QUATORZIEME ENTRETIEN
« Il résulte des entretiens précédents que la vertu chrétienne consiste à transformer l'homme de péché en l'homme de Jésus-Christ, à replacer dans la vie l'homme qui par le poids de la conçu-
Gl LAMENNAIS
piscence est entraîné vers la mort, en un mot à opérer Tunion de notre être à Dieu. Mais Thomme ne peut pas, avec ses seules forces, accomplir cette réunion nécessaire : il faut que Dieu vienne à son aide, et c'est cette main invisible de Dieu, sans cesse tendue à l'infirmité humaine, qu'on appelle la grâce. Nous sommes si débiles et si impuissants par nous-mêmes, que, selon l'Apôtre St Paul, nous ne pourrions pas même dire : Père (i), si le St-Esprit ne priait en nous par des gémissements ineffables (2). C'est avec le secours de cette grâce, d'abord gratuite et prévenante, que nous pouvons aller à Dieu et concourir avec lui à l'œuvre de notre salut, car Dieu exige le concours de l'homme pour son salut, il veut qu'il y applique son activité, qu'il y mette du sien. S'il en était autrement, si l'homme pouvait être sauvé passivement, sa liberté serait détruite ; la foi n'aurait plus de sens. Mais quelle sera la nature de ce concours?
(i) Accepistis spiritum adoptionis Jitiontm, in quo clamamus : Abha {Pater). Rom. viii, i5. Cf. Gai. iv, 6.
(2) Ipse Spiritiis postulat pro nobis gemitihus inenatrabilibiis. Rom. VIM, 26.
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Consistera-t-il dans la pensée ? Non, la pensée est passive, indépendante de la volonté. Aura-t-if lieu par l'amour? Il y a dans Tamour un commencement dévie, d'activité propre. Mais l'amour est une affection de l'âme trop accidentelle : iP n'est pas donné à tous de s'éprendre d'un amour sensible pour la pratique des préceptes divins^ Bien des âmes éprouvent des sécheresses, des dégoûts profonds, et quelle serait leur misère, sr elles ne pouvaient concourir à la grâce que par une affection que nul ne peut se procurer ! Il y a d'ailleurs toujours un peu d'égoïsme dans les mouvements de l'amour, à cause des consolations que nous en attendons (ou recevons). C'est dans la volonté seule que réside le pouvoir de concourir à la grâce. Cette faculté est commune à tous les hommes, elle constitue toute la force morale et toute l'activité de l'âme. La vie chrétienne consiste tout entière dans la direction de la volonté vers Dieu, cette direction de la volonté qui donne la vertu et l'efficace à nos actes et qui détermine leur accomplissement en vue de Dieu ou de nousmêmes. Si nous voyons un pauvre demi-nu et
grelottant de froid, et que nous lui Jetions des vêtements, cette charité sera pleine de mérites aux yeux de tous, excepté peut-être aux yeux de Dieu. Si nous avons jeté ce vêtement au pauvre pour nous épargner le spectacle douloureux de son angoisse, cette action se rapportant uniquement à nous, il n'y aura pas eu direction de notre volonté vers Dieu et conséquemment point de mérite à ses yeux. Que si, au contraire, en même temps que notre main donnait, notre volonté s'est portée vers Dieu, notre action a. été, en quelque sorte, divinisée par l'association de notre volonté avec la volonté de Dieu.
« Il y a deux moyens de tenir sa volonté vers Dieu : la prière et la vigilance : « vigilate et, orate [i) ». Ces deux exercices de l'âme ne sont au fond qu'un seul et même travail, car la prière, dans son essence, n'est qu'un mouvement direct de la volonté vers Dieu, en se dégageant, autant que possible, de tout ce qui pourrait altérer ou détourner ce mouvement : et la vigilance est un travail de la volonté qui, hors de la prière directe, s'ef-
(i) Matt. XXVI, 41. Marc xiii, 33, xiv, 38.
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force de se tenir en rapport avec Dieu, de donner à tous les mouvements de la vie cette sainte direction, se tenant toujours en garde contre ce qui pourrait la détourner ou l'emporter loin de la pensée de Dieu. Ces principes sont faciles à comprendre, mais combien sommes-nous malhabiles et défaillants dans la pratique ? Notre volonté est si infirme que, même dans les bonnes actions qui n'ont, ce semble, d'autre mobile que l'intérêt de Dieu, elle demande aide et secours aux choses extérieures ; elle a besoin de s'appuyer sur des motifs pris dans l'intérêt de nous-mêmes. Nous voulons bien aller à Dieu, mais nous nous laissons distraire à tout ce qui se rencontre sur la route, et nous quittons le droit chemin pour aller prendre ces choses qui nous séduisent. Nous faisons ainsi, en voyageant vers Dieu, tant de détours et de coudes, qu'il nous devient quasi impossible d'arriver jamais. Mon Dieu, devrions-nous avoir quelque chose de plus pressé que de nous rendre auprès de vous 1 — N'oublions donc jamais que notre volonté doit toujours être en mouvement
de gravitation vers le Giel ; qu'à l'heure où notre