‹ LamennaisChapitre 21 sur 51 · SEIZIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SEIZIEME ENTRETIEN

« Toutes les créatures cherchent le bonheur, parce

(1) Jésus ductus est in desertum a Spiritu ut tentaretur a diabolo. Et <um jejunasset, etc. Matt. iv, i, 2.

(2) Abiit {Jésus) in desertum locum, ibique orabat. Marc, i, 35. Cf. Luc. V. 16.

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que le bonheur au fond n'est que l'être, et qu'il est dans la nature que chaque individu tende à conserver, à développer, à agrandir son être. Dieu lui-même est, en quelque sorte, soumis à cette loi ; il veut être infini, éternel, il veut être Dieu. Du temps de Cicéron, on comptait (près de) trois cents systèmes sur le bonheur ou le souverain bien, comme disaient les anciens, et aucun d'eux ne réussit à tirer le genre humain de sa profonde misère. Certes, c'est une chose bien désolante à penser que ce travail prodigieux des hommes vers la félicité et l'éternelle stérilité de leurs efforts. Car y en a-t-il un seul, sur un si grand nombre, qui soit arrivé à la plénitude de ses désirs ? Or si dans cette position désespérante, Dieu lui-même venait sur la terre et nous disait : « Je vais vous enseigner à trouver ce bonheur », si même un Ange seulement nous disait ces paroles, quelle joie notre cœur aurait à les entendre ! Eh bien ! cette supposition s'est réalisée. Jésus-Christ luimême est descendu sur la terre uniquement pour nous enseigner le bonheur, et il a prononcé les paroles qui l'annonçaient avec une solennité qui

sortait, on peut le dire, de ses habitudes. Il est sur la montagne, un grand peuple Tentoure ; il ouvre la bouche (dit l'Ecriture) et le premier mot qu'il prononce est celui de bonheur : « Beati (i) ». Parmi ceux qui l'écoutaient il y en eut qui crurent à sa parole et trouvèrent le bonheur qu'il publiait ; car jamais le Fils de l'homme ne prononça une parole que ne portât son fruit; mais nous devons penser que ce fut le petit nombre, à en juger par nous-mêmes qui recevons, chaque jour, les mêmes enseignements, sans qu'il y paraisse à peine, parce qu'il en est peu parmi nous en qui la divine parole jette assez de racine pour fructifier. Est-ce faute de comprendre cette parole que nous la mettons si peu en pratique ? Non : ce ne sont pas les lumières qui nous manquent ; ce sont les passions qui nous égarent. Quand nous écoutons les conseils des passions, nous savons fort bien que nous n'arriverons pas au bonheur, nous en avons trop l'expérience pour nous tromper; roais nous manquons toujours d'un fonds de volonté et nous nous laissons aller. Jésus-Christ s'écria :

(i) Matt. x; 3 et seq. Luc. vi, 2o et seq.

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« Bienheureux les pauvres d^esprit ! » Voyez comme la parole divine est profondément vraie. Le monde dit au contraire : « Bienheureux les riches » ; et d'abord : « Heureux les riches matériellement. » Mais est-il bien vrai qu'il y ait quelque bonheur dans cette richesse ? La pauvreté matériellement est dure, et de ce côté, les richesses mettent à Tabri de certaines douleurs ; mais quel prodigieux contrepoids dans les soucis et les tortures morales de toutes sortes qui accompagnent la possession des richesses ! Toute compensation faite, il y a plus de paix même dans la pauvreté matérielle. Je l'ai toujours observé, et c'est une des choses qui m'ont frappé le plus profondément (i). Voilà pour la richesse matérielle. Quant à la richesse spirituelle, les promesses du monde sont encore plus menteuses. Le monde dit : « Bienheureux les riches d'esprit. Bienheureux ceux qui sont possédés de la soif des biens qu'ils n'ont pas ! » C'est comme s'il disait : (c Bienheureux ceux qui, du matin au soir, se

(l) C'est aussi le sentiment de Schopenhaucr qui, cela va sans dire, ne se place qu'au point de vue purement naturel.

tourmentent, s'usent l'âme et le corps à chercher des choses qu'un seul homme sur cent mille ne trouve pas habituellement ». Le monde dit encore : « Heureux les riches d'esprit, heureux les savants, les hommes à talents ! » Mais qu'est-ce que la science ? C'est un peu de lumière qui nous découvre une infinité de choses que nous ne pouvons savoir. Le savant entre dans son cabinet, s'assoit devant sa table, travaille quatorze heures par Jour ; et quand il s'est fait autour de lui comme un vaste royaume d'ignorance, il meurt, on l'enterre et tout est fini, Qui n'a pas entendu parler des tracasseries infinies et des amertumes de la renommée? Le savant travaille toute sa vie pour gagner ce pain d'orgueil, à la sueur de son front, et s'il en a un morceau dans sa poche et qu'il veuille en manger, il broie le marbre entre ses dents. Il n'y a donc que fausseté dans les promesses du monde. Jésus-Christ dit: « Beati pauperes » ; mais il n'entend pas dire par là que ce soit un bonheur de mourir de faim. Dieu a donné la terre en héritage aux hommes. Tout le monde est convié à cette table, et tout le monde

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y prendrait place, si la société, c'est-à-dire une fausse société n'avait jeté hors du droit commun la majeure partie des hommes. Jésus-Christ veut nous dire qu'il ne faut point avoir d'attache aux biens de ce monde, soit que nous ayons quelque chose, soit que nous n'ayons rien, afin que nous puissions être tou>ours heureux dans quelque position que Dieu nous place, nous contentant de peu, nous contentant de rien, si Dieu le veut. Nous devons être semblables à un pauvre qui, n'ayant qu'un morceau de pain, mais comptant sur la Providence qui le lui donna, serait, si l'on venait à le lui ôter, tout aussi calme qu'auparavant. Nous savons fort bien que le monde nous trompe; la raison divine a toujours (accès) dans notre raison, et nous n'ignorons pas où est le bonheur. Que si néanmoins, par une sorte d'entraînement fatal, nous revenons toujours à ces biens du monde dont l'inutilité (ou, pour mieux dire, la funeste influence) nous est si bien et depuis si longtemps démontrée, c'est, à mon avis, une des plus fortes preuves de notre dégradation. Ainsi chacun cherche à s'agrandir le plus qu'il

peut, depuis le plus petit maire de village Jusqu'à Louis-Philippe, Nicolas ou Guillaume de Hollande : chacun s'efforce d'empiéter sur le champ ou le royaume de son voisin, souvent en l'arrosant du sang de son frère, les rois surtout. Ces gens-là, en sont-ils plus heureux ? Eh ! mon Dieu, Silvio Pellico, dans les cachots de Milan, de Venise ou du Spielberg, où il avait à subir, des tourments atroces, avait plus de calme dans l'âme que rim(pitoyable) François sur son trône. L'homme qui court après les richesses (ou les grandeurs de ce monde) est semblable à l'enfant qui court après une bulle de savon, cette bulle l'enchante par ses vives couleurs, mais qu'il la touche, elle crève et ne lui laisse dans la main qu'un peu d'eau assez infecte. Il est donc incontestable que dès ce monde le pauvre est plus heureux que le riche.... Mais voyons ce qu'ajoute J.-C. « Heureux les pauvres, j?arce^we le royaume des deux leur appartient, » Est-ce donc qu'il y ait une classe d'êtres privilégiés que Dieu choisisse aux dépens des autres? Nullement : c'est l'homme lui-même qui choisit... La pauvreté

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d'esprit, toutes les vertus de détachement et x d'abnégation, qui sont l'essence de la perfection chrétienne se résument dans l'humilité. Et qu'est-ce que l'humilité? C'est le sacrifice de soi-même à l'ordre universel, c'est-à-dire à Dieu même dont la volonté est l'ordre pour tous les êtres. Quand on se renonce à soi-même, on se perd, mais (pour se retrouver) dans cet ordre divin, identifié avec lui et possédant (tout en lui). L'orgueilleux, au contraire, qui se fait centre, qui se* fait un ordre à lui, renonce au royaume (de Dieu) et il retrouvera, dans l'autre monde, cet ordre qu'il se sera créé ici-bas : car les hommes obtiennent ce qu'ils veulent. Après avoir été tyran parmi les hommes, s'être fait Dieu icibas, il se retrouvera dieu encore, mais faux dieu, dans le ciel des ténèbres qui est l'enfer. Si nous voulions émigrer en Amérique, nous vendrions nos champs d'Europe pour en acheter là-bas. Il faut faire de même pour le ciel. Tout ce que nous vendrons à Dieu des choses de la terre, en y renonçant, nous servira à acheter des champs dans le beau royaume d'en-Haut. »

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