‹ Läme du criminelChapitre 36 sur 39 · Ibid,, p. 240et8ttiT. : La fatigue et la force kumaineê · texte numérisé non relu

Ibid,, p. 240et8ttiT. : La fatigue et la force kumaineê

LA PRÔPHTLÀXm fiÛ MAl lÔft

une culture du moî, dirait M. Ëâffés, <ïés stimula* tions méttiodiques, diront les médecins et les physiologistes. Avec précautîohs, pôtif éviter le sufme* nage, en y mettant un peu d*habîlété technique, pour éviter les sursauts brusques, doftiîez de Is musiqiië à vos nerfs acoustiques, et du massage aux netî& dé vos muscles, de beaux spectacles à vos yeitx, âcÉ frictions au gant de crin ou des étincelles statiqtfe?» aux nerfs de votre peau, de Toxygèné, de Poîofte, de Tair vif â vos poumons, du Sérum dti torrent san-» guin ', un régime à votre estomac, et Vô'iïs accroître^ vos forces et vous diminuerez d'autant Votre tristesse! habituelle. » Ainsi peut se réaliser lé révé de Retiatï, d'une griserie toute légère, toute esthétique et moralisatrice.

Donc, par tous les moyens de propagande éti ttofré pouvoir, articles de journaux, conférences popuTaîrea^ avec projections de scènes impréiïéiotïnaffrtes, images saisissantes affichées sur lés mura dé l'école, poèmersf comme V Assommoir^ leçOiïS données et ressassééâ aux adultes et aux enfants, fafsortS liflé gtïerré iiices-

1. On sait que cette métho<ie si simple, si active et si fidèle de stimulation de Porganisme, d'accélération de la nutrition, de rélèretiîerit des énergies j^bysiqAes et morales, a été inlr» dttile d!ans la thérapeutique par le D' Jules Ghéron (voir ^on Introduction à V étude des lois de rhypodermié). On sait aussi que le sérutn artificiel, dont l'àciion esf aAiquement méca» »iqae (frôlement d'un corps étranger sur les houppes nerveuses sensitives des parois des artères) peut énerver et gtis^er comme tm vin, si en TeniplorK à A&9é9 disproportionsnées à lA résistaaee du sujet (voir Médecine de VEsprit^ p. 321 et suiv.).

santé à ralcoolisme, à l'intempérance, à toutes sortes d'intempérances. Nous le savons pertinemment : dans les pays comme la France, Tltalie, la Belgique, la courbe progressive du crime et celle de la folie suivent régulièrement la courbe ascensionnelle de la consommation de Talcool. En Norvège où la défense contre l'alcoolisme a été puissamment et rigoureusement organisée, la criminalité s'est immédiatement faite plus rare. Or ces statistiques ne nous parlent que de l'action directe du poison éthylique sur le cerveau de l'homme qui consomme en excès; que serait-ce, si elles nous informaient de son action secondaire sur sa descendance î Nous pourrons nous enorgueillir d'une belle victoire le jour où notre République, renonçant à faire du marchand de vin son grand agent électoral, osera toucher à son omnipotence, limiter le nombre de débits et augmenter les impôts sur les alcools, sur les spiritueux, sur les apéritifs, sur tout ce qui n'est pas le vin de table, le vin salubre de consommation courante. Plutôt encore qu'en l'intervention de l'État, je crois en l'action puissante de ces sociétés de tempérance, nées de l'initiative privée, de qui l'ardeur au bien sera toujours plus éloquente, plus persuasive que ne saurait l'être l'inévitable veulerie d'un employé de l'administration. Utilisons toutes les forces pour hâter et mener à fin cette grande croisade. Donnons aux malheureux, à défaut d'autre égalité, l'égalité devant l'hygiène ; apprenons-lui à craindre les poi-

sons et à chercher ailleurs sa vaillance et sa joie. Du même coup donnons la chasse à cette affreuse syphilis, mère de Tataxie, de la paralysie générale des aliénés, et de plus d'une forme de dégénérescence.

Il faut encore tenter de s'opposer à l'hérédité directe des mauvais penchants. Platon estimait que le crime peut se perpétuer, dans la même famille, durant plusieurs générations : a Quand l'aïeul et le hisaîeul d'un enfant auront été frappés de la peine de mort, l'État devra bannir l'enfant, de crainte qu'il ne devienne lui-même criminel. » Sans être aussi sévère, et, comme on dirait aujourd'hui, aussi radical que le divin auteur du Timée et des Lois^ je crois pourtant que l'enfant peut tenir de l'état moral de son père, non seulement par imitation, mais par hérédité. Ils étaient loin de cette vérité, ces administrateurs pénitenciers de la Nouvelle-Calédonie qui s'étaient avisés, dans leur amour de la morale, de marier, par-devant maire et curé, les condamnés de droit commun aux pétroleuses de la Commune. De ces unions idylliques naquirent quelques douzaines de rejetons dont la malignité et la férocité naturelles confondaient l'imagination. On avait fait soigneusement belle portée de petits tigres, et nichée de jeunes serpents. En certain État d'Amérique on pousse la conviction scientifique en l'hérédité du mal jusqu'à priver légalement et solennellement les condamnés aux peines graves de leurs moyens de

i5f t*AM« Dtr CRiMmet

perpétuer fetif éfspéce. Procédé sans doute un p^ti vîf d'empêcher la gÉTmîrtafîon de la mauraise graine î Entre le procédé d'Amérique et celui de Galédonte, la vieille Europe peut trouver aisément un moyen terme où se tenir.

Accordez-nous que, jusqu'ici, nous ne demandons rien cfe bien excessif ni d'utopique. Nous savons, par expérience, ce qu'a donné la lutte contre Talcoo- Ifsme, et l'homme commence à comprendre quels redoutables ennemis il a dans les excitants artificiels et les toxines. Nous avons donc de grandes chances d'étouffer, partiellement, le mal dans l'œuf, comme nous disions tout à ITieure, en nous appliquant à rendre moins fréquentes les circonstances que nous savons être le plus aptes à faire naître des cerveaux irritables, paroxystiques, impulsifs et petr réfléchis.

L'Instruction et l'Éducation. — Victor Hugo aimait â dire : a Qui ouvre une école ferme une prison ». Dans une heure d'optimisme, M. Alfred Fouillée affirmait que « plus il y aura d'écoles, moins il y aura de prisons : plus ïa science fait des progrès, plus elle reconnaît que le criminel est souvent un insensé, souvent un ignorant ». Depuis, le même philosophe est quelque peu revenu de cet espoir, el il a avoué en toute bonne foi que, dans l'enseignement primaire, l'instructioii scientifique, de plus eiï

LÀ PBOFRTLAXn DV MAL S8t

plus répandue y n'a nullement haussé le niveau moral. De très nombreuses statistiques ont établi que les départements de France où Ton compte le plus d'illettrés sont précisément les mêmes oè le crime est le moins fréquent. Aussi Toit-on beaucoup de bons esprits tendre & en revenir à la vieille idée de Montaigne, que c raffinement des esprits n'en est pas Tassagissement » .

Entendons-nous pourtant. C'est une loi de physiologie, aussi vraie que les plus justes statistiques, qu'une force impulsive traverse sans encombre un cerveau désert d'ignorant, pour passer de l'état centripète à l'état centrifuge, de la sensation i l'acte. L'homme de haute culture et de vaste érudition, ne voyons-nous pas chaque jour comme il est lent à se déterminer, comme il s'attarde à peser le pour et le contre des choses, combien malaisément il prend parti, comme il est so'bre d'action? Gardons-nous donc de dire trop vite que l'instruction obligatoire a été un mal social. D'abord, elle était nécessaire; c'était un pas fatal de l'évolution humaine : quel est dt>nc le gouvernement qui eût osé la retarder longtemps? Et puis, comprenons mieux ce qui s'est passé là. Songez qu'il ne s'agit que d'une instruction primaire, bien partielle, et là, comme partout, si la forte dose est calmante, la petite dose est grisante. Songez encore que cette instruction n^est peut-être pas exactement ce qu'elle devrait être, en ce sens que — au lieu d'enseigner simplement à

rhomme les moyens pratiques et probes de se tirer d'affaire dans la vie — on lui met en tête des choses propres uniquement à lui valoir des ambitions démesurées, des prétentions disproportionnées, à lui donner notamment envie de quitter la campagne pour émigrer aux grandes villes.

Envisagez encore ce fait d'une haute importance que, si la criminalité totale ne semble pas avoir diminué par le fait de l'instruction répandue, la criminalité sanglante se fait pourtant plus rare, tandis que s'accroissent le vol et le crime par ruse. La violence s'atténue, la fourberie grandit. Mais n'estce pas la loi d'évolution qui régit notre monde? Je l'ai déjà dit au commencement de cette étude : les Lacassagne, les J. Bertillon, les Ad. Guillot, les Bournet, les L. Faucher, Lombroso lui-même, qui diffèrent d'avis sur mille questions de la philosophie pénale, s'accordent pour admettre que l'instruction ne peut que rendre l'homme plus fourbe, plus habile au mal. Pour ma part, je suis conduit à croire qu'il faut considérer comme moralisateur tout ce qui retarde l'impulsion, tout ce qui peut faire diffuser, s'étaler en surface la vibration nerveuse trop intense, et que meubler un cerveau c'est fatalement l'assagir Sans doute, ce n'est que le passage de la force à la ruse, mais l'homme ne saurait devenir meilleur qu'en différant la seconde partie du réflexe. La ruse n'est pas la bonté, mais par le fait seul qu'elle temporise, qu'elle permet d'envisager le pour et le contre des

choses, et Tîntérêt mieux entendu, voilà déjà un premier pas vers la douceur et une civilisation relative. La sagesse consiste donc à ne rien regretter, à donner Tinstruction primaire aussi largement que possible, quitte à la rendre moins chimérique, plus pratique, et tendant à développer Thomme surplace, à faire du fils de paysan un paysan très expert en son art et très amoureux de la terre, au lieu d*un citadin manqué. L'agglomération, la ville, le mauvais milieu, le fâcheux exemple, voilà vraiment qui pousse rhomme indécis et faible dans la voie du méfait.

Alors que nous nous appliquions à connaître le mécanisme cérébral afin de mieux comprendre Tâme du criminel, nous avons abouti à cette formule : pour un même cerveau et une même impulsion, le résultat final, Tacte accompli dépendra de réducation, c'est-à-dire de la qualité des images accumulées dans la mémoire. Et Ton peut dire encore que toutes les fois qu'un de nos actes n'est pas simplement impulsif, toutes les fois qu'il est délibéré, il dépend du libre jeu de nos collatérales et de la valeur des notions dont nos cellules céréb^'ales ont été meublées. Notre cerveau est un théâtre où luttent, à qui s'accomplira, des images mentales. Ce que nous nommons un homme de bien, ce n'est rien d'autre qu'un cerveau vigoureux en qui les représentations mentales de sagesse, de prudence, d'expérience sont si puissantes, si bien

I6i l'amë du criminel

maîtresses du terrain, que les impulsions fâcheuses sont immédiatement et presque sans combat réduites k néant. C'est un homme bien élevé, et entouré de bonne heure d'exemples salutaires. A supposer que l'hérédité soit pour un quart ou un tiers dans la genèse du crime, TînAuence du milieu figure pour les deux autres tiers ou les trois quarts. Après cela, sommes-nous en droit d'espérer que les moralistes orthodoxes voudront bien cesser de redire cette phrase de M. Desdouhs, que j'ai déjà eu occasion de citer : « Ce qui résulterait des principes déterministes, s'ils pouvaient passer de l'état de théorie dans la pratique, ce ne serait pas seulement une mauvaise éducation, ce serait la suppression de toute éducation ». En vérité je ne vois guère qu'une doctrine qui puisse, théoriquement, conduire à la suppression de l'éducation, c'est la doctrine du libre arbitre, qui nous enseigne que l'homme le moins cultivé est le plus près de la sagesse, et qu'il trouve, au fond de lui-même, une infaillible voix pour l'avertir qu'il va entrer dans le mauvais chemin.

Oui, certes, l'éducation est de la plus haute importance. Mais qui la donnera à ce gamin du boulevard extérieur dont le père est ivrogne, dont la mère fait le trottoir, qui n'a pour compagnons de jeu que de jeunes vauriens, que de futurs escarpes, pour qui le grand chic, l'élégance, consistera à boire sec â Tassômmoir, à lever haut la jambe au bal de

Clignancourt, à dérober adroitement aux étalages, et, pour finir, à vivre de la prostitution des filles? Car tout cela devient pour cet étrange monde comme une sorte d'idéal où celui-ci échoue, où celui-là excelle. Dans ce milieu terrible, quiconque hésite et trébuche sur le chemin du mal est tourné en dérision; mais comme on admire au contraire la jeune bête humaine hardie et vive, qui, dès ses coups d'essai, s'égale au plus roué ! Que peut l'instruction de l'école primaire contre un pareil total d'exemples, contre cette atmosphère respirée en naissant, contre cette émulation et ce point d'honneur à rebours ?

Ah ! dira*t-on, pourquoi donc aveï-rous tué l'idée religieuse, l'espoir des récompenses, la crainte de l'enfer? Pourquoi avoir fait taire la vieille chanson berceuse dont parlait si éloquemment M. Jaurès? Voilà la faute irréparable, et vous-mêmes, les incrédules, il vous faut l'avouer.

Ainsi que beaucoup d'autres, cette question de l'éducation religieuse des masses me parait avoir été mal posée.

J'ai dit et imprimé que la laïcisation de l'école s^était accomplie en France d'une manière un peu radicale et hâtive, et que nos hommes politiques paraissent s'être imaginé que le niveau philosophique du peuple allait s'élever tout d'un coup, du fait seul de la proclamation de la république et de la suppression du tyran. J'ai rappelé que les esprits les plus vastes et les moins timorés, que les Littré, que

les Renan, que les Taine, n*ont pas vu sans surprise et sans inquiétude la hardiesse tranquille avec laquelle nos ministres républicains répandaient du jour au lendemain, et semaient sur le terrain le moins préparé, des théories et une conception du monde qui nécessitent, pour être bien comprises, quelque culture préalable. Je pense encore tout cela. Mais j'en suis venu à me demander si véritablement on aurait pu faire autrement. En fait, le peuple de nos grandes villes n*avait-il pas, bien avant la laïcisation, fait abandon de sa foi religieuse, et cela par la faute même de la religion, trop occupée à faire de la foi une arme politique, à prendre le parti des puissants et des riches, à mettre l'évangile du fils du charpentier au service des gouvernements à poigne et de la haute banque ? Qui faut-il accuser de l'incrédulité du « pauvre monde » ?

Pour mon compte, élevé dans une famille vraiment religieuse, près d'un vieillard qui fut un incomparable modèle de toutes les vertus chrétiennes, et, plus tard, ayant fait chez les pères jésuites mes classes d'humanités, de rhétorique et de philosophie — quelle philosophie ! — en dépit des révoltes que n'a cessé de me procurer la soumission de toute vérité d'expérience ou d'observation à la croyance préadmise, je resterai toute ma vie sous le charme infini de la tendresse catholique. Je ne saurais pas ne pas lui être reconnaissant de cette effusion, de cette fonte de mon âme que je lui

dois, de tout ce qu'elle a mis en moi de grand amour et de belle émotion. Elle prend aux entrailles, elle est humaine : c'est sa force. Si j'aime tant Renan, c'est sans doute parce que la rigueur de sa dialectique et la sévérité de sa science se tempèrent, s'humanisent, s'attendrissent de toutes les croyances dont furent saturées cette enfance et cette jeunesse qu'il a si délicieusement racontées. Élevé dans l'impiété, il n'aurait pu comprendre qu'une trop faible part du cœur humain. Pour tout dire, je ne voudrais pas que mon fils fût trop vite sevré de ce laitlà. Et cependant, il me faut reconnaître que cette pure et douce morale de l'Église ne va pas, en ce temps, sans inconvénients, qu'elle nous enseigne un peu trop la résignation ^ l'inutilité de l'effort, la sainteté de la douleur, qu'elle est communautaire, qu'elle proscrit l'individualisme, flétrit l'orgueil, rit de l'ambition, est indulgente à la paresse, conseille l'incuriosité. Peut-être n'en serait-elle que plus efficace pour maintenir les malheureux dans le respect de la personne et du bien d'autrui, et pour les préserver de l'utopie socialiste. Mais ce calcul n'est pas précisément très noble. Puis, pour y parvenir, encore faudrait-il que le pauvre monde eût la foi. Il n'est pas bien certain qu'on puisse la lui inculquer de nouveau, même si les successeurs de l'illustre pape actuel persévèrent dans sa tendance à ne vouloir que d'une foi détachée de la politique, purement moralisatrice.

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Donc, pour souhaitable que puisse nous paraître la restauration religieuse en vue de la prophylaxie du crime, je crains bien qu'il ne faille nous avouer que, pour le moment du moins, c'est là une utopie, j'entends pour ces grands centres ouvriers, où le besoin d'un prompt remède se fait si vivement sentir. Je crois plus efficace — précisément parce que l'homme du peuple de Paris est souvent mis en défiance par la soutane ou la cornette -^ l'intervention de l'Assistance publique {Service des enfants moralement abandonnées)^ et surtout de ces œuvres toutes modernes» nées de l'initiative privée, qui se multiplient fort» en France^ depuis quelques années, et qui me paraissent appelées à rendre les services les plus éminents.

Au premier rang, il faut citer cette Union française pour le sauvetage de CEnfance^ actuellement présidée par Mme Jules Simon, qui a pour but de recueillir les enfants maltraités et les enfants mis en danger moral» par ignorance ou ineonduite des parents. Aidée par cette loi Roussel, d'une si évidente utilité, qui permet de prononcer la déchéance des parents indignes, cette œuvre arrache les enfants au milieu pervers et les place, soit dans des établissements de bienfaisance, soit chez des patrons en vue d'apprentissage. U Union a un asile à elle ou les

1 . En quinze ans, le serTice des enfants moralement abandonnés de r Assistance publique a recueilli enriron 10000 petits malheureux.

LA J»ROPHyi,AXlJB 1>V MAL 1^7

pauvres gamins sont hospitalisés avant d'être placés. Chaque année on réserve et on place, pour chacun d'eux, une somme de cinquante francs, pour lui faire un pécule le jour où il prendra son essor. J'ai vu quelques-uns de ces misérables petits Parisiens, chargés ou non d'une hérédité lourde, s'améliorer et littéralement se transformer sous la seule influence de bons traitements et d'honnôte^ exemples. L'Union française estime que sur 3500 si\iets recueillis et placés par elle, elle a réussi 4 doter la société d'environ 1500 braves garçons, décidés 4 gagner honnêtement leur vie, trempés 4 neuf pour le bon combat. Les 2000 autres étaient incorrigibles. Mais n'est-ce pas déj4 fort beau d'en sauver près de la moitié I

Il me faut signaler encore V Œuvre de l'Adeption^ qui recueille les orphelins légitimes ou naturels; la Société ginérala de protection de V Enfance abandonnée QU coupable * ; la Société de patronage des orphelins agricoles^ fondée en 1836; le Patronage de V Enfance et de V Adolescence^ fondé en 1890, qui met en pen* sion et en apprentissage les vagabonds et les jeunes traîneurs de pavé, qui ouvrent de grands yeux de vice 4 tous mauvais exemples, et que ramasse la police; la Ligue den Enfantst de France ^ fondée par Mlle Lucie Faure. en 1895; V Œuvre familiale des orphelin^ tk la Semé y V Œuvre de Sainte-Anne;

%, A rcHîueilii ^^^mu 1930 «nvifon ftOOO enfant*.

Y Œuvre de C adoption des petites filles abandonnées; la Société de l'Orphelinat de la Seine \ le Patronage des jeunes protestants en danger moral (1896); le Refuge de Plessis^Piquet (1889), pour les jeunes garçons Israélites ayant eu maille à partir avec la justice; la Maison familiale) V Œuvre des petites familles; les Garderies scolaires^ où Ton surveille au sortir de récole les petits garçons et les filles, en attendant que leurs parents rentrent de l'atelier; la Société contre la mendicité des enfants^ etc., sans compter une vingtaine de bonnes œuvres dites de relèvement; la Société de patronage des jeunes détenus et des jeunes libérés; le Refuge du Bon-Pasteur; la Société de protection des engagés volontaires élevés sous la tutelle administrative (lisez dans des maisons de correction); Y Œuvre des libérées de Saint-Lazare^ fondée dès 1870, par Mme Isabelle Bogelot, aujourd'hui chevalier de la Légion d*honneur. Et je m'en voudrais d'oublier, entre toutes ces œuvres, celle dite des Travailleuses de Popincourty fondée tout récemment (22 septembre 1896) par le marquis Costa de Beauregard, de l'Académie française, à l'imitation de ces Collège Settlements qui ont déjà fait tant de bien en Angleterre. Chaque jour, des femmes appartenant à la société la plus aristocratique, la plus charitable et la plus intellectuelle de Paris, s'en vont, à tour de rôle, rue de la Folie- Regnault, au rez-de-chaussée, loué par elles, d'une grande usine; et là, groupant autour d'elles les

enfants du quartier le plus populeux de Paris, anonymes, ayant dépouillé toute vaine élégance, n'ayant gardé que leur intelligence et leur bonté, elles font aux marmots quelque classe supplémentaire, leur enseignent des jeux, apprennent aux garçons à tresser des paniers, aux filles à ourler un mouchoir ou à coudre une robe; le catéchisme n*est appris qu'à ceux qui le demandent, mais à chacun Ton donne quelque teinture de morale pratique.

Voilà d'heureuses tentatives. Voilà de quoi s'enorgueillir, voilà de la bonne besogne, parce qu'elle préserve, parce qu'elle prévient le mal, parce qu'elle sait tendre pieusement et tendrement la main pour mener 4^ns la bonne voie, parce qu'elle multiplie l'exemple salutaire, parce qu'elle enseigne l'admirable dérivatif qu'est le travail, et le retour à la nature, à la campagne, au sain labeur des champs, loin des agglomérations redoutables, au lieu de châtier aveuglément, cruellement des misérables, coupables, après tout, d'être nés d'un père alcoolique, d'une mère prostituée, et de n'avoir grandi qu'au milieu de mauvais sujets, en pleine contagion. Voilà le remède logique, la prophylaxie souhaitée.

Notre devoir à tous est de multiplier, de faire prospérer ces fondations de toutes sortes par tous les moyens en notre pouvoir, par de fréquents appels à la charité privée, sans trop compter sur l'administration, sur l'État, sur la communauté, qui ne saurait suffire à tout. Ici encore, imitons ces MAURICE Ds FLEUR Y. — L*&me dtt Criminel. 10

Anglo-Saxons, qui ne sont pas nos maîtres seulement en matières coloniales, commerciales, agricoles et industrielles, mais qui savent aussi faire admirablement le bien. A leur manière, vous tous qui n*avez pas d'héritiers directs, apprenez à donner une part de votre fortune pour le bon orgueil de voir votre nom inscrit en lettres d*or au frontispice d'une œuvre utile. Sans doute vos neveux seront un peu moins riches; mais, après tout, n'auront-ils pas Thonneur du nom que vous aurez su ennoblir; puis, où serait le mal, quand ils travailleraient un peu? Il faudra bien que nous j venions tous, quand la rente sera tombée à moins de t pour 100. Créez, créez en foule, dans les grandes villes surtout, de ces écoles de morale pratique. C'est de vous que Ton pourra dire que, du même coup, vous fermez des prisons.

Mais si bonnes, si légitimes, si conformes à ce que nous savons de la pathogénie du crime, que soient les tentatives faites jusqu'à ce jour, il n'en est point qu'il ne faille estimer incomplète et boiteuse. Sur 3500 gamins de Paris recueillis et dnement élevés par elle, V Union françaiae compte seulement 1500 sauvetages, contre environ 2000 insuccès. Cette proportion de jeunes âmes arrachées au mal, peut-on sensiblement l'accroître ? Je crois que oui; voici comment :

Rappelez-vous ce que nous avons dit du cerveau criminel. Tout d'abord nous avons établi le bilan du rôle que joue, dans sa genèse, l'hérédité d'une part, rimitation de l'autre. Pour lutter contre l'hérédité, à savoir contre l'alcoolisme, la tuberculose, la syphilis, les maladies infectieuses, nous avons nos sociétés de tempérance et tout l'arsenal de l'hygiène contemporaine. Pour arracher les enfants et les jeunes gens au milieu délétère, nous avons toutes les oeuvres que nous venons d'énumérer, et nous sommes armés de l'excellente loi Roussel. Mais, même quand on les a mis hors de portée de la contagion, ces petits malheureux n'en demeurent pas moins des impulsifs, des névrosés, des déséquilibrés, de mauvais caractères. Ceux-là nous montrent les symptômes de la neurasthénie avec ses grandes et subîtes oscillations mentales, de la dépression à la colère, de la timidité à l'excessive audace; d'autres se révèlent déjà comme de petits hystériques, facilement en proie à l'idée fixe, au rétrécissement du champ de la conscience, aux maladies de la mémoire, à l'oubli de tout en présence d'une proie qui les tente; d'aucuns sont simplement distraits, mélancoliques, paresseux ou colère&y et il faut être du métier pour reconnaître chez eux la névrose; certains, phis gravement atteints, sont manifestement épikptiques.

Eh bieni il faut redire, car c'est une chose prouvée, que les ressources actuelles de la thérapeutique mentale, de ce que j'ai nommé la médecine

de l'esprit, ont une forte prise sur ces états pathologiques. A rheure actuelle, après les remarquables recherches de M. Pierre Janet sur les névroses et les idées fixes, et mes modestes études sur les neurasthéniques, je mets en fait qu'un médecin neurologiste instruit et patient peut beaucoup pour changer ces âmes. Nous améliorons le moral d'hommes de cinquante ans. Or, c'est une règle à peu près sans exception que plus le sujet est jeune, plus il est malléable, plus on peut lui faire de bien. En réalité, il n'est guère de ces cerveaux déséquilibrés qui ne trouvent leur place dans le cadre d'une des trois grandes névroses, épîlepsie, hystérie, neurasthénie. J'ai déjà longuement montré * que chez un assez bon nombre d'enfants méchants les crises de colère ne sont rien d'autre que des attaques d'épilepsie larvée, décrites par M. Falret, sous la dénomination de a petit mal ou de grand mal intellectuel », et j'ai cité à ce propos quelques observations que je crois très démonstratives. En ce cas, l'action du bromure de potassium et de la médication classique donne assez promptement des résultats appréciables. Chez les impulsifs hystériques, que le moindre désir affole, aveugle, et ferme pour ainsi dire au reste du monde, M. Pierre Janet excelle à déceler l'idée fixe latente, à la pourchasser sans relâche et à la remplacer par une autre idée utili-

1. Voir Introduction à la Médecine de V Esprit, p. 300 et suiy. : La colère et son traitement.

sable et saine, celle-là; je sais de lui des cures qui sont de véritables petites merveilles d'ingéniosité, de patience, d'habileté thérapeutique. Quant aux neurasthéniques, chacun sait que Ton peut beaucoup pour ces mauvais cerveaux, mélancoliques, inaptes au travail, prompts aux colères, aux espérances vives et aux longs découragements, par un bon règlement de vie, un régime adapté, des stimulations méthodiques du système nerveux. Refaitesleur une nutrition et, du même coup, vous verrez leur esprit s'affirmer, devenir cohérent, cesser de se gaspiller et de s'éparpiller, conquérir la stabilité, perdre ses mauvaises habitudes et en prendre de bonnes.

Il faut avoir souvent vu de ces cures pour y croire.. Que dis-je ? il faut en avoir fait, ou bien avoir été guéri. A l'heure actuelle les observations, suivies de près, soigneusement prises, commencent à s'entasser dans mes cartons ; elles seront prochainement publiées; un grand nombre d'entre elles ne me permettent pas de douter de l'efficacité de nos stimulants du système nerveux sur l'état de la vitalité, de la nutrition du cerveau, et secondairement de la tenue morale.

Dans une lettre, d'ailleurs fort bienveillante, qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire à propos d'une précédente étude, un des maîtres de la psychologie contemporaine me disait récemment : « Je crois la médecine de l'esprit beaucoup plus délicate qu'il ne

semble aux médecins, et je n*ai, je tous l'assure, qu'une médiocre confiance dans leurs procédés tout extérieurs. C'est, selon moi, sur le grand ressort qu'il faut agir, et le grand ressort, c'est le sentiment, c'est l'idée. Vous admettez la toute-puissance des habitudes physiques, pourquoi n'admeltez-vous pas encore mieux la toute-puissance des habitudes morales, des bons sentiments inculqués de bonne heure à l'enfant, des idées généreuses peu à peu introduites dans son esprit? Si une friction sèche on une injection d'eau salée a de l'efficacité, pourquoi l'action directe sur les sentiments et les pensées n'en aurait-elle pas, et davantage? » A ces objections qui doivent venir naturellement à l'esprit de quieonque nous lit sans nous voir à l'œuvre, on ne peut répondre que par des faits. Or les faits nous affir* ment que les bons sentiments germent mal dans un cerveau dont la nutrition est ralentie, qu'il est utile de guérir la neurasthénie, l'hystérie et l'épilepsie, pour améliorer du même coup l'état mental caractéristique de chacune de ces névroses. Faites à l'écorce grise une circulation vive, une nutrition active, rendez aux collatérales de ses cellules cérébrales la liberté de leur action, rompez les chaînes de leurs mauvaises habitudes, car elles ont des habitudes, et votre sujet, du même coup, reprendra meilleure mémoire, volonté plus ferme, jugement mieux délibéré. Combien de fois n'ai-je pas fait l'expérience que voici : sur dix enfants, en voici quatre qui

écoutent les bons conseils, qui se laissent imprégner d'idées généreuses; en voilà six qui sont rebelles à rédu cation. Soignez ces six derniers, tonifiez ou modérez méthodiquement leurs centres nerveux, et, sur le nombre, trois ou quatre deviendront promptement dociles, attentifs, perfectibles comme les premiers. N'est-ce pas bien démonstratif?

Aussi mon rêve le plus cher serait-il de fonder à Paris une «euvre de préservation, complémentaire de toutes les autres, qui serait simplement un Dis^pensaire (tEnfants nerpenx, C^est à nous que l'on enverrait les mauvais sujets de V Union française pour le sauvetage^ chez qui ne mord pas ïa médica* tion morale habituelle, chez qui Téducation et Hnstruction sont impuissantes. Nous aussi, nous en trouverions de rebelles à nos moyens, mais je suis convaincu par expérience que nous ferions du bien, beaucoup de bien i un grand nombre, et que notre œuvre, purement médicale, contribuerait pour une part, plus considérable qu*on ne sera communément tenté de le croire, à la raréfaction dfes âmes criminelles.

Voilà, n*est-il pas vrai? une espérance assez précise, une ambition assez haute pour tenter plus d'une âme généreuse, et stimuler le zèle d'un médecin qui aurait conscience de la grandeur de sa mission.

Et quant à ceux qui resteront rebelles à notre traitement, à ceux qui ne guériront pas, les relè-

cherons-nous ainsi tout simplement, les rejetterons-nous au monde, alors que nous savons à quel point ils sont dangereux, et combien leur tempérament même est vicieux? Non pas, sans avoir fait une dernière tentative pour empêcher ces mauvais gars de devenir des malfaiteurs. J'ai déjà émis, à ce sujet, des idées que Ton m'a fait l'honneur de discuter, et je voudrais les reprendre aujourd'hui en faisant mon profit des objections que j'ai soulevées.

Multiplions, disais-je, les refuges et les asiles pour les gamins méchants et sournois, et si l'éducation première n'a pas de prise sur eux, au lieu de les lâcher à leur majorité, créons à leur usage des abris sûrs, ou bien envoyons-les exercer leurs impulsions sur les pirates tonkinois ou les bandits malgaches. Un romancier fécond en idées vives» M. Paul Adam, dans une série de remarquables articles, depuis réunis en volume, a demandé que nos troupes coloniales fussent recrutées désormais parmi nos condamnés de droit commun qui, cessant de nous coûter cher dans nos prisons de France, seraient enrôlés au pays de mauvais soleil et de fièvres intermittentes, où leur tendance naturelle au meurtre et au pillage pourrait s'utiliser et devenir des qualités de guerre. Mais ce fut, dans la presse, une explosion de protestations indignées : 9 Respect au drapeau, disait-on, le soldat est, par définition, un être noble; c'est l'avilir indignement que

vouloir mettre à son niveau, que lui donner pour frères d*armes le criminel, rebut de la société. » Le projet de M. Paul Adam me paraît, en effet, difficilement acceptable. Mais, dans le même ordre d'idées, on en peut concevoir un autre dont la mise en pratique répugnerait moins à Tesprit.

Envisageons loyalement les données du problème.

Malgré les phrases que volontiers on récite à la Chambre sur les expéditions coloniales, chacun de nous comprend que ces lointaines équipées sont, au fond, des guerres d'affaires. On crée des débouchés pour le commerce, et Ton a grandement raison. Je suis de ceux qui croient à l'utilité sociale d'un empire colonial et au réveil de notre vieux génie d'expansion. Ces guerres -là n'ont rien de comparable avec celles où nous avons défendu pied à pied le sol de la mère patrie. Pour deux sortes de guerres, ayons donc deux sortes de troupes.

Après tout ce qui s'est passé d'atroce et d'absolument inutile pendant la campagne de Madagascar, tout le monde pense à présent qu'il faudrait avoir — outre l'armée française qu'on n'a pas le droit d'entamer et de donner en proie à la fièvre paludéenne — une autre armée moins précieuse, qu'on pût faire donner sans de trop grands remords, que la nation pût exposer, sans trop de maternelles angoisses, aux rigueurs du climat, à la malignité des microbes, aux perfidies des peuples sauvages.

178 l'âme du CRIMIIŒL

Convenons-en, les citoyens d'un vieux pays comme le nôtre ne sont pas tous également précieux. Sans parler des criminels, dont on ne peut à aucun prix faire des soldats réguliers, il y a « les mauvais sujets », les cerveaux brûlés, les têtes dures, ceux qui ont toutes chances de tourner mal un jour ou l'autre. Ces mauvais garçons-là, désolation de leur famille, danger constant pour la société, on les verrait sans trop de peine se dompter par la discipline, s'ennoblir par les armes et s'assouvir dans les fatigues et dans les combats d'une guerre où le sort même de la patrie n'est pas enjeu. La l(\gion étrangère, qui a rendu tant de services, est J*un niveau moral tout à fait comparable. Et ce seraient encore des adversaires assez dignes pour des Pavillons Noirs, des Touaregs ou des Hovas qui sont de très vilains brigands à leur manière. Faire une armée coloniale avec de la graine de meurtriers, de voleurs, d'anarchistes, pour les empêcher de devenir tout cela, voilà ce qu'il faudrait pouvoir réaliser. Mais comment les connaître avant qu'ils aient commis des crimes? Qui fera le partage de cette ivraie et du bon grain? J'y vois mille difficultés, et cependant n'exîste-t-il pas dès maintenant, an nombre des œuvres de prévoyance que nous avons énumérées, une Société de protection des engagés volontaires élevés sous la tutelle administrative , qui rend déjà de grands services et qui pourrait nous être du plus puissant secours? Fondée en 1878 par

M. Fournîer, ancien président du Conseil des inspecteurs généraux des prisons, et Félix Voisin, ancien préfet de police, deux hommes de la plus lucide intelligence, reconnue d'utilité publique en 1881, couronnée d'un grand prix à l'Exposition universelle de 1889, cette œuvre, admirable entre toutes, comptait au !•' janvier 1897, 2378 patronnés, dont un tiers environ de jeunes détenus, 369 mineurs condamnés, et le reste composé d'enfants assistés ou moralement abandonnés. La plupart ont fait honneur à son patronage : 1962 avaient une bonne conduite; 416 une conduite passable ou mauvaise, 244 étaient rengagés; 367 avaient un grade. A cet égard, le succès de la Société, l'heureuse influence de sa tutelle s'accroissent d'année en année; la proportion des pupilles gradés est montée de 13 à 15 et à 16 pour 100 ; en outre 951 d'entre eux ont des livrets de caisse d'épargne, pour une somme totale de 95805 francs*.

Sans doute, parmi les pupilles de la Société de protection,, un bon nombre s'amende d'une manière assez complète pour qu'il soit souhaitable de les garder en France. Mais les autres, les plus mauvais, ceux qui se montrent paresseux, irréfléchis, rebelles à l'éducation, amoureux d'aventures, friands de coups, querelleurs, contents de dépenser beaucoup de force en faisant mal, cerveaux brûlés, pour

U Pmriê chariiabU H prépayant Pion, édit., 1897, p. 258, 259 et 260.

employer l'expression courante, ne pourrions-noas en faire le fond même de notre armée coloniale? Leur bestialité originelle, ne l'oublions pas, ce sont les circonstances de la vie qui la tourneront vers le meurtre ou vers le farouche courage du condottiere. Autrefois, quand la guerre était chose fréquente, presque constante, ces gens-là s'engageaient, et passaient sur les ennemis leur force en trop, leur besoin d'actes violents, leur amour du pillage. Voilà vingt-huit ans que nous vivons sans guerre européenne; et il n'est pas inadmissible que ce soit là une des causes adjuvantes de Taccroissement de la criminalité. Nos peuples s'alcoolisent, source abondante d'irritation pour le cerveau; ils ne se battent plus, et cette irritation ne trouve plus où s'écouler légalement. Et c'est le meurtre qui devient la détente de ces gens-là.

Faire des guerres européennes tout exprès pour assouvir ces nerfs malades, personne n'en aura ridée ; mais les expéditions lointaines peuvent être, à ce point de vue, d^utilité publique. Puisqu'on ne peut pas empêcher que certains hommes aient un excès de force qui leur monte à la tête et veut se dépenser, tâchons du moins que leur excitation devienne une arme au service de la collectivité, qu'elle s'emploie à nous défendre de ces peuples brigands, infîdèles à leurs serments, féroces et sournois, que nous ne pouvons pas ne pas combattre dans nos lointaines colonies. Pourquoi ne tiendrions-

LA PROPHYLAXIE DU MAL ISl

nous pas à nos mauvais sujets un discours comme celui-ci :

i « L*heure qui sonne est tout à fait décisive pour

toi. Si tu rentres dans la vie de misère et de fréj quentations mauvaises qui te guette, avant un an tu

\ seras en prison. Mais voici qui vaut mieux pour

! toi : rÉtat te donne un superbe uniforme, une fort

i bonne solde, et il paie ton voyage en Algérie où tu

j iras, dans un bataillon spécial, sous une discipline

; suffisante pour te mater, t*endurcir progressivement

aux fatigues, t'acclimater aux ardeurs du soleil. Tu traceras des routes, tu construiras des chemins de ? fer, tu marcheras beaucoup» tu te battras parfois et tes

; mauvais nerfs s'useront, tandis que ta santé se fera

résistante. Plus tard, on t'utilisera dans des climats moins cléments, sur la côte ouest de l'Afrique, au Tonkin, à l'île de Madagascar, où tu tiendras sans défaillir, là où sont morts abominablement les troupiers de vingt ans de notre 200^ de ligne. Tu seras courageux sur le champ de bataille, et c'est vraiment une noblesse que tu pourras y conquérir avec la conscience de ta propre valeur. Puis, quand la quarantaine t'aura remis en équilibre et en sagesse, quand ton excès de force sera pleinement assouvi, tu coloniseras, tu feras souche de braves gens dans un pays nouveau où nul ne se souciera de savoir quel bandit tu aurais pu être. Et tu vaudras assurément ces citoyens de la libre Amérique, venus on ne sait d'où, riches on ne sait comme, et qui font

MAURICE DE FLEURY. — L'âmo du Criminel. 11

cependant pour quelques-uns de nos gentilshommes ruinés, d'assez confortables beaux-pères. »

Tel est le projet, à longue échéance sans doute, vaste et par conséquent difficile à réaliser, que je préconisais il y a quelques mois. A ce moment, plus d'un critique — et M. Francisque Sarcey, entre autres, dans deux articles consécutifs — me firent le reproche de vouloir armer le médecin d'un pouvoir discrétionnaire, en le chargeant de discerner les mauvais sujets^ la graine de criminels. £t peut-être, en effet, mon projet, tel que je l'avais primitivement conçu, prêtait-il quelque peu le flanc à cette querelle. Je ne demande pas mieux que de restreindre ici le rôle et la responsabilité des gens de ma profession. Peut-être voudra-t-on m'accorder cependant que leur avis ne sera pas tout à fait inutile pour juger de l'état d'un système nerveux et des espérances que l'on est en droit de fonder sur son amélioration présumable. Donc, confions au comité de direction de la Société de protection des engagés volontaires^ renforcé si l'on veut de quelques médecins compétents, le soin de décider à entrer dans l'armée coloniale les jeunes hommes dont elle a coutume de s'occuper, et qui tous ont fait preuves très suffisantes de leurs fâcheux instincts héréditaires ou acquis. Je crois sincèrement que c'est dans cette voie que nos pays d'Europe devront chercher à se débarrasser d'un certain nombre d'organismes humains qui peuvent être aussi utiles aux colonies qu'ils seraient

nuisibles ici, et dont il est possible de faire de très braves gens, peut-être des héros, en les plaçant dans le milieu de dur labeur et de combats fréquents qui s'adapte si bien à leur excès de force, à leur tempérament extrême. Une armée coloniale faite de nos têtes chaudes, de nos nerveux hypersthéniques, de nos tempéraments paroxystiques, c'est là, je crois, le dernier terme et l'aboutissant nécessaire de cette prophylaxie du crime à laquelle nous a conduits logiquement l'étude de nos connaissances les plus récentes et les plus fermes sur la structure et le fonctionnement de la cervelle humaine.

Le plan général que me parait devoir adopter la société de demain pour se défendre contre les assassins, les meurtriers et les voleurs, peut donc se ramener aux grandes lignes que voici.

A. — Prophylaxie du Mal.

lo Lutte contre l'hérédité, — Par la raréfaction des maladies infectieuses et des intoxications (alcooliques notamment), qui constituent, dans l'immense majorité des cas, la cause prédisposante, la tendance aux paroxysmes (état d'irritabilité mécanique de Técorce cérébrale, causé par de véritables lésions anatomiques, ou paralysie des éléments de l'association d'images et d'idées).

184 l'àMB du criminel

2*^ Dépeloppement de l'iMtruction. — De telle sorte que rimpulsion mauvaise, au lieu de traverser sans peine un cerveau vide, soit contrainte de s'attarder en chemin à quelques-unes des images dont il sera rempli. Le retard d'une impulsion est le commencement de la sagesse. Il faut, en outre, que cette instruction soit avant tout pratique, technique et professionnelle, qu'elle s'efforce de maintenir le paysan k la campagne en en faisant un bon agriculteur, au lieu de le bercer de chimériques espérances.

3^ Éduemtion moruliaaîrice -^ arrachant les enfants à leur milieu de corruption et, s'il le faut, à leurs parents indignes, et les plaçant en apprentissage, aux champs de préférence.

4** Thérapeutique et hygiène cérébrales, ^- Création , dans tous les grands centres, de « dispensaires pour les enfants nerveux », où des soins appropriés seront donnés aux jeunes épileptiques, hystériques et neurasthéniques, aux enfants tristes, paresseux, colères ou sournois^ en vue dé refaire la vitalité, la nutrition de leur cerveau, leur cohésion mentale.

5** Organiseuion d'une armée coioniale de mauvais sujets — permettant d'utiliser au bien commun les jeunes cerveaux paroxystiques que n'auront pas suffisamment améliorés les moyens énumérés cidessus.

Personne ne niera que Tapplication méthodique et progressivement étendue de ce programme, ne

soit de nature à rendre beaucoup plus rare l'emploi de nos autres moyens de défense, des moyens de répression que nous avons proposé de remanier comme suit :

B. — RÉPRESSION DU Grime.

1° Spécialisation du magistrat criminel et réorganisation de la Cour d'assises.

2^ Expertise médico-légale, investigation psychologique de l'inculpé plus fréquentes et plus instructives.

3** Création d'hôpitaux-prisons pour les criminels aliénés ou grands névropathes.

4<> Large application de la loi Bërenger et du système de prisons modernes — type de Fresneslez*Rungis — aux criminels par accident; redoublement de sévérité pour les récidivistes et les criminels de tempérament.

5° Adoucissement des moyens et multiplication du nombre des exécutions capitales.

On a beaucoup redit que les criminologistes qui basent leurs doctrines sur la science du cerveau de l'homme semblent n'avoir à cœur que de défendre les méchants contre la juste vindicte des bons. Peut-être voudra-t-on reconnaître que les conclu-

sions précédentes ne sont point inspirées par une fausse sentimentalité. Peut-être voudra-t-on nous accorder quelque souci de la préservation des braves gens, et convenir que nous devrons probablement de sérieuses améliorations pratiques à une connaissance moins empirique des conditions de production du mal.

Un homme d'une charmante et vive intelligence me disait récemment : « J'ai suivi vos études sur Tâme du criminel, et, théoriquement, je nie tout aussi radicalement que vous-même le libre arbitre et la responsabilité morale : en tant que philosophe vos opinions sont les miennes ; mais si j'étais le bon tyran dont a parlé votre maître Renan, je ne manquerais point de faire interdire votre enseignement et de supprimer vos livres. Pratiquement vous pouvez être dangereux. »

Eh bien! l'étude que mes lecteurs ont maintenant entière sous les yeux, aboutit précisément à prouver le contraire, et montre comment la Vérité, tant redoutée jusqu'à présent par la plupart des conducteurs de peuples et des éducateurs d'hommes, n'est, au demeurant, que bienfaisante et moralisatrice.

Si nous gardons l'idée d'un dieu tombé qui se souvient des cieux, d'une humanité en décadence progressive, d'une terre qui n'est qu'un exil méprisable, d'un Paradis futur dont l'espoir nous dispense de tout effort qui ne tendrait pas à le mériter,

nous sommes condamnés à ne pas progresser, à n'améliorer aucune des conditions, physiques ou psychiques, de notre existence terrestre.

La condition nécessaire de la morale c'est Thumble et simple vérité. G*est par elle que nous avons toujours fait nos pas en avant. Il ne faut donc pas craindre de la regarder bien en face, d'en braver les petits tracas momentanés : la sagesse est toujours au bout de l'effort qu'elle coûte.

Pauvres humains, nous ne nous hâterons sur la route du mieux qu'en prenant pleine conscience de l'humilité vraie de notre condition, et notamment de la misère du mécanisme qui nous détermine. L'erreur la plus nuisible et la plus attardante est celle qui consiste à nous juger libres et fiers, et capables d'agir de notre propre mouvement, grâce à la divine étincelle. Le Créateur a fait de nous une belle machine à transformer des sensations en mouvements : connaissons bien cette machine et ne nous berçons pas d'illusions sur le conseil d'un fol orgueil. Aussitôt que nous aurons consenti à comprendre comment naissent nos actions, par quels concours de circonstances nous sommes inclinés au mal, nous commencerons à pouvoir en éviter les causes, et à savoir y porter remède.

La croyance en la liberté nous maintient, depuis l'antiquité la plus lointaine, dans la routine de la répression insuffisante et de la médiocre intimidation. Sa négation scientifique, l'intelligence du véri-

table fonctionnement cérébral, et l'étude du crime en tant qae phénomène pathologique, ne peuvent pas manquer de nous conduire en un temps rela« tivement court à la raréfaction du mal, par cette hygiène des âmes, par cette médecine des esprits qui, toute jeune encore, nous a donné déjà tant de preuves de sa vertu.

Intboduction.,

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