‹ Lamennais, d'après des documents inédits (volume 4)Chapitre 23 sur 35 · ISOLEMENT FATAL DE FÉLI · texte numérisé non relu

ISOLEMENT FATAL DE FÉLI

l'abbé BOYER et l'aBUÉ BLANC.

M. Caron, auteur d'un ouvrage de philosophie opposé au Cartésianisme, écrivait d'Abbeville à l'abbé Rohrbacher la lettre suivante que nous croyons devoir insérer tout entière, parce qu'elle touche à cette question alors si brûlante, si refroidie maintenant, du sens commun à qui les uns sacrifiaient la raison individuelle que d'autres lui sacrifiaient au contraire ; double exagération qui aboutissait au même résultat : la ruine totale de la raison humaine elle-même.

M. Caron, dans cette lettre, donne M. Jean de Lamennais comme une victime du Cartésianisme. C'est que le Cartésianisme est une sorte de Gallicanisme philosophique ; il ne faut point s'étonner

dès lors de le voir s'unir au Gallicanisme théologique, pour combattre les défenseurs, en France, des idées romaines, c'est-à-dire catholiques ; Rome, sous ce rapport, est moins une ville que l'univers lui-même, suivant le mot d'Ovide :

Gcntihus est aliis tellus data limlne cerio : T(pmanœ spatiiuu est itrhis et orbis idem.

Voici la lettre de M. Caron :

« A Monsieur l'abbé Rohrbacher, à Malestroit (Morbihan). (0

« Abbeville, le 23 Janvier 1835.

« Monsieur et respectable ami,

« J'ai lu avec bien de l'intérêt les détails que vous me donnez dans votre lettre sur l'important

(i) L'abbé Rohrbacher allait bientôt retourner dans son diocèse d'origine : recelé des Hautes Etudes, fondée à Malestroit par MM, Lamennais, ayant vécu. — C'est par distraction que, dans le cours de ce récit, nous avons donné les abbés Rohrbacher et Blanc pour compatriotes ; le premier était du diocèse de Nancy, l'autre du diocèse de Besançon, comme d'ailleurs nous avons eu soin de le faire observer. Le lecteur n'aura pas été sans relever lui-même ce lapsus.

D Al'KLS DLS DOCUMENTS INEDITS 257

ouvrage qui vous occupe depuis plusieurs années. Ce sera un beau présent que vous offrirez h l'Eglise de Dieu. J'attends avec impatience la publication des volumes que vous m'annoncez. Une bonne histoire de l'Eglise nous manque et vous remplirez cette lacune. La pureté, l'orthodoxie de vos doctrines m'est connue depuis longtemps.

« Dans votre déclaration, insérée dans VAmi de la religion, en date du i6 Septembre 1834, vous dites que dès 1827 vous vous trouvâtes explicitement d'accord avec M. Bouvier. Or, je n'ai pas lu la philosophie de M. Bouvier, mais, d'après ce qui m'en est revenu, je ne pense pas qu'elle soit bien nette et en tout d'accord avec le vrai sens commun, du moins tel que je le conçois, tel que je l'ai formulé dans ma démonstration.

« Vous terminez votre déclaration par ces paroles : « Aussi ai-je peur que quelqu'un ne trouve « quelque chose d'inexact dans cela même que je « viens de dire, »

(f Je vous avouerai, avec candeur, Monsieur et très cher ami, qu'effectivement cette déclaration

ne m'a pas paru suffisamment claire. Les mots : « Je ne crois nullement, du moins sous les mê- » mes rapports , à l'infaillibilité du reste des » hommes et je vois moins que jamais des mo- » tifs de croire à la mienne. « Ces paroles, disje, ont besoin d'explication. Ne pourrait-on pas en conclure que vous ne reconnaissez d'infaillibilité que dans l'Eglise et que vous niez l'infaillibilité naturelle et nécessaire du sens commun des hommes.

« Veuillez, Monsieur, avoir la complaisance de me donner un mot d'explication là-dessus. Je tiens beaucoup à savoir si j'ai le bonheur d'être pleinement d'accord avec vous sur cette importante question, d'où dépendent, à mon avis, les destins de l'Eglise et de FEtat, logiquement et humainement parlant. Ma doctrine sur ce point vous est parfaitement connue, d'après mon ouvrage, et les explications et les réponses publiques que j'ai eu soin de vous transmettre. Votre lettre me fiiit croire que nous sommes pleinement d'accord ; et, comme je ne pense pas l'être avec M. Bouvier, je crains qiie, dans votre déclaration,

d'après des documents inédits 259

vous ne lui ayez fait une concession dangereuse et donné à sa philosophie une sanction qu'elle ne me parait pas mériter, d'après ce que l'on m'en a rapporté.

« Si Dieu m'en fait la grâce, je répandrai dans mon second volume de nouvelles lumières sur cette importante matière. J'ai reçu de beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques distingués par leur savoir d'honorables encouragements ; mais le parti cartésien, qui a le pouvoir en mains et les journaux soi-disant religieux à sa disposition, fliit tout ce qu'il peut pour entraver le succès et le débit de mon livre, qu'ils n'osent cependant pas condamner. Au reste, la question se simplifie et s'éclaircit de plus en plus. Voihà M. Bautain qui rejette la raison, condamné par son évèque. Il ne reste donc plus qu'à choisir entre la raison générale et le sens individuel. La question, réduite :\ ces termes, ne saurait être longtemps indécise ; et, en vérité, ce n'est plus un combat.

« J'ai lu avec bien de l'intérêt, mais avec une bien vive affliction^ les rudes épreuves que M. Jean de la Mennais, un si saint prêtre, a eu à subir dans

26o LAMENNAIS

le diocèse de Rennes ; rien n'égale la méchanceté de cette misérable coterie, si ce n'est peut-être sa bêtise. Veuillez, ci l'occasion, offrir mes respectueux hommages \ cette noble victime du despotisme cartésien. — J'ai dû renoncer au projet d'établir une revue ; je ne pouvais entreprendre seul un pareil travail. Espérons que la philosophie luthérienne et athée sera bientôt refoulée aux enfers d'où elle est sortie.

« Votre tout dévoué et affectionné serviteur,

« Caron ».

Dans la lettre que M. Jean de Lamennais écrivait, le 12 Octobre 1834, à V<Ami delà Religion, qui ne publia que le premier paragraphes^), le seul, du reste, qui lui fut envoyé, nous lisons ces mots — ils expliquent ce que nous disait tout à l'heure M. Caron de ce saint prêtre et du Cartésianisme :

« Il plaît à je ne sais qui (car mon accusateur ne se nomme pas) de prétendre que j'ai f:ut, sur

(i) Ami de la Religion, mardi 21 Octobre 1834. N" 2527.

d'après des documents inédits 261

la dernière Encyclique, une distinction contraire au texte; j'ai fait précisément le contraire (sic); dès le premier moment où parut l'Encyclique, je n hésitai point à dire, et j'ai déclaré depuis, par écrit, entre les mains de M^' l'évoque de Rennes, le 9 de Septenibre, que le nouveau système de philosophie, improuvé par le pape, était trompeur et blâmable, parce qu'il a le double défaut de fliirc de la raison générale une autorité visible et enseignante, et d'attribuer au genre humain, considéré comme ayant ses traditions et ses croyances, à part celles de l'Eglise, l'infaillibilité qui n'appartient qu'à celle-ci, en vertu des promesses ; veritas, ubi certo consistit, non quœritur, sanctisque et Apostolicis traditionibus posthabitis (0. N'est-ce donc pas là ce qui caractérise en lui-même, d'après les termes de l'Encyclique, le système que le Saint Père improuve ? Mais résulte-t-il de l'Encyclique, comme quelques uns l'ont pensé, qu'il y ait obligation d'en revenir aux principes cartésiens pour rester catholique ? J'en doute, parce que je ne comprends pas comment on pourrait concilier les

(i) Paroles do l'Encyclique.

principes de cette philosophie avec les paroles du Souverain Pontife, citées ci-dessus. J'ai exprimé ce doute, il est vrai, etc. »

Ce passage nous a semblé fort instructif et de nature à faire comprendre sous combien de masques l'on combattait, en France, non plus les anciens défenseurs d'un système philosophique publiquement désavoué, mais les adversaires toujours résolus, toujours redoutables, du Gallicanisme.

Nous pubhons ci-dessous une lettre de Rohrbacher à Lamennais que nous estimons de nature à faire connaître les lacunes de ce noble esprit et les petitesses de ce grand homme. Faire connaître^ ce n'est peut-être pas le mot juste ; nous les savions déjà ; du moins nous les apprendra- t-elle d'une façon plus précise encore.

Notons toutefois que, pour la traduction foutive de l'expression latine bimutu, ce ne peut être qu'une simple distraction, un lapsus dont le redressement relève uniquement d'un régent de huitième.

d'après DES DOCUMENTS INÉDITS 263

Ce qui ressort principalement de cette lettre, c'est la franchise^ la rondeur de ce bon Lorrain dont Lamennais sut deviner la valeur et qui, après la défection du Maître, contribua, dans une large mesure, au triomphe de ses idées de la première heure, par la publication d'une volumineuse Histoire de FEglise, toute imprégnée d'ultramontanisme, s'il nous est permis de parler ainsi. Fleury qui avait régné sans rival jusque là fut définitivement détrôné , malgré l'incontestable supériorité de son talent d'écrivain.

Observons aussi qu'en ce qui concerne le mystère de la Sainte Trinité, le tort principal de Lamennais fut d'employer, dans un sens un peu général, un peu vague, par conséquent, des expressions nettement déterminées par les théologiens et dès lors nécessairement restreintes. C'est ainsi qu'il put fort bien considérer Dieu qui se connaît. Dieu le Père, et Dieu connu de lui-même, ou la connaissance substantielle et vivante de la divinité, Dieu le Fils, comme un double principe de l'Amour substantiel de Dieu, du Saint-Esprit; tandis que les théologiens ne parlent que du Spirans, c'est-à-

dire du Père et du Fils considérés comme ne formant qu'un seul principe et de la Spiralio, ou du Spiratus, en d'autres termes, de l'Esprit.

Encore une- fois, de la part de Lamennais, il y avait, non pas ignorance de ce que sait le moindre étudiant en théologie, mais simplement langage philosophique, plutôt que théologique.

Les autres points signalés par le vigilant Rohrbacher sont plus discutables, surtout en ce qui concerne le dépôt de la Révélation primitive, l'Eglise n'ayant rien défini sur ce sujet.

D'ailleurs^ n'oublions pas ce qu'il disait plus haut de son Maître : «... /^ Pal toujours vu, lorsquil découvrait quune pensée, qu'une expression était contraire à quelque décision de V Eglise, rectifier incontinent cette pensée, cette expression. Enfin la seule chose quil m ait jamais recommandée, touchant ses ouvrages, c'est de prendre note de tout ce que j'y trouverais de contraire, soit à quelque décision de F Eglise, soit à renseignement commun des Pères et des théologiens, afin quil puisse y faire les corrections convenables.

On avouera que ces dispositions ne sont pas

d'après des documents inédits 265

d'un hérétique, bien moins encore d'un hérésiarque.

Quelques ennemis de Lamennais, abusant de certaines expressions peu exactes, trouvées çà et là dans ses nombreux écrits, le taxaient et le taxent encore tVis^niorant, du haut de leur médiocrité orthodoxe ; cette épithètc, souvent jetée à la face du célèbre écrivain qui eut le tort de s'y montrer un peu trop sensible, ceux qui la lui prodiguaient ainsi eussent mieux fait de la garder pour eux, c'eût été non moins charitable et beaucoup plus -juste.

Lamennais eut toujours le travail prodigieusement facile ; or, il travaillait en moyenne, quin:(e heures par jour, ainsi qu'il nous l'apprend quelque part, dans l'une de ses lettres. C'est dire assez qu'il devait savoir bien des choses qu'ignoraient nécessairement des esprits moins éminents qui d'ailleurs n'avaient peut-être pas autant de loisirs à consacrer à l'étude.

Mais il est temps de donner la lettre de Rohrbacher.

« A Monsieur F. de la Mennais par Dinan Côtes-du-Nord, à La Chenaye (sic).

« Mon très cher Monsieur de la Mennais.

« Dans votre dernière lettre, vous me dites un mot qui m'est allé au cœur : filioli, diligite invicem. Eh ! mon cher Monsieur, je n'osais vous dire combien je vous aime, crainte de vous -déplaire. Oui^ je vous aime plus que ma vie. Mais plus j'aime, plus je crains. Vous le comprendrez par un exemple.

« Il y a des années, j'aimais un ami de tout mon cœur ; mais je remarquai en lui comme deux hommes, dont Tun me faisait craindre pour l'avenir, l'autre me faisait espérer. Ce qui me faisait craindre, c'est que, quand cet ami se préoccupait d'une idée, il la poussait vigoureusement à bout, mais sans trop s'assurer d'abord si l'idée était vraie ou complète. Ainsi, en raisonnant sur le mystère de la Sainte Trinité, il supposait que le Saint- Esprit procède du Père et du Fils^ comme d'un

d'apriiS des documhnts inédits 20>-j

double principe ; tandis que tous les théologiens enseignent, d'après les décisions formelles de l'Eglise 0), que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils comme d'un seul principe. Ainsi encore dans la question fondamentale de la nature et de la grâce, il supposait que la grâce n'était que la restauration de la nature, tandis qu'elle en est principalement la transformation divine. Ce qui me faisait craindre, c'est que cet ami n'étudiait pas mieux l'Ecriture et les Pères. Ainsi, ayant commencé une traduction du Nouveau-Testament, il traduisit ces mots a bimatu et injra C^) par de deux mois et au-dessous au lieu de deux ans. Ainsi, dans un projet de constitutions religieuses, il citait, comme point fondamental, un passage de St-Ignace d'Antioche, sans prendre garde que ce passage était interpolé. Ainsi, dans un ouvrage récent, il condamne, avec une sorte d'anathèmes, des choses qui sont textuellement dans les Ecritures et dans les décisions de l'Eglise. Je suis persuadé qu'il les condamne ainsi par préoccupa-

(i) Cf. Il'' concile de Lyon.

(2) Math. II, 16.

don. Car je ne puis croire qu'il ait cessé de croire à l'autorité de l'Eglise et à la divinité des Ecritures. Ce qui me faisait craindre encore ; c'est qu'il se méprenait quelquefois pour l'histoire, comme pour l'Ecriture et le dogme. Ainsi, dans un système encyclopédique des connaissances humaines, il supposait, comme un point fondamental, qu'avant l'Eglise chrétienne et l'Eglise judaïque, il y avait une Église primitive dont les traditions doivent servir de base et de règle à ce qui est venu après : tandis qu'avant l'Eglise chrétienne et la Bible qui remontent jusqu'à l'origine des choses, il n'y a rien, et qu'ci côté il n'y a que quelques débris flottants. Voilà, mon très cher Monsieur, ce qui me faisait craindre pour cet ami, mais craindre au point qu'une fois, malgré mon bon tempérament, j'en fus malade et sentis que je [ ouvais en mourir ; car je n'osais épancher tout mon cœur, ni dans le vôtre, ni dans celui de personne.

« Ce qui me faisait espérer, c'est qu'à côté d'un fonds assez irritable d'orgueil naturel, je vo3\'iis des semences d'humilité chrétienne ; je voyais un sincère amour de Dieu et de son Eglise ; j'aper-

d'après des documents inédits 269

ccvais quelquefois la grâce de Dieu qui peiTectiounait ces bonnes dispositions, et je nie souviens d'en avoir pleuré de joie. Au dehors, je voyais des protestations publiques et réitérées d'une soumission sans réserve à tous les décrets du chef de l'Eglise. // est vrai, on usa de procédés capables de pousser à bout un homme ordinaire. Mais à celui que j'aimais, je croyais l'esprit et le cœur assez grand, assez chrétien, pour surmonter tous les soulèvements de la nature et étonner le monde par le miracle de la vertu chrétienne. L'épreuve est venue. Celui que j'aimais est resté jusqu'à présent bien au-dessous de ce que j'attendais. Au lieu d'un saint je ne vois qu'un homme et un homme en colère qui tourne tout son esprit à se venger. Je crains qu'il ne s'obstine, je crains que l'esprit de ténèbres qui se transtorme en ange de lumière ne réussisse à lui faire illusion. Porté comme il est à se contenter d'une connaissance incomplète du dogme et de l'Ecriture, je crains que ces demi vérités ne le conduisent à douter à la fin de tout et à expirer dans le vide, suivant une de vos expressions. Cependant celui que j'aimais

ainsi, je l'aime encore et le jour qui dissipera mes craintes sera le plus heureux de mes jours.

« Mon très cher Monsieur F. de la Mennais, vous êtes le premier et le seul devant qui j'épanche ainsi mon cœur tout entier. Si cela vous déplaît, pardonnez-le-moi. Je vous aime assez pour consentir à ce que vous me repoussiez et me haïssiez, pourvu que vous viviez et mouriez en bon chrétien, en bon catholique et que vous sauviez votre âme.

« Rohrbacher.

« Malestroit, le 10 avril 1835, ^^^^ ^^^ Sept Douleurs de la très sainte Vierge. » (i)

Rohrbacher, hélas ! ne fut que trop bon prophète. Le caractère, profondément aigri de Lamennais qui le portait à se venger de ceux qu'il considérait comme ses persécuteurs et qui étaient bien éloignés de l'être tous, fut habilement exploité par l'Ange de ténèbres, aidé de ses suppôts ; il lui fit

(i) Au dernier moment, nous apprenons que cette lettre aurait été récemment publiée. Nous n'avons pas eu le loisir de vérifier le fait; aussi, maintenons-nous son insertion, d'autant plus qu'elle est moins flatteuse pour Lamennais ; de c«tte façon, nul ne sera tenté, pensons nous, de nous accuser de partialité en sa faveur.

illusion et cette illusion fut si complète que l'infortuné iinit de bonne heure par la prendre pour la vérité même. Son tort, nous l'avons déjà dit souvent, fut d'accorder pleine confiance à la raison individuelle dans sa personne, alors qu'il la condamnait impitoyablement chez tous les autres; mais de cet aveuglement, si monstrueux soit-il, à la mauvaise foi, il y a loin, croyons-nous.

L'abbé Jean écrivait à M. Querret :

« Ploërmel, le 15 Avril 183).

« Mon cher ami,

« — Féli est parti hier pour Paris : les accusés du complot d'avril l'ont choisi pour l'un de leurs conseils et de leurs défenseurs !... Son voyage retardera le" mien... Comment irais-je demander des grâces à ceux qu'il va attaquer ? Convenez que ma position est tristement singulière ! . . . Que le bon Dieu me soit en aide !

« Tout à vous du tond du cœur.

« Jean ».

Lamennais allait se lancer dans la politique plus activement que jamais. Définitivement perdu pour TEglise, il était désormais acquis à la Révolution. Tournant le dos à toutes ses convictions religieuses d'hier, il s'enfoncera, de plus en plus, dans le doute, les négations blasphématoires et retirera tout à la Religion positive, après lui avoir tout donné.

Toutefois, il témoignera toujours la plus vive horreur pour l'athéisme. Il écrira, le 19 Juillet 1850, au sujet de Proudhon, à son tailleur Dessoliaire (0 : a Le tond de sa pensée, d'ailleurs, tel qu'on peut le découvrir à travers tant de variations, est l'athéisme et le matérialisme. Si le peuple entrait dans cette voie, c'en serait fait de lui et de ravenir. »

Il ne cessa pas non plus de croire en la Providence. Le 25 Février précédent, il écrivait au môme : « Grâces à Dieu, vous comptez sur la Providence, et vous avez raison, elle ne vous délaissera point (2) » .

(i) Blaizc II, 24g.

(2) Blaize ii, 242.

d'après des documents inédits 273

Mais les dernières pages écrites de sa main, Vlnlroduction à la Traduction du Dante, nous prouvent trop clairement, hélas ! qu'il rejetait alors la Révélation et par la même le surnaturel, pour ne plus admettre que le Naturalisme et sa vague religiosité.

Un saint prélat essaya vers cette époque de convertir Lamennais ; il s'y trouvait obligé, non seulement par les liens de l'amitié, de la communauté d'origine, mais aussi par sa qualité de pasteur : c'était l'Archevêque de Paris qui comptait Lamennais parmi les prêtres de son diocèse. De bonne heure l'abbé Jean avait su reconnaître la grandeur d'âme de M^"" de Quélen.

Il écrivait, en 1806, de Paris à M. Hay :

« J'assistai hier à la première communion de Saint-Sulpice : rien n'est plus touchant, parce que rien n'est plus pieux. Cependant les deux discours du Curé furent très faibles ; mais, l'après-midi, l'abbé de Qiiélen (simple tonsuré) prêcha la rénovation des vœux du baptême, et il s'en tira à

merveille. Celui-là a des entrailles , chose très rare à Paris. »

Cette chose alors « très rare » à Paris, au témoignage de l'abbé Jean, n'était peut-être pas très commune ailleurs et ne l'est pas encore maintenant. Du moins, l'archevêque de Paris continuait d'avoir du cœur; les cholériques de 1832 en avaient eu la preuve héroïque. Il s'agissait maintenant d'un pestiféré d'un autre genre et si le saint prélat, en l'approchant, n'avait pas à redouter la contagion, du moins appréhendait-il, par des démarches prématurées, d'aggraver encore le mal et de le rendre incurable. M^"" de Quélen faisait part de ses perplexités à M"'' de Lucinière qui le conjurait, sans doute, d'aller trouver le malheureux Lamennais, au nom de leur ancienne amitié et d'essayer de le rapprocher de l'Eglise et de ses convictions religieuses d'autrefois. Il écrivait cette première lettre :

d'après des documents inédits 275

« Ce 20 avril 1835,

« Hélas, Mademoiselle, que je suis affligé ! Mais que puis-je faire, sinon prier ! La personne n'est sans doute revenue ici qu'avec un parti pris, et à moins d'un miracle, mes tentatives seraient inutiles. Si je savais qu'après bien des rebuts et des duretés, après mille peines et mille chagrins, il me fût donné de ramener au vrai ce pauvre ami. Dieu m'est témoin que je ne m'épargnerais pas. Il me semble que vous qui êtes plus liée pouvez faire entendre plus souvent et plus à propos les paroles du dévouement, de la raison et de la conscience ; je crois donc que vous feriez une bonne œuvre en restant ici. Répétez souvent combien mon cœur et mes bras sont ouverts et quel serait le bonheur que j'éprouverais si l'on me donnait la permission d'assurer du retour et de la constance (sic). Ah ! que Notre Seigneur nous a donné le izrand secret : se renoncer soi-même (^), mais tous n'entendent pas ce langage. Que de belles qualités perdues ; quel talent dont le compte sera terrible !

(i) Matt XVI, 24, Luc. IX. 23.

Pouvoir sauver, et ne faire que perdre, c'est une bien malheureuse puissance, ou plutôt, c'est un bien funeste emploi de la puissance.

« Recevez, etc.

«/ Hyacinthe, archevêque de Paris. »

Le miracle dont parle le digne prélat, personne, sans doute, n'avait le droit d'y compter, mais nul, non plus, lui moins que bien d'autres, ne devait le regarder comme impossible.

Peut-être^ si l'on n'ignorait les circonstances, dans tous leurs détails, serait-on porté à taxer de timidité la conduite du pasteur vis-à-vis de sa brebis égarée. Il ne suffisait pas que ses bras fussent ouverts pour recevoir celle-ci, mais il lui fallait encore aller au-devant d'elle et essayer de la ramener au bercail. M'^^ de Lucinière lui soumit probablement des considérations de ce genre et le pressa de nouveau de se rendre à ses désirs. Toujours est-il que M^^' de Quélen lui adressa cette seconde missive, cinq jours seulement après la première.

« Paris le 25 avril 1835,

« Mademoiselle,

« Cette démarche ne me coûte nullement, mais elle m'embarrasse beaucoup, parce que je ne vois pas comment espérer d'obtenir un retour assuré. Quand le cœur est malade, il y a espoir, on peut trouver le chemin du cœur ; quand l'esprit est égaré, il est difficile de l'atteindre, non dans le précipice, mais dans les régions de la superbe où il se promène sans qu'on puisse seulement deviner une route qu'il ne connaît pas probablement lui-même. Il n'y a qu'un moyen de guérison, de retour au vrai et à soi-même, qu'un sentier qui conduise encore au bonheur et même à la gloire ; le remède est difficile, mais il est sûr, infaillible ; avec un peu de courage, ou plutôt avec la grâce de Dieu, il n'est pas impossible : de se faire petit enfant par F obéissance, la confiance, l'abandon (i), et se laisser conduire, diriger en tout,

(i) Mots soulignés dans le texte. Cf., tome I•^ les lettres de Teysseyre.

de se remettre sans réserve entre les mains d'un père, d'un frère, d'un ami ; nous sommes tout cela, et ce pauvre ou plutôt ce riche égaré nous trouvera plein des doux et tendres sentiments qui appartiennent à ces titres que jamais, non jamais, quoi qu'il fasse, nous n'abjurerons. Dites-le lui, qu'il en soit bien persuadé ; nos bras, nos cœurs lui sont ouverts : seulement, qu'il ne nous laisse pas vainement l'implorer de venir s'y jeter avec les sentiments de confiance que nous méritons : qu'il nous mette à l'épreuve et qu'il nous repousse s^il trouve en nous autre chose que des pasteurs, et des hommes de cette charité dont il a connu, dont il a prêché les douceurs tant de fois ; mais, je le répète, abandon sans réserve, docilité d'enfant, cordialité d'ami ; qu'il se persuade que nous sommes incapables d'abuser de sa confiance ; qu'il se souvienne qu'il est et que nous sommes bretons, chrétiens, prêtres et évêques (sic).

« Je ne parle pas encore de notre père commun à tous : il doit bien savoir que la mesure de sa joie et de sa bonté, est celle de la douleur dont son âme est oppressée.

d'après des documents INEDITS 279

« Veuillez agréer, Mademoiselle, l'hommage du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,

« Votre très humble et très dévoué serviteur,

V •[* Hyacinthe, archevêque de Paris. »

Cette obéissance du petit enfant dont parlait autrefois l'abbé Teysseyre et que réclamait M^'' de Quélen, Lamennais ne devait plus la connaître, ou du moins, il ne devait plus la pratiquer ; mais encore, nous osons le répéter, fallait-il, peut-être, aller chercher ce petit enfant, le prendre par la main, lui faire, si possible était, une douce violence ; rien de tout cela n'eut lieu, probablement parce que cela ne pouvait être !

Les deux lettres précédentes ont été transcrites de la main de l'abbé Jean à qui M"^ de Lucinière les communiqua. Le frère du prêtre apostat écrivit à ce sujet au saint archevêque de Paris.

« Saint-Symphorien, le 21 mai 1835,

« Monseigneur,

« M"*-' de Lucinière vient de me communiquer

les deux lettres, en date du 20 et du 25 avril dernier, que vous lui avez écrites au sujet de mon malheureux frère : je les ai lues et relues avec un attendrissement profond : elles sont si touchantes ! Elles sont si belles ! Cependant, Monseigneur, je ne vous parlerai point de ma reconnaissance, car elle n'a d'autre expression que le silence : je la conserverai et elle vivra au fond de mon cœur, aussi longtemps que je vivrai moimême.

« Hélas, Monseigneur^ il n'est que trop vrai, mon pauvre frère, ce pauvre, autrefois si riche, est bien digne de pitié ! de grâce, ne l'abandonnez pas. Je n'ose espérer que, dans sa position actuelle, il vous écoute d'abord avec un cœur docile, mais néanmoins, je vous en conjure, ne pensez pas pour cela que vos paroles ne fassent aucune impression sur lui et qu'elles soient tout-à-fait perdues : il se roidira d'abord, je le crains bien ; cependant, il n'en sentira pas moins le prix de vos bontés ; vos douces et paternelles exhortations lui feront une de ces blesssures dont parle la Sainte-Ecriture, une de ces blessures qui gué-

d'après des documents inédits 281

rissent et, plus tard, il nous consolera par sa soumission. Pour moi, je n'ai plus aucune influence sur lui : on me l'a ôtée tout entière par des imprudences que je ne saurais trop déplorer, et dont il serait inutile de vous donner ici le détail (0 ; // y a des hommes qui semblent avoir reçu r infernale mission de pousser vers les abîmes cet homme qui, s'il avait été plus humble, comme il aurait dû l'être, pouvait empêcher tant d'autres d'y tomber : mais ce que je ne puis faire peut être fait par vous. Monseigneur ; il a promis à M"^ de Lucinière d'aller vous voir, et je ne crois pas qu'il y manque, à moins qu'il ne soit retenu par cette espèce d'embarras qui (2).... Ah! Dieu le veuille qu'il n'y manque ! Vous serez indulgent, patient, compatissant, vous serez père et, s'il résiste au premier moment, il est impossible qu'il résiste longtemps à votre voix qui est celle de la charité, de Dieu lui-même.

« Veuillez bien lui laisser ignorer que j'ai eu

(i) Cf. Cont. de Lamennais, p. 215. Note.

(2) Dans le brouillon que j'ai seul entre les mains, la phrase est inachevée.

l'honneur de vous écrire cette lettre : je dois éviter, autant que possible, tout ce qui achèverait de rompre ce roseau déjà brisé et, s'il savait la démarche que je fais, je suis sûr que, dans ses dispositions présentes d'esprit, il le jugerait mal. « Je suis à vos pieds. Monseigneur^ les arrosant de mes larmes et je vous prie d'agréer l'hommage des sentiments pleins de respect, etc. »

Des gens bien intentionnés, mais imprudents ; d'autre part, des gens prudents, mais de cette prudence du serpent qui se glisse doucement vers sa proie et dès lors mal intentionnés : voilà ceux, en effet, qui poussèrent Lamennais aux abîmes, comme le dit l'abbé Jean avec l'accent de la douleur la plus poignante. Cette influence dont il avait joui si longtemps auprès de son frère et que celui-ci qualifiait si durement et si injustement, comme nous l'avons vu, eût été salutaire et non pas « funeste », si l'abbé Jean avait pu l'exercer jusqu'au bout. Mais ici comme toujours, il se trouva des hommes sinistres qui se donnèrent.

d'après des documents inédits 283

s'ils ne la reçurent pas, rinjeniale mission de consommer la perte de l'infortuné.

M^' de Quélen répondit, en ces termes, à M. Jean de Lamennais :

« Paris, le 9 Mai (0 1835,

« On m'a remis votre lettre du 21 Mai, mon cher ami, elle m'a bouleversé de douleur, et d'une douleur qui déjà inondait mon cœur. Depuis longtemps je cherchais le moyen de voir celui qui fait le sujet de nos soupirs et de nos larmes, vous pouvez comprendre toutes les précautions et tous les ménagements qu'exige ma délicate position que tout le monde, que les meilleurs amis ne connaissent pas bien ; je crois pouvoir seul en être bon juge. On m'assure que votre frère est reparti pour la Chesnaye ; je ne l'ai pas vu ; il n'est pas venu, et vraiment je ne sais pas encore si je dois le regretter. Des tentatives inutiles auraient peut-être agrandi les distances et rendu les rapprochements plus difficiles. J'espère que

(i) C'est le 9 Juin que le prélat veut écrire.

ce pauvre ami ne m'aura fui que par pudeur et ce sentiment me donnerait quelque espoir. Prier, prier encore, sans se lasser, voilà la ressource qui ne manque jamais. Dieu aura pitié de nous, et il nous consolera : longanimiter ferms adeptus est repromissionem (0.

« ....Et vous^ mon bon ami, aimez-moi toujours dans la foi chrétienne et bretonne, vous le devez au tendre retour dont je vous offre la fidèle assurance.

« f Hyacinthe, archev. de Paris. »

Cette entrevue si désirée de tous, excepté de Lamennais qui seul pourtant devait en profiter, n'eut donc pas lieu. Lorsque M"' de Quélen écrivait la lettre qu'on vient de lire, Lamennais n'était plus ^, Paris : il était de retour en Bretagne, dans cette solitude de la Chênaie qui lui rappelait tant de souvenirs et de genres si différents, mais il ne faisait plus qu'y passer ; .bientôt même il lui dira un éternel adieu.

Nous croyons que le digne prélat se trompait

(i) Hebr. vi, 15.

d'après des documents inédits 28)

lorsqu'il attribuait la conduite de Lamennais à son égard à un sentiment de pudeur. L'infortuné ne voyait plus, dans beaucoup de ses vrais amis, que des perfides qui lui tendaient sans cesse de nouveaux pièges, ou tout au moins des fâcheux qui venaient le troubler dans ce qu'il appelait sa quiétude : il les évitait à ce double titre, le plus soigneusement possible.

M. Dubreil écrivait, le 2 Août 1835, à M. Houet, encore professeur d'histoire au petit séminaire de St-Méen (0, une longue lettre d'où nous extrayons les lignes suivantes :

«..,. Ce que vous m'avez appris de St-Méen m'a fait beaucoup de peine ; c'est encore un asile de moins pour la pauvre jeunesse catholique. Mais j'en savais encore plus que vous ne m'en dites, puisque tous les associés de M. de Lamennais quittent l'établissement. Au surplus les légitimistes ne s'en inquiètent guère. Quand le diable instruirait leurs enfants, cela leur est égal, pour\'u qu'on

(i) Ce fut à la rcntrcc suivante qu'il retourna à Juilly.

leur parle d'Henri V et qu'on leur défende de faire le serment sous peine de ne pas communier à Pâques, ce qui, au reste, les vexe beaucoup moins que l'abstinence du Vendredi et la privation de pâtés de foie gras pendant le Carême. Mais pour ceux qui ont l'audace de ne pas croire à réternité de r immortelle famille, pour les criminels de lèseespérance, il n'en est pas ainsi ; et comme j'ai le malheur d'être de ceux-Là, vous jugez que j'ai le droit de m'attrister sur la destruction d'une société qui avait déjà donné tant de beaux fruits et qui m'avait paru si belle d'avenir (0. Dans le cas où je n'aurais pas le plaisir de vous voir, veuillez m'instruire de votre détermination : si vous allez à Juilly, j'aurai le plaisir de vous y voir de temps en temps ; car je compte faire un voyage ci Paris vers le mois de Novembre... M. Féli prépare deux volumes politiques, l'un de théorie, Tautre qui traite des faits relatifs au procès d'Avril. Ils

(t) Nous avons déjà dit que cette Congrégation de St-Pierre, titre ultramontain, choisi tout exprès par les Lamennais, est devenue la Congrégation (toujours existante) des Prêtres de l'Immaculée Conception. — Quant aux assertions de M. Dubreil, elles sentent trop leur jeune homme pour être admises sans réserve. Il est beau parfois et parfois même sublime d'espérer contre l'espérance.

d'après des documents inédits 287

paraîtront, m'a-t-on dit, lorsque cette affaire sera terminée. J'attends le retour d'Elie(de Kertanguy) qui parcourt actuellement l'Angleterre, pour me rendre à la Chênaie. Je ferai ce voyage avec le plus grand plaisir. Sainte-Beuve qui est actuellement notre intime, s'occupe de l'histoire de Port- Royal qu'il méditait depuis longtemps...

« Adieu, mon ami, ne m'oubliez pas dans vos prières, pensez quelquefois à moi, et au regret que j'éprouve de ne pouvoir vous serrer la main, et de vous dire combien je vous aime.

« Tout à vous, « F. D. »

Voici une nouvelle lettre de Rohrbacher, datée de cette maison de Malestroit où l'on travaillait avec tant d'ardeur, s'il fallait en croire les folliculaires que l'on sait, à démocratiser VEglise pour dêmonarchiser l'Etat, crime qui semblait alors doublement abominable et que maintenant, du moins en France, plus d'un catholique excuserait doublement, pour peu que l'on voulût bien s'en-

tendre sur la valeur de ces mots un peu longs peut-être W.

En tout cas, il paraît qu'à ce métier l'on ne s'enrichissait guère. Ecoutons là-dessus notre digne Lorrain avec sa bonhomie habituelle qui, dans la circonstance, a quelque chose à la fois, de sublime et de navrant.

« Malestroit^ le 19 août 1835.

« Mon cher Monsieur Levoyer,

« Je serais bien aise de vous voir, et le plus tôt possible. J'ai à vous proposer des choses, qui me semblent faites exprès pour vous. Il y a un an que le bon Dieu nous éprouve : au bout de cette année, il nous ouvre une grande porte dont il veut que je sois comme le portier. Si vous voulez entrer, comptez bien que je ne vous la fermerai pas. Craignez- vous de manquer de quelque chose ?

(i), L'Eglise est démocratisée dans ce sens que ses princes se recrutent presque exclusivement dans la bourgeoisie et le peuple ; l'Etat est démonarchisé h peu près dans tous les sens : il reste à savoir si l'on doit plus s'en féliciter que s'en plaindre.

d'après des documents inédits 289

Je vous ferai un billet, comme quoi jusqu'à la mort, vous ne manquerez pas du nécessaire, et que par conséquent vous vivrez jusqu'à la fin de vos jours. S'il vous fliut une caution, je vous donnerai Celui dont la parole ne trompe point, et qui a dit : quœrite primum regnum Dei et jiislitiam ejus, et hœc omnia adjicientur vobis (^\

« Mon cher M. Levoyer, quand je considère de quelle manière nous avons reçu, les uns et les autres, les épreuves que le bon Dieu nous envoie, une chose me confond et m'humilie. Lorsqu'ici à Malestroit, nos deux domestiques surent que nous étions gênés dans nos affaires, par suite de la rupture qui venait d'avoir lieu, elles se réduisirent au pain et ci l'eau, pour nous ménager de quoi vivre : la chose dura ainsi deux ou trois mois ; et ce ne fut que par hasard que M. l'économe en eut connaissance. Elles avaient encore dit cl de bonnes personnes en ville, que, si cela devenait nécessaire, elles iraient volontiers mendier notre pain. Voihi ce qui m'humilie et me confond.

(i)Matt. VI, 33.

« J'ai toujours cette pensée dans la tête : ainsi donc il sera dit en ce monde et en l'autre, que deux pauvres servantes nous auront fait la barbe, pour le courage et la générosité ? A quoi sert donc d'être hommes ? De quoi donc nous servira le latin, le grec et l'hébreu ?

« Je vous attends, mon cher Monsieur, pour délibérer là-dessus, et en attendant

« Je vous embrasse de tout mon cœur.

« Rohrbacher ».

Dans une lettre, résumée par Monsieur Houct, qu'il écrivait à l'abbé Jean, le 28 septembre, M. Rohrbacher racontait qu'il avait vu Mg' Brute (0 chez M^'' de Forbin Janson (2).

« Il ira à la Chênaie. Partout j'ai vu les dispositions que je pouvais désirer : estime et bienveillance pour vous, compassion pour votre frère. Réfuter les erreurs, laisser de côté la personne. »

(i) Ce saint missionnaire dont nous avons si souvent rencontré le nom était devenu évêque de VincenneSj en Amérique (Etat de l'Indiana),

(2) Evêque de Nancy. Ce prélat avait alors pour coadjuteur Mg"". Donnet, plus tard cardinal archevêque de Bordeaux.

d'après DtS DOCUMENTS INÉDITS 29 1

Laisser de côté la personne, ou bien nu s'en occuper que dans des sentiments de charité, voilà quelle était la pensée complète de Rohrbacher qui, le 30 juillet précédent, écrivait au même correspondant :

« Ms"" Donnet me charge de vous écrire... qu'il a compris ce qu'il y a de bon dans le Mennaisianisme... 11 est de l'honneur (de l'Eglise) qu'il se trouve au moins quelqu'un de ses enfants qui aplanisse la voie du retour à l'un de ses frères et qui console l'autre de l'indicible affliction qu'il éprouve à cause de ce même frère. »

Les Gallicans, cela est triste à dire, triomphaient de la chute de l'infortuné Lamennais ; ils prédisaient son impénitence finale et se gardaient bien, par suite, de tenter toute démarche qui eût pu compromettre leur réputation de prophètes. D'autre part, Lamennais eut affaire à certains convertisseurs qui, suivant leurs expressions, voulaient y aller à tour de bras(^\ Ce procédé, lui

(i) Expression de Msr Brute, citée par Jean. Cf. Courcy op. cit. p. 177.

non plus, ne pouvait manquer d'éloigner davantage de l'Eglise celui qu'on voulait foire rentrer dans son Hron.

« Je crains que ces tours de bras n'enfoncent davantage, dans les fliusses voies où il marche, notre pauvre égaré, et ne soient un obstacle à son retour, plutôt qu'un moyen de le ramener (^) ».

Voilà ce que l'abbé Jean écrivait à M^"" Brute lui-même, le 19 avril 1836. Il n'avait guère mieux auguré d'une précédente visite de ce saint évêque à la Chênaie, comme l'attestent ces lignes qu'il adressait à l'abbé Rohrbacher, le 17 octobre 1835 :

« Ms"" Brute, évêque de Vincennes, doit venir me rejoindre à Dinan, mardi prochain ; il ira à la Chênaie. C'est un de nos vieux et de nos meilleurs amis ; il parlera à celui qui nous est si cher et qui nous cause tant de peines ; je n'ose me flatter du succès de cette démarche, hélas ! vous savez pourquoi ; mais les paroles d'un saint font

(i) Courcy, ibid.

d'après des documents inédits 293

toujours une impression heureuse qui plus tard peut se réveiller. Prions ; ne nous lassons point de prier, surtout à l'autel ! »

Les dernières démarches de M^' Brute devaient avoir le plus fâcheux résultat ; la prudence et la discrétion ne furent peut-être pas les vertus préférées de cet apôtre zélé, bien différent en cela de Ms*" de Quélen dont la réserve n'avait pas obtenu d'ailleurs un meilleur succès.

Voici les brouillons de deux lettres écrites par l'abbé Jean à des personnes que l'absence de toute désignation ne nous permet pas de connaître. La première lettre est datée, l'autre ne Test pas ; nous les pensons toutefois de la même époque. S'il nous était permis de hasarder une conjecture, fondée sur un passage, d'ailleurs supprimé, du brouillon, où nous lisons ces mots, à l'adresse du destinataire : « Mon tendre ami et vénérable seigneur », nous dirions que cette première lettre fut très probablement écrite à M^' Brute. Le vénérable évêque dont l'abbé Jean parle à la fin de sa lettre serait celui de Rennes. Nous terons

observer toutefois que plusieurs prélats durent leur nomination à l'abbé Jean, lors de son passage à la Grande Aumônerie et conservèrent avec lui des rapports assez intimes. Quoi qu'il en soit, je transcris cette lettre, en supprimant toutefois les mots que l'auteur a supprimés lui-même, mais qui demeurent parfaitement lisibles.

« Dinan, le 25 Octobre 1835,

« Cher ami,

« Je réponds à vos deux si bonnes lettres à l'instant même où je les reçois, et je vous en remercie du fond du cœur : j'aime vos paroles, parce qu'elles sont pleines de foi, et si, pour ce qui me concerne personnellement, j'étais tenté de les trouver un peu trop vives, cela même augmenterait ma gratitude, bien loin de l'affaiblir ; oh ! ne craignez jamais de dire à votre pauvre Jean tout ce que vous pensez : frappez hardiment sur ses plaies sanglantes ; toujours il vous rendra grâce, parce que toujours il sera certain que vous

d'après des documents inédits 293

agissez par les motifs les plus purs et les plus saints ; mais, pardonnez-lui de se rendre à luimême le témoignage de n'avoir jamais hésité un seul instant dans la foi. Sans doute, il ne peut dire : « Je serai à jamais inchranlahle (0 », cette confiance serait de l'orgueil ; cependant, il espère, avec le secours d'en haut^ persévérer jusqu'à la fin dans SCS dispositions présentes de plein abandon, de soumission sans réserve à l'Eglise et à son chef. [En cela il aura moins de mérite que personne, parce qu'il voit mieux et de plus près que personne dans quel abîme on tombe quand on n'écoute plus que son propre esprit et que l'on ne se confie plus que dans sa propre sagesse] (2).

« Que l'on craigne pour moi, on a raison, car je suis de tous les hommes le plus faible ; mais aller plus loin, c'est aller trop loin ; c'est manquer tout à la fois à la charité et à la justice. Je ne dis point ceci pour vous qui me connaissez et qui me témoignez dans mes peines tant d'intérêt et d'ami-

(i) Psal. XXIX, 7.

(2) Ce passage est l'un de ceux qui sont bifics : par exception, nous avons cru pouvoir le rétablir : on en comprendra le motif.

tié sincère, mais je le dis pour d'autres dont la conduite à mon égard n'a pas été, je crois, ce qu'elle devait être. A Dieu ne plaise que j'en conserve aucun souvenir amer ! Je n'en parle que parce qu'il le faut bien pour vous expliquer ma position du moment à l'égard de certaines personnes que j'aime néanmoins beaucoup plus qu'elles ne le pensent, peut-être.

(( Quant à notre vénérable évêque, tout mon cœur est à lui assurément : il ne peut en douter. »

Voici maintenant la seconde lettre. M. Houet ignore son destinataire, comme il l'indique par ce mot : « A qui? », écrit sur la feuille même. Ici, nous n'avons pas de conjecture à hasarder.

« Cher ami,

« J'ai été ému jusqu'aux larmes, en lisant la lettre si pleine de charité et de foi> que vous m'avez écrite, au sujet de mon malheureux frère : je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. Les paroles me manquent pour cela. Votre lettre à son Eminence le Cardinal Gir... est admirable;

d'après des documents inédits 297

il est impossible de plaider plus éloqucmmcnt en faveur du pauvre égaré : je ne doute pas, très cher ami, que le pardon et l'indulgence ne lui fussent offerts par la miséricorde et la bonté du Saint Père, s'il se montrait disposé à les recevoir ; mais, d'après ce que j'entends dire de l'état actuel de son esprit (0, je n'oserais conseiller une démarche qui probablement n'aurait pas un résultat heureux, si elle était précipitée. Cependant espérer contre Tespérance : « In spe contra spcm « est la devise des enfants de la promesse et Dieu, je le sais, est assez puissant pour changer les pierres en enfimt d'Abraham ; je ne perds donc pas toute confiance ; mais je pense qu'il feindrait que la démarche dont il s'agit fût préparée, pour qu'elle eût quelque force. Je vais donc écrire confidentiellement cl un ecclésiastique de Paris (2) avec qui

(i) Les deux frères ne se voyaient plus et ne devaient plus se revoir. Jc.nn ayant dû plusieurs fois, dans l'intérêt de ses œuvres, se prononcer ouvertement et publiquement contre les erreurs de Féli, celui-ci qui d'abord avait reconnu les exigences de la situation de son frère finit par se sentir profondément blessé de toutes ces déclarations ; la plaie s'envenima de plus en plus et devint incurable, en dépit de l'apparente gucrison dont nous avons parle dans l'Introduction.

(2) L'abbé Martin de Noirlieu, sauf erreur.

mon frère a conservé de bons rapports et qu'il écoute volontiers : je le prierai, sans entrer toutefois dans les détails que vous me faites connaître sous le secret, je le prierai, dis-je, de lui insinuer qu'à Rome on le verrait avec une grande joie se relever de sa chute et que les portes du sacré bercail se lèveraient (sic) en quelque sorte d'ellesmêmes devant lui. Les premières ouvertures ne peuvent compromettre personne et si elles sont reçues avec calme, si elles produisent quelque ébranlement, alors nous irons plus loin, et au nom de notre vieille amitié, au nom surtout de la Religion, je vous conjurerai, cher ami, d'agir directement vous-même pour sauver cette âme jadis si belle et qui nous est toujours si chère, malgré ses profonds égarements ; je suis persuadé que vous pourriez mieux que qui que ce soit vous en faire écouter, la toucher et la détromper. Ce que vous me dites de votre position à Marseille et de votre famille m'a intéressé vivement, et j'aspire au jour où nous nous en entretiendrons plus en détails, de vive voix, soit à Paris, si je vous y trouve dans un des voyages que j'y fliis de

d'après des documents inédits 299

temps on temps, soit en Bretagne, quand vous -y reviendrez ; mais dans ce dernier cas, ne manquez pas de m'annoncer votre arrivée une semaine au moins à l'avance. J'habite ordinairement Ploërmel, chef-lieu de ma Congrégation : toutefois, j'ai cent soixante autres établissements ou écoles en Bretagne, ce qui m'oblige, comme vous le pensez bien, à m'absenter de temps en temps : ma résidence n'est donc pas fixe. Si j'avais su que M. votre si respectable père résidait à Paimpol, je n'aurais pas manqué de l'aller voir : il m'eût été bien doux de lui parler cœur à cœur de ce fils.

« Le souvenir des anciens jours que vous me rappelez avec tant de charmes m'est toujours précieux, et il ne s'effacera jamais de mon cœur. »

A l'époque où nous sommes arrivé, les rapports entre les deux tières, bien que tendus à l'excès, puisqu'ils avaient déjà cessé de se voir (0, n'étaient pas encore rompus complètement, comme le témoigne la très intéressante lettre qui suit. Elle est adressée à Jean par M. do Kertanguy,

(i) Cf. Courcy, op. cit, pag. 175, et suprà.

alors à la Chênaie. Il y est question de la visite faite à Féli par M^^' Brute qui, mécontent de son insuccès, ne ménageait nullement son ancien ami dans ses paroles et même dans ses écrits.

« La Chênaie, 31 Octobre 1835,

« Mon cher Père,

« M. Féli vient de recevoir de M^"" Brute une lettre de sept ou huit pages. Malgré les témoignages d'amitié dont elle est pleine, il a dû en être et il en est effectivement mécontent. Ms' Brute a fort mal compris ce qui lui a été dit à la Chênaie. Il a sur la position et les idées de M. Féli des notions tout-à-fait fausses. Si M""" Brute gardait pour lui ses impressions, ceci serait peu important. Mais ce que M. Féli voit avec beaucoup de peine, c'est que M^' Brute manifeste l'intention de raconter à tout le monde ses conversations de la Chênaie, telles qu'il les a comprises et encore une fois il les a mal comprises. M. Féli désire que vous lui écriviez quelques mots à ce sujet. La plupart des pensées qu'il lui prête,

il ne les a jamais eues, il ne les aura jamais CO ; elles lui paraissent horribles. M. Féli ne peut en aucune manière accepter la réputation que M^''*' Brute se prépare à lui faire. Tâchez de lui faire comprendre que le résultat nécessaire de tout son bavardage serait d'obliger M. Féli à lui donner publiquement un démenti, et il est inutile de dire combien ceci serait pénible et pour l'un et pour l'autre. Mais il est une conséquence plus grave encore. Si ces bruits erronés prenaient quelque consistance, si les opinions fciusses que M""" Brute paraît décidé à répandre le plus qu'il pourra, venaient ci s'établir dans le public, M. Féli serait dans l'impossibilité de garder désormais aucun ménagement : force lui serait de s'expliquer enfin, surtout nettement et complètement, et d'écrire beaucoup de choses qu'il a tues jusqu'ici par un esprit de patience, de prudence et de délicatesse dont on devrait lui savoir

(i) Le jeune deKcrtanguy s'illusionnait sur le compte de Lamennais qui, sans doute, en ce moment, s'illusionnait lui-même sur son propre compte et ne croyait pas descendre aussi bas dans l'incroyance qu'il le fit plus tard et que peut-êt.e même, sans se l'avouer, il était descendu déjà. Le tort de Ms"" Brute fut de manquer moins de clairvoyance que de bienveillance et de charité à l'égard d'un homme qui, suivant le mot de Léon XII, devait être conduit par le iwur.

gré. — Est-ce là ce que voudrait M^' Brute ? — M. Féli a pour Ms' Brute l'estime et l'affection la plus réelle et la plus sincère ; et comme il est convaincu que la sienne est bien réelle et bien sincère aussi, il se plaît à voir en lui un bon et vieil ami de vingt-cinq ans, et non pas un juge d'instruction ou un grand inquisiteur.

« M. de Kergariou, l'ancien conseiller d'État, a, dit-on, une collection fort curieuse d'anciens airs bas-bretons. Voudriez-vous bien lui écrire et lui demander s'il serait possible d'en avoir une copie ? M. Féli a déjà un commencement de collection qu'il désire beaucoup compléter (^) . Remerciez bien M. LoUivier, de la part de M. Féli, du livre de M. Mahé ; il est arrivé hier. Veuillez lui dire aussi que ma sœur aînée doit revenir d'Angleterre, et qu'en conséquence j'attends impatiem-

(i) Cette préoccupation archéologique et littéraire, dans un pareil moment, ne laisse pas que de nous étonner un peu, de la part d'un homme que l'on s'est toujours complu, dans un certain milieu, à peindre comme la victime d'une tristesse incurable et, depuis le premier moment de sa chute, la proie de remords cuisants. Elle dénoie au contraire, une assez grande liberté d'esprit : mais les remords étant une grâce, partout ailleurs que dans l'enter, il serait terrible de penser que la justice divine l'en eût privé dès le principe.

ment sa lettre pour la lui envoyer avant son départ .

« Croyez, mon bon père, à mon inaltérable attachement.

« Elle ».

« Mes respects à M. Ruault. — M. Richard et François ne veulent pas être oubliés près de vous et de M. LoUivier. »

Jean Marie remplit-il les intentions de son frère et pria-t-il, de sa part, M»"" Brute de montrer un peu plus de réserve et de discrétion, ou celuici décida-t-il de passer outre, malgré les supplications de son ami ? Nous l'ignorons ; ce que nous savons, c'est que l'Evèque de Vincennes s'attira, de la part de Lamennais, deux lettres fort sévères, en dépit de leur forme respectueuse. On les trouvera dans la correspondance publiée par Forgues II, p. 444 et 450.

La lettre que nous venons de lire et qui certes fut inspirée par Lamennais, si elle ne fut pas dictée par lui, est datée, nous l'avons vu, du 31 oc-

tobre 1835, elle fut réellement expédiée à son adresse, comme le témoigne le cachet postal (^). Or, le 18 novembre suivant, vingt jours après par conséquent (2), l'abbé Jean écrivait à M^" Brute une lettre où il ne parle nullement de la commission que M. de Kertanguy lui confiait au nom de son frère, bien qu'il fasse allusion à la dernière visite de l'évêque à la Chênaie ; mais où je trouve, en revanche, ces mots étonnants : « Priez, priez donc plus que jamais pour le retour de celui qui nous est si cher... Je n'ai de lui aucune nouvelle (3)^ pas plus de rapport entre nous, et encore moins, que si l'un était au Kamtchatka et l'autre au fond des déserts de l'Afrique. Cela est dur pourtant ».

Quelques mois plus tard, M. de Kertanguy écrivait à l'abbé Jean, toujours de la Chênaie, une nouvelle lettre d'où nous extrayons les lignes suivantes :

(j) Nous avons l'origiiuil sous les yeux.

(2) Si toutefois la date donnée par M. de Courcy (p. 174) est exacte, ce que j'ai tout lieu de croire, M. Houet l'ayant maintenue, alors qu'il a corrigé, sur son exemplaire que j'ai entre les mains, celles qu'il savait erronées.

(5) Ces mots et les suivants ont été soulignés par nous.

d'après des documents INEDITS 3OS

« La Chcnaic, 4 mars 1836.

« Mon bon père,

«... Depuis votre dépari, nous n'avons rien su de Trémigon. M. Féli attend tous les jours son libraire. Ce sera pour M. Blaize (0 une occasion de venir à la Chênaie, et pour M. Féli de causer de toutes nos afîliires avec lui... Adieu, mon bon père, je vous embrasse de tout mon cœur.

« Elie.

« Quand nous viendrex-vous ? »

Depuis voire départ : il semble qu'il soit question d'un voyage que Jean aurait fait à la Chênaie où se trouvait toujours son frère.

En tout cas, cette question de M. de Kertanguy : quand nous viendre:(-vous ? prouve qu'on désirait le voir à la Chênaie, propriété demeurée indivise entre les deux frères. Féli, en continuant de l'occuper, indiquait par là qu'il n'avait nullement

(i) M. Blaize, beau-frère de M. Lamennais, et plus tard, beau-père ^j'Hlic de Kertanguy.

306 LAiMENNAlS

l'intention de rompre définitivement avec Jean. Plus tard, lorsque cette rupture sera définitive, Lamennais quittera la Chênaie, sans vouloir jamais y remettre les pieds.

Cette décision lui coûta beaucoup.

Le i8 mai 1835, il écrivait de Paris à M. Marion : « J'ai plus que jamais le désir de me fixer à la Chênaie (0 ». Le 26 janvier suivant, il écrivait au même, toujours de Paris : « En quittant la Chênaie, il y a huit mois, je la quittai bien résolu à ne la revoir jamais. Aucun lieu du monde ne me serait désormais plus pénible à habiter, même momentanément, que celui-là. Je n'y regrette qu'une chose, la fosse que je m'y étais choisie (-) ». Or, cette Chênaie, qu'il ne voulait plus revoir, nous l'y retrouvons trois mois plus tard. Il mandait, de la Chênaie même, avril 1836 (0, à son ami. « Vous serez sûr de me rencontrer à la Chênaie toute la semaine prochaine. Nous sommes occupés à relever nos arbres couchés par la dernière

(i^ M. de la Villerabcl, op. cit. p. io6. (2) id. p. 109.

(0 id. p. m.

D APKLS DES DOCUMENTS INEDITS 307

tempête, ce n'est pas toujours chose aisée )>. Le 8 octobre de la même année, il dira, une fois de plus, en parlant de la Chênaie : « J'avoue, en ce qui me concerne, qu'au lieu de souhaiter de la revoir, j'y sens, au contraire, une vive répugnance. Vous êtes (^) dans le pays que j'ai quitté le seul être que je regrette (2). j) Le 10 mai 1837, il insistera : « Ma résolution irrévocable est de ne jamais revoir la Chênaie » (3). Et quelques jours plus tard, le 28 mai, il dira enfin à M. Marion : (( J'ai, mon ami, une grâce à vous demander : c'est, pendant que nous serons ensemble, de ne me parler, ni de la Chênaie que je suis résolu à ne pas revoir, ni de la personne que vous savez C4) ». Cette personne, c'était son frère qu'il ne reverra plus et dont, pendant longtemps, il ne voudra plus même entendre parler. Quel grief nouveau et mortel, cette fois, avait-il contre lui ? Aucun, certes.

(i) Il écrit toujours à Marion.

(2) Confidences, p. 120.

Peut-être s'étonnera-t-on de l'espèce d'affectation que mit l'abbé Jean à ne plus retourner à la Chênaie, durant les divers séjours qu'y fit son frère, avant de quitter définitivement cette maison qui lui rappelait tant de souvenirs. Mais qu'on veuille bien observer qu'il était toujours tenu en suspicion ; ses moindres démarches étaient épiées par les dignes correspondants du journal de M. Picot et Ton n'eût pas manqué d'incriminer ses relations avec l'infortuné Féli qu'il était ainsi condamné ci ne plus revoir, sous peine de nouvelles persécutions qui eussent infailliblement entraîné la ruine irrémédiable de son Institut. Lorsque l'on sait que Jean aima toujours Féli d'une affection qui ne fit que grandir avec les malheurs de celui-ci ; et qu'il eût donné vingt fois sa vie pour le ramener dans le chemin de la vérité, l'on comprendra sans peine combien poignante était sa douleur, à la pensée de ne pouvoir aller trouver l'infortuné pour lui prouver qu'il continuait de le chérir, comme un fils qu'il avait une première fois engendré à la religion, et que son vœu le plus ardent était de l'aider à renaître aux

d'après des documents inédits 309

croyances qu'il avait désertées. Cette suprême consolation lui était impitoyablement refusée. Les misérables qui semblaient s'être donné la mission de consommer la perte de VUltramontain, comme il appelaient hier encore Féli, n'entendaient pas que la main la plus capable de le retirer de l'abîme se tendît vers lui.

D'autre part, Féli se crut définitivement abandonné de son frère ; il finit, sa foi nouvelle aidant, par le ranger au nombre de ses ennemis. Plus tard cependant, il consentit à renouer des rapports qui, pour son plus grand bonheur en ce monde et dans l'autre, n'auraient jamais dû subir d'interruption. Lorsqu'il se décida, sur les instances de son beau-frère, M. Blaize, non plus seulement à entendre parler de Jean, mais à lui écrire, à la nouvelle que celui-ci venait d'être frappé de paralysie C^), il le fit, comme si leur vieille amitié ne s'était jamais démentie, pas plus de son côté que de celui de Jean ; au fond, c'était probablement la vérité, sans qu'il s'en fût bien rendu compte. Par malheur, l'un habitait toujours Paris,

(i) A Guingamp, le 16 décembre 1847.

l'autre toujours la Bretagne : les voyages étaient alors pénibles, surtout pour des vieillards valétudinaires et lorsque, à la nouvelle que son frère était dangereusement malade, Jean, bien que fort souffrant lui-même, tentera un suprême effort, pour sauver une âme qu'il avait toujours tant aimée, il sera trop tard !

Nous avons largement anticipé sur les événements : c'est que nous avons tenu à expliquer la séparation des deux frères.

A partir de l'instant fatal où il cessa de voir celui qui jusqu'alors avait été sa Providence visible, Féli, demeuré seul avec son imagination, plus que jamais hantée de fantômes sinistres, ne voyant de toutes parts qu^ennemis acharnés à sa perte, et — semblable à l'infortuné dont parle l'Ecriture, qui ne se dérobait aux atteintes d'une bête féroce que pour tomber au pouvoir d'une autre, et lorsqu'il tendait la main vers la muraille pour y chercher un appui n'y trouvait qu'un serpent dont il était mordu (0, — se croyant traqué de tous côtés sans pitié ni merci ; confon-

(i) Amos. V. 19.

D'APUtS DES DOCUMENTS INÉDITS 3 I I

dant les adversaires de ses doctrines erronées avec ses ennemis personnels ; Lamennais, disons-nous, sentit ses forces fléchir ; il tomba, pour ne plus se relever ; du moins, le Prêtre, le Chrétien ne se releva plus, si Thomme continua de demeurer debout. De nouveaux amis succédèrent aux anciens et s'emparèrent de cet esprit altier qui, tout indiscipliné qu'il était, subit toujours assez flicilement l'influence des milieux où il vécut, du moins dans une certaine mesure. Les secousses terribles qu'il avait éprouvées achevèrent de troubler son cerveau mal équilibré ; on ne dut plus s'attendre dès lors, de sa part, qu'à des productions maladives, et souvent incohérentes, dont il ne fut plus guère qu'à demi-responsable.

Nous reprenons la suite des événements au point où nous les avons laissés, ou plutôt nous continuons le dépouillement du dossier que nous avons mission de publier.

Nous avons sous les yeux une très longue lettre de M. Blanc à M. Boyer, directeur du séminaire de St-Sulpice ; elle est datée du 8 Dé-

cembre 1835. Dans un récent ouvrage intitulé : Défense de Tordre social, l'abbé Boyer consacrait cinq pages à la maison de Malestroit qu'il définissait : une école d'insubordination envers Tèpiscopat. L'abbé Blanc, ayant lu ces mots, à la page 290 de ce volume gallican, s'écriait avec douleur :

J'ai vu toutes les calomnies de l'Invariable renouvelées d'un trait de plume.

Il y a vraiment de quoi confondre, lorsque l'on songe avec quelle facilité l'esprit de secte envahit les âmes, d'ailleurs peut-être les plus loyales. L'abbé Boyer dont la mémoire est justement demeurée en vénération n'hésite pas un instant, parce que ses idées essentiellement gallicanes y trouvent leur compte, à se faire le complaisant écho de bruits calomnieux, de nature à ruiner la réputation de prêtres honorables et dignes de l'estime pubHque. Il appuie volontiers sur le ter rouge qu'on leur applique au front pour rendre plus indélébile leur flétrissure imméritée. Entre autres imputations, l'on fliisait un crime à la maison de Malestroit d'avoir reçu fréquemment la

d'après des documents inédits 3 I 5

visite de Félicité de Lamennais, naturellement avant sa chute :

« Ces fréquentes visites, écrit l'abbé Blanc, se réduisent néanmoins, pendant les six années qu'elle (la maison) a subsisté, à deux dîners (^) qu'il (Lamennais) y a faits comme en voyage, arrivant après onze heures et partant avant quatre heures, dîners auxquels ont assisté le vénérable curé et le vicaire de la ville, et deux ou trois amis laïcs de la ville, tous royalistes connus (2) . Je n'ai pas besoin d'ajouter que, dans deux visites de ce genre et avec telle société, la communauté n'a point été réunie aux pieds du grand homme (3). Ce seul fait si public, si facile à constater, vous donne déjà la mesure de la confiance que méritent les sources d'où vous seront venus les autres renseignements».

Tous les anciens amis de Lamennais ou simplement ceux que Ton soupçonnait d'avoir eu des rapports avec lui étaient comme lui poursui-

(i) Mots soulignes dans le texte.

(2) Détail important pour M. Boyer.

(3) Expression ironique des accusateurs de la maison de Malcstroit,

vis avec acharnement ; c'est ce que, dès le début de sa lettre, M. Blanc disait ci M. Boyer :

« Il me semblait, Monsieur, que cette malheureuse maison (de Malestroit) avait assez expié les torts qu'elle a pu avoir, et que les membres qui la composaient, après avoir vu leurs intentions méconnues, leurs efforts flétris par la calomnie, leur établissement, leurs sacrifices anéantis ; il me semblait, dis-je, qu'ils pouvaient compter enfin sur quelque repos. Leur soumission qui devait leur ouvrir les bras et le cœur de tous leurs confrères, et à l'abri de laquelle ils eussent aimé respirer, après de pénibles et douloureux moments, paraît avoir été au contraire comme le signal d'un nouveau déchaînement contre eux. C'est alors qu'ils ne sont plus que de vils sectaires, qu'on fait planer sur eux les défiances et les soupçons, et qu'on cherche par de fâcheuses insinuations cà leur fermer pour toujours, s'il était possible, le cœur de nos évéques ».

Plus loin, en parlant toujours de sa justification et de celle de la maison de Malestroit dont ir avait eu constamment la direction, contre des

calomniateurs qui avaient abusé de son silence, pour propager leurs inventions diffamatoires, il ajoutait : « Je dois cette justification, non seulement à ceux qui m'avaient en un sens confié leur avenir, mais je la dois au vénérable M. Jean de Lamennais et aux grandes œuvres que son zèle apostolique embrasse avec un dévouement invincible i\ toutes les peines dont on a voulu accabler son cœur déjà navré de la plus grande des douleurs ».

Il aurait pu ajouter qu'il devait également cette justification à M. Félicité, son infortuné maître et ami d'autrefois, ou plutôt d'hier encore, mais cette marque de sympathie pour la grande victime du Gallicanisme eût achevé de le discréditer et de lui fermer pour toujours les portes qu'il désirait voir s'ouvrir devant lui. L'abbé Blanc fut plus prudent que généreux ; ne lui en sachons pas trop mauvais gré, cette prudence, il la devait pour le moins autant à ses anciens confrères de Malestroit qu'à luimême.

Page 1