CHAPITRE VII
Gomment Thumanité se préserve des maladies infectieuses. — Seule, l'étude scientifique des conditions de production du mal peut conduire à une hygiène préseryatrice et à une prophylaxie rationnelle. — Gomment on peut lutter : 1** contre l'hérédité : raréfaction des maladies infectieuses susceptibles de déterminer chez les descendants l'irritation de l'écorce cérébrale ou la rupture des fibres d'association; lutte contre la tuberculose, la syphilis et surtout contre l'alcoolisme; — 2^ contre le mauvais exemple. — Utilité de Pinstruction ; le retard d'un réflexe est le commencement de la sagesse; passage nécessaire de la force à la ruse. — L'éducation religieuse. — Les œuvres de préservation et de sauvetage de l'enfance : elles ont déjà fait beaucoup pour la prophylaxie du mal. — Mais il ne suffit pas d'arracher ces jeunes cerveaux aux mauvais exemples, il faut encore les soigner; nécessité de créer des dispensaires d'enfants nerveux. — Traitement du rétrécissement du champ de la conscience; traitement des oscillations émotionnelles. — Une armée coloniale de mauvais sujets. — Gonclusion : au total, la négation du libre arbitre et de la responsabilité morale nous conduit, non point à la suppression de toute préservation sociale, nfais au contraire à une organisation beaucoup plus complexe, beaucoup moins cruelle et beaucoup plus efficace de nos moyens de défense contre les malfaiteurs; elle mène, non plus tant à la répression aveugle, qu'à la préservation. La morale est l'aboutissant nécessaire de la vérité scientifique.
Entre tous les fléaux qui déciment le genre humain, on n'en sait pas de plus cruel que la tuber-
culose. A elle seule, elle tue un cinquième des gens qui meurent. A Paris, elle mène au tombeau mille personnes, chaque mois. Aucune guerre, aucune peste n'a fait couler autant de larmes, ni de si dures, car c'est le mal dévastateur de la jeunesse. A cet effroyable poison, nous ne savons pas d'antidote : Tantitoxine de la toxine tuberculeuse n'est pas trouvée, et Ton s'accorde à dire qu'il faudra de longues années de patientes recherches pour y réussir. Sans doute, le repos, la cure d'air, un bon régime alimentaire, une médication modérément tonique secourent puissamment l'organisme dans son travail de résistance ; mais sitAt que l'évolution morbide a passé certaines limites, la médecine est désarmée. Et pourtant, nous pouvons beaucoup contre l'envahissement du territoire humain par le bacille. La préservation hygiénique, la prophylaxie donne à rhomme tous les moyens qu*il faut pour se mettre hors d'atteinte de l'ennemi, pour se préserver de cette rouille qui ronge notre espèce. Le jour où nous le voudrons bien, le jour où nous aurons pris conscience de l'intensité du désastre et de la puissance réelle de nos moyens de défense, nous ferons pas à pas reculer le danger, et très rapidement la tuberculose cessera d'être. Déjà la typhoïde, grâce à des précautions élémentaires, tend nettement à' disparaître, et il en est de même des fièvres éraptives. Je vois là, pour les criminologistes, un enseignement à méditer.
Au point de vue uniquement pratique qui nous occupe en ce moment, on peut tenir le parallèle entre le crime et la maladie phtisique. Là et là, nos moyens curatifs sont le plus souvent médiocres, notre thérapeutique inerme, mais l'espérance est dans la préservation. Sans doute, il est infiniment plus simple de s'abriter d'un microbe dont les conditions de propagation sont connues, que d'enrayer l'éclosion d'un . phénomène aussi complexe que le Méfait. Pourtant l'essai, è^ peine ébauché maintenant, promet d'être fécond. Sans doute, c'est bien quelque chose que de tenir sous les verrous l'homme nuisible, que d'intimider ses pareils, que de substituer la sérénité relative du juge à la haine du malheureux lésé dans sa personne > dans ses affections, dans son bien. Mais voilà vraiment bien longtemps que l'humanité s'en tient là. Le beau mérite d'intervenir lorsque le mal est un fait accompli! L'intéressant est de savoir si on n'eût pas pu l'empêcher. Oui ou non, pouvons-nous, dans quelques limites, raréfier la venue au monde d'êtres naturellement enclins à la malignité, ou bien, ces êtres méchants, une fois nés, pouvons-nous faire qu'ils ne deviennent pas effectivement malfaisants ? N'estce pas là le plus chimérique des rêves ? Tel est le problème que nous allons regarder en face, sur lequel nous allons tenter de nous faire des idées nettes, en établissant le bilan des forces dont nous disposons dès maintenant pour organiser cette
prophylaxie, cette hygiène sociale, ce traitement préventif, infiniment plus souhaitable que tout traitement curatif ^
C'est ici que vont nous servir et ne pas demeurer seulement platoniques les notions que nous avons acquises sur les conditions de production du mal, sur la « pathogénie > du crime. Abordons le terrain pratique. On a vraiment trop reproché à la science de n'apporter jamais que des négations, de ne nous procurer qu'un illusoire bien-être matériel et de ne rien pouvoir pour la raréfaction de la douleur et de la laideur d'ici-bas. Comme le vieux Descartes, je crois fermement que, « s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu'ici, c'est dans la médecine qu'on doit le chercher * », Physiologiste et psychologue, je tiens, certes, pour magnifique la pure curiosité scientifique, l'appétit de savoir, le besoin, uniquement spéculatif, de comprendre, et je crois que l'amour du vrai, se satisfaisant de lui-même, est en droit de se montrer fort
1. Bien assurément, Tavenir est à la médecine qui soignera les gens avant qu'ils soient formellement malades, au moment où ils sont simplement menacés. De jour en jour nous devenons de plus habiles hygiénistes, en même temps que nous restreignons l'usage des innombrables, empiriques et souvent vaines drogues dont on abuse encore trop.