II
1834- Date à jamais funeste dans les annales de l'Église de France, et peut-être dans celles de l'Église tout entière; puisqu'elle nous rappelle la chute lamentable de celui qu'on nommera désormais un second Tertullien. Les documents qui suivent vont nous retracer, non toute l'histoire, sans doute, mais une partie de l'histoire de celte année douloureuse qui vit tomber l'Etoile à la clarté et sous la direction de laquelle le clergé français qui semblait inféodé pour toujours au Gallicanisme et destiné à s'étioler lentement dans cette atmosphère de plus en plus morbide, quitta enfin ce marais malsain pour entrer dans une seconde Terre Promise, celle de i'Ultramontanîsme,
lit) LAMENNAIS
et pour adopter franchement et sans retour Tunion avec Rome qui n -est autre que TUnité de TEglise elle-même, fermant ainsi définitivement la porte au schisme et par suite à Thérésie. Les malheurs de Lamennais, ses fautes et surtout ce crime épouvantable de Tapostasie ne doivent pas nous faire oublier ce que nous lui devons : le retour aux idées romaines, car il fut avec son frère l'initiateur de ce grand mouvement qui aboutit à la décision suprême et irrévocable du Concile du Vatican. Lacordaire clôt son Testament par ces paroles mémorables : « Si maintenant, je jette un regard en arrière, de i83o à i85o, je verrai un spectacle bien digne d'être médité. Qu'avions-nous voulu dans V Avenir? Ces choses .principales : la liberté d'enseignement, le rétablissement des ordres religieux, la tenue des conciles provinciaux et enfin la réconciliation de l'Eglise de France avec ce qu'il y avait de sincère et de généreux parmi ses ennemis... M. de la Mennais était encore vivant, et de son banc à l'Assemblée législative, il put voir le succès des vœux qu'il avait formés et des doctrines dont il avait été le premier propaga-
teur (is). » Lacordaire n'a pas vécu assez pour voir le triomphe souverain, la victoire décisive des premières idées religieuses de son Maître : il ne Ta pas vu et ne désirait pas le voir, mais il a pu constater le progrès de celles-ci dès son vivant et nous ne croyons pas nous tromper beaucoup en attribuant la meilleure part des paroles très dures qu'il profère plus loin au sujet de Lamennais à ses rancunes, inconscientes peut-être, de libéral impénitent,
M. Rohrbacher adressait la lettre suivante au Directeur de V Univers religieux :
a Malestroit, 28 janvier i81>4,
« Monsieur le Rédacteur,
« On vient de m'apprendre que quelques personnes sont étonnées de ne pas voir dans les journaux une nouvelle déclaration de ma part avec celles de MM. de Lamennais, Gerbet et Lacordaire. Je m'empresse de satisfaire la charitable sollicitude de ces personnes pour moi.
(i) Testament de Lacordaire, p. 149.
Il8 LAMENNAIS
« Aussitôt que le Saint-Père eut fait entendre dans quels termes il désirait que les déclarations fussent conçues, j'adressai la suivante, en date du 4 Novembre i833, à M^' l'évéque de Rennes :
« Je soussigné déclare, de mon propre mouve- « ment, sans que la présente déclaration ait été « exigée de moi, vouloir suivre uniquement et ab- « solument la doctrine enseignée dans son encycli- « que par notre Saint-Père le Pape Grégoire XVI, « père et docteur de tous les chrétiens, je m'engage « à ne rien écrire et à ne rien approuver qui né « soit conforme à cette doctrine.
« Rohrbacher. »
« Jen'avais pas même attendu jusqu'à ce moment là. Dès que le Bref à M^*" l'archevêque de Toulouse eut été publié dans les journaux, j'écrivis à une personne de Rome une lettre en date* du 29 Juillet i833, avec prière d'en donner connaissance à notre Saint-Père le Pape. J'y disais entre autres : « Je viens de lire la lettre de notre Saint-Père le « Pape à l'archevêque de Toulouse. Il y est parlé
d'après des documents inédits 119
« d'un bruit qu'on répand sur M. de Lamennais et « ses amis. Je ne puis deviner quel est ce bruit. « Depuis longtemps je n'entends rien, ni ne vois « personne qui remue ; je croyais tout fort transe quille. Je vous prie, pour Tamour de Dieu et de « sa sainte Eglise, de me dire ce qu'il en est ; car j'ai (c la plus -ferme résolution qui se puisse de contri- « buer de mon mieux à la conciliation des esprits. « Quant à la lettre encyclique de l'année dernière, « voici pour ce qui me regarde. Dans tout ce qiie « j'ai écrit, soit qu'il ait été publié, ou qu'il soit « encore en manuscrit, je ne me suis pas rappelé « une seule phrase qui fût contraire aux doctrines « que rappelle l'Encyclique : également je ne me « souviens pas qu'il y ait jamais eu dans. mon « esprit une pensée arrêtée qui n'y fût pas con- « forme. Lorsque j'envoyai à un journal mon adhé- « sion à l'acte de soumission de M. de Lamennais, « le sentiment qui dominait dans mon cœur, c'était « la joie de donner à notre St-Père une preuve de « ma soumission filiale. Je ne voudrais donc pas « pour rien au monde, que sa Sainteté eût quelque a crainte à mon sujet. Et ce n'est pas encore tant
« pour moi que pour le bien de TÉglise, au service « de laquelle je me suis dévoué sans réserve. »
« J'ajoutai, quant à mes relations particulières avec M, de Lamennais, que je m'étais attaché à lui, pour le seconder dans ses travaux, le jour même qu'il parut sur les bancs de la police correctionnelle et qu'il y fut condamné comme criminel de trap de dévouement envers l'Eglise romaine ; que notre amitié était sous l'invocation expresse de Saint Pierre ; que nous avions promis l'un et l'autre aux pieds des autels d'être soumis de cœur et d'esprit à tous les Jugements de notre Saint-Père le Pape, de professer et^ de défendre toutes les doctrines du S' Siège ; que c'était là le principal lien qui m'unissait à lui, celui devant lequel tous les autres liens disparaissent.
« J'ignore si ma lettre est parvenue à sa destination : je n'y ai pas encore reçu de réponse. Mon intention, formellement exprimée, était de savoir si les craintes que l'on avait inspirées au S'-Père, par rapport à M. de Lamennais, tombaient sur quelques points de doctrine et quels ils étaient, promettant, en vertu même de l'amitié qui m'unit
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à lui, de lui en parler, et, au cas que, contre mon attente, il ne s'expliquât pas d'une manière désirable, de me déclarer contre lui. Ce que je savais de ses dispositions me rendait incompréhensibles les bruits que l'on répandait. Une des premières paroles que je lui ai entendu dire après la publication de l'Encyclique, ce fut que, sans aucun doute il fallait embrasser et professer toutes ses doctrines. Outre cela, je l'ai toujours vu, lorsqu'il découvrait ou lorsqu'on lui découvrait qu'une pensée, qu'une expression était contraire à quelque décision de l'Eglise, rectifier incontinent cette pensée, cette expression. Enfin la seule chose qu'il m'ait jamais recommandée, touchant ses ouvrages^ c'est de prendre note de tout ce que j'y trouverais de contraire, soit à quelque décision de l'Eglise, soit à l'enseignement commun des Pères et des Théolo^ giens, afin qu'il puisse y faire les corrections convenables. Comme certaines personnes ont jugé à propos de le représenter sous des couleurs bien différentes, je "me crois obligé en conséquence de dire ce que j'en sais : car je tiens qu'il faut être juste, même envers ses amis,.
« J'ai rhonneur d'être, monsieur le Rédacteur, votre très humble, et très obéissant serviteur.
« Rohrbacher.
« Malestroit, le 28 Janvier 1834.
(' P.-S. — Je vous prie de vouloir bien insérer cette lettre dans un de vos plus prochains numéros et je vous en remercie d'avance. »
Cette lettre dont nous avons retrouvé le brouillon à Ploërmel n'ayant sans doute pas été publiée ailleurs que dans V Univers Religieux ^ on voudra bien nous pardonner de l'avoir reproduite ici.
Deux jours plus tard, l'abbé Jean écrivait à M. Querret, retiré alors à Pleurtuit, dans sa propriété de la Motte.
«.... Je ne vous ai point parlé des affaires de Féli, parce qu'au fond je ne sais rien de plus que ce que vous avez lu dans les journaux : VUnivers i^e//^/ewx a donné toutes les pièces fort exactement. Je bénis Dieu de toute mon âme de l'heureuse
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fin de tout cela. Si vous étiez près de moi, je vous ferais bien quelques observations de détails qui ne peuvent s'écrire : ce sera pour notre première entrevue. »
On croyait tout fini, en effet, et tout allait recommencer. Cependant, c'est le lendemain même de cette lettre de son frère, le 3i Janvier, que Lamennais écrivait à M. Marion le mot déjà cité (i) : c( On a noué à Rome des intrigues pour m y attirer et m'y clore la bouche avec je ne sais quoi »; de sorte que, lorsque Lamennais était sur le bord même du gouffre où un pas de plus (qu'il ne tardera pas à faire) allait le jeter pour toujours, le Souverain Pontife songeait à récompenser par la pourpre les services éclatants qu'il avait rendus à la Religion.
. Ce pas fatal fut la publication des F^arolcs d'un Croyant, pamphlet écrit dans un jour de colère, cette mauvaise conseillère que le pauvre grand homme déchu écoutera si souvent désormais. A
(i) Voir introduction p. xvii.
Tapparition de ce livre, à jamais déplorable, Tabbé Jean écrivit à Tévéque de Rennes une lettre qui devait garder, dans la pefiséede Fauteur, son caractère confidentiel et dans laquelle il condamnait formellement les doctrines erronées de son frère, dont il désapprouvait la conduite en termes très sévères, destinés à dissiper tout soupçon de connivence avec lui. M^"^ de Lesquen résolut de publier cette lettre, sans prévoir tes conséquences fatales de cette démarche. Il informa l'abbé Jean de cette funeste décision par la lettre suivante :
« Rennes, le i8 Mai 1834.
(c Dinomaîs que, grâce à Dieu, j'ai trouvé beaucoup mieux, m'a remis, cher coopérateur (i), votre lettre du 10 Mai.
« Je partage vivement l'affliction profonde où vous a jeté le dernier écrit publié par votre frère. Personne, je l'espère, ne sera assez injuste pour supposer que vous ne soyez pas le premier à
(l) M»' de Lesquen avait nommé l'abbé Jean « vicaire général du diocèse de Rennes », titre qui se retrouve sur l'adresse de cette lettre, écrite tout entière de la main du vénérable et saint prélat.
condamner des principes que repousse tout vrai catholique.
« Vous m'avez donné tant de garanties que ma confiance, à cet égard, est pour moi une certitude. Dans la crainte néanmoins que des préventions dont, mieux que tout autre, je connais le peu de fondement, ne laissent des doutes sur ce point, dans quelques esprits, je crois devoir rendre publique votre lettre et ma réponse.
« Agréez, cher coopérateur, l'assurance de mes sentiments affectueux.
« -J- G. L. Evêque de Rennes.
« N.'B. — Coëdro qui était avec Dinomais a pensé, comme moi, à Tégard de la publicité.
Cependant, je ne l'aurais pas fait (sic), si ce dernier ne m'avait pas assuré, à plusieurs reprises, que vous me laissiez toute liberté à cet égard. Votre lettre et ma réponse paraîtront mardi, dans la Galette de Bretagne. Je vous répète que, malgré l'urgente nécessité de cette publication, je me serais abstenu, dans la crainte de vous contrister
et d'augmenter votre trop juste douleur, si Dinomais ne m'avait point fait part de la faculté que vous m'accordez.
« Ex toto corde, totus in X^^.
« f C. L. Evêque de Rennes. »
Je trouve encarté dans cette lettre'un billet de l'abbé Jean que M. Houet, sans l'affirmer absolument, croit pouvoir attribuer à cette époque ( i ) . Le voici :
(c Mon très cher Seigneur,
« M. le Curé de Pleurtuit vient de me communiquer votre lettre pastorale; elle me navre... vous allez croire que c'est le frère qui s'afflige!... non, mille fois non; c'est le Prêtre. Je ne vous dirai rien de plus : je suis à vos pieds les arrosant de mes larmes.
« L'ab. J. M. de La M.
« Pleurtuit, 4 Novembre. » *
(i) Vide infra,^. i85.
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Ce qui navrait le Prêtre, ce saint Prêtre que fut Jean-Marie de la Mennais, ce fut de voir Tabîme infranchissable que Ton allait creuser entre lui et son malheureux frère qu'il espérait encore jusque-là retirer de cet autre abîme où il venait de descendre. Le Prêtre aurait voulu sauver le Prêtre : il ne le pouvait plus, grâce à cette publication intempestive qui devait nécessairement amener entre les deux frères une rupture complété, irrévocable.
C'est bien ainsi que tout le monde le comprit et M. de Kertanguy se faisait Técho de Topinion publique, lorsqu'il écrivait la lettre suivante à. M. Jean de Lamennais.
« Paris, 26 Mai 1834.
« Mon cher Père,
« J'ai lu votre lettre à l'évêque de Rennes. Je ne résiste point au besoin de vous dire combien je prends part à la douleur de votre position. Pour comprendre dans quelle affliction vous a plongé un événement que vous avez pu considérer
comme nuisible à vos nombreuses et saintes fondations, il faut avoir vu toute Ist vivacité de votre zèle. Et pour se faire une idée des horribles angoisses par lesquelles vous avez dû passer avant d'écrire la lettre que je viens de lire, il faut connaître, comme je la connais, toute la tendresse de votre cœur. Mais après vous avoir témoigné combien votre affliction m'afflige, permettez-moi de vous témoigner aussi un regret, un regret profond. Que, dans l'intérêt de vos établissements, vous vous fussiez efforcé d'établir entre M. Féli et vous une séparation tranchée en déclinant à l'égard de son dernier livre et à Tégard de tous ses autres livres ou actes toute espèce de responsabilité, et en déclarant que vous n'avez jamais cessé et ne cesserez jamais d'être l'enfant soumis du Pape et des Evêques, c'est ce dont personne, M. Féli moins que tout autre, n'aurait pu s'étonner. Mais vous mettre avec M. Féli dans une position telle que vous ne puissiez presque plus le revoir, et cela dans un moment où, abandonné de tous, seul dans le monde, il a tant besoin de bons conseils, il a tant besoin de vous, oh! c'est une chose qui
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a profondément désolé vos meilleurs amis. Comment avez-vous pu dire des choses si terribles, au sujet d'un livré que vous déclarez n'avoir pas lu ( i ) ? Cette contradiction a causé une surprise universelle. — Vous avez agi, peut-être, d'après les articles de VUnivers Religieux? Mais VUnivers Religieux^ c'est un courtisan, un valet, un platpied (sic)... Croiriez-vous que, pour se justifier d'avoir parlé, comme il l'a fait, son rédacteur a déclaré deux fois à deux de mes amis que c'était pour son journal une affaire d'existence, que, sans cela, il aurait perdu des abonnés P... Imbéciles ! Donc, si pour conserver vos abonnés, il vous fallait assassiner un ami, au coin d'une rue, vous l'assassineriez!
ft Sur le public, votre lettre a produit une impression très fâcheuse. C'est tout ce qui pouvait
(i) Le 27 Avril l834, au moment même où il publiait son fameux pamphlet, Lamennais écrivait à M. Ange Blaize son beau-frère, qui n'était point partisan de cette publication : « Il y a près d'un an qu'il est achevé. Ni M. Gerbet, ni Jean, ni Marion, ni aucun de ceux à qui je l'ai lu n'y ont rien trouvé qui blesse en aucune manière la Religion : sur ce point nulles difficultés ». Blaize IL 140. Autre chose est d'entendre lire un ouvrage, autre chose de le lire soi-même, à tête reposée.