‹ Läme du criminelChapitre 18 sur 39 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La doctrine da libre choix ; sa prenye par le « sentiment yîf interne ». — Mécanisme du jugement; trois étapes : 1^ nne impulsion, soit une sensation qui tend à devenir un acte; 2^ la mise en parallèle et la lutte entre cette sensation actuelle et le total des sensations accumulées en nous et conservées par la mémoire; 3^ la victoire de l'impulsion sur la mémoire et de la mémoire sur l'impulsion. — La lutte pour la vie dans le domaine des images et des idées.

. — Ce qui détermine nos actes. — Le libre arbitre et la physiologie cérébrale.

Nous voilà maintenant en possession des grandes données du problème, en mesure de comprendre le sens vraiment moderne * , vraiment profond des mots volonté, libre arbitre. Ces mots ont, en effet, un sens ancien, plus superficiel, et de beaucoup plus

1. Je prends le mot « moderne o dans le sens où IVntend Pascal dans sa Préface tur le traité du Vide : « .... De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d'où Ton voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant

répandu, comme il convient aux conceptions simples. G*est celui qu'on nous enseignait, en classe de philosophie, alors qu'on nous disait : a A n'importe quelle heure de ta vie, partout où tu seras, quels que puissent être ton caractère originel, le tempérament que tu reçus avec la vie, le milieu où tu as grandi et les exemples qui t'entourent, en dépit des passions qui te ballottent, des émotions qui te découragent ou t'exaspèrent, tu demeureras toujours libre de discerner le bien du mal, et d'accomplir à ton gré l'un ou l'autre; la société, par conséquent, sera en droit de te demander compte de tes actes, de t'en faire responsable, et de te châtier du mauvais choix que tu auras voulu * . »

Et le grand argument, le seul, à l'appui de cette doctrine, est cet éternel « sens intime » — sentiment

de Fenfance, qui ne yoit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont le plus éloignés ? Ceux que nous appelons anciens étaient yérilablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut retrouver cette antiquité que nous révérons dans les autres. »

1. Il faut reconnaître que PEglise catholique, profondément humaine et subtile praticienne des âmes, concède que l'habitude et les mauvais exemples ne sont pas sans atténuer notre liberté. « Au commencement on est libre; vient une heure où il est trop tard », enseigne-t-elle. Théoriquement, en principe, elle ne transige pas sur la doctrine du libre arbitre, mais pratiquement elle admet que le don de la g^âce nous aide singulièrement dans l'accomplissement de nos devoirs, dans notre résistance au mal.

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çif interne^ disait Leibnîtz — de notre propre liberté, sens intime qu'on prétend être inné en nous, mais que nous ne retrouvons jamais dans une conscience que suggéré par Téducation. A un enfant intelligent posez c€tte question simple :

« Pourquoi, en ce moment, te montres-tu taquin, désobéissant, irritable, alors que tous ces jours derniers tu étais sage?... »

L'enfant réfléchira, et il finira par répondre ce qui m'a été répondu bien des fois :

tt Je ne sais pas ; je voudrais bien être comme les autres jours, mais je redeviens tout de suite méchant. »

Un enfant de sept ans m'a dit exactement la phrase que voici :

« Je ne peux pas vouloir être sage aujourd'hui. »

C'est que rien ne troublait la rectitude de ce petit esprit. Rebelle à certains jours, et prompt à la colère, il se heurtait à la sévérité de ses parents : il prenait alors indirectement conscience d'un changement dans son humeur, sans qu'il lui fût possible de comprendre pourquoi Tavait quitté sa douceur coutumière. Aucun enfant n'a le sentiment d'avoir pu agir autrement : il connaît seulement qu'à d'autres moments il est autre ; il le connaît parce qu'on le punit. Encore son penchant naturel est-il d'attribuer ce châtiment à un changement d'humeur chez son maître. En présence d'une punition, l'enfant n'a point l'impression qu'on fait un acte de justice :

ce mot n^a pas de sens pour lui. Il apprend par expérience, et se dit que, sans doute, c'est un usage dans ce monde de châtier un petit homme qui prétend agir à sa guise et assouvir sans délai tel de ses désirs. Plus tard, après le catéchisme, il ne manquera pas de penser autrement : il apprendra, ains qu'une leçon, l'idée de liberté et l'idée de punition méritée, et c'est une question de savoir s'il n'en deviendra pas meilleur. En tout cas, cela simplifiera' la tâche de ses éducateurs. Constatons seulement qu'il aura fallu lui mettre en tête xles idées — sans doute fort commodes pour le gouvernement des hommes, grands et petits, — mais dont il était à cent lieues.

Plus tard, vers la vingtième année, il reviendra sur cet enseignement, il fera seul à seul son examen de conscience. Il voudra lire les philosophes, connaître les chercheurs et les fondateurs de doctrines.

Il en trouvera de deux sortes.

Les uns surtout préoccupés de ne rien changer au passé, et soucieux par-dessus tout de sauvegarder une foi préadmise, quittes, pour l'étayer, à déformer un peu les faits, à en négliger quelquesuns, à librement en interpréter d'autres — croyants pour qui la vérité n'est rien moins que sacrée, véritables sceptiques, comme les a nommés Renan dans une des plus fières pages de t Avenir de la Science '.

1. Je m'empresse de dii*6 qu*il y a parmi les philosophes attachés à l'idée da libre arbitre, des hommes de très haut

ift L AMB DU CRIMINEL

Les autres, uniquement, religieusement épris de la vérité pure, avec la certitude que ses conséquences, les plus subversives en apparence, sont le seul fondement possible de la morale et de la justice. Ceux-là lui répéteront à Tenvi Taxiome du grand Spinoza : « La conscience de notre liberté n'est que Tignorance des causes qui nous font agir ». Nous savons déjà combien impérieusement les données de la physiologie moderne nous rangent à son opinion.

Rappelons-notts ce que nous disions tout à l'heure du jugement, envisagé comme acte cérébral. Pareillement, le fait de vouloir se résout à trois actes, à trois épisodes invariables du fonctionnement de nos centres nerveux.

Premier temps, — Une sensation, une image accompagnée d'impulsion, ou si vous aimez mieux, de désir, de mouvement, de tendance à l'acte. C'est toujours la force initiale qui met en jeu le méca-

mérite, et pour qui je professe le plus grand respect. Sans doute leur méthode n'est rien moins que scientifique, mais leur bonne foi est profonde, leur désintéressement incontestable, leur éloquence impressionnante. Parmi les meilleurs d'entre eux, je tiens à citer M. Adolphe Guillot, M. H. Joly, et M. Desdouits dont l'Académie des sciences morales couronnait récemment Pintéressant ouyrage sur La Responsabilité morale. On y pourra trouver un historique fort bien fait des doctrines nouvelles; mais à chaque page on y sent que l'écrivain, avant d'entreprendre l'étude de son sujet, s'est juré de combattre tout ce qui lui paraîtrait contraire à sa foi spirilualiste, et de tout faire tourner à l'appui de sa cause. Son argumentation pour réfuter la conception déterministe est tout à fait typique à ce point de vuc-Jà.

nisme *. Prenons le plus banal exemple. J'ai sous les yeux une liasse de billets de banque : ils me promettent mille joies que ma pauvreté m'interdit; le geste simple, naturel, réflexe, que ma main est poussée à faire, mécaniquement, avant toute intervention de la raison, du jugement, c'est le geste de la bête de proie, le geste d'amener à soi....

Deuxième temps. — C'est un phénomène de mémoire. Transmise au cerveau par le nerf optique, la vibration nerveuse (à supposer que mon esprit soit bien portant et indemne d'un rétrécissement habituel du champ de la conscience) ira se diffuser dans les cellules de l'écorce où séjournent les souvenirs de tout ce que l'éducation a mis en nous d'exemples sages, d'expérience, de prévoyance. Personne n'a pu voir mon geste. « Mais, dit le souvenir, tu sais, pour l'avoir lu, que la grande majorité des voleurs se fait prendre un jour ou l'autre^ sans compter la prison pour toi, c'est l'opprobre pour tous les tiens. Et, songes-y : tu n'as jamais eu sous les yeux que sagesse. Ton aïeul, ton père, tes proches

1. L'expérience montre que, isolé du monde extérieur et priyé du stimulus externe, le ceryeau ne peut que dormir. Au commencement de chacun de nos actes, il y a une sensation, une image repoussante ou tentante, une impulsion qui nous éveille, nous met en délibération, puis en action. Même pour un cerreau meublé de sensations anciennes et très nourri dans sa mémoire, il n'y a pas d'exemple d'actiyitc mentale tout à fait spontanée. L'appel sensitif, la vibration nerveuse centripète, le mouvement qui entre en nous, est l'éternel point de départ. « Au commencement était l'action », écrit Faust, et c'est une parole véritable dans tous les sens.

t'ont donné Texemple d'une probité stricte. Vas-tu rompre avec ce passé, avec tes propres habitudes? Vas-tu risquer le déshonneur prochain — peut-être aussi Téternel châtiment — pour des joies toujours brèves et souvent décevantes!... » Voilà de fortes images, toutes-puissantes parce qu'elles sont simples, familières, coutumières : leur pressant cortège étouffe en un instant Timpulsion mauvaise. De cette impulsion il ne restera rien dans Tâme qu'une énergie nerveuse inemployée qui, selon le tempérament, pourra se traduire par des larmes immédiates, par des effusions de tendresse S psir quelque action généreuse, — ou qui viendra grossir le trésor de nos réserves d'énergie.

Troisième temps. — L'acte, l'accomplissement n'aura donc pas lieu dans ce cas. Ici la volonté a finalement abouti à un arrêt, à Vinhihition, disait Brown-Séquard, d'un geste *.

A présent, changeons seulement un facteur du problème. N'allons pas jusqu'à supposer un mauvais cerveau de névropathe héréditaire, descendant de

1. Les romanciers, les auteurs dramatiques connaissent cette loi du système nerveux. Il leur arrire de mettre en scène un personnage <pii, n'ayant pas succombé à une tentation, embrasse arec une ferveur dont le sens lui échappe, sa femme qu ii a failli tromper....

2. M. Charles Richet fait excellemment remarquer que toutes les actions humaines peuvent, en fin de compte, se réduire à deux gestes, celui d'attirer à soi un objet qui parait aimable, et celui de repousser plus ou moins violemment un objet déplaisant (Retiue scientifique, 20 novembre 1897).

gens irascibles, alcooliques ou gravement nerveux : ici Tacte impulsif se ferait sans arrêt possible par paralysie des collatérales; il n*y aurait qu'éveil incomplet ou tardif des images salutaires confiées par réducation à la mémoire, et la fatalité du mal serait trop évidente.

Mais prenons simplement un cerveau faible, voire normal, chez quelque gars mal élevé de Grenelle ou de Belleville. Les fibres d'association fonctionnent aisément chez lui. Ce n*est pas un simple impulsif : ses actes sont délibérés. Considérez un peu ce que la diffusion de l'onde nerveuse va pouvoir éveiller en lui de notions honnêtes, d'images bonnes conseillères. Il n'a vu, depuis son enfance, que ses parents, paresseux, querelleurs, prompts à se battre, et ses compagnons d'assommoir ou de bal de barrière. Sur la scène de sa conscience, je vois bien pénétrer l'image du gendarme^ avec celle des juges, des geôliers, de la lente et sombre prison; mais combien elle apparaît faible pour lutter avec quelques chances de succès contre le besoin d'imitation, et contre la mémoire des vols commis par tant de compagnons I Un tel n'a jamais été pris ; tel autre a tant osé de choses défendues, il a si hardiment bravé la loi que les journaux racontent ses prouesses, que les camarades l'admirent et le recon> naissent pour chef, que les filles se disputent la joie de le servir, de peiner pour ses aises. Quel orgueil, quel enivrement pour ce cœur misérable I C'est là

ce qu'il sait de la vie, et voilà, comme tout à Theure, de fortes images, toutes -puissantes 'parce qu*elles sont simples, familières, coutumières : leur pressant cortège s'ajoute, pour la renforcer, à l'impulsion mauvaise, toute sagesse est submergée, toute crainte de châtiment balayée, et c'est en avalanche aveugle que se fait la décharge du cerveau dans le muscle, exécuteur du mouvement.

Dans l'un et l'autre cas, c'est une représentation mentale très puissante, très usuelle, très familière, qui a eu raison d'images pâles, mal imprimées dans la mémoire, sans éclat et sans relief. En psychologie comme ailleurs, le plus fort mange le plus faible. Gela peut se traduire par la plus simple formule de mathématique élémentaire, selon que l'intensité des images salutaires l'emporte ou non sur l'énergie des appétits brutaux : B > M ou B < M. Pour un même cerveau et une même impulsion première, le résultat final dépendra de l'éducation, c'est-àdire de la qualité des images accumulées dans la mémoire — voilà l'enseignement où nous aboutissons.

Et dire qu'on reproche aux nouvelles doctrines de psychologie médicale d'impliquer nécessairement la suppression de tout enseignement moralisateur, a Ce qu'il résulterait des principes déterministes s'ils pouvaient passer de l'état théorique à l'état pratique », dit expressément M. Desdouits, « ce ne serait pas seulement une mauvaise éducation, ce

serait la suppression de toute éducation *. » C'est exactement le contraire qui apparaît comme évident. Précisément parce que nous concevons la Personnalité humaine comme une fédération, comme un total de notions acquises sur un fond de tendances héréditaires, nous croyons que de la nature de ces notions acquises dépendra en grande partie la valeur morale de l'individu. En grande majorité les malheureux qui tournent mal ont de faibles cerveaux très propres à l'imitation. Donnons-leur donc des sages, sinon des saints à imiter. Imprimons vigoureusement dans leur âme, non pas tant des idées abstraites, que des images vives et simples, propres à inspirer deux sentiments simples aussi : l'espérance ou la crainte. L'éducation religieuse a fait ses preuves en ce sens. Aussi longtemps qu'elle sera capable de vraiment stimuler les âmes par l'espérance d'une vie de délices, ou de les refréner par la terreur de peines étemelles, le législateur le plus détaché de toute croyance ne pourra pas la tenir pour quantité négligeable. A défaut d'elle, l'éducation civique, le simple exemple de la droiture, de la fermeté d'âme, de la santé morale, peuvent très proprement meubler un cerveau au point de ne pas laisser place à des images opposées. Mais nous reviendrons sur ce point. Contentons-nous pour aujourd'hui de démontrer avec rigueur que vouloir

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