BARQUE FRACASSÉE. — PROGRÉS CONTINU VERS DIEU
npouT en désespérant de revoir Lamennais, Me' de -*- Quélen ne cessait de s'intéresser à lui et de guetter, pour ainsi dire, tout signe de rapprochement. Ayant appris qu'on l'avait rencontré priant dans une église, il ne se sentit plus de joie, et crut au commencement de sa conversion, sinon ;\ sa conversion même. Son grand cœur d'apôtre alors lui dicta cette nouvelle lettre qu'il adressa, comme les précédentes, à Mlle de Lucinière.
« Paris, le 30 août 18
« Mademoiselle,
Je viens d'apprendre, et j'espère que l'on m'a dit l'exacte vérité, que votre, je devrais dire notre
pauvre ami s'ot rapproché Jcs consolations de l.i Rclipon, les seules qui puissent faire supporter les maux sans nombre de la vie présente. J'ai ciilendu assurer qu'il allait ù la messe, c'est un pas pour ta dire un jour. Oli ! que je serais heureux d'apprendre qu'il se met en état de célébrer les Siiiuts Mystères qui faisaient autrefob sa joie et son bouhcur'.Que j'aimerais à lui ouvrir les portes du sanctuaire aimable du Dieu des vertus ! Je hiite ces moments par mes prières ; ne cessez vousmême d'implorer le Seigneur pour qu'il ne permette pas qu'une brebis de son troupeau, qu'un ministre de son église, qui pourrait encore en être l'ornement, périsse et devienne un sujet de chute pour plusieurs.
« Votre ami est ici depuis quelque temps ; je ne l'ai pas vu, pourquoi me fuirait-il ? A-t-il trouvé de l'amertume dans mes conversations ? Du moins, je ne crois pas avoir à me le reprocher. Si vous trouvez l'occasion favorable pour me rappeler à son souvenir, dites-lui que, moi aussi, je suis bien affligé et de toutes sortes de manières, mais que son retour au bercail de Jésus-
d'après des documents inédits 321
Christ me ferait oublier bien des peines. Mon cœur ne lui sera jamais fermé, pas plus que celui du Père commun ; il trouvera aussi dans le clergé de véritables frères dont la tendre charité le consolera des années malheureuses qui ont pesé sur lui, comme sur nous.
« C'est en descendant du saint autel que j'ai eu ce matin la pensée de vous écrire. Dieu peut faire des miracles, je lui demande, par l'intercession de Marie, de ramener ce pauvre ami dans la voie de la vérité, de la justice et de la piété, h.ors de laquelle sa vie se dissipera dans la douleur, et se terminera dans d'éternels gémissements.
« Veuillez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être. Mademoiselle,
« Votre très humble et très obéissant serviteur, « f Hyacinthe, Archevêque de Paris. »
A't-il trouvé de V amertume dans mes conversations ? M^"" de Qjaélen fait allusion ici aux rapports qu'il avait eus avec Lamennais, immédiatement avant sa chute. Sa conduite, dans ces circonstances délicates,
n*avait jamais cessé d'être irréprochable. Lamennais qui d'abord avait su le comprendre, finit par ranger son ancien ^mi, demeuré son pasteur, sinon parmi ses persécuteurs attitrés, du moins parmi ses adversaires irréconciliables. Il refusa de voir qu'il combattait ses erreurs, non sa personne ; d'ailleurs Lamennais, durant toute sa vie et au milieu de ses étonnantes et nombreuses transformations, s'identifiait tellement avec ses idées du moment (^), qu'il prenait toujours ses contradicteurs pour des ennemis personnels. La touchante lettre que nous venons de lire et dont Mlle de Lucinière communiqua quelques passages à l'infortuné Lamennais qu'elle n'avait cessé de voir, espérant le ramener, ne trouva point d'écho dans l'esprit défiant, le cœur ulcéré de celui-ci ; non plus que celle qu'il reçut lui-même, presque en même temps, du saint éveque et sans intermédiaire cette foisC^). Mlle de Lucinière, l'âme angoissée, dut constater l'inutilité de tant et de si généreux efforts. Elle écrivait à l'abbé Jean à ce sujet :
(i) Cf. t. I. p. ii6.
(2) Lamennais préparait alors la publication du réquisitoire clo-
d'après des documents inédits 323
« Paris, 3 Octobre 1836.
« Je vous envoie, ci-joint, mon bien respectable ami, une lettre de M»"" l'archevêque de Paris, lettre dont en partie j'ai pu faire part à ce pauvre Féli. Elle n'a rien produit d'apparent, non plus que celle que le bon prélat lui adressa directement deux jours après : elle était accompagnée d'un billet pour moi que je vous envoie aussi, comme preuve de la charité qui l'anime. Oh ! que cet aveuglement est long et opiniâtre ! Tout ce qu'on lui écrit est par pure politiquCy et si mon langage ne fâche pas parce quil vient du cœur, il est au moins inutile ! Je n'entends rien à ces matières, je suis dupe, et on ne veut pas me détromper. Cependant, je parle à tort et à travers, le plus que je puis : je rappelle l'heureux passé, l'orageux présent et le triste, l'épouvantable avenir ! Tout cela, comme Dieu me l'inspire, sans ordre, ni méthode : tout
quentmais partial, intitulé '.«xJffaires de i^ow^», auquel fait allusion la lettre suivante. On devait y lire cette phrase à l'adresse de Mk»" de Qjiélen : f II m'est doux de dire combien j'eus à me louer de ses procédés, de sa bienveillance et du zèle plein de sagesse avec lequel il s'employa etc. », (édition Cailleux 1856-1837, p. 146). Et pourtant, il refusait maintenant de répondre à ses avances charitables, il ne voulait plu5 voir que pure politique dans sa bonté paternelle I
passe, et l'oo s'attendrit, et l'on me revient toujours, mais uns avoir changé d'un iota.
• Kâanmoins, on va régulièrement à la messe, on garde l'abstinence, on a donc de k foi encore, un reste de foi ! W. Tout n'est pas perdu.
« Nous tremblons de l'ouvrage qu'il va livrer au public, les journaux l'anathématisent déjà. Je lui en parlai Dimanche qu'il vint dîner avec moi. Je lui témoignai mon inquiétude et la douleur que j'aurais, ainsi que ses vrais amis, si, comme on le disait, il attaquait de front l'Eglise. Il me répondit que personne ne connaissait positivement le fond de son ouvrage, qu'il envoyait feuille par feuille â l'impression, et qu'il tallait laisser dire. Voilà d'où nous en sommes. Marie-Ange W me conKi avant son départ qu'elle avait été présente à un entretien de son oncle avec un protestant, et qu'il vengea les prêtres et îes religieux de l'Eglise romaine avec beaucoup d'ardeur' des inculpations alléguées contre eux. Ceci me fit grand bien : c'est une goutte de rosée dans le désert. Ce pauvre F(éli)
(iJCi. . i"vol.,p. i8c, a (i) Mils Marie-.^nge B\aht
d'après des documents inédits 325
est brouillé avec M. de Monta(lembert). Il veut ravoir son portrait. Je crois aussi qu'il n'existe plus d'intimité entre lui et M. Eug(ène) Bo(ré)... Le baron de Vit(rolles) est un des fidèles. On dîne toutes les semaines chez lui. J'en ai prévenu l'archevêque, pour voir si on pourrait en tirer parti; mais il ne le croit pas.
« Je me reproche d'avoir été aussi longtemps sans vous écrire ; j'espérais toujours avoir quelque chose de meilleur à vous mander...
« ... Excusez mon griffonnage : je ne saurais écrire sur ce papier glissant (2). Vous connaissez mon respectueux et fidèle attachement...»
A cette époque, on le voit, Lamennais allait encore à la messe et suivait la loi de l'abstinence : la mèche fumait encore, mais pour peu de temps, et quand le flambeau s'éteindra, nul ne le rallumera plus.
La presse religieuse réprouvait d'avance l'ouvrage que Lamennais préparait ; rien n'était plus
(2) Cetto lettre, si belle dans sa simplicité, est écrite sur la même feuille que celle de Mgr de Qjiélen.
propre à l'exaspérer que cette sorte de parti pris i)uî pourunt, cette fois, n'iilbit ttre que trop justifié. Comme on savait les dispositions d'esprit actuelles de l'écrivain, on devinait aisément que de sa plume allait sortir tout autre cliose que l'apologie de Rome h laquelle pourtant elle avait été si longtemps habituée.
Voici le billet de M^' de Quélcn dont il est question dans la lettre précédente :
«I Pourriez- vous, Mademoiselle, faire remettre cette lettre à une adresse que je ne connais pas Wi. Vous êtes parËùtemeot la maîtresse ou de la remettre vous-même, ou de la faire tenir sans paraître y ûtre pour quelque chose ; vous connaissez le terrain et vous connaissez mieux que moi ce qui serait le plus à propos. Priez Dieu de bénir ces quelques lignes que je viens d'écrire, ce jour, 3 Septembre, fête de nos Martyrs.
(1 Veuillez agréer mon respectueux hommage.
« ■!• Hyacinthe, Archevêque de Paris ».
d'après des documents inédits 327
Telles furent les dernières relations, du moins que nous sachions, du vénérable prélat et de Lamennais.
Celui-ci s'enfonçait de plus en plus dans l'abîme d'où l'on voulait à tout prix le retirer. Il ne laissait pas cependant de se ressouvenir encore parfois de son rôle d'apologiste de la Religion catholique, ainsi que sa nièce nous l'apprenait tout-à-l'heure ; ces « gouttes de rosée dans le désert » se raréfieront de plus en plus et précisément à mesure que ce désert s'étendra davantage et deviendra plus brûlant. Déjà, en 1833, il écrivait à l'abbé Combalot ces lignes navrantes : « J'ai quitté pour jamais mon ancien champ de bataille...
Instruit par l'expérience, je suis bien résolu à me placer désormais, comme écrivain, en dehors de l'Eglise et du Catholicisme ('). On m'a
5 juin 1843, à ^' Houet,alors aumônier de l'Institut Laville, àParis: « Pourriez-vous m'indiquer l'adresse de M. Gerbet ? Je me suis enquis plusieurs fois, sans succès, de celle de M. Lamennais, mais je pense qu'à cet égard vous n'êtes pas plus habile que moi. » — C'était une erreur (voir l'Introduction) ; par un privilège spécial, dû, sans doute, à la très-grande intimité qui avait régné entre eux, M. Houet savait l'adresse de son malheureux Maître qu'il alla voir, chez lui, plusieurs fois à cette époque.
(i) Vide supra, p. i6o.
td
assez dit que leurs affaires ne me regardaient pas, pour que j'aie le droit de croire et d'agir en conséquence... Simple fidèle m religion. Je marche les yeux Jermés dans la voie commune, à la suite du pauvre charbonnier. » (0
Cette foi du charbonnier, d'autant plus raisonnable souvent qu'elle est moins raisonnée, Lamennais, sans trop s'en douter peut-être, ne l'avait probablement plus, au moment où il écrivait ces lignes déplorables.
A partir de ce moment jusqu'à la mort de Lamennais, les documents inédits vont nous faire presque totalement défaut ; mais l'histoire qu'il leur reste à raconter est tellement lamentable que nous ne songeons pas à nous plaindre de la voir abrégée ; c'est le cœur étreint par l'angoisse que nous poursuivons ce récit douloureux.
A la suite de malheureuses spéculations de librairie, Lamennais se vit contraint de vendre sa bibliothèque. Il écrivait, le 4 janvier 1837, à M.
(1) Vie de l'abbé Combalol, pir Mlr Ricard, p. m.
Marion : « La vente de mes livres a commencé et commencé assez mal. Je suis accoutumé à ce genre de réussite. » (') Le 5 février suivant, il lui apprenait le résultat de la vente : « La vente de la bibliothèque a été encore plus mauvaise que je ne vous mandais. Elle ne s'élève pas à 14000 francs bruts, et les frais sont énormes. Mieux eût valu jeter les livres par la fenêtre : c'eût été plus court et Ton se serait épargné des -soins et des peines infinis. Il est dit que tout, absolument tout, me réussira de la même manière. Comme il faut vivre cependant, je me suis décidé à accepter la direction d'un journal quotidien, jusqu'ici sans couleur, ni sans opinion. Son titre est le Monde ». (2) Lamennais, dans ses relations, avait constamment montré la confiance naïve et l'abandon d'un enfant ; souvent on abusa indignement de cette simplicité : de là ses méfiances tardives, mais presque absolues et parfois peu motivées. Il lui restait, en effet, de nombreux amis, sincères et dé-
(i) Confidences, p. 126.
(2) ibid. — Lamennais ne conserva la direction de ce journal que fort peu de temps.
voués ; mais ils appartenaient tous au parti qu'il venait de déserter ; ses nouveaux amis ne furent, le plus souvent, que les exploiteurs éhontés de sa renommée.
L'un de ces anciens et fidèles amis, l'abbé Rohrbacher (0, apprenant qu'il mettait sa bibliothèque en vente, résolut de venir à son aide avec les ressources de son maigre budget. Voici ce qu'il écrivait à l'abbé Jean, à cette occasion.
« Séminaire de Nancy, le 7 janvier 1837.
« Mon cher Père,
« Je vous souhaite de tout mon cœur une bonne et heureuse année, ainsi qu'à tous nos chers confrères et frères.
« Le coadjuteur C^) s'en va décidément à Bordeaux. C'est, à mon avis, un bonheur pour TEglisc entière. Je ne sache point d'évèque qui con-
(i) Après la dispersion de la maison de Malestroit, Rohrbacher était rentré dans le diocèse de Nancy. On lui avait confié la chaire d'Histoire, au grand séminaire.
(2) Mb*" Donnet, promu récemment à l'archevêché de Bordeaux.
d'après des documents inédits }3I
naisse mieux le bien et le mal de notre époque. Il s'intéresse beaucoup à votre frère. Il regrette de n'avoir pas eu occasion de le voir précédemment. Il ne désespère pas de lui pour l'avenir. Nous en avons causé plusieurs fois ensemble, et toujours nos idées se sont trouvées d'accord. Il ne peut rien entreprendre maintenant : il s'exposerait lui-même à des critiques. Il faut qu'il se consolide dans sa nouvelle position, pendant un an ou deux ; après, il tentera. Dans les Affaires de %pme, il trouve des choses admirables : il en a fait des extraits pour être bien au fait de la chose. Il croit que le mal de votre frère, c'est qu'il est fâché et que souvent il exagère.
« Pour moi-même, je lui ai écrit, à votre frère, le 26 décembre, en ces termes :
— « Mon très cher Monsieur de la Mennais,
« J'ai appris par les journaux que vous vendiez votre Bibliothèque. J'en suis bien fâché. Comme je vous aime beaucoup, j'aime aussi beaucoup vos livres. Je r^rette de les voir se disperser par le
3]1 LAUEMNAIS
monde comme de pauvres exilés. Si vous vouliez m'en réserver quelques-uns, je vous en aurai une grande obligation. Vers la Pentecôte, j'aurai à ma disposition environ mille francs. Voudrîezvous avoir la bonté de me céder là-dessus, au prix que vous jugerez K propos, les numéros 223, 316. 739. 743. 1678, 1678 (bis), 1735, 1885, 1969, de votre catalogue imprimé ? — Je me servirai de ces livres pour le travail qui m'occupe, mais avec l'intention, si jamais vous recomposez votre bibliothèque, de vous les rendre, sans autre retour que votre amitié. » —
« Il m'a répondu, le 2 janvier :
— « Votre commission, mon cher monsieur Rohrbacher, a été faite au moment où j'ai reçu votre lettre ; c'est-à-dire que j'ai remis votre note à mon libraire, en le chargeant de retirer les ouvrages que vous désirez, à mesure qu'ils paraîtront à la vente qui commencera ce soir. Ce seront les enchères qui en détermineront le prix que je ne voudrais pas fixer moi-même. Je voudrais que ma position me permît de vous ofl"rir en cadeau cette partie de ma bibliothèque, mais il faut avant tout
d'après des documents inédits 333
que j'achève de payer mes dettes... Ne vous inquiétez pas, au reste, du remboursement ; il aura lieu à l'époque qui vous sera la plus commode. Je vous remercie beaucoup de la faculté que vous voulez bien me laisser de rentrer plus tard dans la propriété de ces livres ; mais, je n'en userai certainement pas. Une bibliothèque est désormais un trop gros bagage pour moi, et je dois achever ma route à travers ce triste monde avec un appareil plus léger. » —
« Vous devinez, sans doute, mon cher Père^ que, dans cette correspondance, mon but principal était et est, non pas tant les Uvres, mais l'homme à qui je voulais adoucir le cœur par le souvenir d'une amitié sincère et chrétienne.
« Rohrbacher ».
Le II juin, nouvelle lettre à M. Jean de Lamennais.
« A Monsieur l'abbé Jean de la Mennais, « Séminaire de Nancy, 1837, le 11 juin,
« Mon cher Père,
« A propos de votre frère, où en est-il ? En quittant le Mondcj où va-t-il ? et avec qui ? Je viens de lire quelques articles de lui dans ce journal : je n'y ai vu qu'un squelette de lui. Son article principal, 13 mars, De la fraternité humaine, repose sur une base qui est de toute fausseté, savoir que s'il n'y avait qu'un seul homme, tout serait bien ; mais que le mal est qu'il y en ait plusieurs (^) ; un homme même seul n'est pas un, mais deux : tout le monde le sait par expérience^ de saint Paul ci Ovide : Video meliora proboque, détériora seqiior, — Je lui dois à peu près 700 francs pour ceux de ses livres que je lui ai demandés
(i) On sent que le bon Rohrbacher force la note, pour rendre plus palpable le paradoxe de Lamennais.
et que j'ai reçus. Je comptais les rembourser vers la Pentecôte ; mais un individu de qui j'attendais un millier de francs n'ayant pas tenu parole, il faut que j'attende vers la fin de septembre. S'il savait combien ses anciens amis , et même ceux qui ne l'ont pas été, s'intéressent à lui, en vérité, il aurait pitié de lui-même et de nous. Quand les journaux annoncèrent la vente de sa bibliothèque, le curé de la cathédrale, ancien supérieur du séminaire, me demanda si c'était réellement parce qu'il était dans la gêne, et ajouta que, pour sa part, quoiqu'il n'eût jamais partagé ses idées, il lui ferait volontiers une pension viagère de cent francs : un autre, M. Ferry, me dit cinquante pour sa part. Enfin, vu la disposition générale des coeurs, je suis sûr que, s'il voulait avoir pitié de lui-même, on lui ferait très volontiers, dans le seul diocèse de Nancy, une pension viagère (sic) de mille francs, pour le moins. Vous pouvez le lui dire si vous en trouvez une occasion favorable.
« Rohrbacher ».
}t£ LAHMNAU
Rio, dans son ouvrage intitulé : Epilogue à l'An Chràim ('), raconte que Montalemlien faisait une pension h Lamennais^ lequel, d'après lui, fut jusqu'à la fin d*uoc discrétion impénétrable sur ce point. Il ajoute :
« 11 y a des secrets qui, pour un homme de coiur, devraient être impossibles -\ garder n.
Cette assertion fort grave aurait besoin d'ètie démontrée. Rio ne se donne pas la peine de le faire; maïs son affirmation qui, paraît-il, lui suffit ne nous suffit pas à nous et nous la repoussons sans hésiter, d'autant plus qu'elle est moins vraisemblable. Lamennais, il est vrai, vécut toujours dans une situation modeste, parfois même un peu gênée, on vient de le voir, mais il avait l'âme trop fière, le caractère trop attier, pour accepter une aumône, d'où qu'elle vînt. Toutefois, nous ne mettons nullement en doute l'honorabilité de Rio, mais simplement l'exactitude de ses renseignements. Son récit, en ce qui touche Lamennais, est empreint, du reste, d'une partiaUté
(i) Tome II, p. 1S9.
D'APRtS DES DOCUMENTS INÉDITS 337
manifeste, bien que, peut-être, inconsciente. Ces deux qualités, rexaclitude et V impartialité^ he furent pas toujours les vertus favorites de cet écrivain (0. Le 26 janvier 1838, Tabbé Rohrbacher écrivait de nouveau à celui qu'il appelait son père, au sujet de Féli.
« Séminaire de Nancy, le 26 janvier 1838.
« Mon cher Père,
« J'ai vu votre frère à Paris. Ne l'ayant pas trouvé une première fois, je lui laissai un mot de salutation avec mon adresse. Le jour même, il m'envoya un billet, où il me dit qu'il me recevrait avec beaucoup de plaisir, tel jour, telle heure. J'y allai ; il m'embrassa fort amicalement, et à mon entrée et à ma sortie ; nous causâmes, une heure, sur l'état actuel de l'univers, plaisantant et riant comme autrefois ; au point que, si
(i) Cf. Observations sur le livre inlitulé : La petite Chouannerie ou Histoire d*un collège breton, par le général de La Boèssicre : brochure assez rare et fort curieuse. On y relève les distractions vraiment colossales de Tauteur, M. Rio, qui, à chaque instant, prend le Pirée pour un homme et réciproquement.
Il»
je n'avais pas su ce qui s'est passé dans l'intervalle, l'aurais die ; Mais, c'est U bonhomme de loufoun /Je remarquai par sa conversation, qu'un certain ensemble d'idées qui précédemment ont contribué à sou égarement, sont tout à fait modifiées. Bref, je ne vois plus les obstacles si grands.
(1 Robrbachcr ».
L'imc eénèreuse de l'abbé Rohrbacher s'illusionnait, car ces obstacles qu'il croyait moins grands devaient quand même demeurer insurmontables.
Lamennais, à l'opposé de tant d'autres apostats, qui ne s'éloignent de Dieu que pour se rapprocher du monde et de ses convoitises, se sentait pris, pour les choses de la terre et pour les hommes, d'un dégoût de plus en plus insurmontable. Il s'écriait :
« Oh ! la vilaine bête que l'homme et abjecte, s'il ne se sent soulever par qu,elque chose de céleste (0 a :
(i) Contid. p. i8), lellre Ju 27 janvict 1859.
d'après des documents inédits 339
Mais, puisqu'il niait toute Révélation, son génie avait beau, dans de sublimes élans, s'efforcer de quitter la terre et ses vulgarités, il y retombait de tout le poids de ses négations sacrilèges et de ses contradictions blasphématoires : le dernier mot de ses écrits devait être le Déisme (0, mais non l'Athéisme, nous l'avons observé déjà.
L'abbé Rohrbacher cependant conservait toujours, avec ses généreuses illusions, quelques rapports avec Lamennais. Il écrivait à Jean, le 20
mars 1839 :
« D'après votre conseil, j'ai fait porter à votre frère un exemplaire de mes trois brochures. Je n'ai pas encore eu de nouvelles. »
Le i^' octobre, il lui adressait la lettre suivante.
(i) V Introduction à la Traduction de Dante dont nous avons déjà parlé peut être considérée comme son testament religieux, civil, et politique.
« Je vous embrasse do tout mon cceur, et, Avec vous, tous les vôtres.
« Rohrbaclier ».
Le 1" Janvier 1843, l'abbé Rohrbacher envoyait les cinq premiers volumes de son Histoire de l'Eglise à l'abbé Jean, pour l'établissement de Malestroit qui avait remplacé l'école des Hautes Etudes ecclésiastiques où ils avaient été composés. Il disait : « Si vous pensiez qu'un exemplaire envoyé h votre pauvre frère pût lui faire quelque bien » !
Enfin, dans une lettre du 9 Février 1845, il demandait à l'abbé Jean, dans un Post~scriplum : K Y- a-t'il quelque nouvelle du frère » ?
Cette lettre est la dernière de celles que mentionne M. Houet.
Nous ne savons rien de touchant comme cette sainte obstination d'une amitié que rien ne rebute ; mais aussi rien de navrant comme cette autre obstination dans l'erreur d'un génie jusque-là si pur et si passionnément catholique.
d'après des documents inédits 341
jusque-là si froide, s'animait, s'épanouissait. Et je reconnus la vérité de ce que M. Binet m'avait dit au Mans : // a plus de foi qu'il ne pense. Je lui dis enfin que, dans notre pays, on l'aimait toujours bien, et qu'on m'avait recommandé de le lui dire, comme aussi, s'il ne se trouvait pas bien ailleurs, de venir parmi nous. Il parut sensible et m'embrassa en disant : tAdieu ! mon cher ami, adieu I Têre Rohrbacher,
« Dans le cours de la conversation, il m'a dit entre autres : « Il y a eu un temps où j'aimais « tellement la solitude que la société me contra- « riait : plus tard, je me trouvais indifférent, maince tenant j'ai me quelque société ».Un fait que m'a raconté M"® de Lucinière, le confirme. Pendant, l'année, il lui écrivit une lettre, dans le style de l'ancienne amitié, pour lui apprendre qu'il avait changé de logement, et pour s'inviter à dîner chez elle. Tout cela me paraît bon signe. M. Binet pense que le mieux, c'est de le laisser revenir tout doucement, sans l'argumenter, sans le contredire, et sans occuper de lui le public. Le principal est toujours de prier.
■ \t vcxK cini>rassc de tout mon ; ■ (lUi, :::«» .es vôtres.
; . :- janvier 184^, l'abbé Rohrtacncr ^zttt^ ^■-. ^■:i^ premiers volumes de son ^eœtt
^^iist i l'abbé Jean, pour l'établissaiicn: ; ■id..;ssoi; .qui avait remplacé l'école ot ->jCe> ^icclcsiasiiques oii ils avaient été o . Jisai: : a Si vous pensiez qu'un exeirptart
.-cvt i votre pauvre frère pût lui &iic qatâçae
::zr., .Jans une lettre du 9 Février 1845, i- .L.ikia:; 2 l'ibbé Jean, dans un Post-icrifUmm :
.zci; .^XtK e:
ouvelle du frère ■ ?
la dernière de celles que
d'après des documents inédits 343
Cependant, Ton priait de tous côtés pour la conversion de Lamennais. On y intéressa môme le prince de Hohenlohe, qui passait pour thaumaturge et jouissait d'une vogue extraordinaire.
Nous avons sous les yeux une suite de lettres écrites à M Jean de Lamennais par un certain abbé Peltier, curé de Vauchrétien (diocèse d'Angers).
Ce digne abbé se croyait suscité de Dieu tout exprès pour la dpuble mission de réfuter Lamennais et de le convertir : aussi, à peine le grand écrivain avait-il lancé un nouvel ouvrage que ce brave M. Peltier s'empressait de publier une brochure destinée à le combattre : sa bonne volonté demeura toujours fort au-dessus de son talent et surtout, de ses succès. Il mandait à l'abbé Jean, le 4 Octobre 1845 :
« L'affaire qui m'a principalement attiré à Paris, et que vous savez. Monsieur, est un autre motif qui me retient dans le monde (^). Il me semble
(i) Le digne abbé avait songé à entrer à Solesmes ; dom Guéranger mit pour condition qu'il ne s'occuperait plus de la conversion de Lamennais que par ses prières ; il n'accepta pas.
344 Lwnni
qutf, pour son succès, j'ai besoin de tome ma liberté, de toute mon indépendance. On annonce, pour cet hiver procbain, la suite du premier ouvrage que je me suis attaché i combattre. Ne sera-ce pas alors, pardonnez-moi, une espèce de devoir de se montrer de nouveau sur la brèche ?
* Je- vous ferai sans doute plaisir de vous apprendre, Monsieur le Supérieur, qu'ayant fait l'acquisition des DécrèlaUs de Grégoire IX, qui ont appanenu autrefois à M. votre frère, j'ai écrit à celui-ci pour qu'il me permît de lui en faire hommage. M. votre frère m'a fait l'honneur de me répondre qu'il me remerciait, mais que ce livre lui étant parfaitement inutile, il me priait de ne pas le lui envoyer. Je lui ai récrit qu'il m'eût été bien doux de déposer cet objet à ses pieds, et plus doux encore de m'y prosterner moi-même ; qu'en attendant cet heureux moment, qui Éiit l'objet de tous mes désirs les plus empressés, je garderais, sur son ordre, le livre qu'il me laissait entre les mains, comme le plus honorable de tous les souvenirs,
Je n'ai pas eu l'occasion, Monsieur, de voir Madame de Granville et Mademoiselle sa sœur,
d'après des documents inédits 34$
depuis quinze jours que ces dames m'ont dit ellesmêmes avoir reçu la visite de M. votre frère, le même jour qu'il m^ivait fait réponse. Il s'est plaint à elles d'être toujours souffrant de l'estomac, et de ne pouvoir plus travailler que le matin. Il avait de lui-même fait tomber la conversation sur les Bénédictins, avait demandé ce qu'ils faisaient et s'ils ne perdaient pas leur temps. Mlle Hélène lui a réparti que, comme j'avais été chez ces religieux, ce serait moi qui pourrais en donner des nouvelles. M. votre frère n'a pas fait de réplique et s'est mis à parler d'un autre sujet » .
Déjà trois ans auparavant (13 Juillet 1842), Mlle de Lucinière écrivait à l'abbé Peltier, venu tout exprès de Paris pour solliciter une entrevue avec Lamennais :
« Je reçois à l'instant une lettre de M. Féli de La Mennais, en réponse à celle que je lui écrivis hier au soir. Il est irrévocablement décidé à ne pas vous recevoir et en propres termes, il vous prie de le laisser tranquille,,. Je crois que le meilleur parti que vous ayez à prendre est de retourner à votre troupeau ».
J46 LAMBNXAIS
Nous voyons que l'abbé Peltier n'en continua |%1^ tnoins ses tentatives indiscrètes. Il faisait mieux, bien que sans plus de résultat apparent, en priant et en faisant prier pour Lamennais.
Dieu n'a pas permis que tant de démarches, inspiriJes par le zé\e le plus pur, sinon toujours le plus réfléchi, ni que t:int de prières, envolées d'Smes si chrétiennes, aient eu un succès visible : nous avons toutefois le droit d'espérer qu'elles n'auront pas été inutiles, non plus que les luttes si vaillantes, si noblement désintéressées, soutenues en rhonneur de l'Église, autrefois, par Lamennais luî-mCme ; la dernière heure de l'infortuné, fut, sans doute, une grâce suprême qu'il ne laissa pas, cette fois, tomber à terre ; du moins, il nous est permis et surtout, il nous est doux de le croire et nous le croyons.
Lamennais, tout intraitable qu'il fut toujours, avait toujours su se faire aimer ; d'ailleurs cette inflexibilité de caractère se pliait parfois avec une souplesse merveilleuse aux caprices d'autrui. La
lettre suivante de M. Marion à l'abbé Jean nous en offre un exemple d'un genre assez inattendu.
a Mordreux, le 15 Mai 1846.
« Très cher Ami,
« J'ai une lettre de votre frère très-récente (du II de ce mois), il me dit qu'il est auprès d'un malade, homme difficile, bizarre au plus haut point, et dont les manières touchent souvent à l'aliénation ; que cet homme chez qui il avait déjà passé trois semaines l'a redemandé, dans une nouvelle crise; que ce qu'il a commencé il faut qu'il le finisse, autant que ses forces le lui permettront, voulant, s'il le peut, aller jusqu'au bout. Quelle est cette personne ? Il ne me la nomme pas. En sauriez-vous quelque chose ? Votre frère ajoute encore que son malade ne lui laissant jamais un demi- quart-d'heure de tranquillité, c'est de sa chambre qu'il m'écrit et qu'il a été obligé d'abandonner tous ses travaux littéraires. Est-ce un grand
nul ? Les Réflexions sur /« Evangiles me font croire que c'est plutôt un bien. Il m'a envoyé le quatrième volume de l'Esquisse, ouvrage trop abstrait pour mon intelligence. J'en ai lu quelque choscj mais avec défiance.
« Tout i vous, tris-cher ami. »
La lettre dont parle M. Manon a été publiée par M. de la Villerabel (0. Nous y lisons, en effet, cette phrase :
« D serait trop long de vous conter les embarras et les soucis de toute sorte de genres, attachés à mes fonctions de garde-malade pris d'un homme difficile, bizarre au plus haut point, et dont les manières très fâcheuses touchent souvent à l'aliénation. »
On se figure assez difficilement Lamennais dont on s'est toujours plu .'l dépeindre le caractère inquiet, mobile et fantasque, volontairement attaché au lit d'un malade encore plus capricieux que lui et qui, suivant toute apparence, n'était ni un pa-
(i) Conlîdtncïs. p. 314.
rent, ni même peut-être un ami, du moins l'un de ces amis auxquels on sacrifie assez volontiers son temps et son repos. Il paraît d'ailleurs qu'il n'était pas à son coup d'essai, si nous en croyons la Biographie universelle et portative des Contemporains y publiée à Paris, en 1834, chez Levrault. Nous y lisons ces mots, à son sujet : « Voué aux travaux les plus austères, il ne les quitte que pour visiter et veiller les malades indigents (0 ».
Nous avons déjà souvent eu l'occasion, en parcourant ces nombreux documents, de relever les calomnies aussi graves que peu motivées dont Lamennais fut l'objet ; il nous semble pourtant que ses torts réels ont été assez grands, assez nombreux, sans qu'il soit besoin de les augmenter encore, à l'aide de l'imagination, cette folle du logis qui ne manque parfois, ni de méchanceté, ni même de scélératesse.
Parmi ces imputations, gratuites selon nous, adressées, par certains catholiques mêmes, à la mémoire d'un homme qui fut longtemps, et dans
(i) Tome III*, p. 567, col. i".
des circonstances partie ulii-rcment difficiles, l'héroiV^ue défenseur de leurs plus chères croyances: ce qui, dans une large mesure, devrait la rendre sacnk; à leurs yeux ou du moins ce qui semblerait devoir leur commander la plus grande réserve, il en est une incomparablement plus grave que touti-s les autres, puisqu'elle s'attaque aux mœurs de cet infortuné grand homme et qu'elle tend i imprimer sur son front, ce front si largement plissfi par les méditations longtemps les plus sublimes, le stigmate du vice le plus crapuleux, le plus infâme.
Cette suprême calomnie trouva un accueil empressé chez les ennemis de la première heure de Lamennais. D'autre part, nombre de bonnes âmes, incapables de comprendre autrement son apostasie et ne pouvant même soupçonner qu'elle fût la conséquence logique d'un esprit inflexible et violemment épris de ses propres théories, — nous allions dire de ses chimères, — se rendirent volontiers à ce qu'elles considéraient comme une explication simple et naturelle. Pour ces personnes, Lamennais ,à l'instar du plus grand nombre des
d'après des documents inédits 351
apostats, n'avait cessé de croire aux vérités de l'Évangile, que parce qu'il avait cessé d'observer sa morale. Il va sans dire que, tout en publiant la prétendue immoralité de Lamennais, l'on se donnait bien garde, et pour cause, de citer la moindre preuve, le moindre fait précis. Toutefois, l'on parlait vaguement d'un Religieux qui, prêchant une retraite d'ordination, dans le diocèse de Rennes, diocèse d'origine de Lamennais, aurait affirmé avoir vu autrefois, à la Prétecture de Police, le registre où était consigné le nom de Lamennais avec une mention infâme.
Pendant que nous préparions cette publication, nous reçûmes d'Angers une. lettre importante, d'une personne tort honorable qui avait appris le sujet de i notre travail. Nous en détachons les lignes ci-après :
« Charles Monnier, secrétaire général de la Préfecture de Police, sous Ca^issidière, en 1848, a donné au docteur Pascal de qui je le tiens le renseignement suivant :
« Dans les dernières années du règne de Louis
Philippe, le groupe de Républicains, dont Lamennais faisait partie, se rassemblait en conciliabules secrets, chez l'éditeur Pagnerre. Le gouvernement en eut vent et le policier Bow/ow qui portait le n" 109 fut chargé de tout faire pour arriver à se débarrasser de ces gêneurs. Ce fut alors que l'on imagina contre Lamennais l'accusation d'immoralité contre nature. On inventa un rapport, c'est-à-dire une dénonciation, puis on lâcha les limiers; mais ceux-ci, malgré leur bonne volonté et leur habileté consommée, ne purent rien établir. Cet insuccès n'empêcha pas que l'on fit courir ce bruit infSme. Si vous en parlez, vous pourrez le réfuter. Vous jugerez au reste de l'opportunité de la chose. »
Nous remercions vivement le très honorable M. B... de cette précieuse communication que nous
sommes loin de nous porter garant de la conduite de Lamennais, après sa chute. Qp'il ait cessé de pratiquer, dans toute sa pureté, la morale du Christianisme, alors qu'il avait cessé de croire à sa doctrine ; il n'y aurait là rien d^'étonnant, c'est même le contraire qui aurait le droit de surprendre ; mais de là au vice monstrueux qui lui fut attribué, il y a une distance qu'il ne convient pas de lui faire franchir, sans preuves dûment établies. D'autre part, nous n'avons jamais pu comprendre que la calomnie, même lorsqu'elle a pour objet un renégat, puisse être avantageuse à l'Eglise qui est la vérité même. Nous ne refaisons point Lamennais, nous le présentons tel qu'il fut, avec les qualités et les défauts que nous révèle le dossier dont nous avons entrepris le dépouillement, sans parti pris.
Nous avons vu, au début de ce chapitre, que Lamennais, vers 1836, avait été rencontré dans une église où il priait. A Ploërmel, nous avons trouvé, parmi les papiers mis à notre disposition, une lettre écrite à l'abbé Jean, par l'abbé Maupied, aujourd'hui prélat romain et curé de St-Martin
Je Laraballc : il y (itait question d'un fait analoguc, Nous avons cru lire la date de 1848, mais It dernier chiffre est douteux. Nous en avons écrit au vénérable et docte Mi^' Maupied qui nous 3 fait l'honneur de nous répondre en ces termes :
u II ni 'est impossible de vous préciser la date de ma lettre i M, Jeun Marie de la Mennais, dans laquelle je lui disais que M. de Noirlieu, curiî de St-Jacques du Haut-Pas, m'avait assuré que M. Féli allait bien ; que, l'autre jour, avec un ami, il élaii entré tians l'Eglise de (mot illisible), prés ^aris, avait pris de l'eau bénite et s'était pieusement agenouilh' pour faire sa prière.
« J'écrivais fréquemment à M. Jean Marie de la Mennais... Cette correspondance a duré depuis 1841 a 1848. a
La foi ne s'éteignit que par degré, dans l'àme autrefois si croyante de Lamennais, et dès lors ses pratiques religieuses se raréfièrent ou se modifièrent dans la même proportion.
Il avait pensé que l'Eglise devait se placer sans tarder à la tète des peuples, afin de les diriger dans l'évolution sociale à laquelle nous assistons
aujourd'hui ; sur son refus, il cessa de croire à sa mission providentielle et tourna d'un autre côté les regards de son espérance. Il oubliait que l'Eglise, comme Dieu qui lui prête son immortalité, j'allais dire son éternité, attend son heure avec patience. Lamennais demeura chrétien, longtemps après avoir cessé d'être catholique, mais son Christianisme n'étant plus qu'une conviction personnelle, une opinion naturelle, se transforma progressivement, avec de fréquents retours, en un déisme assez vague qui toutefois, au moment suprême, comme nous le verrons, parut céder à une croyance redevenue plus positive et mieux déterminée.
A la date de 1853, ^^us avons de Lamennais une lettre adressée à M"^ de Trémereuc qu'il avait connue jadis aux Feuillantines : cette vénérable demoiselle achevait alors à St-Brieuc (rue St-Michel) une longue vie toute de prières et de bonnes œuvres. Elle avait conservé ses relations avec l'infortuné dont elle demandait sans cesse à Dieu la conversion ; elle aurait voulu le décider à quitter Paris pour revenir en Bretagne, dans le but
{tju'tUc se gardait bien de lui avouer) de le sousirairc h l'iiiflui'nce funeste de ses nouveaux amis, si l'on peut appeler de ce nom les misérables qui prirent i tâche de consommer la ruine du malheureux apostat. Dans cette, lettre, Féli qui longtemps avait cherché lui-même à retourner dans sou pays tO se défend, comme il peut, de rester à Paris. Ces lignes, les dernières écrites de sa main, que nous possédions, nous montrent que le grand poète vivait toujom^ ainsi que l'homme de cœur; mais le prêtre, le catholique était mort et ne devait plus renaître ! ^^
n Paris 13 mars 1853.
a 11 est vrai, mon excellente amie, que la lettre dont vous me parlez s'est égarée, et c'est ce qui arrive assez souvent à celles qu'on m'écrit, et probablement à celles que j'écris moi-même. Heureusement qu'entre nous ni l'affection, ni les souve-
On cherche autour de Trémigon, inïisiusqu'iciivï< CoufiJences, p. fij, letlit du 14 septembre 1846,
d'après des documents inédits 357
nirs ne s'égarent jamais ; ils se retrouvent toujours vivants au fond du cœur, comme il y a tantôt quarante ans. Voyez quelle date, et quel espace elle marque derrière nous ! Regardons devant, cela est moins triste. Le passé n'est qu'une suite de douleurs, et au fond de l'avenir luit une grande espérance !
« Vous allez donc entrer en ménage. L'expérience que j'en ai m'empêche de trop vous en féliciter. Mais vous avez Clara (^^ et cela change bien les choses. Pour moi qui suis seul, je trouve le fardeau lourd. Quand les forces et la mémoire baissent, il vous faudrait, comme aux enfants, une bonne et une nourrice. Profonde misère ! Acceptons la toutefois, puisqu'elle est dans les lois de la Providence. Vous voudriez que je quittasse Paris ; mais pour aller où ? J'ai des affaires, qui les suivra ? En vieillissant, d'ailleurs, on a besoin de quelque société. La solitude des champs que mon imagination ne peuplerait plus, serait une espèce de tombe anticipée. Ce n'est pas la peine d'al-
(i) Nièce de M"» de Trémereuc {Lettres inédites, etc. Introduc. p. XXV).
Îî8
1er chercher une fosse si loin. Il faui vivre de l'esprit aussi longtemps qu'on peut, car c'est h dernière chose qui reste, le diibris flottant Je l.i barque fracassée, que le flot bientôt jettera sur \c rivage. Partout où je suis, j'aimerais à me dire : lu finiras ici ; je trouverais dans cette pensée une sorte de repos, et le repos peu à peu devient à peu près l'unique bien ; tout le reste est travail et fatigue. Or, voilà justement qu'il me faut que je me remue pour déménager à la fin du mois. Je quitte le Palais-Royal, où, par certains côtés, je me plaisais beaucoup, pour aller m'établit au Marais, rue du Grand Chantier, n" rsfO, tour près du Temple, que bien connaissez. Ce sera de nouvelles habitudes h prendre, partant une gêne plus ou moins longue, pour, à fin de compte, retrouver l'ennui que partout on porte avec soi '^) :
croupe el
relui.
(1) Ce fu.. du moins, U destinée de liplier les déniênigemenls (les Canfiikm
m enaui n« faisait que cl : commentait i luipbire
d'après DES DOCUMENTS INÉDITS 3 59
« Je ne galope plus à la vérité ; mais le compagnon dont parle le poète n'est pas plus agréable à qui se traîne.
« Lors de leur voyage à Paris, j'ai vu avec beaucoup de plaisir M"^ votre nièce et son mari. Mais c'est vous, c'est Clara, chère bonne amie, qu'il faudrait revoir. Dites-vous bien l'une et l'autre combien j'en serais heureux et croyez fermement à l'inaltérable tendresse que vous a vouée depuis si longtemps votre pauvre vieux ami.
Cette lettre qui dénote encore chez Lamennais une grande fraîcheur d'imagination, un cœur toujours jeune, est écrite d'une main très ferme; on ne se douterait pas, à voir ces caractères si nets, si réguliers, que celui qui les traça était un vieillard plus que septuagénaire.
Lamennais continuait de croire à la Providence, puisqu'il déclarait se soumettre à ses lois ; il semble même n'avoir point cessé de reconnaître en elle cette bonne et tendre Mère^ aux bras de
%to uuBimus
laquelk- autrefois il se laissait bercer avec tant de confiance ci d'abandon. Il était loin de la confondre .ivec la Fatalité antique dont les décrets éterneis étaient éternelleaient inexorables. Aussi, parte-t-il de la gratidf espérance qui luit \ ses regards, dans In direction de l'avenir. Cette espérance certes ne pouvait être celle de l'athée, ni du matérialiste qui n'ont point d'espérance ('y ; il n'était ni l'un, ni l'autre; c'était l'espérance du Chrétien; il n'osait se l'avouer. Le repos, l'unique bien auquel il aspirait ne pouvait être non plus celui de la tombe ; car, de cette barque fraïassée dont il parlait il devait rester un débris flottant, Tesprit, ou plutôt l'Sme, cette immortelle passagère qui ne se repose que lorsqu'elle aborde au rivage céleste. Le langage de Lamennais qui depuis, longtemps n'était plus celui de l'orthodoxie catholique, ne fut jamais non plus le langage de l'impiété grossière et brutale : il conserva même quelque chose de chrétien qui sans cesse reparaissait, à son insu, peut-être. Le mot que
(i) Qui sptm non habtnL 1. Thessal. IV. u
d'après des documents inédits 361
Rohrbacher nous rapportait plus haut était vrai : Lamennais avait plus de foi quil m pensait.
Tout récemment, l'un de nos confrères nous racontait qu'il y a quelques années, un autre apostat, fameux par le raffinement de ses blasphèmes (0, rencontrant l'un de ses compatriotes à Rome^ lui demanda d'où il venait : « J'arrive d'un pèlerinage, lui répondit M. le vicomte H... de la V... ; vous savez : « Catholique et breton toujours ». Il ajouta : « Vous êtes toujours breton, avez-vous vraiment cessé d'être catholique » ?
Le" renégat, d'une voix émue et la main sur le cœur : « Il y a toujours quelque chose là », dit-il.
Lamennais qui ne trafiqua jamais de son apostasie et qui ne chercha point à s'en faire une réclame ni, à plus forte raison, un piédestal, aurait pu dire la même chose avec plus de sincérité, peut-être : // y avait toujours quelque chose là. Son cœur avait trop longtemps battu, pour la Religion, de l'amour le plus ardent, le plus filial, il était
(i) Au moment où nous relisions ces lignes» il se mourait, Oct. 1892.
impossible qu'il n'eût pas encore parfois des pulsations chriiticnncs.
Dans les dcrniôrcs pages, écrites de sa main, Lamennais parle du progris continu, éternel, qui consiste i s'approcher toujours plus de 1>ieu, de l't:tre infini, infinimml un, sans jamais cesser d'être à une distance infinie de lui i'K Ce progrès n'est-il pas celui de l'Sme chrétienne et Lamennais, en l'adoptant, ne tendait-il pas à rentrer dans cette évolution sainte don: les premiers degrés sont sur la terre et le dernier au ciel ? D'autre part, l'ennui incurable dont il se plaint, le détachant de plus en plus du monde, le forçait d'élever plus haut ses regards et ses aspirations.
Lamennais, nous l'avons dit, avait complètement
cessé de croire à la mission de l'Eglise : il la jugeait irrévocablement inféodée au régime monarchique, absolument incompatible, suivant lui, avec l'évolution sociale dont son regard pénétrant
(I) Inlroducliau à
la Tradw
çlion di Dan.
U, p. LVII ; Hition
■lirnit seul
manque d'«»
ïtitude dans celle belle
ifinition dn progrà
de l'ime SI
ludeuse de sei
i immotlelles deslioics.
d'après des documents inédits 363
apercevait ravènement qu'il appelait de tous les vœux de son amour du prolétaire. En croyant à cet asservissement monarchique de l'Eglise, comme il se trompait et qu'il eût vite reconnu son erreur, s'il avait vécu de nos jours ! Ce qui avait contribué à le jeter dans cette monstrueuse aberration, ce fut, entre autres, le bref de Grégoire XVI aux évêques de Pologne (1832), après les malheureux événements dont ce pays avait été le théâtre ensanglanté ; comme il y voyait, bien à tort certes, la consécration de la violence et de la force brutale, il avait bondi d'indignation (^^.
Ce refus de croire plus longtemps à la mission divine de l'Eglise devait le conduire logiquement à toutes les négations de l'ordre surnaturel; nous ne saurions trop insister sur ce point : il nous semble être la clef, ou du moins l'une des clefs du mystère lugubre de son apostasie.
(i) Tout le monde redisait alors V Hymne à la Tohgne : a Dors, ô ma Pologne, dors en paix, etc. » L'Irlande, non moins que la malheureuse Pologne, avait trouvé en Lamennais un chaud partisan de son indépendance ; ses éloquentes invectives contre l'oppresseur ne furent peut-être pas inutiles à la patrie d'O' Connell.
« Voici la copie d'une lettre que je reçus hier : je te l'envoie parce que je sais qu'elle te fera pUlsir : ton coeur est dans le mien » /
n Je crains que vous n'ayez été mal à propos « inquiété par un article de la gazette d'hier qui « faisait votre cher frère bien malade. Il n'en est « rien, grâce ù Dieu, il se porte très bien : je vous " écrisdechezM. lecuré de St-Louis-d'Antin, qui « a envoyé chez lui ce matin à cinq heures, etc. De Grandville, née Cornulier.
a Prions ! »
Il s'agissait d'une indisposition que l'âge et surtout l'extrême faiblesse de Lamennais avaient fait juger sérieuse et dont néanmoins il s'était promptement remis. Toutefois, la catastrophe était
(i) M. Houel éiail ceniiè, depuis longiemps déjl, iias le diocèse
d'après des documents inédits 365
proche. Au sujet de cette indisposition, il écrivait :
« Cette prétendue maladie grave a été imaginée par des gens qui épient ma fin pour s'emparer, s'ils le pouvaient, de ces derniers moments qu'ils se persuadent leur appartenir de droit. Pour moi, qui me suis toujours appartenu y j'espère bien m'appartenir jusqu'au bout (0 ».
Lignes à jamais lamentables que néanmoins l'on s'explique aisément, si l'on réfléchit à la situation d'esprit de celui qui les traça.
Le 30 décembre 1853, M. Hyacinthe Blaize, neveu des MM. Lamennais, écrivait à l'abbé Jean.
« Mon cher oncle,
« Je pense que vous serez bien aise d'avoir des nouvelles de mon oncle Féli que j'ai vu à Paris, il y a quelques jours.
« La santé de mon oncle Féli est assez bonne, mais ses forces ont bien tombé, depuis que je ne l'avais vu. Il travaille maintenant à traduire le
(i) 12 Dec. 1853. Blaize II. 266.
Dante, et il doit même faire paraître prochainement cette traduction... »
Nous avons déjà dit que Lamennais fut un travailleur intrépide ; il le fut jusqu'au bout, on le voit. L'âge ne diminua jamais sa merveilleuse activité d'esprit et la mort seule devait l'arracher à son labeur opiniâtre ou mieux, à ce qu'il appelait son devoir.
Qjn'on nous permette, à ce sujet, l'anecdote suivante. Un jour, M. Houet, alors à Paris, alla voir son malheureux Maître qu'il trouva logé dans une chambre plus que modeste, à un quatrième ou cinquième étage. C'était pendant l'hiver. Au cours de la conversation, Lamennais observa que les regards attristés de son ancien disciple se reportaient souvent sur son foyer froid. « Eh bien oui, lui dit-il avec un sourire, il n'y a point de feu ; c'est une économie que m'impose ma situation financière. Cela ne m'empêche nullement de commencer ma journée de grand matin ; je m'enveloppe alors dans cette houppelande que vous me voyez et je me défends du froid le mieux possible. Le rayon de soleil qui vient me visiter
d'après des documents inédits 367
est toujours le bienvenu. U important, mon cher Houet, cest défaire son devoir : tout est là »,
M. Houet se plaisait à raconter cette anecdote : il y mettait tout son cœur et toutes ses espérances.