‹ Lamennais, d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 14 sur 23 · LAMENNAIS « CATHOLIQUE SINCÈRE · texte numérisé non relu

LAMENNAIS « CATHOLIQUE SINCÈRE

« IL SAIT SOUFFRIR BN SILENCE ET EN PAIS a

A VANT d'aller plus loin, nous croyons devoir -*■ -^ insérer ici un document relatif à la Société de Saint-Pierre dont nous avons déjà parlé et qui eut pour premier supérieur général M. Félicité

de Lamennais. Après avoir pris connaissance de ce document, un peu long peut-être, le lecteur, croyons-nous, comprendra mieux la situation de Lamennais, au moment de ce que l'on nous permettra d'appeler sa lutte suprême. Nous le ferons suivre d'une lettre de M. Houet, écrite lors d'une dernière visite à cette chère maison de Malestroit où celui-ci avait passé des jours si heureux. Nous avouons cependant que cet établissement n'ayant pas complètement répondu à l'attente de

Lamennais et de son zèle impétueux, il s'en dégoûta vite, comme le constate ce passage d'une lettre qu'il écrivait de Juilly à son frère, le 27 Août 183 1 (x)

« Gaudin et Houet partent demain de Paris pour revenir ici (à Juilly), à la mi-octobre. Ces Messieurs payent leur voyage. Il faudra de plus un professeur de seconde. Je pense que Genthon y sera propre... Le noviciat de Malestroit me pèse plus que jamais. Cette maison nous a fait beaucoup de mal. »

M. Houet avait adressé à l'un de ses amis que nous croyons être l'abbé Bouteloup toute une série de questions relatives à la Société diocésaine dont tous deux avaient fait partie à des époques diverses. Il en reçut la lettre suivante, datée de cette même maison de Malestroit qu'il avait habitée plusieurs années et qui lui était toujours demeurée si chère :

(1) Œuvres inédites de Lamennais, Correspondance. — A. Blaizc II, 83.

DAI'KI.S DES DOCUMENTS INll 2>J

«Malestroit, ce 27 Octobre 1855.

Mon bien cher ami,

La Société des Missionnaires tut fondée (*1 par M"r Mannay ; les premiers membres furent MM. Coédro, Beaulieu, Corvaisier, etc.

« Cette Société existait depuis deux ou trois ans, lorsque Msr Mannay fonda le petit séminaire de St-Méen, le 23 Octobre 1823. Le supérieur de cet établissement fut M. Dubreil ; les professeurs, Fourmond, Gendron, Bouteloup, Enoch, Nogu Renou, Tiercelin, Manger. Tous étaient pavés, nourris, blanchis, éclairés, etc. ; le prix des pensions était loin de suffire à tant de dépenses. Convaincu que l'établissement ne pourrait prospérer, s'il demeurait sous le poids de charges si lourdes, je demandai au supérieur qu'il cherchât des hommes dévoués qui consentissent à renoncer aux honoraires attribués à leurs fonctions ; je me proposai dès lors. Nos conversations, à ce sujet, furent fréquentes, pendant les premiers mois de 1 82 5 .

(1) En 182 1. Cf. M. l'abbé Guillotin Je Corson. Vouillè tique, etc. t. III p. 536 et seq.

Pendant les vacances de Pâques, M. Dubreil voulut revoir son pays de Cancale, et soit en s'y rendant, soit en revenant à St-Méen, il passa à la Chesnaie, fit part de nos entretiens à l'abbé Jean qui prit la balle au bond et compta aussitôt au nombre de ses futurs congréganistes les sieurs Dubreil, Nogues, Enoch et Bouteloup. Peu de jours après avoir pris possession de son siège, Msr de Lesquen, vint, sous prétexte de visiter son petit séminaire de St-Méen, régulariser nos projets de congrégation et nous faire signer le premier acte de notre engagement. La première retraite fut fixée au 8 Septembre suivant. Monseigneur voulut réunir la Société des Missionnaires établie et fondée par son prédécesseur : elle avait 1800 ou 2000 francs de rentes sur l'Etat, produit des quêtes faites pour l'œuvre dans le diocèse et des cotisations fixées et imposées au clergé par Msr Mannay. Msr de Lesquen voulut réunir la Société des Missionnaires à la congrégation des Prêtres de St-Méen et envoya à notre première retraite M. Coëdro qui à son retour à Rennes apprit à ses cosociétaircs ce qui s'était passé à

d'après des documents inédits

Ploërmel et leur proposa de se réunir, comme il l'avait fait lui-même, aux prêtres de St-Méen ; plusieurs l'imitèrent, quelques-uns se retirèrent et rentrèrent dans le ministère. Dans cette première retraite, M. Jean fut nommé supérieur (*), M. Coëdro, premier assistant et supérieur des Missionnaires, M. Dubreil, deuxième assistant et supérieur du petit séminaire et votre serviteur, économe dudit séminaire. L'abbé Enoch n'assista pas à la première retraite.

« L'abbé de la Mennais n'était pour rien dans l'administration du séminaire de St-Méen avant cette première retraite.

« M. Coëdro, voyant la difficulté de procurer à la Société dont il était supérieur des sujets à son gré et capables par leurs talents de soutenir l'hgnneur et les fatigues de la Mission, demanda la réunion à M&r de Lesquen et celui-ci l'imposa, au grand déplaisir de M. Dubreil et de votre

(i) Aujourd'hui encore le Supérieur général des Prêtres de lTmmaculée Conception est distinct du Supérieur des Missionnaire»,

sou subordonné.

serviteur qui s'y opposa autant qu'il put : il était trop petit pour lutter avec avantage...

« Je ne peux répondre à la cinquième question, vous étiez vous-même à Rennes, au noviciat, avec l'abbé Oléron et par conséquent mieux placé que moi pour être instruit de la transformation qui eut lieu à cette époque et de la translation de Rennes à Malestroit. La réunion à Malestroit eut lieu dans le courant du mois de Janvier 1829 : les premiers colons furent MM. Blanc, Rohrbacher, Bornet, Percehaie W, Sourdin, Perrin, Lefèvre, Allain, Davenel, Lesbrosses, Genthon, Godin, etc.

« Voilà, mon cher ami, les seuls renseignements, que je peux vous fournir ; occupé uniquement de mon administration, je suis resté absolument étranger aux affaires générales de la Congrégation. Les supérieurs, soit défaut de confiance, soit qu'on ne trouvât point en moi les qualités nécessaires pour m'y faire prendre une part active, soit tout autre motif de leur part, jugèrent à propos, pendant tout le temps que j'ai fait partie de la congré-

(1) Le même nom que, p. 236, nous lisions, à tort, Persebùt.

gation, de me tenir à l'écart de L'administration générale, je ne m'en suis point plaint, ni m'en plaindrai jamais. Les défauts de charité, d'unité, un grand et gros brin d'orgueil ont miné pendant quelques jours notre corps social et sur ces entrefaites, il s'éleva un vent sec et aride qui lui lit perdre la respiration. Son agonie fut longue et douloureuse. Beaucoup de nations se réjouirent de sa mort et tout en célébrant, à leur manière, ses funérailles, elles se partagèrent avec avidité ses pauvres dépouilles. Quoi qu'il en soit, disons ensemble : Requiescat in pace ; et vous, mon cher ami, ne pleurez pas trop : vos larmes ne sauraient la ressusciter.

« Recevez l'assurance de mes sincères amitiés et croyez-moi toujours en N. S.

« Votre bien dévoué ami et confrère,

Sur la même feuille se lisent les observations suivantes, écrites de la main de M. Ilouet :

— Additions. Au mois de Novembre i Si), une Société universelle de biens fut formée entre

MM. J.-M. Robert de la Mennais, Pierre Louis- François Coédro, Tanguy Joseph Dubreil, Jean- François Corvaisier, Servan Lévêque, Joseph- François Hérisson, Emile Feildel, François-Xavier Enoch, Jean,.. C1), Marie Bouteloup ; les contractants mirent en commun tous les biens meubles qu'ils possédaient actuellement, etc. (voir Exposé par M. de Lamennais, lors de la dissolution), en se réservant la propriété de leurs immeubles personnels et ne mirent en commun que les revenus.

A la même époque, les sociétaires passèrent un traité avec Msr l'évêque de Rennes par lequel ils furent chargés de l'administration temporelle de la maison des Missionnaires de Rennes et du petit séminaire de St-Méen.

En 1828, la Société religieuse, dite de St-Méen, se transforme du consentement de tous ses membres (c'est-à-dire de ceux qui avaient des vœux perpétuels) en une autre Société, dite de St-Pierre dont M. Félicité de La Mennais fut nommé le chef, à l'unanimité des voix. Des statuts

(1) Nom illisible.

d'après des DOCUMENTS INÉDITS 2 5y

nouveaux furent publiés dans la retraite du mois de Septembre 1828 C1).

Au mois de Septembre 1833, la Société élut pour Supérieur général M. J.-M. de la Mennais, en remplacement de son frère (2).

Par une lettre, en date du 2 Septembre 1834, M»r de Lesquen annonça à M. J.-M. de la Mennais qu'il prenait sous sa direction immédiate les membres de la Congrégation qui se séparaient du dit sieur de la Mennais, laissant à chacun cependant une entière liberté de demeurer avec lui, ce qui déliait tous les membres de leurs vœux. Aussi Feildel écrivait-il, le 14, que la Société, fondamentalement désorganisée, se reconstituait sur de nouvelles bases et que l'évoque se réservant l'admission des membres, c'était à lui qu'il fallait s'adresser pour entrer dans cette congrégation nouvelle. —

M. Houet voulut revoir, une fois encore, l'établissement de Malestroit où il avait passé de

(1) 1829, d'après la Notice, citée par M. Guillotin, op. cit. t. m, p. 558.

(2) Dont Mer de Lesquen annula l'élection faite .( »* MM*.

si douces années, pendant que cette maison était annexée à la Chênaie et se trouvait placée dès lors sous la haute direction de Lamennais. Il s'y rendit en Septembre 1889 (0 et de Malestroit même il adressa la lettre suivante à l'un de ses amis dont il ne nous dit pas le nom, mais qui devait être l'un de ses anciens condisciples. Il n'avait pas revu cette maison depuis le temps où il l'habitait, aussi les souvenirs se pressent-ils en foule dans son âme, joyeux ou douloureux ; mais comme toujours, hélas, dans ces concerts intimes, c'est la note triste qui est la dominante.

« Malestroit, 23 Septembre.

« Enfin j'ai revu Malestroit et depuis deux jours j'erre, comme une âme revenue sur la terre, au milieu des choses et des hommes de notre vieux temps. Voilà bien notre ancienne communauté,... (mot illisible) devenue pour quelques années celle de St-Pierre, voilà notre jardin, notre jeu de boules, où le P. Rohrbacher voulait nous

(1) Quelques mois seulement avant sa mort.

d'après des documents ixi'.b; 261

entraîner (mots illisibles) et où, cédant .ï

nos représentations, son humilité poursuivait Levoyer, les larmes aux yeux, pour lui faire decordiales, d'attendrissantes excuses. Voilà Rogat, voilà Lieuzal où Jourdain aimait à faire du grec :wcc i'ex-maire de Laval, M. de Hercé, qui se plongeait dans Euripide avec autant de volupté que Lefèvre dans les eaux limpides de l'Oust. Hélas ! plus personne, personne de cet ancien monde qui fut le nôtre... J'en avais revu quelques débris un an après la catastrophe. Aujourd'hui les ruines mêmes ont péri C1).

« La chambre de l'abbé Blanc, celle de M. Bornet, la mienne, etc. sont occupées par de saintes filles qui y font plus sûrement l'œuvre de Dieu et que Dieu a comblées de ses bénédictions. La maison est plus que triplée. Lan Jet ur J. C. qui exaltavit humiles, — Prions l'un pour l'autre, cher bon ami, vous me manquez bien dans mes petites excursions ! Combien il serait doux de mettre en commun nos souvenirs déjà si lointains et qui, chaque jour, s'affaiblissent en perdant

(1) Etiam perierc ruinec. Luc.iin.

leur vivacité. Dédommageons-nous de quelque manière en redoublant de prières l'un pour l'autre. Je vous recommande bien instamment mon unique sœur qui faiblit de jour en jour davantage.

« Je quitte Malestroit, demain matin, Josselin après demain, Ploèrmel vendredi.

« Tout à vous encore une fois, en N. S. « Houet, chan. »

Dix jours avant la chute de la Restauration, Lamennais écrivait à l'abbé de Hercé, neveu du dernier évêque de Dol, et lui-même, plus tard, évêque de Vannes :

« A la Chênaie, le ié Juillet 1830.

« Je suis vivement touché de votre souvenir, Monsieur, et je conserverai soigneusement l'ouvrage qui en est pour moi le précieux gage. Quoique très indigne de pénétrer dans ces sortes de sanctuaires de la science orientale W, je puis, bien que profane, jeter peut-être du dehors un regard timidement curieux sur quelques-uns des mystères auxquels je dois renoncer à être initié,

(1) M. de Hercé passait pour un orientaliste distingué.

d'après des documents inédits 2^.3

et qui pour vous n'ont aucuns voiles (sic).

L'espérance que vous me donnez de vous posséder

quelques jours ici, est déjà un bienfait dont je

vous remercie. Je jouis d'avance du fruit que je

retirerai de votre conversation si intéressante, si

instructive et si variée. L'abbé Gerbet a bien

regretté d'être privé de cet avantage, lors de son

passage à Laval (*). Il eût aussi désiré beaucoup

de présenter ses hommages à Madame d'Ozonville. Je vous prie de lui faire agréer les miens,

ainsi qu'à Madame de Vaufleury. Vous ajouteriez

à vos bontés, si vous vouliez bien assurer mon

cher William, que je n'oublie point les jours que

nous avons passés ensemble, et que jamais il ne

cessera d'être présent à mon cœur.

« On doit peu s'étonner des progrès du libéralisme, c'est la marche naturelle des choses, et, dans les desseins de la Providence, la préparation au salut, je le crois du moins. La religion, emprisonnée dans le vieil édifice politique, véritable cachot de l'Eglise, ne reprendra son ascendant

(1) Où résidait alors l'abbé de Hercé et où il avait exercé les fonctions de maire, comme nous le disait tout à l'heure M. Houct.

qu'en recouvrant sa liberté ; et c'est là le service que ses ennemis, instruments aveugles d'une Puissance qu'ils méconnaissent, ont reçu d'en haut l'ordre de lui rendre. Tout se prépare pour une grande époque de restauration sociale, mais qui devra, comme il arrive toujours, être achetée par beaucoup de travaux, de souffrances et de sacrifices. Pour nous qui ne seront plus quand elle s'accomplira C1), saluons de loin cette espérance, comme les prophètes celle du Messie, et supplions Dieu de répandre, parmi les catholiques et dans le clergé surtout, les lumières qu'exige sa position présente, et que tant d'hommes, d'ailleurs estimables, ne savent pas même encore désirer.

« Veuillez agréer l'assurance des sentiments pleins de respect et d'affection avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

« F. de la Mennais (2). »

(1) Nous l'attendons toujours, hélas 1

(2) M. Houct nous apprend, dans une note, que l'original de cette lettre lui a été remis autrefois par Msr Maupoint, ancien vicaire général de Rennes, mort évoque de la Réunion.

Quelques mois après la chute de la Restau ration, Lamennais fonda le Journal Y Avenir (ifi Oct. 1830), nous n'avons pas besoin de rappeler dans quelles circonstances.

Cependant les ennemis de Lamennais ne désarmaient pas. Ecrasés par le génie et la logique de leur adversaire, ils employaient la ruse du renard contre ce lion qui ne croyait qu'à la force de la raison et du bon droit. Pour le déconsidérer plus sûrement, nous l'avons observé déjà, ils lui prêtaient gratuitement des opinions qui n'étaient point les siennes, interprétant ses écrits, ses paroles, ses moindres gestes et ceux de ses amis d'une façon défavorable ; s'appliquant à ulcérer ce cœur généreux. Encore un peu de patience et quelques efforts, MM. les Gallicans, vous obtiendrez un succès plus complet, peut-être, que vous n'eussiez osé le rêver : votre ennemi vous débarrassera lui-même de sa personne encombrante, mais vous paierez cher votre triomphe d'un jour. L'Ultramontanisme que Montalembert appellera plus tard « la progéniture directe de F école de La Mennais », école dont alors il ne fera plus partie

depuis longtemps et que Lacordaire, transfuge, lui aussi, des premières doctrines de son ancien Maître, définira, avec une brutalité de termes qu'il eût amèrement déplorée, s'il avait vécu dix ans de plus, « la plus grande insolence qui se soit encore autorisée du nom de J.-C. (0 », l'Ultramontanisme, dis-je, remportera, sur son rival, une victoire décisive, de telle sorte que l'on pourra dire que s'il y a encore des Gallicans, il n'y a plus de Gallicanisme, et que s'il existe encore quelques soldats, dispersés çà et là, il n'y a pkis d'armée, il ne peut plus y en avoir.

Le marquis d'Albertos (2) ayant pris la défense de Lamennais, contre certains calomniateurs, le grand écrivain crut devoir le remercier par la

(i) Testament du P. Lacordaire, publié par Montalembert, (1870) p. 17.

(2) La lettre que nous allons reproduire et dont nous croyons avoir l'original entre les mains, sans pourtant, cette fois, oser l'affirmer, a été publiée intégralement par Ange Blaize, tome second, p. j6 et seq., avec cette suscription : « A M. de Mazenod » alors vicaire général et plus tard évêque de Marseille, La suscription de celle que nous possédons : « A M. le marquis d'Albertos » ne nous semble pas de la même main que le corps de la lettre. Mais, encore une fois, nous ne reconnaissons plus ici, d'une 'façon certaine, l'écriture de Lamennais. Quoiqu'il en soit nous n'hésitons pas à reproduire cette lettre, vu son importance.

d'après DES DOCUMENTS INI:

lettre suivante, d'une importance trop considérable, pour que, malgré sa longueur, nous ne la reproduisions pas intégralement ; quelques-uns des points qu'elle touche, sinon tous, étant encore pleins d'actualité. Elle est datée de Juilly où se trouvait alors Lamennais, chez son ami l'abbé de Salinis qui avait, quelques mois auparavant, rouvert le collège autrefois célèbre de ce nom.

« Juilly, le 7 Avril 183 1.

« Je ne sais, Monsieur, comment vous exprimer ma reconnaissance des soins que vous voulez bien prendre pour découvrir la source des calomnies qu'on a répandues contre moi dans vos provinces. La Providence permettra, j'espère, que ces impostures soient pleinement dévoilées. Avant appris de Mllc Laiguille que le P. Charles lui avait dit avoir vu la prétendue lettre qu'on m'accuse d'avoir écrite l1), j'ai écrit à ce dernier

(1) Ainsi qu'on le voit, les ennemis Je Lamennais n'héa pas ;\ fabriquer, de toutes pièces, les documents dont ils croyaient avoir besoin et de les signer tout simplement de son nom : y plus commode qu'honnête.

que je crois être un très pieux ecclésiastique, pour lui demander des renseignements et comme j'ignore son adresse, j'ai prié l'abbé Combalot, qui a prêché le carême à Marseille, de lui remettre ma lettre. Peut-être sera-ce un moyen d'arriver jusqu'au premier auteur de ces bruits calomnieux. Du reste, je me suis empressé, selon votre conseil, d'envoyer aux ecclésiastiques dont vous avez la bonté de m'indiquer les noms, le numéro de Y Avenir qui contient ma dénégation.

« J'ai encore, Monsieur, à vous remercier de ce que vous voulez bien me faire connaître les reproches qu'on m'adresse généralement. C'est un véritable service que vous me rendez, et plût à Dieu qu'on voulut toujours s'expliquer ainsi avec franchise et charité ; on serait bien près de s'entendre. En vous exposant ma pensée à l'égard de ces reproches, je suivrai l'ordre que vous avez suivi vous-même :

« i° Personne ne respecte plus que moi des sentiments honorables en eux-mêmes ; mais je crois, d'une part, qu'on ne peut légitimement les mettre à la place de la doctrine de l'Eglise, hors

d'après des documents inédi

de laquelle je ne connais aucunes règles sûreSj ni

aucunes règles quelconques ; et d'une autre part, qu'on doit, comme tous sentiments humains, quels qu'ils soient, les subordonner aux intérêts de la Religion ; autrement on mettrait quelque chose au-dessus de Dieu.

« 2° Il existe des libéraux honnêtes et religieux ; il y en a d'autres qui ne le sont pas. Quant aux premiers, je ne comprends pas comment des Chrétiens repousseraient quelques-uns de leurs frères et se maintiendraient à leur égard dans un état d'inimitié, uniquement parce qu'ils ont des opinions politiques différentes. Quant aux seconds, ou ils comprennent la nécessité de défendre l'ordre et par conséquent les droits de chacun, et alors c'est un devoir de s'unir à eux dans cette limite ; ou, au contraire, ils veulent attaquer ces droits et renverser l'ordre, et en ce cas, le devoir évident est de les combattre.

« 30 II est certain, et je l'ai répété plusieurs fois, qu'en droit, le clergé peut légitimement réclamer une indemnité à raison de ses biens confisqués par la Constituante. Mais en fait, le

gouvernement ne reconnaît pas son titre, et considérant comme un vrai salaire ce qu'il lui accorde par le budget, il traite en conséquence les évêques et les prêtres comme des salariés et fonde sur ce prétexte l'oppression dont il les accable. Sans cesse, il répète que le traitement les rend fonctionnaires publics ; d'où il conclut qu'il a sur eux, comme sur tous les autres fonctionnaires, un pouvoir de commandement, incompatible, on ne le sait que trop, avec la liberté essentielle du sacerdoce W. Dans cette position, il faut, ou que le gouvernement change de principes, ce qu'il ne fera pas, ce qu'il ne peut pas faire, ou que le clergé se soumette cà une dépendance mortelle pour l'Eglise, ou que, pour recouvrer la liberté, il renonce au traitement que l'Etat lui paye. Il m'a paru que des prêtres catholiques, des hommes de loi ne pouvaient pas hésiter un seul moment.

« 40 Je ne pense pas qu'il y ait aujourd'hui une seule personne, en France, qui croie à la

(1) Si Lamennais vivait encore, ne pourrait-il pas tenir un peu le même langage, pour les mêmes motifs ?

possibilité que le Catholicisme s'y conserve, dans le cas où le gouvernement continuerait Je nommer les éveques. Déjà l'on assure que les évèchés sont vendus, comme toutes les autres places. Et quand ils ne le seraient pas, que serait-ce que des évoques choisis par nos persécuteurs, par des Mérilhou et des Montalivct ? Tout notre avenir est dans cette question. Il a donc été de notre devoir d'en avertir Rome, et qif avons-nous fait que supplier humblement nos premiers pasteurs, de transmettre au Pasteur Suprême et nos craintes et nos vœux ? Pouvions-nous agir plus catholiquement (0 ?

« 5° Je n'ai été l'intermédiaire d'aucune négociation. Je n'ai jamais eu le moindre rapport avec le gouvernement actuel, non plus qu'avec l'ancien. Par principes et par goût, toujours obscur pour être indépendant, de ma vie je n'approchai d'aucune cour, d'aucune puissance. Voilà l'exacte vérité.

(i) Tous les évêques auxquels dut s'adressa Lamennais ayant été

choisis de l.i i'.is"oii qu'il juge essentiellement vicieuse, nous ne pouvons nous empêcher de sourire de sa candeur.

« 6° Parmi les paroles de mon avocat (x), il y en a eu plusieurs que j'ai regrettées vivement et auxquelles je prévis qu'on ne manquerait pas de donner une interprétation malveillante. Mais je n'avais pas pu les deviner, et je ne pouvais pas davantage établir, au milieu de l'audience, un colloque entre lui et moi, une discussion toute personnelle, étrangère à la cause. Pour qui veut lire, il est d'ailleurs évident, par l'ensemble de son plaidoyer, qu'en parlant de réforme, de restauration du Catholicisme, etc., il avait eu en vue de désigner la guerre qu'en effet, je n'ai pas cessé de faire au Gallicanisme.

« 70 Je ne suis pas surpris que mon petit article sur les événements de Février, ait paru fort étrange, après les révélations qui sont venues depuis. J'étais alors à la campagne, on m'écrit

(1) Elles avaient été prononcées dans un récent procès. L'avocat de Lamennais était M. Janvier, homme de grand talent. — Cf. Montalembert : Le Pète La corda ire, p. 2S. Dans cet ouvrage et pour cause, Lamennais est constamment sacrifié à Lacordaire : M. de Montalembert et ses amis, les libéraux, ne pouvaient pardonner au premier, dont pourtant ils avaient tout d'abord partagé les opinions, d'avoir implanté en France les idées ultramontaines, qui jusque-là n'avaient jamais pu s'y acclimater, et d'avoir préparé, je dirais presque assuré leur triomphe définitif.

d'après des documents inédits 273

qu'une démonstration carliste a eu lieu dans l'Eglise St-Germain-l'Auxerrois, qu'à la suite de cette tentative de désordre, les croix tombent, l'archevêché est envahi, démoli, etc. et l'on me demande en toute hâte quelques mots pour séparer la cause des catholiques de celle des hommes qui paraissent la compromettre par leurs folies.

« J'envoie sur-le-champ quelques mots. Lorsqu'ils arrivèrent, les choses avaient commencé à s'éclaircir, en conséquence, il fut décidé qu'on n'insérerait point mon article dans V Avenir. C'était le soir, on était pressé, cet article se trouva mêlé à d'autres papiers et fut, par méprise, porté avec eux à l'imprimerie, c'est ainsi qu'il a paru, et dans tous les cas, l'on a bien dû voir qu'il avait été écrit sur de premiers bruits qui le justifiaient, et que rien n'avait démentis encore.

« Vous pouvez, Monsieur, communiquer ces observations à qui vous le jugerez à propos. Catholique sincère et ne voyant en ce monde que les intérêts de la Religion, qui me sont mille fois plus chers que la vie, je voudrais que mon àme

fût transparente, afin que chacun pût y lire mes sentiments les plus secrets. On y verrait, avec un dévouement plein d'amour pour le St-Siège, un respect profond pour l'épiscopat, et une soumission qui n'a d'autres bornes que celle due avant tout par tous les catholiques aux Pontifes Romains. Voilà sur ce point ma profession de foi, et j'espère y demeurer fidèle jusqu'à mon dernier soupir (*). Oh ! que l'état du Catholicisme changerait parmi nous, si l'on aimait par-dessus toute chose Jésus- Christ et son Eglise ! Prions-le d'allumer luimême ce saint amour dans tous les coeurs.

« Je vous réitère, Monsieur, l'assurance des sentiments respectueux et de la gratitude avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

« F. de la Mennais. »

Quinze jours plus tard l'abbé Jean écrivait de Rennes à Madame de Vaufleury à Laval.

(i) Espoir dont personne n'a le droit de suspecter la sincérité, bien qu'il dût être si tôt, si cruellement, si volontairement déçu. L'esprit humain, souvent à son insu, est un abîme de faiblesses et de contradictions. En présence de l'extrême fragilité de notre pauvre nature, nous ne pouvons que trembler et redire avec St-Paul : « Qui se existimat stare vident ne codât, » (i Cor. x. 12).

« Rennes, le 2 j. Avril 183 1.

« Madame,

« J'ai l'honneur de vous envoyer, comme je vous l'ai promis en passant à Laval, mercredi dernier, la lettre de mon frère à M. le marquis d'Albertos (0f vous pouvez la montrer, mais sans en laisser prendre de copie par personne, car on pourrait l'altérer involontairement, ou la rendre publique, ce qui n'est pas dans l'intention de mon frère : il sait souffrir en silence et en paix ; les discussions purement personnelles lui semblent avoir presque toujours plus d'inconvénients que d'avantages.

« Je suis heureux de pouvoir vous offrir de nouveau, Madame, l'hommage du respect profond :\\cc lequel je suis

« Votre très humble et très obéissant serviteur.

« L'ab. J.-M. de la Mennais. »

Lamennais était l'un de ces hommes à l'égard de qui on ne saurait demeurer indifférent, pour

(1) Celle que nous venons de lire.

peu qu'on s'occupe d'eux : profondément sympathiques ou antipathiques on les aime ou on les hait à plein cœur, parce qu'eux-mêmes ne savent ni aimer, ni haïr h demi. C'est ainsi que nul, plus que lui, n'eut de partisans dévoués, enthousiastes, ou des adversaires plus irréconciliables : il symbolisait la cause dont il s'était fait le champion, dès lors les sentiments que l'on éprouvait à l'égard de celle-là se reportaient naturellement sur la personne de celui-ci.

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