‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 13 sur 32 · DIXIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DIXIÈME ENTRETIEN

L'obéissance est le principe de l'ordre universel et de la conservation du monde. Nous avons vu que la désobéissance à la loi de Dieu avait soumis rhomme à la mort. C'est qu'en effet la dissolution et la mort sont, dans tout ordre de choses, la conséquence nécessaire de la violation de ce principe de vie. Prenons un exemple dans l'ordre le plus simple et le plus étroit, dans la famille. Supposons une famille où vienne à cesser toute subordination entre les époux et des enfants aux parents, la mort de la famille ne serait-elle pas la suite immédiate d'un tel désordre ? Si l'absence de tout principe de subordination tue la famille, elle tue, à plus forte raison, la société, qui n'est qu'une grande agrégation de familles.

OÙ la désobéissance, ayant un champ plus vaste, ne peut manquer d'entraîner d'effroyables pertur-

bâtions en soulevant de grandes masses. Une société, livrée à ces déchirements, donne sur la terre une représentation de l'enfer. Aussi tous les peuples ont-ils une horreur profonde de l'anarchie, et un instinct d'obéissance qui, les liant en faisceau, garantit l'ordre matériel. Mais le nœud social serait bien vite usé par les passions violentes, si la société matérielle n'avait une autre garantie plus haute et plus puissante dans la société religieuse qui lie les hommes par une obéissance plus sûre et mieux (sanctionnée). Le Chrétien est l'homme social au plus haut degré : car le sacrifice des passions (individuelles) au bien général, l'obéissance, est l'essence même du Christianisme.

Au-dessus de ce grand nivellement des âmes chrétiennes, sous le précepte commun d'obéissance, s'élève d'abord le prêtre qui sort de ligne par le double vœu d'obéissance et de chasteté. Mais le vœu d'obéissance du prêtre n'est pas absolu, en ce sens qu'il n'embrasse pas l'ordre

entier de ses actions et qu'il lui laisse libre sa vie privée, le liant seulement relativement à l'exercice de ses fonctions dans l'ordre hiérarchique. Au-dessus du prêtre, l'obéissance se complète dans le religieux. Ainsi, à partir de la famille où nous avons vu poindre l'obéissance, ce grand principe va toujours s'agrandissant et s'élargissant pour le bonheur des hommes, jusqu'à ce qu'il atteigne sa plénitude dans la vie religieuse, qui se trouve ainsi placée au sommet de la perfection humaine. Le premier caractère de l'obéissance est le renoncement à l'examen et au contrôle. Il n'est pas besoin de dire que si la volonté d'un supérieur est contre la loi de Dieu, l'obéissance n'est plus un devoir puisqu'elle serait un crime. Mais, sauf cette exception, résultant d'un désordre qui entraînerait promptement le changement d'un supérieur délirant ou criminel, l'obéissance aux ordres mêmes qui nous paraissent dénués de raisons suffisantes ou utiles ne souffre pas de commentaire et de retard. Que savons-nous si cette inutilité apparente ne cache pas quelque vertu pour notre avancement spirituel ? Et d'ail-

leurs, un acte d'humilité, fût-il complètement vide de soi, se trouve revêtu de mérite et d'efficace par l'obéissance même. Le second caractère de l'obéissance, c'est d'être intérieure. C'est dans ce caractère qu'elle prend toute sa vertu, toute sa force spirituelle, de môme que la prière. S'il n'y a pas union intime, concordance absolue du mouvement de l'âme avec l'acte extérieur, l'obéissance n'est qu'un vain simulacre, un mensonge. Le soldat obéit à son chef, mais souvent sa volonté est ailleurs. Son corps est au service, mais son âme va où elle veut. Il n'est pas tenu à plus. Un religieux s'est donné corps et âme à J.-C. ; il n'y a pas de reprise à exercer sur cet acte de donation. Un engagement si grand, si absolu, commande les plus sérieuses réflexions avant de le contracter. Demandons à Dieu d'éclairer tous les recoins de nos âmes, tous les replis de notre volonté si complexe, (où vivent peut-être) tant de sentiments cachés, tant de caprices, tant de pensées inconnues, qui un jour nous tourmenteraient cruellement dans le silence de la retraite, si avant que de renoncer à notre liberté, nous ne

d'après des documents inédits III

prenions pas garde à leur (existence) et ne mesurions pas (sur ces obstacles connus) les forces de notre âme. Le religieux qui a bien rencontré sa vocation a le bonheur d'un ange. Pour le religieux qui l'a manquée, le couvent est un enfer : ce qui faisait dire à l'académicien Duclos, que l'homme au monde le plus infortuné était un mauvais religieux. Le monde a peine à concevoir cette abnégation complète de la volonté. Cette pensée l'effarouche ; le religieux est pour lui quelque chose d'étrange, (un être) fanatique : il ne veut point croire à son bonheur. Cependant la religion ne fait que compléter l'application d'un principe qui fait le bonheur de la société et de l'individu, l'obéissance, l'abnégation de soi-même. Eh ! bon Dieu ! quel homme ne se sent souvent accablé du poids de sa volonté et ne cherche à se décharger de ce fardeau, comme il peut ? Et d'où vient que l'on dit si souvent : « Cet homme est esclave de ses passions, il n'est pas maître de lui, etc. » C'est que la liberté (de Tâme) n'est pas là où les passions sont libres. C'est donc que la (vraie) liberté n'est pas où la volonté est sans frein.

et que plus rhomme se renonce, se restreint, s'annule dans ses passions et dans sa volonté, plus son âme se dilate et s'élève dans le champ de la vraie liberté, qui est la volonté de Dieu. A mesure que l'homme se dérobe à lui-même pour obéir à Dieu, son bonheur s'épure, son indépendance s'achève. C'est la conformité absolue, éternelle à la volonté de Dieu manifestée dans une clarté ineffable, qui fait la félicité des Saints dans le Ciel.

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