‹ Lamartine, orateurChapitre 93 sur 108 · AU 15^ BUREAU SUR LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

AU 15^ BUREAU SUR LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION

T AMARTINB commenta dan» une gêried'articleej paras en juin et en ^ juUtet 1851, le rapport de TocqneuUle et le débat sur la révision de la Constitution auquel il ne prit pas part. Il avait fait connaUre son opinion, au moment de la nomination de la Commission^ dans la diteussion ouverte devant le i5* bureau auquel il appartenait Ce disconrSy publié par le journal le Pays, et dont je possède le texte autographe, n*a pas été recueilli par Louis Ulbaeh dans la France Parlementaire. On peut s'étonner dune laeane qu^aacane raison sérieuu ne paraU expliquer. Le discours a-t-il été omis parce qu'il a été prononcé^ non à la tribune, mais dans un bureau? Évidemment non, puisque d autres discours prononcés dans les bureaux par Lamartine figurent dans la France Parlementaire. Est-ce parce que la forme en est inférieure? Moins encore, car si la justesse des raisonnements peut être contestée, la vigueur et le relief que Lamartine leur a donnés font, à mon sens, de ce discours, rapide, net et preseani, Vun des meUlears que la qut^ion constitutionnelle ait inspirés. Est-ce parce que les événements du 2 décembre ont brutalement démenti la confiance de Lamartine dans le loyalisme du prince président? Hélas! la France Parlementaire renferme dautres preuves qui attestent, sous la forme de discours ou d articles, la crédulité généreuse de nilustre orateur.

Ce discours ne mérite pas déire oublié, Lamartine, en le reconstituant tout entier de sa main pour en confier aa Pays la publication intégrale, avait suffisamment marqué Vintérêt qu'il y aitachedt. Je crois donc utile de le reproduire ici; il a la double valeur dun document historique et dun bon morceau déloquence qu'on peut presque considérer comme inédiU,

«. Messieurs, « Je demande à la fin d'une si importante et si complète discussion à dire quelques mots. Je suis un des hommes présents aujourd'hui dans cette Assemblée les plus engagés, les plus compromis avec Tavenir, non dans la révolution (cela n'est pas

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vrai) mais dans la République, qui fut la suite nécessaire et, selon moi, le remède et la compensation de cette révolution. A ee titre j'ai dû réfléchir autant et plus qu'aucun des honorables préopinants sur le moyen de préserver le pays des révolutions nouvelles en essayant, en améliorant et en faisant ainsi accepter cette République par des mœurs qu'elle étonne et par des intérêts qu'elle préoccupe tout en les préservant.

« Je ne répondrai qu'un mot à M. de la Moskowa qui vous disait hier à propos de la réégibilité ^ que si vous ne révisiez pas la Constitution sur cet article, la volonté du peuple vous ferait violence au scrutin de 1852 et vous forcerait par ses suffrages inconstitutionnels à subir la loi du caprice populaire et à subordonner la Constitution à un homme. Il faudrait pour cela deux choses auxquelles M. de la Moskowa n*a pas réfléchi : un candidat factieux, se prêtant contre son honneur et son devoir à une violation de la loi fondamentale de son pays, en profitant du haut rang où ce pays l'a placé, pour le corrompre ; il faudrait de plus une majorité d'insurgés contre la loi de la nation I Ce sont là deux hypothèses que je me croirais criminel de discuter. Je respecte trop pour cela mon pays et le Président de la République.

« Je ne répondrai pas non plus à l'honorable M. Madier de Monjeau qui, par une logique dont je n'ai pas bien saisi le sens, se refuse radicalement à la révision de la constitution parce qu'il veut pour toute constitution, comme il nous le disait hier, non pas le gouvernement du suffHige universel se régularisant et se constituant en pouvoir d'une assemblée souveraine et d'un pouvoir exécutif personnifié dans un Président, mais le gouvernement du Club Universel^ mais je ne sais quelle liberté sans forme, extravasée à toute heure et en tous lieux en comices populaires, défaisant aujourd'hui ce que le peuple a fait hier, ne donnant à la liberté ni fixité ni stabilité ni temps, ni horizon de quelques années devant elle, mobilité radicale de toutes les pensées, de toutes les lois, de toutes les choses humaines qui ne laisserait un jour de sécurité ni d'avenir à rien, forme qui supprimerait tout bonnement l'avenir de la langue des hommes, gouvernement de chaque minute contre chaque minute I Cela peut être bon pour le gouvernement platonique des idées, mais pour des hommes c'est l'utopie de l'instabilité. 11 n'y a jamais eu un peuple au monde qui pût s'asseoir, lui et ses foyers, sur ce perpétuel tremblement de terre I

1. L'article 45 de la Constitatioo du 4 novembre i84B déclarait inéligible le Président de la République sortant.

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« Mais je répondrai à M. Base, à M. Labordere, à M. Che- ^aray. M. Base nous dit avec franchise et force : il y a peu de nécessité à ce que vous faites, et il y aurait d'immenses dangers à ouvrir la porte aux questions qu*une Assemblée Constituante agite toujours dans son sein; attendez qu'une opinion soit faite dans le pays, qu'elle y soit en majorité toute-puissante, et alors vous n'aurez plus besoin de discuter des révisions, une révolution les aura accomplies avant que vous les ayez seulement pensées.

« Messieurs, M. Base m'a paru raisonner parfaitement juste en thèse générale. U y a certes un danger à agiter le pays sur les problèmes livrés à une Assemblée Constituante, et s'il n'y avait dans notre situation sous la République aucune autre nature de dangers devant nous et de dangers à courte échéance, je me rangerais de son avis. Mais que M. Base le veuille ou non, nous sommes en présence de deux dangers ou de deux fortes agitations; demain, en 1852, l'élection d'une Assemblée Législative et l'élection d'un Président que M. de la Moskowa nous présentait comme une insurrection du peuple contre la Constitution elle-même, nous n'avons donc que le choix des dangers ^ Et bien! danger pour danger, je préfère mille fois celui qu'on prévient à celui qu'on attend. En refusant la révision vaiis attendez, immobiles, le danger de 1852. En autorisant la révision sage, partielle, régulière, constitutionnelle, vous prévenez et vous écartez le danger. Je n'hésite pas à me prononcer pour ce dernier parti, et voici mes motifs.

« On nous a fait plusieurs fois dans cette discussion un tableau dp VHski raoral du pays en ce qui touche ses désirs et seB préférences en matière de gouvernement Selon moi, voici l'état vrai du pays, autant qu'il m'a été permis de le connaître; je le décris tel qu'il me paraît pour moi comme contre moi, en spectateur impartial.

u Le pays a été surpris par la République en 1848, c'est vrai, mais qny yoïjIi z-vous faire? Qu'au riez- vous fait, vous hommes de la Monarchie, le 25 février, après l'écroulement subit et irrémédiable du gouvernement d'alors ? Auriez-vous rappelé la légitimitéV ()ui l*aiirait reçue? La maison d'Orléans? Elle était précisément îa chose tombée, la dernière qu'il fût possible de relever sur ses propres débris ? L'Empire ? Mais il était enseveli

t. l/AH.^embléc itevait être élue le ag avril iSSa et être installée le aS mai j^rUrlt Ml iU* in t^ institution). D'un antre côté, TélecUon du Président delà lk^tnihli4]iio \mv W sLiCTrage universel avait lieu dans la même année le deuxième ittmjiiti'hc ikr mm ^«fticles 46 et 116 de la ConstituUon combinés avec la loi du

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depuis trente ans par Thomme qui était TEmpire à lui seul ! Auriez-vous proclamé un gouvernement anonyme? Mais le peuple ' veut un nom à toute chose, il n'aurait ni vu, ni compris, ni touché, ni obéi. Un interrègne ? mais il eût été le champ libre à toutes les factions, le pandémoniam des révolutions. Il fallait donc bon gré mal gré la République ; c'était la trêve de Dieu, le champ neutre, le terrain des réconciliations, le gouvernement de tout le monde. Elle fut proclamée. Ne la reconnaissez pas tant qu'elle ne fut proclamée que par quelques citoyens jetés parla tempête ou par le dévouement à la tête du peuple, laissezla à notre compte, punissez-nous même de notre audace très illégale quand il n*y avait plus de loi. Je ne proteste pas, mais reconnaissez-la quand l'Assemblée nationale, élue après trois mois de réflexion, avec plus de liberté et d'universalité, quoi qu'en dise M. Labordère, qu'il n'y eut jamais sur la terre, la proclama et vous fit sortir des peuples pour le gouverner?

u Eh bien 1 quels sont aujourd'hui les sentiments de ce peuple sur la République? Les voici. Une masse immense de six ou huit millions d'hommes, privés jusque-là du droit des citoyens, soufTre de la République dans une certaine mesure sans doute, parce que tout gouvernement qui se fonde est un travail et tout travail une douleur, mais ces masses savent qu'on ne conquiert pas sans quelque peine l'égalité civique, la noblesse du peuple, le droit de se gouverner soi-même, la liberté de sa race, la dignité de ses générations et, quoi qu'on nous dise ici de leur souffrance momentanée, elles ne seront jamais disposées, selon l'expression de Mirabeau, à vendre leur dignité d'homme pour un morceau de pain. Elles nous disaient en février : nous avons trois mois de chômage au service de la République. Elles nous disent encore : nous avons un an ou deux ans de difficultés au service de la souveraineté du peuple ; elles murmurent contre le temps, mais, croyez-le, elles ne blasphèment pas contre la République elle-même; vous le verrez si vous leur rendez la monarchie.

ce Ce qu'elles veulent, c'est une République d'ordre, de sécurité I pour les droits acquis, d'inviolabilité pour les propriétés, sources i de tout salaire, pour les capitaux, mobiles de tout travail ! une République qui leur assure la stabilité relative des monarchies, des garanties contre les révolutions radicales avec les bénéfices et les dignités delà liberté I Voilà en immense majorité la République qu'elles veulent, je le sais car elles ont vingt fois donné force à cette République possible, selon l'expression de M. de la Moskowa, contre la République impossible.

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y Quaad on sait ce que veulent les maâ8es> on sait tout, car ^ae peuvent les partis dynastiques contre ces ouïsses sous le suffirage universel? Rien que les inspirer, les diriger, les éclairer, mais avant tout les consulter. La solution est toujours dans rinstinct national.

«Je considère donc la République comme acceptée et défendue, certainement ou promptement reconquise, par dix millioDs d'hommes dans les masses. Mais ces masses, républieaines p&t nature et les classes plus élevées dans Tordre de îa fortune, mms qui sentent aussi l'instabilité des dynasties sur ma moà qui les engloutit k toute heure et qui, à cause de cela, se résignent à une bonne et régulière démocratie, ces mnases et ces classes se demandent tous les jours et partout ; ne peut-on pas améliorer, solidifier, stabiliser, corriger la Constitution ? Et chacun veut ou rêve une améliotration selon ses besoins ou ses désirs : celui-ci deux Chambres, celtti4à la réélîgibtlité possible a» peuple du Président ; celui-ci l'élection par circonscription électorale qui supprime le scrutin de liste, hasard, loterie, ténèbres de choix populaire, celui-là le moyen de résoudre pacifiquement par le jugement du pays les conflits entre les deux pouvoirs; celuî-d des présidences plus longues, celui-là des élections par tiers on par cinquième 1 enfin tout ce qu'il est permis de rêver ou d'espérer pour améliorer dans le gouvernement le sort de tontes les classes et accroître le sentiment de toutes les sécurités qu^nne République doit au peuple comme une monarchie. Et tout cela s'exprime par un mot « révision ».

<c Eh bien ! je me demande, en homme qui veut mituraliser et affermir avant tout la République parce qu'il la croit le seul régime possible et approprié aujourd'hui à son pays et à soa temps : est-il sage, est-il républicain de refouler brutalement toutes ces pensées, tous ces désirs, toutes ces espérances, même confuses, dans l'âme du peuple et de lui dire : Non, de notre pleine autorité de républicains, nous te défendons d'améliorer ta République I Tu as des griefs, tu sou£E!res, tu te plains, tu t'agites pour être mieux , nous t'imposons l'immobilité et le silence dans une Constitution que nous déclarons nous-mêmes mauvaise dans quelques articles. Nous te condamnons à ne pas te retourner dans le lit où nous t'avons couché pour y chercher une meilleure place, une meilleure attitude? Est-ce là, je vous le demande, le moyen de faire tolérer, accepter, aimer la République à ce peuple ? Non, c'est le moyen assuré de lui faire détester les républicains, de le comprimer jusqu'à ce qu'il éclate d'impatience, de lui faire maudire la Constitution tout entière pour une ou deux lettres de cette Constitution à corriger et de

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préparer ou des élémenlB d'explosion aux jflactîeux ou des éléments de popularité ou d'asservissement aux usurpateurs! SI je voulais la perte assurée de la République, je la condarnukeraîs comme vous à l'immobilité 1

•« On vient de voas citer l'Amérique, c^est M. Ghegaray qui l'appelle en témoignage. Ah ! TAmérique que tous citez fut plus sage. Il y eut cosniDe chez bous, à la même date, trots ans après la Constitution proclamée, des partis royalistes qui demandaient lé royauté, des partis radicaux qui demandaient l'abolition des présidences, des partis militaires qui demandaient la perpétuité du Président, des partis communistes qui demandaient le ravage de la société, des partis timides qui demandaient qu'on ne revisât rien de peur de tout perdre. On révisa, les faux partis s'évanouirent comme ici devant la raison et l'intérêt du suffrage universel, et la République reprit son aplomb et fut étemelle.

a Osez faire de même, et vous aurez le même résultat. Je ne crains pas que le suffrage universel envoie ici autre chose que la République I La souveraineté du peuple n'abdique pas.

«< Je suis donc partisan d'une révision courageuse et confiante de quelques articles de la Constitution, même de l'article de réégibilité des présidents si le peuple le désire. Laissez-lui la liberté de ses choix; si vous lui refusez un homme, c'est cet homme pour qui il se passionnera; livrez4ui tous les noms, et qu'il les ballotte tour à tour selon ses affections et ses idées I Avez-vous peur de populariser (rop la République? Quant à moi, je n'ai pas peur qu'aucun nom lui paraisse jamais plus grand que le nom du peuple et lui fttsse abdiquer sa souveraineté pour la souveraineté d'un élu.

« Mais si je veux ou si j'accepte la révision des quelques parties défectueuses de la Constitution, je veux et je dois vouloir avant tout préserver la République; je le veux, parce que je suis convaincu qu'il n'y a que des abîmes liors de cette forme large et populaire de gouvernement aujourd'hui pour nous! Je veux.. en conséquence, en votant la révision, avoir toutes les garanties, tous les gages, toutes les sécurités que, sous prétexte de réviser la Constitution, une Assemblée de révision ne viendra pas étouffer la République qui renaîtrait en démagogie et en révolution I Cette garantie morale, elle est pour moi et pour la République dans le suffrage universel! Si vous voulez le procès, rendez-nous le juge! Le juge, c'est le suffirage universel restitué intégralement à la nation. J'espère et j'espérerai jusqu'au dernier moment que le Gouvernement et l'Assemblée seront assez bien in^irés pour révoquer cette loi du 31 mai qui retranche quatre millions de voix républicaines de la souveraineté électorale du

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peuple! loi qui a trompé par rénormité même de ce résultat ceux qui n'ont cru qu'épurer et qui ont scindé la nation ainsi en deux peuples ! Le jour où la loi du 31 mai sera révoquée ou révisée, je voterai la révision. Jusque-là je ne voterai rien, car je veux, avec beaucoup de bons citoyens, améliorer la Constitution, mais je ne veux pas jouer au dé la République ou la Monarchie dans la main, non du peuple entier, mais d'une moitié, peut-être partiale, du peuple, au risque de voir sortir de Tume ou une démagogie subversive ou une calamiteuse royauté. »

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