Lamartine
PRONONCE A LA REUNION PUBLIQUE TENUE LE 2 MAI, AU PROFIT DE LA SOUSCRIPTION POUR LA STATUE DU POËTE
Messieurs,
Nous sommes assemblés ici pour honorer un <^Tand poëte, un grand citoyen, osons le dire, un véritable grand homme. Lamartine fut un de ces nobles génies qui font mieux que nous charmer, qui nous élèvent au-dessus de nous-
mêmes, qui nous emportent jusqu'aux plus
hautes régions de l'esprit.
S'il a des égaux dans ce vaste monde des lettres, il n'a pas de maître. Il a fait son domaine non point d'une des formes de l'art, mais de tous les sentiments qui sont l'essence même de la poésie. Ces nobles émotions, ces hautes idées, Lamartine les exprime en des vers d'une telle harmonie, que jamais la langue française, jamais la langue de Fénelon et de Racine n'a chanté aussi mélodieusement que sur ses lèvres. Son style est fait tout entier de musique, comme toute sa pensée est faite de poésie.
De toutes les idées dont il s'est rendu l'interprète, il a su choisii- la fleur immortelle. Sur tous les modes qu'il emploie il fait parler toujours la portion divine du cœur humain.
Écoutez le langage de l'amour dans les MéditationSy dans Jocelyn, dans les Harmonies ! Toutes les voix les plus douces du paysage, tous
les soupirs les plus purs, tous les murmures les plus éthérés qui sortent des choses accompagnent la voix du poëte. Mais sommes-nous bien dans un paysage et sur notre globe ? au bord d'un lac et sous les sapins des Alpes? sur la plage sonore de la mer de Sorrente? ne sommes-nous pas dans une région plus haute encore et plus sereine que les admirables sites traversés par Elvire, par Laurence et par Graziella? n'est-ce pas entre terre et ciel, pour ainsi dire, que le poëte a placé la scène de ses amours? Les âmes enchanteresses qui dialoguent dans ces divines solitudes sont-elles de notre temps, sont-elles de notre race, sont-elles revêtues de notre grossière enveloppe? Elles sont vraies, pourtant, elles ont vécu ; chacun de nous les a entrevues à l'heure la meilleure de sa jeunesse; et, néanmoins, elles semblent appartenir à une famille d'êtres immatériels qui n'ont de commun avec nous que les larmes €t les sourires, et qui se balancent sur des ailes
tandis que nos pieds nous enchaînent sur
le sol.
Non moins célestes que Béatrice, elles ont plus de réalité. Les larmes du poëte attestent qu'elles ont aimé, qu'elles ont souffert. Elles ont passé avec leur amant sur les bruyères des hautes cimes et sur les sentiers jonchés de feuilles flétries. Mais, tout à coup, dans un \ol rapide, elles entraînent le poêle qu'elles avaient suivi ; elles l'enlèvent de terre ; elles emportent son âme vers des sphères aussi merveilleuses que les sphères visitées par FAlighieri.
Toute la poésie de Lamartine est un essor perpétuel vers un monde supérieur; la réalité n'est pour lui qu'un marchepied vers l'idéal. De tous les sujets qu'il touche, de toutes les passions qui l'agitent, il s'élance au milieu des divins problèmes, au milieu des sublimes inquiétudes qui agrandissent l'âme humaine et qui lui révèlent ses immortelles destinées. Le sentiment de la nature, la contemplation
de rimivers, qu'il a compris, qu'il a senti comme pas un de nos poètes, prennent chez lui la même voie que l'amour et les agitations du cœur ; ils l'aident à s'envoler au-dessus du monde visible; ils le conduisent, à travers ces milliers de mondes qui peuplent l'immensité, jusqu'au principe de tous les mondes, jusqu'à celte source de tous les êtres que le religieux poëte n'a pas craint de nommer et d'adorer par son nom.
Nul ne l'a dépassé, nul ne l'a égalé dans cette contemplation sereine, dans cette profonde pénétration du grand spectacle de la nature. Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand lui-même s'étaient arrêtés sur le seuil de cet infini. Lamartine s'y précipite à plein vol; il a l'œil plus perçant et de plus larges ailes ; et, pour raconter les splendeurs qu'il découvre, il possède, comme nul autre avant lui, cette langue des vers, cette langue mélodieuse et sonore, la seule qui sem-
ble faite pour interpréter dignement les grandes harmonies de la nature.
A tous les sentiments exprimés par d'autres poètes, sa voix incomparable ajoute une vibration plus profonde et plus douce, quelque chose de plus élevé et de plus pur, de plus humain à la fois et de plus divin. Ne semblait-il pas impossible, après Racine, d'ajouter une seule note au langage de la tendresse passionnée et de Tamour délicat? Écoutez l'hymne qui s'exhale de la bouche de Lamartine avec les noms de Laurence et d'Elvire, et dites si le poëte du dixneuvième siècle n'a pas trouvé une nouvelle corde dans ce sentiment éternel?
La Muse française après Corneille n'avaitelle pas tout dit sur le patriotisme, la haute morale, les grands devoirs de l'homme vis-à-vis de l'humanité? Relisez l'Ode sur les révolutions, hx Réponse à Némésis, la Marseillaise de la paix. Écoutez parler cette ardente charité sociale, et vous nous direz si Pâme humaine n'apparaît
pas plus grande et plus véritablement héroïque dans ces sentiments de pardon et de fraternité universelle, que dans le farouche patriotisme des Horaces et d'Emilie?
Cette élévation sereine, cet esprit pacifique, cette générosité qui respirent dans les vers de Lamartine, on les retrouve dans toutes ses oeuvres, dans toute sa vie. Chez lui, c'est l'âme du poëte qui a fait le cœur du citoyen : sa politique, c'est sa poésie en action. Yoilà sa faiblesse, disent les ambitieux et les faux sages; et nous, en face de la postérité qui commence, nous oserons dire : Yoilà sa grandeur !
Ah! sans doute, il aurait mieux valu pour son repos, pour la douceur d'une existence comblée de tous les dons, qu'il s'enfermât dans le paisible domaine des lettres, dans la sphère des poétiques rêveries. Certes, ces conseils d'égoïsme et de voluptueuse indifférence ne lui ont pas manqué : « Restez sous les ombrages de vos parcs, devant les chenets de vos
manoirs; voyagez au bord des lacs de Suisse ou des mers d'Italie; agencez vos strophes et polissez vos rimes. Jouissez sans autres soucis de votre opulence et de votre gloire. Charmez de loin vos contemporains ; ne vous mêlez pas aux agitations et au travail de votre siècle! Que venez-vous faire au sein de nos discordes et parmi les hommes de combat? » Voilà ce qu'on n'a cessé de lui dire de toutes parts. Et ce n'étaient pas seulement des ennemis et des envieux qui lui prêchaient ainsi la désertion des devoirs civiques ; c'étaient aussi des amis, bien sincères peut-être, mais trop pusillanimes. Il n'a pas consenti h cette gloire sans périls, à ce bonheur sans devoirs qui lui étaient offerts. Il a voulu, comme s'il n'avait point de gloire acquise et point de fortune faite, il a voulu descendre dans l'arène commune, s'exposer à toutes les injures des événements et des hommes. Il était l'enchanteur de son siècle; il a voulu être un serviteur, un soldat de l'huma-
nité. Il a livré sa bataille politique et il a bien fait î Oui, malgré la défaite, malgré la ruine, malgré les douleurs et l'abandon de ses dernières années, il a bien fait pour lui-même et pour son pays !
Si grand que soit Técrivain, si vives que soient nos admirations pour ses pages immortelles, la France ne serait pas fière de Lamartine comme elle en est fière, si le poëte avait étouffé en lui le citoyen. Nous-mêmes, nous ressentirions, à cette heure, une émotion moins profonde ; et peut-être nous ne serions pas réunis pour rendre hommage à sa généreuse mémoire.
Aux yeux de ceux qui mesurent la justice d'une cause et la vérité d'une idée par le succès d'un homme, Lamartine ne fut qu'un rêveur, un vain adorateur de l'impossible; sa chute fut profonde du haut de ses nuages sur nos dures réalités. Les uns l'accusent d'être l'instigateur d'une révolution, et de l'avoir
laissé périr. Les autres lui contestent l'honneur, que toute la France lui attribue, d'avoir conjuré une révolution plus terrible. L'impartiale histoire l'absoudra du reproche d'avoir rien détruit; disons hardiment qu'il a fait plus que de conserver : il a créé tout un monde de nobles aspirations sociales ; il a suscité les plus saintes espérances de concorde et de liberté.
Je sais qu'il ne reste rien en apparence de la forme politique à laquelle son nom est attaché, que son passage au pouvoir n'a rien fondé dans le pays, et n'a commencé pour lui-même que la ruine et la calomnie. Je sais que les hommes d'État comme lui ne laissent pas de dynastie ou de fortune princière, et qu'ils n'ont d'autre couronne à ceindre que la couronne d'épinesl Je sais tout cela, messieurs, et j'ose affirmer devant vous, que pas un des politiques de nos jours n'a plus de droit à l'affection des amis de la liberté, aux sympathies de l'avenir, à la reconnaissance du peuple, que ce
poëte, ce rêveur, ce vaincu qui s'appelle Lamartine 1
Je n'ai pas besoin pour le glorifier de rappeler le souvenir qui fait sa gloire unique aux yeux de plusieurs; je n'insisterai pas sur le titre qu'on lui dispute le moins, sur cette immortelle journée où, dans une lutte surhumaine, son courage et son éloquence domptèrent des passions furieuses, et conservèrent à la France le drapeau qui la rassurait. La mission d'un pareil homme était moins de contenir les erreurs et les impatiences que d'exalter les nobles désirs. Si j'étais l'artiste chargé de le représenter sur le monument auquel nous apportons notre humble pierre, je ne le poserais pas dans l'attitude de la résistance, comme un homme qui repousse un assaut, comme un dieu qui refoule une tempête ; je le montrerais le bras levé et la main tendue vers le ciel et vers l'avenir, comme un voyant qui indique à son peuple le chemin du progrès pacifique, de
la justice et de la liberté. Il n'était pas sans doute de ces pilotes inflexibles faits pour tenir le gouvernail pendant la tourmente ; il avait reçu la mission non moins belle d'inspirer aux matelots le courage, l'union fraternelle et l'espérance, la mission de lire dans les étoiles la route du glorieux navire qui porte les destins de l'humanité.
Dans son court passage aux affaires publiques, cause première, cause sacrée du désastre de ses affaires privées, il a bien mérité de tous les partis . La France le 1 ui disait alors avec acclamation ; elle n'a pas le droit de l'oublier aujourd'hui. Mais la bannière qu'il a surtout servie en l'illustrant, c'est la bannière du gouvernement libre et populaire. Je ne veux rien dire ici qui diminue l'importance et l'honneur des citoyens qu'il eut pour collègues dans cette magistrature, investie par les événements de la charge d'inaugurer parmi nous la seconde république. J'ose du moins affirmer que le nom de Lamartine,
placé en tête de tous ces noms, fut le prestige qui écarta les terreurs de la France conservatrice et libérale, et qui détermina l'adhésion du plus grand nombre au gouvernement nouveau.
De ce gouvernement, éphémère, mais sans tache, Lamartine fut la parure aux yeux de l'Europe, la force dans l'opinion du pays. Sa présence était un gage certain contre le retour de la guerre et des mesures violentes. L'incomparable manifeste par lequel il annonçait au monde les intentions pacifiques de la France nouvelle restera dans l'histoire comme un des plus beaux monuments de l'éloquence, de la droiture et de la clairvoyance politiques.
L'homme de cet acte, l'homme dont la merveilleuse parole ne s'éleva jamais, dans ces jours difficiles, que pour prêcher le respect de tous les intérêts et l'union de tous les cœurs, pour proscrire la guerre et la peine de mort ; lepoëte qui a fait servir sa gloire et son génie à l'honneur d'une révolution sans excès, n'est pas un
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fondateur sans doute, mais l'avenir l'honorera comme un précurseur. A la place de ces noms sanglants qu'on accole depuis le dernier siècle au nom delà liberté comme un signe de terreur, son nom pur, souriant et pacifique brillera sur la nouvelle ère de la démocratie comme un gage de modération, de justice et de concorde.
Il n'a pas mêlé à sa politique des calculs personnels, des ressentiments ou des convoitises ; il y a mis, comme dans sa poésie si haute et si pure, il y a mis son âme tout entière, une des plus belles âmes qui soient sorties des mains de Dieu, une âme qui a traversé la vie sans une heure de haine, qui n'a sacrifié aux nobles ambitions de l'homme public que les intérêts de l'homme privé.
Tel il s'est montré dans sa carrière de citoyen, tel il était dans ses relations avec ses amis, avec tous ceux qui l'ont connu. La bienveillance était pour lui un besoin ; il était contraint a la sym-
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pathie envers tous par l'élévation de son génie et par la générosité de son cœur.
Le plus grand reproche qu'on ail adressé à son court ministère, c'est de n'avoir pas violemment rompu avec certain de ses collègues, c'est de n'être entré en guerre avec personne ; le plus grand vice des histoires qu'il a écrites, c'est l'indulgence de ses jugements. En un mot, son défaut suprême c'est de n'avoir jamais pu haïr, D'un crime pareil nous ne chercherons pas à le défendre.
Il n'était pas né pour le gouvernement, je le reconnais ; car il n'a jamais su former son cœur à aucun homme, son esprit à aucune grande idée. Son âme restait ouverte à tous, comme ses mains généreuses ; il a laissé couler par terre, sans rien retenir, son pouvoir, sa popularité, sa fortune.
Nous, les témoins de sa vie, nous savons ce qu'elle est devenue, cette fortune ! sans essayer de dénombrer combien de mains reconnais-
santés ou ingrates elle est allée remplir goutte à goutte.
Oui, certes, il'a mérité les reproches et les railleries de nos hommes d'Etat et de nos hommes d'affaires : il était né riche, il a travaillé jusqu'à l'extrême vieillesse... et il est mort pauvre !
Le labeur acharné, les efforts surhumains de ses dernières années n'ont pu lui faire ressaisir la sécurité. . . pas plus qu'ils n'ont pu faire taire les calomnies.
Sa fortune s'est écroulée sans retour. Mais vous êtes là, messieurs, pour témoigner que sa popularité se réveille plus éclatante que jamais !
Quant à son pouvoir, il est immortel ! Il survit tout entier dans sa poésie, dans ses incomcomparables discours ^ dans les souvenirs de sa bonté et de son courage ; il durera autant que notre langue, autant que notre histoire.
Ce que Lamartine aura le moins obtenu, c'est ce que mérite le plus humble des travailleurs,
le plus obscur des honnêtes gens, un peu de repos dans la vieillesse. Voilà pour ses amis le sujet d'un regret éternel, et, peut-être, d'un éternel reproche pour son temps et pour son pays.
Mais ce qui a manqué à son bonheur, sa gloire le retrouvera ; cette gloire est, dès aujourd'hui, plus sympathique et plus touchante. Les labeurs des dernières années, les attaques et les désastres subis, donneront k la figure de Lamartine cette beauté plus achevée, que le malheur ajoute à la mémoire des grands hommes.
Après les succès éclatants d'une carrière et d'une nature privilégiées, il fallait qu'il connût, lui aussi, les amertumes et qu'il souffrît des injustices. La destinée lui réservait le pire de tous les exils, un exil dans le dénigrement et dans l'oubli ; afin de mieux assortir son histoire avec celle d'un autre grand poëte, son frère d'armes et son ami, afin que dans les annales de la
poésie et dans celles de la liberté deux noms restassent inséparables : Lamartine 1 Yictor Hugo î
Et maintenant toutes ces tristesses sont consommées ; les amis du poëte et du citoyen n'ont plus rien à tenter pour son bonheur. Ce n'est pas même de sa renommée qu'il s'agit : quoi qu'il arrive, cette renommée est irrévocable, elle est immortelle. Le monument auquel nous travaillons importe moins à la gloire de Lamartine qu'à l'honneur de notre pays. Il s'agit d'absoudre la France de tout reproche d'ingratitude.
Vous l'avez compris, messieurs, en vous associant à la pensée qui préside à cette réunion, vous êtes venu ici pour remplir un patriotique devoir, non moins que pour chercher un plaisir délicat. Yous aurez les jouissances de l'esprit avec la satisfaction du cœur. Yous allez entendre des vers admirables, interprétés par une grande artiste qui a déjà rendu tant de services à la
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poésie et qui vient faire ici le plus digne office (le son noble talent.
La poésie de. Lamartine va se présenter à vous vivante, animée, parée de tous les charmes d'une diction harmonieuse. G'estTœuvrede l'il- 1 ustre écrivain qui vous a conviés à cette réunion ; c'est elle qui en fera tout le prix. Vous avez apporté votre offrande pour le bronze de la statue; mais le grand homme lui-même en demeure le véritable ouvrier. Ainsi que dans la fable antique, c'est la lyre ^ du poëte qui aura bâti son monument. Mais c'est vous qui en goûterez la joie et l'orgueil; car vous aurez prouvé que la France du dix-neuvième siècle était digne de toutes ses gloires et qu'elle a partagé tous les généreux sentiments.
Lamartine est mort. La France a perdu son plus grand poëte, le plus beau génie qui ait fait la splendeur de ce siècle avec le génie de Chateaubriand. Prenons le deuil et prions. Ce n'est pas l'heure de juger, d'expliquer cette âme ou de la défendre. L'admiration et la critique doivent laisser la place à la douleur nationale et à l'émotion chrétienne. De lout ce que fut Lamartine, une seule chose suffit à nous remplir le cœur en ce moment. Il a été par excellence, non-seulement de nos jours,
mais dans toute la durée des lettres françaises, le poëte religieux. Pas une lyre humaine, depuis celle du roi-prophète, n'a parlé plus magnifiquement que la sienne, de Dieu, de l'immortalité, de l'infini. C'est par là surtout que cette voix incomparable nous a conquis et nous a dominés. Pendant le funèbre cortège, toutes ces hymnes remplies d'adoration et de larmes se déployaient dans notre souvenir et murmuraient sur nos lèvres comme une prière digne de lui.
Un jour, dans tout l'éclat de sa gloire, dans toute la vigueur de son génie, il avait prononcé ces solennelles paroles :
0 Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!
Ce Dieu a entendu son serment; il a exaucé son vœu ; il était présent à son lit de mort. Les amis du poëte savent qu'il avait appelé le Christ à son aide longtemps avant l'heure du
dernier combat. Il est mort, il a été enseveli dans le Christ. Cette grâce suprême était due à riiomme qui a rétabli dans la poésie française le nom du Christ, le sentiment de la Providence et la contemplation de l'infini. Quelle poésie nous a montré plus clairement que celle de Lamartine l'idée de Dieu à travers les splendeurs de la création? laquelle a suscité plus haut dans les cœurs la certitude de l'immortalité?
Sitôt que la voix de Lamartine s'est élevée, la frivole ironie a cessé de maîtriser les esprits; par lui, le lendemain du dix-huitième siècle, l'art des vers s'est mis au service de la prière. Cette foule suspendue à ses lèvres, enivrée de ses sublimes harmonies, le poëte l'a conduite jusqu'au seuil du temple qu'elle avait délaissé. Il y est entré devant elle et s'est prosterné dans le sanctuaire aux yeux de tous.
Tout ce qui est au pouvoir d'un homme pour transformer les sentiments humains après une
crise mortelle et les ricanements de Voltaire, Lamartine l'a opéré dans les âmes par les Méditations et les Harmonies. Il ne fut pas seulement un poëte, il fut la poésie elle-même reparue et reprenant son éternelle mission, la mission d'enseigner et de guérir, la mission de nous consoler du réel en nous dévoilant l'idéal.
Qu'il soit béni au nom de ces milliers d'âmes emportées sur ses ailes loin des tristesses de la vie présente, au nom de tous ceux qui ont goûté par avance, en l'écoutant, les extases de l'immortalité et le spectacle de l'infini !
Le silence qu'il avait demandé a été religieusement observé sur sa tombe. La prière chrétienne s'est faite seule entendre pendant ses funérailles. Le plus éloquent de nos prêtres, le P. Hyacinthe, avait fait la levée du corps au chalet de Passy. C'est à Mâcon, dans la ville natale du poëte, que les véritables obsèques ont commencé. Le cercueil avait traversé Paris sans autre suite qu'une douzaine d'amis et de
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parents. Trente personnes au plus Tatlendaient à la gare. L'incognito de l'illuslre mort était respecté. La veille au soir, on était venu offrir à la famille des funérailles faites par l'État ; elle avait refusé.
C'est à Saint-Point directement que le corps devait être conduit. Mais, si l'on avait pu dérober ce cercueil aux hommages politiques, il n'y avait pas moyen de le soustraire à ceux de l'affection personnelle et du patriotisme local. La ville de Mâcon s'était levée tout entière pour demander qu'une première cérémonie funèbre eût lieu chez elle. Au sortir de la gare, le jeudi 4 mars, le corps fut transporté à l'église Saint- Vincent : l'église était trop petite ; la foule encombrait la place et les rues voisines. Cette immense multitude a escorté le convoi jusqu'au delà des barrières de la ville. A la suite du cercueil, on avait vu entrer dans l'église M. Emile Augier, directeur, et M. Jules Sandeau, chancelier de l'Académie française. Leur costume est
le seul officiel qui ait paru à la cérémonie avec les uniformes militaires. Les autorités suivaient le deuil, mêlées à la population. L^Académie française a honoré le poëte et s'est honorée elle-même, dans cette circonstance, par une éclatante dérogation à ses usages. Jamais les membres du bureau ne s'étaient transportés à. une si grande distance de Paris . Par respect pour les volontés de l'illustre mort, le directeur de l'Académie a renoncé à son droit d'être entendu sur cette tombe. Le silence était dès lors imposé à tous.
C'est au sortir de la ville que les funérailles ont pris leur caractère le plus touchant et que des hommages passionnés ont été rendus à l'homme par une foule qui n'avait pas connu de lui son génie, mais sa bonté. Toutes les populations rurales, à une grande distance, étaient accourues sur la route. La campagne était couverte de neige, mais éclairée d'un soleil splendide. Chaque commune, son curé en tête, es-
c ortait le char jusqu'aux limites de son territoire. En passant devant Monceaux, Milly et sur quelques autres points, les habitants se faisaient ouvrir le corbillard pour jeter de l'eau bénite sur le cercueil, et les femmes l'embrassaient en sanglotant. « Qu'allons-nous devenir, nous avons perdu notre bon monsieur ! » Ces simples paroles, dites par des milliers de bouches qui n'ont jamais récité un seul vers des Méditations ou de Jocelyn, valent bien des oraisons funèbres, et peignent mieux que tous les discours le vrai Lamartine. Sous le grand poêle il y avait un homme de cœur ardemment attaché à ces populations et à ce sol.
Retardé par la marche de la foule, le convoi a mis près de cinq heures pour franchir les 25 kilomètres qui séparent Màcon de Saint- Point. Tous les villages des environs jusqu'au delà de Cluny étaient accourus ; le parc du château était rempli d'hommes, de femmes, même d'enfants.
A deux heures, Lamarline était couché dans le sépulcre élevé par lui, entre sa mère, sa femme et sa fille.
Et maintenant la postérité commence pour le poëte, pour l'orateur, pour le citoyen. Les amis fidèles et les disciples de Lamartine ne craignent pas pour lui le jugement de l'avenir. Plus les ombres se dissiperont autour de cette noble figure, et plus elle grandira. L'histoire triomphera d'une foule de légendes ridicules et envenimées qui circulèrent autour de son nom. Cette œuvre se fera peu à peu et par bien des ouvriers involontaires, sans parler des cœurs dévoués à cette chère mémoire. Aujourd'hui nous n'avons pas d'autre droit, d'autre devoir que celui de pleurer le maître et Tami. La France fera comme nous. Jamais elle n'a mené un plus grand deuil.
l'ARIS. — IMP. SIMON lUÇON ET COMl»., ME O'Er.FUnTII, 1.
La Bibliothèque
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