qui ne sont plus que des souvenirs immortels coulés dans le bronze et dans l'airain, et des titres imprescriptibles de la souveraineté françaue sur le monde. La douleur des mères pleurant leurs fils ensevelis dans les neiges de Moscou, la tristesse des campagnes privées des bras qui fécondent le sol, le poids toujours si lourd à porter de la dictature militaire même quand cette dictature s'appelle Napoléon, tout cela s'était effacé de la mémoire du peuple. Pour tous il ne restait que le grand Empereur, le héros de cent batailles, chanté par Béranger, et dont l'image enluminée, appendue aux murailles les plus humbles, forme le musée de chaque chaumière. Louis - Napoléon apparaissait comme une légende vivante. Ce sentiment si vrai, si profond, si naïf, qui était l'orgueil de notre génération, après avoir été la passion de la génération précédente, ce sentiment est remonté à son nom et à sa personne, et l'a fait choisir entre tons et de préférence à tous. . .

« Un souvenir et un instinct : le souvenir de l'Empereur ; l'instinct de quelque chose de grand et fort, par un gouvernement qui s'appellerait Bonaparte : voilà le 10 décembre.

« En résumé, Loais-Napoléon Bonaparte n^arrivail an pouvoir qu'avec la force d'un nom ; il devait bientôt s'y montrer avec le génie étun homme, »

Après avoir approuvé tous les actes du Prince Président, depuis son avènement, La Guéronnière couronne son apologie en lui adressant un appel catégorique. Il le provoque, Tincite avec la dernière énergie à rétablir le suffrage universel par Tabrogation de la loi du 31 mai, et le pousse enfin à prendre les plus promptes déterminations en lui déclarant qu'on ne peut lui adresser qu'un seul reproche, c'est d'avoir trop tardé à faire le salut du pays.

« Mais, pour que tout cela soit encore à faire au jour où j'achève cette étude, il faut que l'heure du salut d'un peuple et de la gloire d'un homme soit retardée sur le cadran de l'Elysée.

tt Celte heure sonnera-t-elle? Pour en douter il faudrait douter de la conscience et de la raison, et du courage de l'homme dont je viens d'esquisser la vie. Je n'en doute peu,

tt L'avenir achèvera ce portrait. Il donnera le dernier mot de cette figure qui est un problème, et de cette vie qui est une énigme. Ce mot, je n'ai pas encore le droit de l'écrire. Honte ou gloire ! ambition d'un lendemain sans horixon on d'une postérité sans limite ! Succès éphémère d'un parti ou puissance Invincible d'un droit ! Caprice d'une popularité qui passe ou estime d'un peuple qui reste ! Un grand nom qui s'éteint on un grand homme qui revit ! Louis-Napoléon Bonaparte décidera ! Que Dieu et la France l'inspirent !

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POBTRAIT DU COIITE DB GHAIIBOBD PAR LA GUiRONNIÈRB

a Je n'approche de ce nom et de cette figure qu'avec une respectueuse indépendance. Dans cette figure, c'est la plus grande

race royale du monde qui apparaît. Dans ce nom, c'est le passé le pins glorieux de la France qui retentit. M. le Comte de Chambord est plus qu*un exilé et an prétendant, plus qu*un roi sans couronne et un Français sans patrie. 11 est un principe. Amis et ennemis lui reconnaissent ce caractère. Les uns peuvent Faccepter, les autres peuvent le repousser ; Ions doivent l'honorer, sous peine de se renier eux-mêmes dans cette vie nationale qui est la source commune de toutes les familles d'idées et d'opinions.

« Le Comte de Chambord est Tune des plus belles têtes de prince de r£urope. Sa beauté physique n'est sur ses traits que le reflet de la beauté morale. La franchise, la loyauté, la bienveillance éclairent son regard. L'intelligence illumine son front. L'ensemble de la figure présente celte harmonie et cette pureté de lignes dont le pinceau de Raphaël ou le ciseau de Phidias peuvent seuls reproduire le caractère et les eCTets. Tout en lui, l'expression des yeux, les tons du visage, l'accent de la voix, la cadence des gestes, les mouvements de la main, décèlent cette virilité d'une âme saine qu'aucun souffle n'a desséchée, qu'aucun poison n'a altérée, qu'aucun vice n'a dégradée.

tt Ainsi s'explique l'espèce de fascination qu'exerce ce roi sans royaume sur tous ceux qui l'approchent. Sa tête est découronnée de son diadème, et cependant il y a sur son front une sorte de rayonnement qui n'est que l'échappement de la lumière intérieure dans la vie physique. Ce qui frappe au premier aspect, ce n'est ni la perfection des traits, ni la finesse des lignes, ni l'harmonie des proportions, ni rien de ce qui constitue la beauté matérielle. Non ! c'est la sympathie rehaussée par la dignité, en un mot quelque chose qui nous reporte à la grandeur et à la beauté de sa race

« La nature explique l'esprit. Après avoir montré M. le Comte de Chambord tel qu'il est dans son aspect extérieur, je le jugerai facilement tel qu'il doit être dans son organisation morale. Avant tout, il sent en lui la vie d'un principe. Né dans nn berceau royal au pied d'un trône donné à sa race comme la compensation du

crime qui avait frappé son père, sorti comme par miracle, rameau inespéré, des racines d*ane tige fauchée par le couteau d*un assassin, il a concentré en lui toute la sève de cette monarchie dont il est le dernier représentant. Il y est assimilé par toutes ses impressions, par toutes ses sensations, par tous ses regrets, par toutes ses espérances, par tous les mouvements de son intelligence et de son cœur. Il y a puisé en quelque sorte une nature nouvelle. En un mot, il s'est fait roi ; et, à ses yeux, cette royauté, mêlée avec son sang et avec son nom, est tellement inaltérable, que s'il n'en porte pas le sceptre dans la main, il en porte toujours le droit dans sa conscience.

tt Ce respect absolu du principe dont il est le représentant forme le principal trait du caractère que j'étudie. Mais cette inflexibilité n'a pu cependant ni comprimer ni fausser une nature expansive et ouverte à toutes les impressions vraies, à tous les sentiments généreux, à toutes les idées jeunes. M. le Comte de Cbambord croit à son dogme comme y croyait Jacques II dans le château de Saint-Germain. Pas plus que lui, il n'aurait voulu consentir à abdiquer, en faveur d'an autre Guillaume d'Orange, un droit qu'il considère comme une vérité. Mais, à la différence de Jacques II, si le sang est vieux, l'esprit est nouveau. M. le Comte de Chambord n'a aucun préjugé. L'éducation de Fexil, ses recueillements, ses méditations, ses enseignements ont triomphé de tout ce que les traditions de famille ou de caste auraient pu lui suggérer de faux et de contraire à l'esprit du temps. Sa loyauté, sa franchise, sa fermeté de conscience, sa pureté de cœur l'ont guidé et lui ont fait toucher & beaucoup de vérités et à beaucoup de réalités qui ne sont pas toujours à la portée du regard des princes. Intelligence curieuse et chercheuse, il a voulu tout voir, même ce qu'on aurait voulu lui cacher. Ses voyages, accomplis simplement, sans cortège et sans apporeil, lui ont appris le monde et les hommes, n

Voici maintenant comment est jugée la conduite politique du prince:

u Deux caractères principaux apparaissent dans la conduite politique de M. le Comte de Chambord depuis qu*il est homme ; ces caractères sont la réserve et la patience. Sa réserire n'eat pas seulement de sa part la dignité de son rang, elle est aussi la prudence de son esprit; il n*y a en lui rien de tranchant ni d'absolu ; son honnêteté, sa droiture, sa passion du bien, le portent naturellement à la conciliation. D'un autre côté, 1* inflexibilité de son dogme, le sentiment de son droit lui donnent une sorte de décision calme et confiante qui est plutôt la conséquence de sa situation que la preuve de sa fermeté.

« La conduite politique et privée de M. le Comte de Chambord telle que je viens de la montrer, est irréprochable devant son pays comme elle le sera devant l'histoire. U n'y a pas eu de sa part, depuis qu'il est homme, un acte ou une parole qui ait démenti la prudence et l'abnégation dont il a fait la dignité de son exil. La France ne doit donc à ce jeune prince, pour son attitude, pour ses sentiments, comme pour la grandeur de son infortune et de son nom, que des sympathies et des respects.

tt Mais si M. le Comte de Chambord a fait tout ce qu'il devait pour réserver sa situation et mériter l'estime de son pays, le parti légitimiste a-t-il bien fait tout ce qu'il pouvait pour rajeunir sa cause et pour conquérir l'avenir? Je ne le crois pas.

« Les trois révolutions qui ont ébranlé ce siècle ne permettent pas d'illusion sur ce point. La force monarchique a été déracinée du sol. Désormais, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'avoir un gouvernement fort, incontestable et durable : c'est de lui donner pour base l'assentiment national. Cela peut être un malheur; mais cela est un fait. L'autorité ne peut se refaire que par eo bas. La société ne peut se protéger que par la liberté, et une monarchie elle-même, si elle était possible, ne serait qu'une démocratie couronnée ; ou, si elle n'était pas cela, elle serait toat au plus une tyrannie de quelques jours, une dictature éphémère, ayant pour appuis la peur d'un côté et la terreur de l'autre. »

Cette étude, si curieuse elle-même à étudier, dont la pensée dirigeante se découvre déjà derrière tant de couronnes de fleurs accumalëes, se termine par les denx pages suivantes qui ne laissent plus aucun doute sinon sur le respect théorique de Fëcrivain pour la tradition, da moins sur ses prévisions politiques et sur son désir impatient de les voir se réaliser.

Le portrait de Louis-Napoléon Bonaparte se termine par un conseil ou plutôt par une adjuration solennelle. Il en est de même de celui du Comte de Chambord.

Au nom du patriotisme, il adjure le Prince Président de se décider enGn à Vaction,

An nom du même patriotisme, il adjure aussi pathétiquement le Roi de Texil de rester résigné aux coups du destin, c*est-à-dire de se renfermer dans une véritable abdication !

Voici en quels termes :

a Quelle sera la destinée de ce jeune prince dont je viens d^ esquisser le buste et d*étudier la vie? Grande et terrible question qui n*est pas seulement le problème de la vie d*un homme et qui est aussi le problème de la vie d'un peuple. Nous sommes à une de ces heures de Thumanité oà tout parait incertain, où rien ne parait impossible. Dieu seul peut frapper d'une incapacité éternelle et absolue les institutions que Thumanité répudie.

M Sans doute la royauté a eu un passé fécond et glorieux. Elle a été tout pendant douze siècles ; elle a été la civilisation, la nationalité, la société, la liberté. Elle a tiré de la barbarie les éléments de notre grandeur et de notre puissance. Elle a taillé avec son épée T unité des peuples dans le bloc européen. Elle a construit pièce à pièce Tédifice social. Elle a affranchi les communes. Elle a protégé les serfs et les bourgeois contre la féodalité. Elle a été en un mot la forme vivante et glorieuse de la France.

tt Nous la respectons profondément, nous l'honorons, nous l'admirons, nous l'aimons dans tout ce qu'elle nous a légué d'impérissable et d'immortel.

■ Mais, lors même qu'elle sortirait de ses ruines, aujourd'hui^

8erait*elle ce qu^elIe a été? retrouverait-elle sa paissance, sa grandeur et son éclat ? Voyons ! Je suppose que M. le Comte de Chambord soit Louis XIV. Je suppose qu*il soit assez privilégié pour rencontrer à côté de lui un Tu renne et un Colbert. Ressuscitera-t-ii le règne de Louis XIV? Non. Pourquoi? Parce qu*il ne trouverait plus la France des privilèges et de la gloire.

u La France est changée; cela est certain! Elle a d'autres besoins, d*autres mœurs, d'autres idées, d'autres manières de sentir et de juger. Elle doit avoir aussi un autre gouvernement. Sans doute la transition est orageuse et tourmentée; mais elle n'en est pas moins irrémissible et rapide.

u Ne nous plaignons pas, si elle doit nous conduire au but. Il n'y a pas une étape de l'humanité qui ne laisse des générations entières fatiguées et épuisées sur la route. Il n'y a pas un progrès, pas une vérité, pas une liberté dont le triomphe ne soit acheté par des deuils, par des regrets, par des déchirements de l'âme et du cœur. Plus le sacrifice est grand, plus il est agréable à Dieu. Les soldats qui tombent n'y perdent que leur vie. Les roU qui succombent y perdent leur droit. Soldats ou rois, tous ont mieux à faire que de se révolter contre les arrêts du destin, c'est de s^y résigner. La résignation n'est pas seulement l'héroïsme du malheur, elle en est aussi le patriotisme ! M. le Comte de Chambord pouvait être un prétendant. Il pouvait agiter et troubler son pays. Il l'a respecté. Que ce soit sa seule vengeance contre les révolutions qui l'ont proscrit. C'est la plus digne de son sang et de son nom.

c Septembre 1851. *

PROJET DE TRAITÉ POUB BURQAZ-OWA RÉDIGÉ PAR MON PÈRE SELON LA PENSÉE DE LAMARTINE.

M. A. de Lamartine, agissant en sa qualité de concessionnaire d'un territoire important , situé dans la vallée du Caystre en

Asie Mineure, et qui lui a été concédé par la Porte en verta d'un

ûrman de 1849, concède et transporte à M. X , demeurant à

***y agissant en son nom personnel, ou en qualité de représentant de M. Y..., tous les droits, privilèges et actions qui lui incombent dans les termes du firman ci-dessus, aux clauses et conditions suivantes :

Article premier. -* M. de Lamartine se réserve une étendue de deux mille hectares à prendre à son choix sur le territoire de Ramouler en se dirigeant sur Bainder et Tyra, entre les montagnes contiguës & droite, y compris la partie du fleuve de Caystre, les sources et autres cours d*eau traversant ou prenant leur source sur ladite étendue de terrain de deux mille hectares.

Art. 2. — La concession, consentie par M. de Lamartine, et ainsi restreinte, sans garantie de mesure et de contenance, avec toutes les circonstances et dépendances, et Tusage des eaux conformément au code civil, sera joute par ledit concessionnaire, au môme titre et dans toute Télendue du droit accordé à M. de Lamartine lui-même en vertu de son firman de concession.

Art. 3. — Le sous-concessionnaire payera à M. de Lamartine : 1* une somme de deux cent vingt mille francs ; 2* une rente annuelle de trois francs par hectare.

Les articles 4, 5, 6 sont sans intérêt.

Art* 7. — Il est bien entendu que M« de Lamartine reste toujours seul responsable vis-A-vis de la Porte de Tadministration des villages, hameaux, habitants et habitations de toutes natures, conformément aux mœurs, usages et législations du pays, ainsi qu'il y est tenu par son firman de concession ; et que dans le cas où il viendrait à surgir des difficultés entre les habitants grecs ou turcs de la concession, ces difficultés seraient soumises à M. de Lamartine qui en demeure Tarbitre et juge souverain.

Art. 8. — La pêche des sangsues pouvant être d*un grand produit, et toute discussion à ce sujet devant être autant que possible évitée, il est bien entendu que les preneurs ne pourront exercer le droit de pêche que dans les marais de la portion à eux

concédée sur les cours d*eaa qui la traversent et seulement dans retendue de leur parcours sur ladite portion. M. de Lamartine^ de son côté, et ses ayants droit» conserveront le droit de pèche, mais seulement sur les marais et cours d'eau des deux mille hectares réservés, dans Fétendue de cette réserve.

BÉSUUé DU UANUSCRIT DE MOK PÈRE.

En 1830, mon père avait vingt-trois ans. Empêché par des circonstances fortuites d*embrasser la carrière militaire, il venait de finir son droit et faisait son stage au barreau de la capibde. Il y était arrivé naguère à la veille des obsèques de Talma; première grande manifestation populaire à laquelle il assista.

D*un esprit sage, mais indépendant, il n*avait pas accepté sans contrôle les opinions religieuses et politiques de son berceau. Un examen sérieux Tavait confirmé dans les unes comme dans les autres. Les idées de conscience les plus élevées étaient en harmonie parfaite avec le catholicisme et le progrès, la démocratie elle-même, compatible avec la vieille royauté nationale.

A Paris, ses relations furent les conséquences de ses principes. Il fut admis chez Chateaubriand, fréquenta les salons de \L\L. Hyde de Neuville, deLalot, de Martignac, etc., et fut reçu enfin membre de la SocUU des bonnes études qui devait être, ce me semble» quelque chose dans le genre du Cercle catholique du Luxembourg. De plus, sa bonne éducation Pavait fait admettre dans Tintimité du propriétaire de la maison qa*il habitait rue de Verneuil, le baron R..., intendant militaire en retraite, marié, père de famille, et qui avait lui-même son domicile dans cette maison. Cette intimité lui était d^nn grand agrément et d'une grande ressource.

La pablication dea fameases ordonnances de Juillet produisit une grande impression sur mon père. L*émotion publique qui la suivit et dont il fut témoin, lui sembla d*un bien mauvais présage. Il se rendit alors en toute bâte à la Société des bonnes éludes, où il trouva quelques camarades réunis. Alors, comme aujourd*bui, il y avait à tous les âges des intransigeants et des modérés. Mon père n'était pas des premiers ; il eut une grande discussion avec les défenseurs du ministère Polignac et blâma énergiquement un acte inconsidéré qui compromettait le trône. Mais il déclara à ses amis que son amour pour la monarchie légitime n'était en rien diminué, que Theure était venue de la défendre, et qu'il était prêt à donner sa vie pour elle. Il leur annonça qu'il allait réclamer l'bonnenr de combattre à côté des gardes du corps, et les engagea à se joindre à lui.

M. Ernest de C..., fils d'un homme politique fort honorable, se laissa entraîner par son exemple, et ils coururent ensemble à la caserne des gardes du corps du quai d'Orsay. Là, comme on peut le prévoir, ils trouvèrent les portes fermées, les trottoirs barrés par les sentinelles, et, malgré tous leurs efforts, furent dans l'impossibilité de se mettre en communication avec personne.

Ils continuèrent leur route, traversèrent le pont Royal, et vinrent frapper à la porte de la caserne de l'Assomption occupée par les Cent-'Suisses dont le commandant, le comte de Thièvres, était l'ami de mon grand^re et le principal correspondant de mon père à Paris.

Cette fois, ils furent introduits. Le comte de Thièvres félicita les deux jeunes gens ; le mouvement de leur cœur était excellent, mail irréalisable. Au point de vue militaire, l'adjonction de deux volontaires inexpérimentés constituerait une faiblesse plutôt qu'une force. En outre, comme homme privé, M. de Thièvres ne voulait pas prendre la responsabilité d'exposer inutilement la vie de deux jeunes gens pleins d'avenir, dont l'un lui était particulièrement recommandé.

11 fallut donc renoncer à s'enrôler. Les deux amis rentrèrent dîner à leur pension habituelle, consternés de l'effervescence dont

ils étaient témoins, et des nuages qui s'amoncelaient aa-dessas de la monarchie.

Après dîner, ce fut bien pis encore : ne pouvant rien apprendre de sérieux dans leur quartier, ils revinrent du côté des boulevards, où Tagitation était très grande.

En passant rue de Richelieu, à la hauteur de la Bourse, ils virent beaucoup de mouvement.

C* était une gigantesque barricade qu'étaient en train d'édifier les commis des maisons de commerce du voisinage ; les garçons de magasin leur passaient les matériaux. L'ouvrage était exécuté avec autant de méthode que de tranquillité, presque sous l'œil de quelques détachements militaires qui se tenaient l'arme au pied à peu de distance. D'anciens officiers supérieurs de l'Empire, reconnaissables à leur tenue et au ruban rouge qui s'étalait à leur boutonnière, dirigeaient militairement le travail. Paris était en ébuUilion. Le méconlentement paraissait unanime. Mon père et son compagnon rentrèrent, absolument désolés. Rien n'était encore définitivement perdu, mais tout leur paraissait gravement compromis. Leur nuit fut agitée non seulement par les atteintes d'une chaleur suffocante, mais par l'acuité de leurs inquiétudes.

Le 28 au matin, mon père sortit seul, et, avant de reprendre sa course à travers la ville, alla déjeuner dans son quartier. Les rues étaient assez calmes; il ne rencontra qu'un seul groupe, mais composé d'hommes très excités qui poussaient les cris les plus menaçants. Il s'aboucha avec eux, essaya de les détourner de leurs projets de lutte, mais vit bientôt que ses efforts étaient inutiles. Des cris de fureur, des menaces lui firent comprendre le danger de son intervention ; il partit.

Aussitôt après son repas il continua sa promenade d'investigation. Un grand bruit l'attira dans la rue de Tournon, tout à l'heure absolument calme. Un grand rassemblement était formé devant la caserne de la gendarmerie d'élite ; le peuple s'apprêtait à l'envahir. Quelques gendarmes, en veste d'écurie, se prome-* naient seuls derrière les grilles ; ik paraissaient très pacifiques, et, dans aucun cas, ne pouvaient suffire à la défendre. La foule

appuya sur les grilles pour les faire céder. Après une courte résistance elles cédèrent; le peuple entra et livra la caserne à un véritable pillage. Après avoir pris les armes, il voulut prendre les chevaux. Des gamins, petits Parisiens endiablés, grimpés sur le premier cheval venu avec un simple licol pour le conduire, s'élancèrent dans la rue. C'était sinistre et grotesque ; mon père essaya d'agir sur les spectateurs en se moquant bruyamment de ces cavaliers improvisés. Il trouva de l'écho. Quelques chutes venues à propos firent le reste; les chevaux furent réintégrés. La foule se dissipa; mais là caserne restait sans armes.

Mon père descendit alors vers la Seine, et avant d'y arriver, rencontra une bande d'émentiers assez nombreux, à l'accoutrement ridicule et à l'aspect féroce. Comme le matin, il essaya de les disloquer. N'ayant pu réussir, il les suivit de loin pour se rendre compte de leur conduite. Il les vit s'engager sur le quai, passer devant l'Institut et remonter vers le pont Neuf.

Du reste, le mouvement du peuple sur cette portion de la rive gauche, et, de l'autre côté, le déploiement de quelques troupes devant le Louvre, indiquaient que cet endroit de Paris serait un des points principaux de la bataille. Très désireux de perdre le moins possible des péripéties de cette lutte décisive, et voulant, d*autre part, fuir le contact direct de tout groupe insurgé, mon père monta sur un des kiosques alors installés à l'entrée du pont des Arts. De là, avec sa lorgnette, il voyait admirablement le champ de bataille jusqu'au pont Neuf.

Les coups de feu commencèrent à retentir. Les insurgés de la rive gauche tiraient sur les troupes qui ripostaient lentement, avec beaucoup de sang-froid et sans perdre aucun terrain. Un émeutier, par son audace bientôt punie, frappa mon père d'émotion et d'étonnement. Peu à peu, en rampant, il s'était avancé jusqu'au milieu du pont des Arts, et de là, avec une précision et une intrépidité dignes d'une meilleure cause, il avait, à lui seul, jeté h terre plusieurs soldats. Lassé enfin de cet ennemi, un capitaine s'avança de quelques pas, ayant un sergent à ses côtés, et fit signe vivement à l'insurgé de se retirer ; loin d'obéir, celui-ci

ajusta le capitaine, mais cet officier avait va le mouvement, 8*était saisi du fusil du sergent et avait étendu Tinsurgéraide mort à quelques mètres du kiosque sur lequel se trouvait mon père. Pendant ce temps, des artilleurs envoyés sur le quai près de Saint-Germain TAuxerrob fraternisaient avec le peuple. Le commandement des officiers avait été entendu, mais les pièces avaient été pointées en Pair. La décharge n*avait fait aucun mal. Le peuple entourait les canons en serrant la main des canonniers.

Au pont des Arts, les coups de feu échangés avaient attiré Tattention du chef de la défense du Louvre. Ayant examiné la situation, il aperçut mon père debout sur le kiosque, la lorgnette braquée en tous sens, et, ne doutant pas quUl ne fût un chef insurgé, il ordonna de faire sur lui une décharge générale ; il ne pouvait manquer d'être touché. Heureusement un voisin bienveillant, plus attentif, et garanti derrière le kiosque, le tira violemment en arrière et le reçut dans ses bras pour amortir cette descente précipitée, au moment même où une pluie de balles atteignait le sommet du kiosque ou passait par-dessus.

Ramené ainsi à la réalité, honteux d*avoir exposé sa vie aussi inutilement, mon père résolut de rentrer chez lui; il s*arracha donc au spectacle du drame révolutionnaire, se glissa le long des parapets du quai jusqu'au pont Royal, et, par la rue de Beaune, revint rue de T^erneuil.

La soirée lui parut bien longue. La fusillade Fempécha long« temps de s*endormir. Vers deux heures du matin, il venait de céder au sommeil lorsqu'il entendit frapper à sa porte. C'était le baron R..., son propriétaire, qui venait lui annoncer qu'il était demandé en toute hâte à Saint-Cloud par le duc d'Angouléme, qu*il ne pouvait se dispenser d'y aller, et qu'en son absence il priait son jeune ami de veiller sur sa femme et sur sa fille.

Mon père passa la matinée du 29 chex Mmes R..., prêt à les protéger en cas de besoin, et, quelque dure que lui parût cette inaction en pareille circonstance, il était décidé à rester à son poste de confiance jusqu'au moment où il en serait relevé. Mais, vers les deux heures de l'après-midi, un domestique, remontant

de la rae, vint annoncer que le bruit de la prise et du pillage des Tuileries se répandait de tontes parts. Mmes R.«., désireuses de savoir la vérité, permirent à mon père de s*assurer du fait, mais en lui recommandant toutefois d'être très prudent et de revenir au plus vite.

C'est alors qu*arrivé au pont Royal, mon père aperçut les trois Suisses qu'on voulait jeter à l'eau et qu'il eut le bonheur de les sauver, comme Ta raconté Lamartine.

Entraîné par ce succès, et voyant la foule se précipiter vers le château, il traversa le pont sous lequel la Seine charriait des débris de toutes sortes, jetés des appartements royaux sur le quai, et du quai dans le fleuve. Quand il fut an guichet des Tuileries, il se joignit à un groupe d'hommes dont il ignorait les sentiments politiques, mais dont il constata les efforts pour arrêter Tenvahissement du ch&teau et mettre la main sur les voleurs d'objets précieux. La foule, du reste, criait : « Qu'on fusille les voleurs ! »

On ne fusilla personne ; mais mon père ayant été grossièrement repoussé par un de ces voleurs, dont les poches laissaient voir des couverts d'argent, se précipita sur lui, lui arracha les objets volés, le jeta à terre malgré sa résistance, et après l'avoir frappé de quelques forts coups de talon de botte pour punition, renvoya tout meurtri se faire pendre ailleurs. Il aurait voulu pouvoir traiter de même des hommes avinés, affublés d'ornements religieux pris dans la chapelle, qui se mettaient aux fenêtres et déchargeaient leurs fusils en poussant de grands cris, ce qui fit dire, par une insigne mauvaise foi, que des prêtres avaient tiré sur le peuple.

De plus en plus excité par ces divers incidents, mon père voulut joindre les envahisseurs et monta par un escalier dérobé qui donnait dans les appartements de la duchesse d'Angoulême. Des misérables pillaient sans scrupule. Mon père sauva de leurs mains un superbe christ d'ivoire. Ce fut l'occasion de sa fameuse lutte avec un véritable bandit qui, non content de remplir ses poches, voukit décharger son pistolet sur le christ en question.'

S*étant jelé sur celte brûle pour Tempêcher d^accomplir son acte de vandalisme iitapie, il essuya le coup de feu destiné au crucifix, coup de feu heureusement mal dirigé, et il put abattre à ses pieds, d*un coup de pommeau de sabre, son redoutable adversaire. C'est alors, au moment où la foule un instant hésitante semblait se prononcer contre lui, qu*il fut sauvé, comme Ta raconté Lamartine, par la présence d'esprit d*un ouvrier. C?t ouvrier était employé chez un chapelier du carrefour de Bussy dont mon père était le client, et Tavail reconnu. On le pense bien, mon père remercia ce brave homme avec effusion.

Mais tous deux, exaltés par cette lutte, résolurent de ne pas s'arrêter en si bon chemin. Après s'être entendus, ils se séparèrent, et, au bout d'un instant, se mirent à crier chacun de leur côté : « Sauve qui peut, voilà les Suisses qui arrivent ! » Ce cri fut répété par cent bouches ; une débandade effroyable se pro-^ duisit, et, en quelques minutes, le château fut évacué.

Il était vraiment temps d'aller tranquilliser Mmes R... d'une absence qui, au lieu d'être de quelques instants, avait duré plusieurs heures.

On ne tarda pas à apprendre que toute résistance avait cessé, et que les troupes fidèles s'étaient repliées sur Saint-Cloud, d'où le baron R... vint confirmer les tristes nouvelles.

Relevé de sa garde d'honneur auprès de Mmes R..., pensant à la possibiUté d'un siège et n'ayant que d'insuffisantes réserves pécuniabres, mon père, très désireux d'ailleurs de calmer le plus tôt possible les inquiétudes de sa famille, résolut de partir dès qu'il trouverait une place.

Dans ce but, dès le soir même du 29, il courut au bureau de la qialle-poste, où il apprit que, par ordre du général La Fayette, on ne laisserait monter dans la malle et sortir de Paris que les citoyens munis d'une autorisation spéciale. Décidé à vaincre, s'il était possible, cette difficulté, il se rendit aussitôt à l'Hôtel de ville, où grâce à l'intervention d'un de ses anciens camarades, sorti de l'École polytechnique, qui était dans le camp victorieux, mais se montra néanmoins bon enfant pour mon père qu'il savait roya-

liste y raatorisation de départ fat accordée poar le lendemain 30.

Mon père partit à côté du courrier qui était un protégé de Mme la duchesse d^Angoulôme, et avec lequel il s^entendit de suite.

Arrivée à Montrouge, la malle-poste fut entourée ; de longs pourparlers s'engagèrent avant qu*on consentit à la laisser passer. Pendant ce temps, mon père, étant descendu» entendit annoncer dans les groupes que, par suite d'un courrier intercepté, on savait qu'un régiment arrivait à marches forcées d'Orléans, qu'il devait passer à Montrouge, et qu'on allait tout préparer pour le surprendre à son passage.

Aussitôt remonté en voiture, mon père confia celte nouvelle au courrier. D'un commun accord, ils résolurent d'essayer de sauver ce régiment, qu'ils ne pouvaient manquer de rencontrer. En effet , au relais d'Etampes, les premières personnes qui vinrent à la malle étaient des officiers du régiment en question faisant étape dans la ville, et en quête de nouvelles. Mon père les prévint aussitôt du danger qui les menaçait. Ne sachant à qui ils avaient affaire, les ofGciers appelèrent leur colonel. On se mit à l'écart. Mon père se nomma. Son nom, son langage, son émotion évidemment sincère et généreuse, tout enfin sembla convaincre ces officiers, qui lui témoignèrent la plus vive reconnaissance. On a su depuis qu'au lieu de passer par Montrouge, le régiment était allé du côté de Saint-Cloud rejoindre la petite armée restée fidèle à la royauté.

Tout le voyage fut très mouvementé.

A Vierzon, la malle fut arrêtée par une dépntation limousine, conduite par un ancien ministre du Roi et composée d'hommes connus de mon père. Ils allaient à Paris saluer la chute de la Monarchie et annoncer que, partout, les populations étaient gagnées à la cause insurrectionnelle. Mon père, consterné, apprit bientôt par lui-même que cette nouvelle n'était, hélas ! que trop vraie.

A Chdteauroux, la vitesse des chevaux lancés brusquement an galop par le postillon permit seule à la malle de se dégager

d'an groupe de farienx qai voulaient arrêter le courrier et mon père, dont quelques paroles imprudentes avaient indiqué les sentiments monarchiques.

Enfin, on arriva à Limoges. Dès qu'il fut descendu à rhfttel de la Bauk iFor, on vint le prévenir qu'un colonel désirait lui parler. Ce colonel portait un nom de cour connu, que le manuscrit ne dit pas, et que j'ignore. Il se fit raconter les événements, et son attitude fut tellement molle, teUement pitoyable, il avait tellement l'air d'un homme prêt à toute évolution, que mon père, indigné, ne put s'empêcher, malgré sa jeunesse, de le quitter en lui jetant cette phrase à la tête : < Je le reconnais, si le Roi n'a que des hommes comme vous à la tête de ses régiments, il n'y a pas de retour possible pour lui ; son trône est renversé, sa cause perdue. »

Un instant après, mon père sautait sur un cheval de poste, pour arriver quelques heures plus tard dans les bras de sa famille, déjà fort inquiète, et remerciant la Providence de le lui avoir ramené sain et sauf.

Tel est le manuscrit condensé. Il me semble qu'il n'est pas sans quelque intérêt rétrospectif, même au point de vue historique.

Daps tous les cas, il permettra de juger si l'amitié de Lamartine l'a égaré quand il a parlé avec éloge de l'énergie physique et morale de son ami Chamborant.

Du reste, les actes de virilité patriotique accomplis sous ses yeux par l'homme fait de 1848 dans la journée du 15 mai, ne «lui permettent pas de douter de l'initiative et du zèle de l'étudiant royaliste de 1830.

CIRCULAIIIB DE UON GRAND-PÂBB EN 1814.

Non aliad dîscordantif patria remediam faîMe, qii«m ab nno regeretur.

TâciTB, AnnaUê^ lib. I.

< Tous les jours, depuis les heureux événements de la capitale, j*entends parler Constitution; chacun veut être un Solon, un Lycurgue, et cherche le meilleur des gouvernements possible. Cela est bien nature] : chaque individu ayant fait Texpérience funeste des deux formes de gouvernement les plus oppressives et les plus horribles, Tanarchie populaire et le despotisme militaire, voudrait avoir la certitude de ne plus retomber dans un de ces deux gouffres. Si nous jetons les yeux sur les Grecs et les Romains, nul de nous n*enviera de bonne foi leur existence passée. Nous verrons que tous ces peuples qui n*eurent pas de roi aimèrent la liberté jusqu*à la fureur ; aussi quelles précautions ne prirent-ils pas, « comme à Athènes, pour qu'un citoyen ne fit u pas bâtir sa maison plus magnifiquement que celle d*un autre ; « comme à Sparte, pour empêcher qu*un citoyen se distinguât « par le moindre luxe ; comme à Rome, pour empêcher qu*il eût « de trop vastes possessions ou qu^il ne distribuât du pain en > public ; comme partout, pour qn*un citoyen n'eût pas ostensi- « blement une trop grande faveur populaire ; et de là, comme Ta tt observé un auteur judicieux, combien d'injustices en tous « genres ! Quelle ingratitude envers les bienfaiteurs de la patrie ! a Quelle altération, que Tégarement dans les principes et dans « tous les cœurs, lorsqu'on se crut obligé de récompenser les « plus grands services, le salut même de la patrie, par l'exil, « la proscription et la mort ! Cest que ces peuples n'avaient pas « de roi ! 9

« Chez eux, la vertu é^Ariitide fut un motif de proscription. Us furent continuellement en guerre avec eux-mêmes ; et en

parlant sans cesse de liberté, ils portèrent partout Vesclavage et la désolation.

« Il me semble qae TexpérieDce nous prouve assez que tout ce qui tient aux formes républicaines emporte avec soi de graves inconvénients, et ne produit jamais aucun bien. Nos philosophes modernes se sont en partie déQés de ces théories politiques parce qu^ils se sont souvenus de leurs résultats chez les anciens. Nous qui venons d'en être les victimes les plus déplorables, on veut encore nous fasciner et nons persuader que c'est là le palla* dium de la France ! Non, vous ne réussirez pas, charlatans politiques; on aperçoit à travers vos productions absurdes la fine pensée de vos vues ultérieures. La France veut un roi qui puisse faire son bonheur; nous ne voulons plus de ces combats continuels de l'autorité ro]f a le avec votre peuple souverain ; vous savez qu'un pareil accord est une chimère, et que toujours une des deux puissances empiétera sur l'autre. C'est la marche ordinaire des passions ; toutes les fois que vous aurez un roi ferme, votre Constitution ne sera qu'une ombre vaine s'il le veut ; si, au contraire, un roi faible tient les rênes du gouvernement, il se trouvera toujours dans le Parlement un certain nombre d'intrigants, d'orgueilleux, de malintentionnés qui entraveront l'action du roi ; et de là tous les désordres, tous les crimes qui bouleversent les sociétés. Je vous déûe, grands politiques, d'éviter ces deux écueils que vous placez au milieu de votre rêve philanthropique. Tenez, croyez-moi, suivez les leçons de l 'expérience ; elle seule est infaillible; eh bien, elle nous apprend que Rome fut heureuse sous Numa, Titus, Trajan, Antouia, etc., et qu'elle fut toujours malheureuse sous ses consuls. Il ne faut qu'un seul pilole à un grand vaisseau ; s'ils sont plusieurs, je crains les écueils. Mais vous voulez une Constitution ! n'en avez-vous pas une aussi ancienne que la monarchie? Vos Etats généraux n'ont-ils pas cette forme républicaine que vous désirez tant? et toutes les fois qu'ils ont été convoqués, n'ont-ils pas donné presque toujours les preuves du danger d'une troupe d'hommes réunis avec des pouvoirs spéciaux? Votre Corps législatif ne peut*il pas remplacer

les États généraux? et au lieu d*avoir un théâtre permanent, il sera périodique.

« Soyez-en sûrs, ô mes concitoyens ! un homme qui n*a qu*un butTatteint plus facilement que deux ou trois cents individus qui ont chacun le leur en vue et qui y subordonnent toutes leurs démarches. Au reste, il n*est pas difficile de prouver que Pintérêt d*un roi se trouve identifié avec celui de son peuple, et qu^un roi ne peut être réellement heureux que du bonheur de sa nation. N^avez-vous pas une autre garantie dans la religion que professent nos rois? Non seulement elle leur dit de protéger leurs frères, mais encore elle leur en impose Tobligation. N*avez-vous pas encore ces vieux principes d*honneur si puissants chez les Français, et tous les principes conservateurs des Etats qui font Vopinion, cette reine du monde qui commande plus impérieusement encore aux monarques qu*aux sujets? Voilà, ô sénateurs ! la garantie des droits que la nature a donnés à tous les hommes. Rétablissez la morale publique que vous avez corrompue, et cette religion sainte, cette morale évangélique qui nous dit de vous pardonner le mal que vous nous avez fait. Convenez que pour éviter un scandale politique vous devez quitter cette chaise curule que la majorité d*entre vous a déshonorée ; tous vos actes déposent contre vous ; ils ont proclamé au monde entier votre nullité pour faire le bien et le vice inhérent à votre institution même. Redevenez des hommes après avoir été des sénateurs : soyez utiles à votre roi, à la nation, par un sincère repentir, et regagnez par là Testime de la nation que vous avez perdue. Vous voulez de Fargent; vous demandez que Ton sanctionne vos rapines? Eh bien, âmes vénales, restez gorgées de nos dépouilles, mais fuyez les approches du trône de Louis XVI !...

tt Pour nous, véritables Français, à la voix du Roi, nous près* serons nos rangs autour de son auguste personne, nous saurons soutenir Tœuvre commencée. Les paroles royales en réponse à une lettre de Buonaparte sont gravées dans tous nos cœurs : a Je H vous sais gré. Monsieur Buonaparte, det actes utiles dtadminis^ « tration que vous pourrez/aire pour mon peuple; mais je veux

• transmettre la pensée de François I*' à mes saccesseors les « rpîs de France» cette pensée consolante :

« Tout ut perdu, fors V honneur. »

tt Qui n*est enlevé par une pareille réponse, et qui peut se défendre de faire retentir le cri chéri des bons Français : a Vive a Louis XVIU! vivent les Bourbons! »

• Confolem, 1** mai 1814.

tt De Chambo&ant, adjoint du maire. •

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