‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 2 sur 32 · DE LACORDAIRE · texte numérisé non relu

DE LACORDAIRE

T A lettre suivante, ainsi que l'envoi qui Taccom- •^^^ pagne, ont été dictés par l'estime la plus profonde, l'admiration la plus vive. Lamennais était toujours au collège de Juilly.

« Paris, le 17 Mai 183 1.

« Monsieur et bon ami,

« Je trouve dans une lettre qu'une dame de lettres distinguée de nos amis m'écrit de Nismes, le passage suivant, à propos des vers ci- joints, à vous adressés :

— Je profite de ce moment de trêve pour vous adresser, au nom de mon mari, des vers composés

en l'honneur de M. de la Mennais par une charmante personne de 20 ans (0. C'est un larcin fait à sa modestie, et dont, par conséquent, le secret se recommande à votre délicatesse comme à l'indulgence du beau Génie qui les a inspirés... (2) —

« J'imagine que le plus petit mot d'agrément, échappé de votre plume, comblerait de bonheur et encouragerait bien fort l'aimable et jeune poète, dont vous vous souviendrez sûrement d'avoir vu le frère chez M. O' M(ahony) à Versailles, et moi, je pourrais justifier" de mon empressement, fier d'avoir signalé et d'avoir rapproché du foyer qui la vivifie une petite planète jusqu'ici inconnue.

« Mon neveu a dû vous demander, de ma part, l'adresse de Madame Benoît. Dès que je l'aurai, j'enverrai à cette dame votre portrait, afin de remédier, le plus tôt possible, à un mal entendu que j'ai lieu de supposer. Madame

(i) M"' Louise Révoil, sœur de l'ancien Professeur de l'Ecole de Lyon. — Note de M. Paulin Guérin.

(2) Le secret pouvant être aujourd'hui divulgué sans inconvénient, nous le divulguons.

d'après des documents inédits

Benoît n'ayant pas encore fait prendre l'objet que je dois la croire impatiente d'avoir à sa disposition.

« Je ne me console un peu de n'avoir pu vous voir qu'une seule fois et qu'un petit instant à Paris dernièrement, qu'en pensant à mon projet de faire, aussitôt que possible, le voyage de Juilly. Là, du moins, le devoir qu'impose à vos amis le prix de vos moments, perd, je l'espère, un peu de sa rigueur par la faculté qu'ils ont d'épier les minutes de récréation que votre zèle est forcé de concéder au mauvais état de votre santé. En attendant de pouvoir me procurer ce bien vif plaisir, je profite d'une circonstance qui n'est au moins pas imputable à indiscrétion de ma part, pour vous renouveler. Monsieur et bon ami, l'hommage de tous mes sentiments de profond respect et d'affectueux dévouement.

Paulin Guérin. » (0 On ne nous saura point mauvais gré, du moins

(i) L'auteur, probablement, du beau portrait de Lamennais que l'on voit au Musée de Versailles, Atliqiie Chimay.

nous osons l'espérer, d'insérer cette poésie d'une âme de vingt ans, enthousiaste de l'idéal et du génie qui le personnifie pour elle. Derrière ses exagérations lyriques nous reconnaissons un accent indéniable de sincérité. Pour cette jeune Muse, Lamennais est un prophète inspiré de Dieu : prêtres et laïcs n'ont qu'un devoir : celui de l'écouter lorsqu'il parle et de suivre ponctuellement les ordres que le Ciel leur transmet par sa bouche. Aux dernières strophes, elle entre même dans certains détails d'une ravissante candeur, lorsqu'on songe qu'ils sont donnés par une jeune fille de vingt ans. Voici la pièce :

■ A Monsieur de la Mennais.

Quand Jéhova parut sur la sainte colline, . Les Enfants d'Israël tremblèrent à sa voix ; Moïse atteignit seul à cette voix divine Qui pour un peuple élu lui révéla des lois.

Sur sa tête brilla la céleste auréole ; Sa face du Très-Haut réfléchit la splendeur ; Son âme, s'enflammant d'une sublime ardeur, Ecouta sans frémir l'immortelle parole.

Et lorsque le Seigneur disparut à ses yeux, Que sa voix s'éteignit aux éclats du tonnerre, Moïse, reportant ses pensers vers la terre, Aux tribus d'Israël dicta les lois des Cieux !...

Dis-nous. Semblable à lui, l'as-tu vu face à face, Ce Dieu dont la grandeur étonne l'univers !

A-t-il versé sur toi les trésors de sa grâce ? A-t-il armé ton bras pour vaincre les pervers ?

Sans doute, il t'apparut, dans un songe sublime ; Dans tes mains il plaça son céleste flambeau ; Il t'apprit à sonder les noirceurs de l'abyme... Qui de Dieu, sur ton front, n'a reconnu le sceau ?

Dans tes accents, empreints d'une divine flamme, Qui n'a pas découvert l'esprit de Jéhova ?

Oui, ces nobles pensers, échappés de ton âme, En toi c'est Dieu qui les grava !...

Ne lui demandez plus, ô vous, fils de la terre. Quels sont pour vous guider son pouvoir et ses droits ; Ses droits sont émanés de Celui qui l'éclairé... Du Ciel qui parle par sa voix ! . . .

Oh ! ne repoussez pas sa mission céleste !

Vous, que Dieu désigna pour servir son autel ; Ralliez-vous à lui ; sa vertu vous atteste Qu'il est l'élu de l'Immortel 1

Refusez fi l'impie (sic) un indigne salaire : (i) Pour prix de vos bienfaits fe Ciel a d'autres dons ; Sans tribut, au pécheur accordez la prière... Le méchant ne doit point acheter vos pardons (2).

De l'Esprit du Sauveur que votre âme s'inonde : Laissez-vous dépouiller par les puissants du monde, Ils n'auront plus de droit sur votre pauvreté 1... Du Temple du Seigneur prévenez la ruine,

En opposant la liberté divine

A leur farouche liberté ! ! !

Par Mii«= L. R.

Selon notre coutume, à moins d'indications contraires, nous copions sur roriginal. On nous pardonnera d'avoir inséré cette petite pièce de vers que Lamennais, on le voit, n'avait pas dédaigné de conserver et qui d'ailleurs, à notre avis, n'est pas sans mérite, bien que d'une facture un peu usée peut-être.

Lamennais s'occupait de fonder des écoles libres. Le 19 Septembre 183 1, MM. Montalem-

(r) En prose -.Renonce:;^ au budget des cultes.

(2) Id. : Renonce:^ à tontes sortes dljonoraircs et d'offrandes. Mais alors comment vivre ? La jeune et naïve Muse oublie de nous le dire : ce détail cependant n'est pas toujours à négliger.

d'après des documents inédits

bert, Lacordaire et de Coux durent comparaître devant la Chambre des Pairs pour le procès relatif à l'école libre fondée par eux sous les auspices de leur Maître et en vertu de l'article 69 de la Charte. On en sait les détails et l'issue.

Les obstacles aiguillonnaient le zèle impétueux de Lamennais, loin de l'émousser ; pourtant, ils s'élevaient, chaque jour, plus nombreux et un peu de tous côtés. Ses disciples le secondaient de tout leur pouvoir, attirés, nous nous plaisons à le redire, moins encore par l'ascendant irrésistible de son génie que par l'affection sans bornes qu'il leur témoignait : « Pour ces hommes groupés autour de lui, c'était un maître, c'était un père. (0 »

Voici le début d'une lettre (le reste manque, la feuille ayant été déchirée) qu'il écrivait de Paris, le 25 Septembre de cette même année, à M. Gerbet probablement (2), s'il faut en croire une note, d'ailleurs dubitative, de M. Houet.

(i) Nettement. Histoire de la littérature française sous le gouverneuietit de Juilltt. Tome I. p. 323.

(2) Ce correspondant n'est pas désigné par A. Blaizc autrement que l'ahbè X. Cf. t. 2, p. 84. Tout nous porte à croire qu'il s'agit bien, en effet, de M. Gerbet.

« Paris, 27 Septembre 183 1.

« Dans le petit billet que vous avez joint à votre article sur la Constitution de Berne, vous m'annonciez une lettre que je n'ai point reçue. Mon frère ne répond non plus à aucune de celles que je lui écris, de sorte que je ne sais à quoi m'en tenir sur les objets dont je lui ai parlé. Cela ne rend pas les affaires plus faciles.

« Nous ne pourrons entrer dans notre nouvelle maison (0 que le 15. Les premiers jours seront pénibles. Il faudra tout arranger à la fois, et acheter tout le mobilier. Tant à cause de cela que pour votre santé, je vous engage à prolonger votre séjour en Bretagne, jusque vers le 20. Vous pourrez expédier d'avance les paquets qui vous gêneraient en route, et qui dépasseraient le poids alloué aux voyageurs.

« On nous désire beaucoup à Liège, et, saut

(i) Il s'agissait d'une sorte de noviciat, dans le genre de celui de Malestroit, destiné entre autres choses à fournir de professeurs les maisons d'éducation. Le 8 Septembre de cette même année, Lamennais écrivait au même : c Nous logerons définitivement rue de Vaugirard, chez Madame Martin. Nous n'avons pu amener la propriétaire des Feuillantines à des conditions raisonnables ». Blaize II, 84.

d'après des documents inédits II

les événements politiques, il est probable que nous pourrons y commencer un établissement dans le cours de l'année. Je ne sais s'il nous viendra quelqu'un de la Côte St-André et de Dijon, à cause des obstacles diocésains^ qui s'accroissent tous les jours. Je crois donc qu'on pourrait très bien faire venir ici les trois jeunes gens de St-Méen, qui devaient aller à Malestroit, avec Oléron. Nous aurons un cours de grec, par M. Mina et d'autres cours, dont il est fort à désirer qu'ils profitent. Dites ceci à mon frère, et arrangez-les.... (Ici s'arrête le fragment) (0. »

La lettre qui suit nous donne de précieux détails sur les diflficultés de toutes sortes auxquelles se heurtait le courage indomptable de Lamennais : elle est adressée par celui-ci à son frère, établi déjà depuis longtemps à Ploërmel. Elle est datée de neuf jours avant la suspension de V Avenir.

(i) Voir, dans la Correspondance de Lamennais publiée par A. Blaize, tome II, p. 86, la lettre que l'abbé Féli écrivait à son frère, la veille même, c'est-à-dire le 26 Septembre.

« Paris, 6 Novembre 1831.

« J'ai reçu tes deux lettres du 28 Octobre et du i^"" Novembre. Nous avons eu la même idée que toi, au sujet d'un journal hebdomadaire, au moyen duquel on tâcherait de soutenir l'Agence (*), qui prend tous les jours de l'extension. Mais, après avoir bien discuté ce projet, nous y avons reiioncé. On ne peut rien faire sans un journal quotidien. Et de plus, la rage d'un certain parti est si grande contre nous, que, quoi qu'on entreprît en ce moment, on serait en butte aux mêmes attaques. Il faut d'ailleurs, pour écrire, une certaine liberté d'esprit que nous n'aurions pas. Que voulez-vous dire au miHeu d'un concert perpétuel d'injures, de calomnies et de malédictions ? Il faut attendre. Notre silence, je le répète, fera plus maintenant que nos paroles. Chaque jour vérifiera et justifiera ce que nous avons dit. Quand nous ne serons plus là pour défendre ceux qui nous

(i) Il s'agit de l'Agence établie pour la défense de la liberté religieuse^ laquelle, durant sa trop courte existence, rendit les plus signalés services à la cause catholique.

persécutent, la persécution ira vite (^). Le ministère veut s'emparer de la nomination des curés ; puis viendront les professeurs, directeurs des grands et petits séminaires, etc. etc. Voilà où les évêques en seront dans peu de temps.

« Ils l'auront voulu : qu'y pouvons-nous faire ? Je ne crois pas que nos doctrines s'affaiblissent par là dans les esprits. Les Mélanges sont épuisés ; on les demande de partout. Si nous ne craignions de hasarder une dépense assez considérable, nous en ferions une seconde édition. Peut-être cela viendra-t-il plus tard. La première a été tirée à 2.500 exemplaires.

« J'attends M. Gerbet pour la fin de la semaine prochaine. J'ai grand besoin qu'il vienne m'aider ; son frère est parti.

« Deux quintaux de morue, c'est beaucoup ; mais nous n'avons que cela pour les jours mai-

(i) Il arrive parfois, en effet, de voir, parmi les hommes (mais chez eux seulement), les brebis prendre le parti des loups qui ne les ont pas encore mangées contre les bergers et les chiens à qui elles ne pardonnent pas certaines corrections méritées et surtout vigoureusement administrées.

gres. Les œufs mêmes sont trop chers pour nous ^0. « Notre regret, c'est TAgence, qui a tant coûté de peines à établir, et qui allait si bien. Depuis deux mois, elle avait fait des progrès considérables. C'était partout un zèle admirable, et qui semblait croître avec les difficultés. Dieu a ses desseins; il faut les bénir et baisser la tète. Je t'embrasse tendrement.

« C'est moi qui ai décacheté ma lettre pour te dire que tu ferais, je crois, recevoir M. Tervoorm dans le diocèse de Metz, en écrivant à l'évêque, et insistant pour qu'il rende ce service à ce jeune homme. Il y a une partie du diocèse où l'on parle allemand, et il me semble que le séminaire étant toujours fermé, on doit avoir besoin de sujets. »

Deux jours après, nouvelle lettre de Féli à Jean.

(i) Ces détails, si minimes qu'ils soient en eux-mêmes, nous prouvent que Lamennais, pour arriver au but qui lui était encore si cher, la liberté de l'Eglise de Dieu, ne reculait devant aucun obstacle, de quelque nature qu'il fût. Nous savons d'ailleurs que les difficultés matérielles qu'il rencontra ne furent pas les plus insurmontables.

d'après des documents inédits 15

« Paris, 8 Jjovembre 1831.

« Après avoir tourné et retourné dans tous les sens les questions de ï A venir et de l'Agence, et pesé les choses devant Dieu, nous sommes arrivés à la même conclusion (0. Tout autre parti aurait encore plus d^inconvénients. Sur cela, comme sur tout le reste, il faut donc s'abandonner à la Providence. Elle a ses vues que nous ne connaissons pas, et c'est elle qui parle en nous créant des obstacles insurmontables.

« Un ecclésiastique est venu hier au soir me présenter deux jeunes gens qui désirent entrer parmi tes petits frères. L'un, nommé Dauplé, du diocèse de Rouen, et âgé de 24 ans, a passé trois ans et demi chez les frères de Saint-Yon, et en est sorti lors des événements de Juillet avec de bons certificats. L'autre, âgé de 27 ans, et du diocèse de Limoges, a passé dix-sept jours seulement dans cette congrégation, et en est sorti à la même époque ; il aurait des certificats de son

(i) C'est-à-dire, la disparition de l'un et de l'autre , mesure d'abord provisoire, dans la pensée de Lamennais, puis devenue en réalité définitive, à la plus grande joie des Gallicans surtout.

dioccsc. Aucun des deux ne pourrait payer de pension actuellement. Je dis actuellement parce qu'ils ont laisse leur petit bien a leurs mères qui sont tort âgées, et qu'après la mort de celles-ci, ils pourraient rembourser les dépenses de leur noviciat. Je leur ai promis de t'écrire et de te demander une prompte réponse. Ils paraissent souhaiter beaucoup d'être reçus.

« J'attends M. Gerbet samedi prochain, et M.

Combalot aujourd'hui ou demain. M. et M""^ de Senfft, dont je viens de recevoir plusieurs lettres, me demandent de tes nouvelles. Ils m'écrivent de Schnobrûnn, où ils avaient fui le choléra avec l'Empereur et sa famille. Il a fait peu de ravages en Autriche, n'ayant attaqué que le millième de la population, et plus de la moitié de ceux qu'il a atteints ayant guéri.

« De toutes les causes qui paraissent agir pour donner cette maladie, il paraît que la peur est la plus dangereuse. Ces pauvres Senfft sont toujours bien tristes. Je suis touché de leur attachement si vrai et si solide. Il y en a peu de cette nature là. Tout à toi de cœur ».

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Sept jours après cette lettre, VAvenir était suspendu. « Pèlerins de Dieu et de la liberté » dont ils avaient été les intrépides champions, les rédacteurs prenaient « le bâton de pèlerins » pour « aller consulter le Seigneur en Silo » (^), c'est-à-dire pour plaider leur cause à Rome et recevoir Tarrêt du Saint-Siège. La jeunesse catholique faisait de la lecture de VAvenir la pâture quotidienne de son intelligence et de son cœur. Elle était ardemment éprise d'admiration et d'amour pour l'Apôtre de ces doctrines généreuses et hardies qu^elle adoptait avec enthousiasme, disposée à leur sacrifier sa fortune et sa vie. Voici Tune des adresses qu'à cette époque Lamennais reçut des étudiants de Paris : elle montre jusqu'à quel point l'illustre défenseur des droits de l'Eglise était devenu populaire parmi ces jeunes gens et l'ascendant extraordinaire qu'exerçait son génie sur ces intelligences neuves, sur ces esprits d'une droiture naïve et franche. Comme on le verra, les

(i) Dernier numéro àtV Avenir, (15 Novembre 183 1).

l8 LAMENNAIS

persécuteurs de Lamennais y sont jugés sévèrement (0.

« Monsieur,

« Nous sommes de ceux pour qui la suspension de V Avenir sera un vide immense, car depuis treize mois que nous allions chaque jour y rafraîchir nos âmes, nous avons appris ce qu'il y a de grand dans cette alliance sainte que nous avions pressentie, mais qu'il vous était réservé de nous expliquer.

« Vous avez satisfait au tourment de nos cœurs, quand vous avez proclamé l'union des deux grands mots qui ont été votre devise (2). Nous éprouvons aujourd'hui le besoin de vous en remercier. Nous ne sommes rien, il est vrai, mais nos cœurs n'ont cessé de battre un instant du même battement que le vôtre.

(i) On appliqua à Lamennais ces vers de Casimir Delavigne.

Triste sort des talents ! La noire calomnie.

Flétrit de ses poisons le laurier du génies Mille insectes impurs en rongent les rameaux, Et, comme le cyprès, c'est l'arbre des tombeaux.

(2) Dieu et la liberté.

« Comme vous l'avez dit ; la plus chétive nacelle peut aborder au même port que le vaisseau, roi de V Océan. Pour cela, nous avons fixé les yeux sur l'étoile que vous nous aviez indiquée. Nous avons erré sur la même mer que vous, et à chaque instant de notre course, nos vœux et notre amour ont été pour le pilote qui nous guidait (0.

« Aujourd'hui, vous faites une halte. La calomnie s'est liguée avec une mauvaise foi infâme pour attrister votre cœur et rebuter vos efforts. Votre courage n'a point faibli ; mais docile comme un enfant, vous allez devant celui qui juge en vérité, recevoir la sentence qui doit vous condamner ou vous absoudre. Soyez sûr que nous vous suivrons aussi dans ce pèlerinage ; vous partez avec nos prières et nos espérances. Puisse le Ciel couronner les unes et les autres.

« Mais avant que vous preniez le bâton du

(i) Ce style pompeux et solennel qui provoque aujourd'hui le sourire était alors fort à la mode, grâce au romantisme dont le génie de Lamennais lui-même fut largement entaché, en dépit de son goût littéraire. Cependant, toutes les fois que l'écrivain oubliait l'école pour se laisser guider par cet instinct que de solides et judicieuses lectures avaient singulièrement développé, il se montrait d'une délicatesse exquise, d'un parfait atticisme.

pèlerin, qu'il nous soit permis à nous tous, jeunes encore, à nous que vous avez bien voulu appeler vos amis, de vous offrir à jamais le tribut de notre amour tout filial et de notre reconnaissance sans bornes.

« Nous avons Thonneur d'être avec le plus profond respect et la plus tendre affection

« Vos très humbles et très dévoués serviteurs .

Alfred Lallemand Edmond Robinet (i)

Etudiant en droit. Etud. en droit.

Stoflet p. Le Guen Kneison

Etud. en droit. Etud. en médecine,

F. Chantelou Bréart de Boilanger

Etud. en médecine. Etud. en droit.

E. Halléguen

Etud. en médecine

« Paris, 15 Novembre 183 1. »

— La décision que prit Lamennais d'aller à Rome lui fut suggérée par Lacordaire, au témoignage de ce dernier : « M. de la Mennais accepta sans hésiter ma proposition qu'il aurait dû rejeter, s'il eût été sage. Oui, me dit-il, // faut partir

(i) Le même qui écrivit, peu d'années après (1835), ^^^ notice biographique sur Lamennais.

d'après des documents inédits 21

pour Rome (0 ». Montalembert de même dit, en parlant- de la résolution de Lamennais et de ses collaborateurs de se rendre à Rome, pour soumettre au pape les questions controversées entre eux et leurs adversaires, promettant d'avance une soumission absolue à la décision pontificale : « C'était, je crois, Lacordaire qui avait eu cette idée.... Ce voyage était une faute (2) ».

Rohrbacher ne jugeait pas ainsi : « Je bénis Dieu, écrivait-il à Lamennais, je bénis Dieu, de tout mon cœur, de la pensée qu'il vous a inspirée d'aller à Rome. »

Le 22 Novembre, Lamennais, accompagné de MM. de Montalembert et Lacordaire, s'acheminait vers la Ville Eternelle ; il marchait à la perte de ses dernières illusions, et par suite, à sa perte à lui-même. Ces dernières illusions, ces dernières espérances après lesquelles la mort est incomparablement préférable à la vie, le pauvre grand homme les gardait encore et quand même, lors-

(i) Testament du P. Lacordaire, p. 60.

(2) Le P. Lac. p. 51, 52.

qu'il écrivait à son frère cette lettre douloureusement touchante :

« Rome, le 24 Avril 1832.

« Je n*ai reçu qu'avant-liier ta lettre du 5 Février qui avait été oubliée à Paris. On ne m'a point non plus envoyé celle de Tévêque de Rennes, mais peu importe, parce que ce n'est pas le moment de faire des démarches, et que nous aurons d'ailleurs différentes modifications à concerter ensemble, avant d'aller plus avant. Sous ce rapport, mon séjour ici aura encore été utile. Quelque désir que j'aie de l'abréger, je prévois que l'été se passera et peut-être l'automne, avant que je puisse retourner en France. Il faut, qiwi quil en coûte, se soumettre à ce que Dieu veut. J'ai eu et j'ai encore beaucoup à souffrir, et je pourrais dire souvent : Tristis est anima mea usque ad mortem (^). L'état de l'Eglise et de la Société, les persécutions particulières auxquelles nous sommes en butte, mes affaires personnelles, tout pèse

(1} Mat. XXVI, 38 ; Marc XIV, 34.

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sur mon âme, et après le départ de Montalembert (0, il me faudra porter seul tout cela. Toutefois , la Providence me soutient. Le bon P.

Ventura est admirable de dévouement et d'amitié. Après-demain, je partirai pour sa maison de Frascati, où je travaillerai sans distractions à un ouvrage que j'ai commencé ici, et que je regarde comme important. Ce qui m'inquiète le plus à cette heure, c'est la santé de l'abbé Gerbet et de nos autres amis. Dieu préserve notre pauvre Bretagne de ce fléau de Dieu (2) qui désole Paris ! Quant aux affaires publiques, il faut attendre pour celles de l'Eglise les événements que Dieu prépare. Les hommes ne peuvent rien en ce moment, tant l'esprit de vertige est puissant et les ténèbres profondes : mais cela ne durera pas, nous approchons de la crise qui sauvera tout. Avant, il y aura bien des maux. L'Europe entière sera bouleversée, et c'est de ce chaos que sortira

(i) Lacordaire était déjà rentré en France. Quelques mois plus tard il se retrouva à Munich, avec Lamennais et Montalembert. (Le P. Lac, p. 58.)

(2) Le choléra.

Tordre. Patience donc, et résignation, et courage, et prière.

« Il sera facile d'obtenir les pouvoirs que tu demandes, mais je regrette que tu ne me donnes pas les noms des personnes pour qui tu les désires. Je ferai de mon mieux, avec ma détestable mémoire.

« Il nous faudrait quelques jeunes gens de quinze à dix-huit ans pour les former. C'est là ce dont nous avons le plus besoin. Je ne sache rien de plus parfait que ceux que nous avons à Paris. Ceux-là, il ne faut pas, pour toutes sortes de raisons, les déranger de leurs études, mais tu peux disposer des sujets qui sont à Juilly, en prévenant ces Messieurs à temps. (^) Quant au i maître de mathématiques, nous n'avons que La

(i) L'abbé Jean les rappela, en effet, aux vacances suivantes. Parmi ces jeunes professeurs de talent se trouvait M. Houet, dont M. Charles Hamel, dans son Histoire de l'abbaye et du collège de Juilly, parle en ces termes : a La chaire de philosophie fut occupée jusqu'aux vacances de 1832 par l'abbé Houet, esprit élevé, solide et net qui joignait à un rare savoir une modestie plus rare encore, et en qui s'alliait une fermeté très grande à une inépuisable bonté. Rappelé alors en Bretagne, où il resta trois ans, il la reprit une seconde fois, en 1837, îiprês être rentré à Juilly eu 1835 comme professeur d'Histoire. » p. 495.

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Prévotaye, qu'il est essentiel de laisser continuer ses travaux. Mais je pense qu'on pourrait employer provisoirement une personne même étrangère à notre œuvre, pourvu qu'elle convienne d'ailleurs sous les autres rapports, et cela peut assez aisément se trouver à Paris.

« Ecris-moi de temps en temps ; l'Agence me fera passer tes lettres. Nous bâtissons sur un bon fondement, car on ne saurait bâtir plus près de la Croix. J'ai acquis ici, sur beaucoup de choses, des connaissances et une expérience qui nous seront utiles quand je reviendrai. Mille choses affectueuses à nos amis. Je t'embrasse tendrement. »

Lamennais, on le voit, ne perdait pas l'espoir de continuer ses œuvres ('). Il avait surtout a cœur la formation des jeunes gens dont il parle dans cette lettre : il désirait en faire des prêtres savants, capables de réfuter les attaques inces-

(i) Le 20 décembre 1831, il écrivait de Florence à l'abbé X.., (qui, décidément, était l'abbé Gerbet) : i Je vous prie de m'envoyer à Rome, le plus tôt possible, une copie de nos Règles, et s'il est possible, la traduction latine ». Blaize II, 88.

santés de la libre pensée contre l'Eglise. Il tenait moins encore à fournir d'excellents professeurs, ce que son frère demandait surtout pour les Etablissements qu'il ne cessait de former, que des exégètes habiles et profondément instruits. D'autre part, il ne renonçait nullement à reprendre, avec la publication de V^Avenir, ces escarmouches quotidiennes qu'il engageait si vaillamment contre les oppresseurs de la Religion et de la liberté, de quelque côté qu'ils vinssent, aidé dans ces guérillas incessantes par ses lieutenants les plus intrépides et les mieux préparés à cette besogne ; à leur tête se plaçaient naturellement Gerbet, Lacordaire et Montalembert. Quand il s'agissait de porter quelque grand coup, tout son monde accourait à son appel ; aux hardis et parfois téméraires hussards d'avant-garde se joignaient la grosse cavalerie et la pesante artillerie, je veux dire l'érudition un peu lourde, peut-être, mais solide des Blanc et des Rohrbacher. Les modestes mais utiles fantassins ne lui manquaient pas non plus. Cependant les coups les plus rudes et les plus directs, il se réservait de les donner et il les

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donnait de main de maître. Encore quelques mois et tout cela va devenir de l'histoire ancienne. Le général, jusque-là si glorieux, se laissera aller aux plaintes et aux récriminations, parce que son souverain n*aura pas approuvé son dernier plan de campagne ; il rentrera boudeur dans son camp de la Chênaie ; puis, incapable de repos, on le verra quitter ses troupes, déserter sa cause et passer à l'ennemi avec armes et bagages. Mais Lamennais apostat, — car l'infortuné se précipitera dans l'abyme ténébreux de l'apostasie ^^ — , tout en privant l'Eglise, surtout l'Eglise de France — qui ne saura jamais trop pleurer en lui la perte de l'un de ses fils les plus nobles et les plus généreux, — de l'appoint considérable de sa science et de son génie, n'apportera aucune force à la Révolution qui le ménagera, sans doute, et le flattera comme un transfuge d'élite, mais en le tenant le plus

(i) Dans une lettre à M. Brute, datée du 31 Octobre 185 1, Lamennais disait à propos de certaines craintes formulées par son ami : « L'impression que j'en ai reçue est à peu près la même que si vous me disiez de prendre bien garde à ne pas devenir musulman. Que pourrais-je répondre à cela, sinon que je ne me sens nullement tenté de ce côté-là, et qu'avec la grâce de Dieu, j'espère bien ne pas tomber dans l'apostasie. » Courcy, p. 169. L'homme n'est jamais sûr du lendemain^ pas plus pour la vie de l'âme que pour celle du corps.

souvent à Técart ou en ne l'employant que dans des expéditions secondaires, par la connaissance qu'elle aura du caractère essentiellement indiscipliné de cette nouvelle recrue.

Telle est l'histoire lamentable qu'il nous faudra bientôt raconter ou plutôt qu'il nous Êiudra, comme nous l'avons fait jusqu'ici, laisser raconter aux documents que nous publions. Ce moment douloureux, nous le retarderons le plus possible, trop heureux, si nous pouvions l'éviter !

Le 8 Juillet 1832, l'abbé Rohrbacher mandait à Lamennais :

« Tandis que vous êtes encore à Rome, je vous prie de vouloir bien avoir la bonté de faire examiner par le P. Ventura et quelques autres théologiens des plus doctes, mes Pensées sur la nature et la grâce. »

— Lamennais quittait Rome à cette époque même. Il se dirigea vers la Bavière ; il se trouvait à Munich, lorsque lui fut communiquée l'encyclique de Grégoire XVI, en date du 13 Août 1832. Nous n'avons qu'à nous soumettre ^ dit le

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Maître à ses disciples. Il revint à Paris, annonça la cessation de l'Agence et le 27 septembre, il partait de Paris pour la Chênaie où le suivirent Gerbet et Lacordaire (^).

« Le P. Lacordaire, écrit M. Houet, d'après une note que nous avons sous les yeux, raconte, dans ses Mémoires, qu'après s'être soumis à l'Encyclique du 13 Août 1832, M. de Lamennais, rentré à la Chênaie, gardait au fond du cœur un vif ressentiment de l'acte qui l'avait frappé. La blessure y était vivante, et le glaive s'y retournait chaque jour par la main même de celui qui aurait dû l'en arracher et y mettre à la place le baume de Dieu, Vie du P. Lac. par le P. Chocarne, p. 153.

« Quel est celui qui exerça sur M. de Lamennais une si funeste influence ? Les extraits des Mé-

(i) Note de M. Houet qui ajoute, en son nom, sans doute, et au nom de ses condisciples : « Vix sustentamur aliéna stipe et fere nisi nos gratia conservaret, ab ecclesid romanâ attriti, qui soli in orbe occiduo pro illd dimicamus, deserere causam X*' et Ecclesiœ contemnere libertatem ....» (Plaintes des compagnons de St Thomas.)

Qu'ils condamnent re5 compagnons de St Thomas ceux qui, incapables d'aimer et de haïr, ignorent ce qu'il en coûte d'abandonner des illusions d'autant plus chères qu'elles sont plus généreuses et plus désintéressées I

moires du P. Lacordaire, donnés par son biographe, ayant appris précédemment (p. 105) au lecteur que « le disciple le plus intime » de M. de Lamennais était M. Gerbet, on serait naturellement porté à croire que c'est lui qui aurait envenimé la blessure du Maître.

« Si ce n'est pas M. Gerbet, sur quelle personne de l'entourage de M. de la Mennais retombe cette accusation ?

« Sur son confesseur ?

« Sur son frère ?

« Elle fait planer un soupçon sur tous ceux qui entouraient M. de la Mennais. »

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