ONZIÈME ENTRETIEN
VOEU DE PAUVRETE. — PAUVRES EN ESPRIT : DETA- CHEMENT DES RICHESSES. — RIÉRARCllIE DE PER- FECTIONS. — l'humanité, « PYRAMIDE, DONT LE SOMMET SE CACHE DANS LE CIEL ».
Le vœu d'obéissance est opposé à l'orgueil. Le vœu de pauvreté est opposé à la concupiscence des yeux.
Notre-Seigneur, qui a voulu être tenté de toutes DOS tentations afin de nous laisser des exemples et des encouragements divins, fut éprouvé quant à la concupiscence des yeux, lorsque Salan lui découvrit du haut de la montagne tous les royaumes de ce monde avec leur gloire. Nous savons comment le Sauveur repoussa cette tentative (1).
i; Matt., IV, 8 et seq.
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Hélas! malgré celte leçon solennelle, qui de nous ne se laisserait séduire, si Satan nous venait oflrir l'empire du monde? .Ne sommes-nous pas chaque jour séduits à moins?...
Outre ce grand exemple Cet celui de sa vie entière), Jésus-Christ a prêché dans ses paraboles et ses discours ( ) [1] le danger des
richesses et l'amour de la pauvreté.
Dans la parabole du mauvais riclie, il nous montre '^après leur mori) celui-ci enseveli dans les tlammes, et Lazare dans le sein d.Vbrahani (-2 .
Ailleurs il dit qu'il est plus dilTicile à un riche d'entrer dans le Ciel qu'à un chameau (ou à un câble) de passer par le trou d'une aiguille {3j.
Knfin, dans le Sermon sur la montagne, il s'écria : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieu.v leur apparlieni ( t).
Cet ensemble merveilleux des exemples et des prédications de Jésus-Christ, ce faisceau indissoluble des paroles (et des actions) divines nous enseignent assez que c'est un devoir pour tous les
(1) M. Houet a oublié de remplir la parenllièse.
(2) Factum al auleyn ul moreretur metidlcus et portaretur ab angelis in siiiuin Abrahu'. Morluus est aulem et dives, et sepullus est in inferno. (Luc, xvr, 22.'
{3, Facilius est cameliDn per foramen acus Iransire quam divitem intrarc in regnum cœlorum. Matt., xix, 23: Cf. Marc, x, 25; Luc, .wiii, 25.)
(4) Beati pauperes spirifu, quoniam ipsonun est regnum cœlorum. MM., v, :\: Cf. Luc, vi. 20.)
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chrétiens de se détacher des biens de la terre et de dématérialiser toutes leurs aflections.
Bien entendu, cependant, que ce précepte (universel) du détachement (des biens terrestres) n'emporte pas l'abandon des propriétés, ce qui rendrait la société impossible, mais simplement la pauvreté spirituelle [pnupp.rns spir'ila]^ l'usage des biens de ce monde pour leur utilité matérielle et sociale, et non comme centre d'atîection.
Tout le sens, toute l'étendue du précepte se trouve donc dans ces deux mots : Heureux les pauvres eu esprit.
Mais Notre-Seigneur, après avoir proclamé ce précepte rigoureux, indispensable, qui s'adresse à tous, donne le conseil qui domine de bien haut le précepte, mais qui ne s'adresse qu'à quebjues-uns.
Il n"a point prononcé de paroles inutiles : ainsi ses conseils, dont la pratique n'est pas indispensable à r<iuvre du salut, ont dû recevoir leur exécution rigoureuse, mais renfermée dans un petit nombre d'âmes chéries. De sorte qu'en laissant dans la largeur du i)réceple toute la liberté nécessaire à la généralité des hommes pour l'existence et le jeu de la société temporelle, il a rendu possible là praliffue du conseil par le petit nombro, et complété ainsi son œuvre divine.
C'est bien admirable que celle hiérarchie de perfections qui s'élève dans la société chrétienne, depuis la large base du commun des fidèles jusqu'au
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point suprême des ordres religieux les plus avancés dans la pratique des conseils évangéliques. L'humanité se présente, sous ce point de vue, comme une (immense) pyramide dont le sommet (glorieux se cache dans le ciel) [1].
Nous avons vu l'identité radicale de la vertu d'humilité et du vœu d'obéissance. Le vœu de pauvreté tient à son tour par des rapports intimes au vœu d'obéissance et peut être considéré comme un développement de ce premier vœu.
En effet, l'obéissance est le principe opposé à l'orgueil, le sacrifice complet de tout égoïsme; le vœu de pauvreté en est la conséquence nécessaire. Car l'orgueil, l'amour-propre, l'égoïsme et leur suite se logent toujours plus ou moins dans le sentiment de la propriété, et infirmeraient la pratique de l'obéissance (ou l'iiumililé^
Par le vœu de pauvreté, le religieux coupe parla racine toutes ces misères, et, à mesure qu'il rompt (ainsi) tout ce qui le lie à la terre, il s'élève plus librement dans la perfection.
Mais les biens de ce monde ne consistent pas seulementen arpents de terre et en écus ; (la gloire), la renommée est une possession encore plus attrayante et plus recherchée de l'ambition humaine.
(1) « Il y a un grand caractère dans les omrages de la divinité : non seulement Us sont parfaits, mais ils vont toujours croissant en perfection. » Bernardin de Saint-Pierre, Éludes. (Note de M. Houet.)
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Le religieux, par le fait même de son dépouillement matériel, se trouve bien (généralement) à l'abri de la tentation des ricbesses, mais la tentation de la vaine gloire nous suit partout : partout où il y a des bommes rassemblés, cette tentation se trouve au milieu d'eux. (Exemple des Apôtres : Quis eorum videreiur major (1)... Dk ut sedcantuniis et aller... [2\)
Comment le religieux échappera-t-il à ce danger? Sa ressource la plus sûre sera ce principe de renoncement et d'abnégation complète, contenu dans le vœu d'obéissance. S'il est véritablement humble, s'il pratique dans toute son étendue le vœu d'obéissance, il sera fidèle à son vœu de pauvreté : merveilleuse et indissoluble union de ces vœux qui se prêtent un mutuel secours, et vivent, pour ainsi parler, l'un dans l'autre.
(1) Marc, IX, 33; Cf. Luc, ix, 46; sxii, 24. (2; Miitt., XX, 21.
DOUZIÈME E.NTUETIKX
JKSUS-CllIÏIST DIT : « ni:UREUX LES PAUVRES "; ET LE MONDE : « HEUREUX LES RICHES. » lîOMlEUU OLE LE MONDE PROMET, BONHEUR QUE DIEU DONNE. -
Jésus-Christ a dit : Tlevrcux les pauvres! Le monde dit : Heureux les riches! Ces deux maximes étant diamétralement opposées, et la richesse étant exclusive de la pauvreté, et réciproquement, il n'y a pas de tiers parti à suivre : il faut donc être riche avec le monde, ou pauvre avec Jésus- Christ.
Mais remarquez que le monde en disant : « Heureux les riclies », n'octroie pas pour cela son bonheur à tous les hommes. Combien aspirent aux richesses et ne les atteignent jamais!
C'est un bonheur assez étrange, proposé aux hommes, qu'un bonheur nécessairement exclusif, qui laisse la plus grande partie d'entre eux à l'élat
de soullrance el sans aucun espoir de conii)eusation future.
Au conlrairele bonheur enseigné etpromis) par Jésus-Christ est accessible à tous : car libre à tous les hommes riches ou indigents de se détacher de toute allection aux choses terrestres, de pratiquer la pauvreté spirituelle.
Ainsi, considéré temporellement, le bonheur de Jésus-Christ, s'offrant à tous, l'emporte de beaucoup sur celui du monde qui ne s'offre qu'à quelques-uns.
Que s'il fallait (en outre) (et, certes, rien de plus juste) comparer la paix et la sérénité, qui accompagnent le détachement des richesses, aux soucis, aux amertumes qu'engendre leur amour, l'avantage grossirait bien davantage.
Mais il y a un poids plus fort à jeter dans la balance. Le monde s'inquiète peu de l'autre vie; il nous dit : « Jouissez toujours, tant que la vie dure », et n'ose s'engager au delà. « Heureux les pauvres d'esprit, dit Jésus-Christ, parce (pie le roijaume des deux leur apparlienl. » « Heureux les pauvres! » heureux dans ce monde : voilà le bonheur positif des pauvres, selon Jésus- Clirist, oiiposé au bonheur des riches, selon le monde. « Parce (jue le royaume des cieux leur appartient »; bonheur d'espérance.
La contre-partie manque dans les promesses du monde, et ce vide démontre assez l'inégaliti' de
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ses promesses (comparées) aux promesses du Fils de Dieu.
Mais il y a plus encore. Jésus-Christ maudit le monde et ses richesses; il le déclare placé tout entier dans le mal, in maligno posilus (1), appartenant à Satan (qu'il proclame) « prince de ce monde (2) », d'où il résulte que tous ceux qui se lient au monde par leurs affections et placent leur bonheur dans son bonheur, n'ont aucun droit au royaume des cieux et appartiennent à Salan.
Ceci nous prouve surabondamment qu'il nous faut, et bien vite, opter entre l'un et l'autre, puisqu'il n'y a pas de conciliation possible; bien vite opter, et ne pas attendre à la fin, quand le monde nous échappera, ce qui serait une dérision de Dieu, à ce moment où l'homme se trouve, à une minute près, balancé entre le temps et l'éternité.
(Le renoncement au monde par le détachement de ses biens) est le devoir rigoureux de tous les fidèles. Mais la religion (l'état religieux) se détache en quelque sorte du précepte, comme nous l'avons vu, pour s'élever au conseil.
Autrefois les lois, reconnaissant les vœux de religion, favorisaient la pratique absolue du vœu de pauvreté; elles considéraient l'homme engagé dans la religion comme mort civilement. Les successions auxquelles il avait droit passaient
(1) I Jonn., V, 10.
[•2) Joati., XII, ;M.
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direclemenl à ses héritiers, en verlu de la loi qui ledispensait ainsi de tout acte de propriété. Aujourd'hui l'état civil ne reconnaissant pas les vœux religieux, la loi ne se prête plus à cette pratique complète de la pauvreté, et le religieux, si une succession lui vient, est contraint de faire acte de propriété. Mais il n'est propriétaire qu'aux yeux de la société extérieure et nullement devant celle dont il fait partie.
C'est une des misères de l'homme de se rabattre sur les petites choses, quand il est dépossédé des grandes. Cette infirmité se manifeste bien souvent et sous bien des formes dans l'humanité, et ce n'est pas une des moindres preuves de sa grande chute.
Un adage dit que « Salan serait très heureux s'il possédait une paillem^. C'est qu'en effet, ayant tout perdu en perdant Uieu, il serait très réjoui de la possession d'un fétu.
Le religieux, après s'être dépouillé de la possession de ses propriétés, doit donc bien prendre garde à ne pas reporter son affection sur les petits objets qui lui sont laissés à cause de leur indispensable usage.
S'il ne s'attache à luer en lui l'amour de la possession, il sera aussi attaché à son chapelet de cinq sous qu'aune terre de six millions, et aussi amoureux d'une petite gravure de peu de valeur, qu'il l'eût été d'une toile de Raphaël.