Cf. Prem. Méd., préfaco, page
276 LAMAltTJNE, POÈTE LYRIQUE.
son de se rendre ce témoignage. Si nous voulons comprendre ces apparitions qui s'effacent pour les yeux sans vie et qui révèlent tant de secrets aux yeux du poète, nous devons toujours penser h l'intensité de sa vie intérieure. La sensibilité, en s'exaltant, crée un coq)s aux joies défuntes ou rêvées : elle le contemple et s'y absorbe dans une muette adoration. Invisibles ou fugitives pour le vulgaire, ces lueurs gardent pour le poète un pouvoir d'enchantement qui fait revivre le passé ; elles contiennent dans leurs mouvements fragiles le souvenir d'émotions qui furent si profondes qu'elles parurent éternelles; elles laissent sr leu paysage un charme qui le fait resplendir de cet éclat mystérieux répandu par l'Ame 'des êtres avant la mort.
L'œil de Lamartine voit autour des objets un nuage qui reste invisible aux regards vulgaires, et qui, par ses métamorphoses et ses colorations diverses, répand sur les choses un reflet qui modifie leurs apparences. Plus le poète avance dans la vie, plus son regard enrichit les formes sur lesquelles il se pose. On admire l'accumulation des couleurs, les multiples com-
binaisons des choses vues et des spectacles imaginaires. Dans cette mémoire infiniment souple, aux mille compartiments se mêlant sans se confondre, il semble que tous les spectacles entrevus ou rêvés soient conservés fidèlement, prêts à s'unir, à s'enrichir mutuellement, à intervenir au gré du poète pour idéaliser la réalité qui l'entoure. La beauté de la nature extérieure devient donc une occasion de déployer les tableaux intérieurs : ainsi les descriptions ont un caractère lyrique, et sont chantées, comme des strophes, avec des modulations douces ou retentissantes.
Examinons successivement les peintures de paysages et les descriptions de personnes. Tel tableau n'est que la mise en œuvre des souvenirs. Devant les montagnes de son pays, le poète évoque un paysage d'Orient et il le décrit comme s'il se dressait devant lui, en pleine lumière : il vit dans le passé, oubliant ce qui l'entoure. De Saint-Point il aperçoit « des croupes de montagnes confuses, les montagnes du Charolais... Ces collines par leur agencement, leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se renvoient les unes les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se reflètent, par leur transparence au sommet, et les couches d'or que les rayons glissants du soleil y mêlent à la fleur déjà dorée* des genêts, m'ont tou-
jours rappelé les montagnes de la Sabine près de Rome ; depuis que j'ai vu la Grèce, elles me représentent davantage les cimes rondes et à grandes échancrures des montagnes de la Laconie et de l'Arcadic. Quelquefois je m'arrête pour écouter si les vagues de la mer d'Argos ne bruissent pas h leurs pieds 1 . »
Le souvenir est ici localisé dans le passé. Quelquefois il devient plus intense et s'empare de toute l'imagination ; le passé absorbe le présent, les tableaux vus dans le souvenir se superposent au paysage qui se déploie devant les yeux, et la description prend le tour d'une rêverie. Le poète est à Saint-Point par une journée d'automne « indécise, comme la saison, entre la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil*. » La lumière est propice aux évocations et aux rêves ; c'est le vent qui lui apportera les émotions d'autrefois, douces et fortes, qu'il dépeint avec enchantement. Tout un tableau de l'Orient se lève devant sa pensée. « Un vent du midi, tiède, sonore, méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues de la mer de