‹ Lamennais, d'après des documents inédits (volume 4)Chapitre 25 sur 35 · SUR LES DERNIERS MOMENTS DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

SUR LES DERNIERS MOMENTS DE LAMENNAIS

(i OH ! SI POUR SAUVER .MON BIEN -AIMÉ FRÈRE.... ! »

T E 31 Janvier 1854, M. Jean de Lamennais -■^-'écrivait à M. Houet, le confident de ses peines, ces simples mots, tracés d'une main défaillante :

« Lis, et avec moi, pleure et prie !

« Jean.

« Renvoie cette lettre par le retour du courrier » .

C'était une lettre de M. de Cornulier, du 28 Janvier, qui lui apprenait l'état extrêmement critique où se trouvait le pauvre Féli ; il l'envoyait ainsi à M. Houet pour qu'il en prît connaissance, car l'abbé Jean savait que celui-ci avait conservé pour Féli, son ancien Maître, la plus vive affection ; de plus, son cœur était vraiment

dans le sien, suivant sa touchante expression ; M. Houet, selon son désir, lui retourna cette lettre dont il eut soin de tirer une copie. La voici :

« Monsieur,

« Nous n'avons appris qu'hier soir la maladie de M. votre frère et nous venons de nous présenter chez lui, mais^ malgré les plus vives instances, ma sœur (0 n'a point été admise à voir le pauvre malade. Plusieurs hommes, se disant ses amis, se relèvent pour le garder et assurent aux personnes qui se présentent, que le médecin défend quil voie personne. Ma sœur a mis en avant notre ancienne liaison, notre intimité avec ses nièces, le tout en pure perte. On nous a dit à sa porte qu'Augustine (2) était attendue, mais je lui écris par ce courrier, si elle n'est pas en route, d'envoyer à ma sœur une lettre dans laquelle elle la prie de la représenter près du malade Evidemment, ils veulent l'en-

(i) Mme de Grandville dont nous avons lu ci-dessus un billot au sujet d'une première indisposition de Lamennais.

(2) Mme veuve de Kcrtanguy.

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tourcr de telle sorte que nulle parole n'arrive jusqu'à lui, mais nous l'avons recommandé aux prières de la plus grande partie des Communautés de Paris : ce matin, il a été recommandé à Notrc- Dame-des-Victoires et j'espère que la Sainte-Vierge nous accordera ce miracle de la miséricorde de son divin Fils ! M. de VitroUes que ma sœur a vu est outré contre ces gardiens qui voulaient aussi l'empêcher d'entrer, mais il l'a fait malgré eux. M. Martin n'a pas osé y aller parce que M. Féli a dit, paraît-il, avant, qu'il ne voulait pas le voir... La nuit dernière a été mauvaise et la journée n'est pas bonne non plus...

« P. -S. Nous pensons que si Augustine arrive, ce sera une chose fort utile, parce que tous ces étrangers ne feront plus les maîtres.

« Le Curé de la paroisse de M. Féli s'est présenté aujourd'hui, il va sans dire qu'il n'a pas été reçu ».

M. de Cornulier se trompait ; même après l'arrivée de Mme de Kcrtanguy, les étrangers per-

sistèrent à faire les maîtres et ils le firent jusqu'au bout, comme nous le verrons, mais avec l'assentiment de Lamennais, ne l'oublions pas. Trois jours après son frère, Mme de Grandville adressait de son côté à M. J. de Lamennais la longue lettre qui suit ; son importance nous semble considérable :

« Paris, 31 Janvier,

« Monsieur l'abbé,

« J'arrive de chez votre cher malade, c'était le moment de la consultation ; le docteur Rostant a trouvé le poumon encore plus dégagé qu'hier, moins de fièvre ; le vésicatoire a pris suffisamment ; tout cela est très bien. Mais il trouve aussi un peu de décomposition dans le visage, et une très grande faiblesse. Il craint que le malade n'ait pas la force nécessaire pour la réaction à espérer. Mais je pense que vous savez par ce même courrier ces détails de votre neveu, M. Ange Blaize, que j'y ai trouvé ce matin. Il était, à mon

arrivée, occupe à écrire pour faire dire à M. de VitroUes, par un tiers, qu'il ne pourrait pas voir le malade. Il était mécontent que M. de Vitrolles eût dit hier, à ce qu'on lui avait rapporté, qu'il forcerait la porte. C'était, selon lui, pour faire encore des tentatives religieuses très inutiles, et fatiguer seulement le malade.

« J'ai répliqué que les scènes de violence étaient loin du caractère de M. de Vitrolles, et que je savais de lui-même qu'il n'avait l'intention de tenter aucune discussion religieuse, que seulement il avait insisté pour que le malade conservât sa liberté, et qu'on lui nommât les ecclésiastiques qui se présenteraient chez lui, afin qu'il pût manifester s'il avait le désir de les voir. Monsieur votre neveu est convenu qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans ce qu'on lui avait rapporté de M. de Vitrolles, et il a beaucoup insisté sur la défense expresse qu'il a fait répéter devant moi par Monsieur Rostant, que personne ne fût admis chez le malade.

« — Il y va de sa vie,disait le docteur, il n'est pas capable de soutenir une émotion. — J'ai dit A votre

neveu, que sans doute la vie de son oncle était chère, et très chère ; qu'elle ne l'était à personne au monde plus qu'à vous, Monsieur l'abbé, et que cependant vous n'hésiteriez pas entre compromettre môme

quelques jours de vie et l'éternité Je lui ai

dit : — «Je ne sais. Monsieur, quels sont vos sentiments et vos convictions actuelles religieuses ; mais ce que je sais, c'est que vous avez été élevé chrétiennement, c'est que tout le sang de vos veines est chrétien, c'est que j'espère que vous mourrez chrétiennement (0. Eh bien, pensez qu'à votre mort vous aurez à rendre compte de votre conduite en ce moment vis-à-vis de votre oncle. Vous le dites dans des idées que rien n'ébranlerait, mais ne faut-il pas l'essayer cependant, et si un bon mouvement, de bons désirs se manifestaient, en aurait-on seulement connaissance, s'il n'est approché que par son médecin et M. Barbet ? Vous me dites que s'il manifestait que ses idées se sont modifiées et qu'il voulût voir un prêtre, vous en feriez venir un ; mais vous ne pénétrez pas jusqu'à lui, et M. Bénoist-Champy n'y vient

(i) Hélas !

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que quelques heures tout au plus dans la journée. « Songez, Monsieur, que sa mort, dans cet état, serait le coup le plus cruel pour votre oncle Jean et pour Augustine. Pensez ;\ votre mère et à vos sœurs qui sont au ciel. Ceci est affreux à dire, mais votre malade me paraît entouré comme Vêtait Voltaire dans ses derniers instants. Sans doute, Monsieur, chacun est libre. Dieu lui-même respecte la volonté de l'homme, mais croyez-vous possible que ce que votre oncle a cru la plus grande partie de sa vie, ce dont il n'a douté que depuis quelques années, croyez-vous, dis-je, qu'en ce moment il ne s'élève pas dans son esprit quelques pensées en faveur de la croyance du passé, et qu'au seuil de la vie il ne se demande pas, au moins comme un doute, si l'éternité heureuse et malheureuse existent ?

« Je sais qu'il a reçu, il y a quelques mois, un prêtre (0 avec lequel il a disputé longtemps de bonne amitié, et il revenait souvent ;\ dire : « Mon retour en arrière serait une apostasie ». Ce

(i) Probablement l'abbé Guérin que nous retrouverons plus loin.

prêtre lui dit en le quittant : « Si j'apprends que vous êtes malade, je viendrai vous disputer votre âme, et essayer de la sauver... » et vous ne laissez approcher personne. Je sais aussi, Monsieur, qu'une des personnes qui entourent M. votre oncle en ce moment a dit : // serait affreux que fK. de la iMennais se démentît à la mort. Pesez tout cela. Monsieur. —

« Un M... qui entra raconta que lui, M. Champy et un autre, étaient allés la veille trouver l'archevêque (^) et lui avaient dit la défense du médecin d'éviter les émotions, sous peine de la vie, exposé leur position et demandé à être délivrés des obsessions de certaines personnes. Il avait parfaitement compris, ajouta-t-il, et dit à M. Bautain d'empêcher M""^ de.... W de se présenter. Elle n'avait, ajoutait votre neveu, aucun droit de s'imposer ici. — Aucun, madame ; a-t-il ajouté, se tournant vers moi, il n'en est pas ainsi de vous, je respecte ceux de votre ancienne amitié et de

(i) Cf. Forgues i vol. Notes et Souvenirs p. CXV.

(3) M'"' de Vaux, supérieure des Religieuses de Juill}'. Op. cit. p.

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celle de Mademoiselle de Lucinière qui a toujours été si précieuse à mon oncle. Mais, vous Tavez entendu de la bouche du docteur, la défense est formelle. — Je me suis levée pour me retirer en disant : — « Il ne me reste, Monsieur, qu'à faire des vœux bien vifs pour le rétablissement de Monsieur votre oncle et surtout pour que la lumière se fasse pour lui : il l'a eue autrefois assez vive pour éclairer les autres. On dit qu'on voit très clair au moment de la mort ; puisse cette clarté ne pas être voilée pour lui, c'est mon vœu ardent, c'est celui de tous ses anciens et vrais amis. — M. Blaize me reconduisit en me disant : — Maintenant que je suis ici, ne vous donnez plus la peine, je vous en prie, Madame^ de venir aussi loin savoir des nouvelles de mon oncle, je vous en ferai porter demain, aussitôt après la consultation du médecin. — C'était très poliment me mettre à la porte (0 et je suis des plus embarrassées de ce que je dois et puis faire. Quel malheur qu'Augustine ne soit pas ici, et vous surtout. Monsieur l'abbé ; même ne pouvant approcher du malade, votre présence

(i) Souligné dans le texte.

aurait l'influence la plus salutaire, et naturellement vous dirigeriez toutes choses, comme déjà le fait M. votre neveu, mais plus énergiquement au point de vue religieux. Je vous ai écrit bien longuement, et pourtant bien en courant. Veuillez, par égard pour la franchise avec laquelle je vous parle, jeter ma lettre au feu quand vous l'aurez lue.

(( Je crois, hélas ! ne pouvoir rien faire d'utile, mais mandez-moi ce que vous pensez, et je m'y conformerai. Toutes les communautés continuent à prier plus que jamais.

« Votre très humble servante et affligée amie,

« C. de Grandville ».

P.-S, — « Le malheureux malade a refusé, il y a quelques jours, de voir M. de NoirUeu et le père Ventura. M""' Cottu avait pu aussi, il y a quelques jours, lui serrer la main et le conjurer à genoux de recevoir un prêtre. Il avait refusé >k

A cette époque, la santé du vénérable abbé Jean était ruinée pour toujours, bien qu'il dût prolon-

ger encore son existence, pendant six ans. Déjà longtemps auparavant (16 décembre 1847), il avait éprouvé à Guingamp, à Tautel même, une première attaque de paralysie. Féli à ce sujet, lui avait écrit, après de longues années de silence, deux lettres dans lesquelles il l'assurait de sa vieille, sincère et bien tendre affection, et où il lui disait :

« Soigne ta santé et ne va pas retomber par ta faute, quoique, à vrai dire, ce qu'il y ait de mieux, selon le mot de Tertullien, est de sortir le plus vite possible de ce triste monde, pourvu toutefois qu'on puisse se dire que le devoir tie nous y retient plus(^) ».

A l'époque où son frère tomba malade, l'abbé Jean se voyait très souvent dans l'impossibilité de quitter sa chambre. Qu'on juge de l'angoisse qui dut étreindre son cœur aimant, lorsqu'il apprit que Féli se mourait et surtout qu'il se mourait loin de tout secours relii^ieux ! Il résolut de se rendre à son chevet, malgré la distance et en dépit de son propre épuisement, dût-il tomber en chemin. La nouvelle d'une amélioration nota-

(i) Blaize II, 218. Cf, Ropartz, 466 et 468.

ble dans l'état du malade retarda son voyage. Il fit écrire à M. Houet, à ce sujet, le 3 février:

« Bon Monsieur Houet,

« Notre Père me charge de vous^ dire qu'il a reçu des nouvelles de son frère et qu'il est hors de danger, pour le moment : il le recommande à vos prières. »

Le même jour, M. de Cornulier-Lucinière écrivait de nouveau à l'abbé Jean :

« Vendredi 3 février 54, (( Monsieur l'abbé,

« Je m'empresse de venir vous annoncer l'arrivée d'Augustine. Elle vient d'arriver à la maison, bien inquiète des nouvelles que nous avions h lui donner ; elles étaient heureusement plus rassurantes et dans ce moment elle est chez M. Féli, avec ma sœur.

« Je ne vous ai pas écrit hier, n'ayant pas reçu le bulletin du jour, avant le départ du courrier. Ma sœur est allée s'informer de la nuit qu'avait

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passée le malade, et ramélioration continue. M. Féli avait pu s'asseoir seul sur son séant, il avait môme beaucoup demandé, mais en vain, qu'on le mît dans un f^iuteuil. On parlait d'essayer de lui faire prendre quelques laitages. Du reste, même défense expresse des médecins que personne ne pénétrât jusqu'à lui. M. Ange Blaize a paru satisfliit hier de l'arrivée prochaine d'Augustine, seulement il a ajouté : elle ne pourra pas voir mon oncle. Nous espérons bien le contraire, puisqu'elle n'a pas du tout les mômes motifs que son frère de supposer que sa présence lui soit désagréable. Nous voudrions bien que, dans l'appartement de M. Féli, il se trouvât une chambre où elle pût s'installer, car ce n'est guère qu'en profitant de toutes les circonstances qu'elle pourra fciire un séjour utile. Cependant, s'il ne lui est pas possible de loger chez M. Féli, nous lui offrons un lit à l'Abbaye-aux-Bois. Elle sera, il est vrai, bien mal établie ; mais du moins elle n'aura pas à subir l'isolement de l'hôtel garni et ce sera, pour nous aussi, une vraie jouissance de l'entourer de notre affection, dans ces tristes conjonctures. Elle

nous parle de vous, Monsieur l'abbé, avec une tendresse qui fait plaisir ; vous êtes vraiment maintenant le chef de la famille, et ce doit être doux pour votre cœur de voir combien vous remplacez le père qu'ils ont perdu. Nous avons tâché de mettre Augustine bien au courant de la position et des gens qu'elle va trouver là-bas. Elle nous paraît très ferme et très disposée à ne pas manquer l'occasion d'agir et j'espère que le bon Dieu lui en fournira les moyens. Je ne cachèterai ma lettre que quand ma sœur sera revenue de chez M. Féli, afin de vous donner les dernières nouvelles.

« On continue à prier beaucoup, ce qui nous donne un grand espoir ; vos prières surtout et vos œuvres doivent plaider si puissamment sa cause près du Ciel, qu'il me' semble impossible qu'il résiste à tant de supplications.

« Veuillez agréer. Monsieur l'abbé, le souvenir affectueusement respectueux de ma sœur et l'expression de mes sentiments dévoués et respectueux.

« H. de Cornulier Lucinière. »

d'après des documents inédits 385

« p. -S. Ma sœur n'est point rentrée, et crai- <i;nant de manquer le courrier, je me hâte d'envoyer cette lettre à la poste.

« Voilà ma sœur ^ui arrive : je rouvre ma lettre pour vous dire qu'elle vient de voir le cher malade, il continue à aller mieux, mais elle l'a trouvé horriblement changé, et c'est à la condition de ne pas lui dire une parole quon l'a laissée entrer (0. Augustine ne le verra que demain. »

Ange Blaize, à la nouvelle que son oncle était dangereusement malade, était accouru à Paris, on vient de le voir ; mais Lamennais qui ne lui pardonnait pas d'avoir des sentiments politiques autres que les siens et qui, à ce sujet, s'était brouillé avec lui, depuis plusieurs années déjà, refusa obstinément de le laisser franchir le seuil de son appartement ; ce fut de Yantichamhre de Féli que M. Blaize écrivit à son oncle Jean la

(i) Cette défense, qui fut rigoureusement maintenue, devait stériliser les eflbrts généreux dos personnes désireuses de voir Lamennais faire une tin chrétienne : plus d'un nouvel ami dut s'en applaudir, ce n'est que trop certain.

lettre qui suit, datée du même jour que celle de M. de Cornulier.

« Paris, 3 Février 1854.

« Mon cher oncle,

« Le mieux se soutient et les forces tendent à revenir : mon oncle s'est assis plusieurs fois sur son séant, il parle déjà de son fauteuil.

« J'ai vu hier M. Rohrbacher (0 et Mme de Grandville. Celle-ci couchera aujourd'hui dans la chambre de mon oncle ; ce sera la première visite qu'il recevra.

« J'attends Augustine aujourd'hui ou demain. Puissé-je vous donner encore demain de meilleures nouvelles.

(i) « Dans sa dernière maladie, je me suis transporté à son logis ; des Messieurs qui se trouvaient là me dirent qu'on lui parlerait de ma visite, et que sans doute, il me recevrait dans huit jours. J'y retournai, j'y trouvai son neveu, Ange Blaize, qui promit de m'ccrire quand son oncle serait en état de me recevoir. Je n'ai pas reçu d'avertissement, et M. de Lamennais est mort sur ces entrefaites ».

Testament de Rohrbacher, cité par Ms"* Ricard : Gcrbct, Siilinis et Rohrbacher, p. 3-37.

d'ai'ki-s di:s documents inédits 387

« Je vous embrasse bien tendrement, mon cher oncle et M. Riuiult,

« Votre neveu dévoué, « Ange Bkiize ».

Quatre jours plus tard, M. Blaize écrivait au même :

a Paris^ 7 Février 1854.

« Mon cher oncle^

« Je n'ai que de bonnes nouvelles à vous donner. Mon oncle Féli est dans un état satisfliisant ; il prend des potages, du chocolat et n'a pas d'autre tisane que du bouillon. La convalescence marche plus vite qu'on n'eût osé l'espérer, il y a une douzaine de jours, mais il y a beaucoup de précautions à prendre. Les médecins ont interdit d'une manière absolue toute visite, attendu qu'une seule parole dite peut provoquer la toux

dans les affections (sic) qui portent particulièrement sur les organes de la respiration.

« Mon oncle Féli doit, à cet égard, exiger plus de précautions encore qu'un autre malade, car, vous le savez, il a toujours été affecté d'une toux nerveuse qui, sous Tinfluence catarrhale à laquelle il est soumis, provoquerait des suites fâcheuses.

« Augustine Ta vu dimanche et il lui a dit de ne revenir que lorsqu'il la demanderait, parce qu'il avait à causer avec elle et qu'il ne le pouvait pas encore.

« Ma sœur doit venir aujourd'hui dans l'aprèsmidi. J'ai fait parvenir à M. Benoît d'Azy la lettre que M. Ruault avait adressée pour lui à Madame de Grandville.

« Vous ne vous faites pas idée de tous les bruits qui ont été répandus au sujet de mon oncle, de vous, de nous, de ses amis anciens et nouveaux. C'est à ne pas y croire. Heureusement, j'ai pu constater que mon oncle n'a eu auprès de lui que des personnes dévouées et je l'ai jugé ainsi, malgré les préventions dont moi-même je n'étais pas exempt.

d'après des documents inédits 389

Si on avait laisse fiiire, mon pauvre oncle serait mort. Des personnes étrangères à lui ou qui depuis vingt ans n'ont eu pour lui que de mauvais procédés, ont voulu pénétrer jusqu'à lui, dans un but que vous connaissez ; il en devait résulter une irritation extrême de sa part et les plus grands malheurs. Tous ceux qui l'aiment, MM. de Vitrolles, Benoît d'Azy, Benoît-Champ}^, M""-" Cottu, etc., ont complètement approuvé ma conduite, et si je vous cite ces noms, c'est que je sais qu'ils sont pour vous une garantie.

« Avec des soins qui ne le fatiguent pas, de la prudence et de l'affection, nous ramènerons notre oncle à la santé. Soyez persuadé que je pense autant à vous qu'à lui et que rien au monde ne me coûtera pour arriver jusqu'à lui.

« Je vous embrasse, cher oncle, de toute la tendresse de mon cœur.

« Ange.

« Mes compliments les plus affectueux à M. Ruault ».

Nous nous permettrons d'obseiTer que, si M. Blaizc ne partageait pas les opinions politiques de son oncle Féli, du moins admettait-il parfaitement ses nouvelles convictions religieuses : lui aussi avait cessé d'être catholique et, sans trop se Tavouer peut-être, il désirait voir son malheureux oncle demeurer constant dans son apostasie. Les préventions dont il parle ne durent jamais être bien fortes à l'égard des amis nouveaux qui entouraient le lit du malade ; elles se reportèrent vite du côté des anciens amis de Lamennais, de ceux qui voulaient sauver à tout prix une âme qui leur était si chère.

Pour les personnes étrangères au moribond, ^il se peut que quelques-unes aient manqué de discrétion, mais ce n'était pas le cas de M. de VitroUes, de M. de Cornulier, de M. Benoît d'Azy et de tant d'autres, avec lesquels Lamennais entretint jusqu'au bout les relations les plus cordiales, et qui pourtant furent le plus souvent tenus à l'écart de son lit de mort.

Ce même jour, 7 Février, M. Benoît d'Azy écrivait à M. Ruault, aumônier de la Maison des

d'aprks des documents I^'I^DITS 391

Frères de Plocrmcl, la très intéressante lettre qu'on va lire :

« Paris, le 7 Février 1854.

« Monsieur l'abbé,

« J'ai été bien touché de ce que vous voulez bien m'écrire en réponse à ma lettre à notre excellent et révérend Père Jean.

« J'ignorais, quand je lui ai écrit, qu'il fût luimême souffrant.

« Le pauvre malade est décidément mieux : la convalescence commence et quoique je naie pu le voir encore, je pense que d'ici à peu de jours il pourra voir SCS amis (0. C'était une préoccupation bien douloureuse et bien vive pour tous ses anciens amis que de le savoir en si grand danger et de ne pouvoir une dernière fois faire une tentative pour ramener son cœur à tous les sentiments de la première partie de sa vie.

« Au début de sa maladie, l'abbé Martin de

(i) Il s'agit des anciens, car les »d;u'^ij;/a avaient un accès libre auprès du malade.

Noirlieu et le Père Ventura lui firent demander à le voir, il s'y refusa en disant avec quelque amertume : « La simultanéité de cette visite m'en fait « voir bien clairement le but. »

« Il est certain qu'antérieurement à la maladie, la disposition de son esprit était aussi mauvaise que possible (^). Si ce n'est pas Dieu qui touche son cœur, il n'y a rien à espérer de raisonnement sur son esprit. Je crois que Dieu lui a fait une grâce tout à fait inespérée en lui rendant un peu de temps pour revenir encore. Son état était tellement grave, que l'on n'avait aucune espérance; un des poumons était entièrement rempli d'eau. Je crois fermement que Dieu a été touché de toutes les prières de ses anciens amis.

« Mais comment mettre à profit le répit qui peut n'être pas de longue durée : je lui parlerai certainement, en cherchant à toucher son cœur; d'autres encore le feront comme moi, Dieu veuille que nous puissions être les instruments de sa grâce !

(i) Dans ce sens que, se croj'atu dans le vrai, il entendait rester fidèle à ses nouvelles convictions.

d'apri^s des documents inédits 395

« M. Blaize est maintenant auprès de lui (0; sa nièce, Mme de Kertanguy, est également arrivée ; jusque là, il n'avait autour de lui qu'un M. Barbet, homme peu considéré, qui a en ce moment sur lui un grand empire, et qui l'a entraîné dans une étrange^ spéculation de tableaux à laquelle je ne puis rien comprendre. Il avait en outre un médecin, M. Jallot, qui l'a soigné avec beaucoup de dévouement, mais qui est peu connu à Paris. Ces deux personnes sont les seules qui aient en ce moment sa confiance ; il avait fliit cependant appeler un autre médecin, M. Rostant, très habile médecin, qui l'a très bien soigné. J'ajoute encore le nom de M. Benoît-Champy et de M . Forgues auxquels il témoigne affection et confiance. Il avait vu, dans les premiers jours de sa maladie, M. de Vitrolles, mais plus tard, // a été comme nous dans rimpossihililé d'arriver jusqu à lui. Pendant toute cette maladie, il était au reste dans l'impossibilité de parler.

« En réunissant toutes les paroles, échappées aux gens qui l'entourent, je crois que ce désir de

(r) Mais non à son chevet.

la mort qu'il a si souvent exprimé avait été remplacé par une véritable crainte de mourir, et une vive satisfaction de tous les indices qui le ramenaient à l'espérance de vivre.

« Je vous donne tous ces détails, pensant qu'ils pourront intéresser son frère. Prions encore et espérons que Dieu accordera une si grande grâce en considération de tout le bien qu'a fait la première partie de sa vie.

« Veuillez parler de moi au bon abbé Jean et lui répéter que je lui suis bien attaché et dévoué.

« Veuillez agréer vous-même. Monsieur l'abbé, l'hommage de mon respect.

« Benoît d'Azy ».

Nous croyons que M. Benoît d'Azy se trompait, lorsqu'il pensait que Lamennais avait cessé de souhaiter mourir : nous en verrons tout à l'heure la preuve.

Le 17 Février, Mme de Kertanguy, arrivée depuis quelques jours à Paris, mandait :\ son oncle Jean des nouvelles du malade. Un mieux

d'après des documents iNiniTs 595

sensible s'était produit dans l'état de ce dernier : c'était la trêve, le rcpil dont parlait tout à l'heure M. Benoît d'Azy.

(( Paris, le 17 Février 1854.

« Mon bon oncle,

« Ange a quitté Paris, lundi dernier. Le jour de son départ, je suis allé voir mon oncle Féli ; sa santé s'améliore tous les jours. Depuis dimanche, M. Rostant dit qu'il n'est plus malade. J'ai voulu dire un petit mot de Dieu, et voilà comme je m'y suis prise : « Féli, mes enfants veulent que tu saches qu'ils sont bien occupés de toi, qu'ils prient pour toi, ils ont communié et tait dire des messes à ton intention : » Il a paru touché et m'a répondu : (f Je n'en doutais pas : ce que tu me dis ne me surprend pas de leur part ».

Je pense, mon bon oncle, qu'il vous fera plaisir de savoir que vos petits-neveux ont employé une partie de l'argent qu'ils avaient pour leurs menus plaisirs à faire dire une messe pour leur oncle

Féli, et cela depuis mon départ. Je reverrai mon oncle avant mon départ ; j'ai eu hier de ses nouvelles, elles sont toujours fort bonnes. J'avais arrêté ma place pour partir hier ; m'étant trouvée indisposée, je suis restée jusqu'à lundi prochain, je verrai encore mon oncle, samedi ou dimanche, et si je ne vous écris pas de Paris, ce sera de Saint-Pol, où je ne tarderai pas à arriver.

« J'ai vu le bon M. Botherel, il parle de vous et de mon oncle Féli, avec une grande effusion; il dit que toutes les démarches seraient parfaitement inutiles et même dangereuses, près de mon oncle Féli. Ici le père Magalon et M. Cauchy 0\ que vous connaissez peut-être, sont venus me trouver pour me faire faire des démarches qui^ sans avoir aucun résultat, m'auraient brouillée avec mon oncle Féli, je m'y suis refusée obstinément et on a fini par me laisser tranquille.

« Je voudrais avoir de meilleures nouvelles (2) à vous raconter, mon bon oncle, vous savez com-

(i) Il s'agit de l'illustre mathématicien. Fervent catholique, il faisait les vœux les plus ardents pour la conversion de celui qu'il avait toujours beaucoup aimé.

(2) Relativement à la disposition d'esprit de Féli.

D APRIiS DES DOCUMENTS INHDITS 3^7

bien je vous aime. Adieu, offrez, je vous prie, mes respects à M. Ruault.

« Votre bien affectionnée nièce,

« Augustine ».

Le 20, nouvelle lettre :

(( Paris, le 20 Février.

« Mon bien cher oncle,

« Je ne vous ai rien dit de la première visite que j'ai faite à mon oncle Féli, parce qu'il était encore si faible qu'il n'avait pas causé avec moi, et je savais qu'Ange vous tenait au courant. Vendredi, j'ai eu de bonnes nouvelles de mon oncle et il m'a fait écrire, en même temps, qu'il désirait me voir dimanche, pour m'embrasser avant mon départ qui devait avoir lieu aujourd'hui. J'ai trouvé mon oncle mieux que lundi, il n'était pas oppressé, aussi a-t-il causé plus longuement avec moi, il m'a parlé de mes aliaires

de Basse-Bretagne, puis de sa santé qui paraît l'inquiéter ; il m'a dit : « Je sens que c'est fini, il faut se résigner à la volonté de Dieu ; je serai bien quand je me reposerai près de lui n. Je lui ai répondu : « Oui, mon cher Féli, que la volonté de Dieu soit faite, nous ne sommes heureux que quand nous sommes près de lui, mais tu es mieux ». J'ai cherché à le rassurer; alors il m'a dit : « Ne parle pas ainsi », et il a fliit un geste qui signifiait qu'il désirait éloigner tout ce qui pouvait le porter à la sensibilité, et cela je l'ai remarqué plusieurs fc;is dans notre conversation. Après ce dont je viens de vous rendre compte, il s'est fait un moment de silence, après lequel j'ai pris sur moi, mon bon oncle, de parler du désir que vous avez eu de vous rendre près de votre frère, désir au-dessus de vos forces et que vos amis vous avaient empêché de vous mettre en route pour Paris ; alors mon oncle Féli m'a dit : ) « C'est heureux qu'il ne soit pas venu ». Je lui ai répondu que vous eussiez bien souffert de le voir aussi malade. « Oui, m'a-t-il dit, écris lui que j'ai été encore bien plus malade que je ne le

D'.M'l<f;.S DI-.S DOCUMLXTS IN'KDITS 599

suis aujourd'hui ». Je l'ai prévenu que je vous avais écrit jeudi, pour vous tirer d'inquiétude ; il m'a dit : « Tu as bien fait ». Je lui ai parlé de tout ce que vous souffriez, en n'apprenant pas de ses nouvelles ; que la lettre que j'ai écrite jeudi s'est croisée avec celle que nous avons reçue hier de Ploërmel ; que j'allais vous récrire pour vous dire que je l'avais vu. Il m'a dit : a Tu feras bien ». Je lui ai demandé la permission de vous dire mille choses de sa part ; il a hésité à me répondre; je lui ai dit : « Mon cher Féli, mon oncle Jean a tant de chagrin ; depuis plusieurs nuits, il ne peut plus dormir, un mot de toi lui fera tant de bien ; je t'en conjure, permets-moi de le lui dire ». Il s'est remis ; puis, il m'a dit, comme il me l'eût dit autrefois: « Dis-le lui «.Je lui ai dit : « Je dirai à mon oncle Jean bien des choses de ta part. » — « Oui », m'a-t-il dit bien affectueusement. Alors je l'ai quitté, avec l'intention de me rendre au bureau de la diligence, pour arrêter ma place. J'étais avec Madame de Grandville. En descendant l'escalier nous avons rencontré M. Jallot, ce petit médecin qui est sans

cesse près de mon oncle Féli ; il nous a dit qu'il trouvait mon oncle moins bien, qu'il toussait beaucoup plus et qu'on lui avait appliqué un vésicatoire ; qu'il attribuait ce changement aux grands froids que nous avons ces jours-ci et au peu de soin que mon oncle prend de sa santé. Il n'a pas toussé une seule fois, pendant que j'ai été auprès de lui. Je n'ai pas arrêté ma place, j'ai écrit un mot à M. Rostant, en le priant en grâce de me dire franchement ce qu'il pense de l'état de mon oncle ; je l'ai prié de me répondre le plus tôt possible, afin que je sache si je puis arrêter ma place à la diligence ; ce qui me presse, ce sont mes affaires dont je n'ai aucune nouvelle. J'attendrai la réponse de M. Rostant, avant de fermer ma lettre. « La journée se passe, point de réponse; M""^ de Grandville m'a dit que M. Rostant va quelquefois à la campagne. Je reste à Paris et, le plus possible, nous vous tiendrons au courant de l'état de notre cher malade. Adieu, mon bien cher oncle, croyez à ma bien vive et respectueuse affection, offrez, je vous prie, mes respects à M. Ruault.

« Augustine ».

d'aprks nr-s documents iniIdits 401

On aura remarque le mot du mourant : <' Il faut se rcsioucr à la volonté de Dieu ! je serai lieu, quand je nie reposerai près de lui n. Non, ce n'est point là le langage d'un homme de mauvaise foi, on ne saurait l'admettre. Lamennais avait pris l'erreur pour la vérité, du moins croyait-il posséder la vérité elle-même : cela suffit pour établir sa parfaite sincérité.

Trois jours plus tard, Mme de Kertanguy écrivait :

« Mon bien cher Oncle,

« Je viens aujourd'hui vous donner des nouvelles un peu plus rassurantes, M. Rostant trouve mon oncle moins mal, mais cependant pas encore hors de danger. Le mieux consiste en ce que mon oncle Féli avait encore un poumon très engagé et que maintenant il l'est moins ; la fièvre est aussi moins forte. J'avais porté avec moi un petit billet, pour demander à être admise demain, près de mon oncle ; M. Rostant ayant beaucoup insisté

pour qu'il ne vît personnej'ai rapporté mon billet avec moi. Samedi, je me rendrai à l'heure où M. Rostant y sera, et diaprés ce qu'il me dira, je verrai si je dois demander à être reçue dimanche. Si, comme il faut l'espérer, mon oncle Féli se rétablit, il me semble qu'il vaut mieux attendre qu'il soit plus fort pour lui dire des choses qui peuvent l'impressionner ; si malheureusement le contraire arrive, je ferai tout ce que je pourrai pour pénétrer jusqu'à lui, et alors je me servirai de ce qu'il m'a dit lui-même ; de la confiance que nous inspire la bonté de Dieu, et je lui parlerai des secours de la Religion. J'ai vu hier l'abbé Guérin, aumônier de la Charité, il m'a raconté, ainsi qu'à Mme de Grandville, une conversation fort longue qu'il a eue, avec mon oncle Féli, il y a à peu près deux mois, quand le bruit s'est répandu qu'il était si mal ; il m'a dit que mon oncle s'appuyait beaucoup sur ce qu'il agissait d'après sa conviction. Alors M. Guérin lui a démontré que ses idées sont fausses et il a pu lui dire beaucoup de choses, sans le blesser. Dans cette conversation, M. Guérin a engagé mon oncle à prier ; alors le

pauvre Fcli a répondu quil ne le pouvait plus, que la prière est une grâce et que lui ne l'avait pas. M. Gucrin m'a dit : Tâchei^ de lui faire dire VAve Maria.

« Mon bon oncle, l'idée me vient d'écrire de m'envoyer, de suite, un petit crucifix qui a été sur le lit de mort de ma si bonne mère 0), et de l'offrir à ce titre à mon oncle Féli, en le priant de dire, tous les jours, un Ave Maria à son intention, devant cette petite croix. Si vous croyez que cette idée n'est pas bonne, fliites-le moi écrire (-).

« Aujourd'hui!, en revenant de chez mon oncle, j'ai cru reconnaître Ange ; je suis bien pressée de savoir si je me suis trompée. J'ai vu hier le bon abbé Botherel : il vous est resté bien attaché, ainsi qu'à mon oncle Féli. Samedi, je vous donnerai des nouvelles; demain je ne saurai rien : on ne peut se fier à ce que dit M. Barbet.

(i) Sœur de Lamennais.

(2) Prier Dieu est une grâce que Lamennais avait eue longtemps, s'il est vrai qu'il ne l'avait plus ; penser à Dieu en est une aussi ; or, M. Blaize nous apprendra bientôt que son oncle passa les derniers jours de son existence absorbé dans la pensée de Dieu, de ce Dieu près duquel il lui tardait tant de se reposer, comme il le disait à sa nièce.

« AdieU;, mon bien cher oncle, offrez, je vous prie, mes respects à M. Ruault et croyez à ma bien vive et bien sincère affection,

« Augustine ».

Le lendemain, 24 Février, l'abbé de Kermoalquin écrivait à M. Jean de Lamennais une lettre où se trouvent les inculpations les plus graves, à l'endroit des personnes qui entouraient constamment le malade, auprès duquel sa nièce ellemême, nous venons de le voir, n'entrait que sur billet. Nous laissons au vénérable auteur de cette lettre toute la responsabilité de ses informations.

« Très cher Père,

« Je vous envoie une lettre qui va peut-être vous déterminer enfin à partir pour Paris, où votre présence me semble si nécessaire, et à répondre b. ceux qui vous retiennent à Ploërmel, dans un moment comme celui-ci, sous prétexte que vous mourriez en route : on meurt, qu'im-

porte ! mais on part, afin de tout faire, de tout tenter pour sauver une telle âme, prévenir un scandale qui afiligerait si profondément l'Eglise, et chasser du temple ces indignes profanateurs qui entourent votre frère, empêchent tout prêtre d'en approcher, et disent entre eux : Tourvii au moins qu'il ne se dénienle pas dans le dernier moment (0.

« Ces propos infâmes qui rappellent les mauvais jours du philosophisme, ont été tenus par un sieur Barbet, négociant ruiné, qui obsède votre frère, et a refusé l'entrée de sa chambre au P. Magalon, à M. Martin de Noirlieu (2)^ au curé de la Magdeleine^ et jusqu'cà votre propre nièce qui ne s'en est pas plainte, à notre connaissance, mais qui nécessairement doit beaucoup en souffrir. Ce n'est pas par elle que nous avons appris les détails dont je vous parle, mais je les tiens d'une source certaine.

« Partez donc, cher Père, rendez-vous, à petites journées, vers ce frère bien-aimé ; vous le ramènerez à Dieu ; vous seul le pouvez. N. - S.

(i) Souligné dans le texte. Cf. la lettre de Mme de Grandvillc. (2) Alors curé de St-Louis-d'Antin.

VOUS donnera force et courage, et ne permettra pas que, dans votre position, ce voyage soit inutile. Oh ! non ! soyez en sûr : et vous aurez sauvé un frère, réjoui l'Eglise, une fois de plus vaincu l'enfer.

c( Je ne vous parle plus de vous accompagner. Si cependant je pouvais vous être de quelque utilité, au moindre mot de votre part, je quitterais tout, et je volerais vous rejoindre. Oui, excellent Père, je suis à vous et au moindre de vos désirs, pour ce que vous voudrez, quand vous voudrez, où vous voudrez, comme vous voudrez. Comptez-y à jamais ! Que Dieu vous inspire et vous soutienne !

« Kermoalquin,

trc

(( Lannion, ce 24 Février 1854 ^^•

M. l'abbé Jean se mit en route, en effet, sans plus écouter ceux qui, voyant son état de flûblesse et d'épuisement, l'avaient retenu jusque-là. Mais

D APRKS DliS DOCUMENTS INEDITS 407

il n'eut pas le temps d'arriver au chevet du pauvre et si cher malade, comme nous allons le voir.

Le samedi, 25 Février, et le lendemain, Mme de Kertanguy écrivait à son oncle Jean les deux lettres suivantes que nous prions le lecteur de vouloir bien lire avec la plus grande attention.

« Bon et bien cher oncle,

« J'ai le cœur navré, et je l'ai d'autant plus que je déchire le vôtre. Hier, je me suis rendue chez mon oncle, je n'ai vu que M. Barbet, qui m'a dit que les forces du cher Féli diminuaient, et qu'il n'avait pas osé entrer dans sa chambre. Je lui ai demandé si mon oncle savait que je suis encore à Paris, il m'a répondu : Non, et je nai pas envie de le lui dire.

« Ce matin je me suis rendue chez mon oncle, un peu avant l'arrivée de M. Rostant, et j'ai prié ce dernier de vouloir bien annoncer à mon oncle que j'étais là, et que je désirais beaucoup le voir. Il m'a répondu : « A moins que le malade ne soit trop fliible, je vous promets de parler de vous ».

« M. Restant est resté près de mon oncle, un peu plus longtemps qu'à l'ordinaire ; en sortant de la chambre il m'a dit : « Madame, M. votre oncle est tellement mal que je ne puis vous empêcher d'entrer». Il paraît que quelqu'un est allé dire à mon oncle ce que M. Rostant venait de dire; Féli a fait appeler M. Rostant et lui a dit de me dire qu'il ne pouvait me recevoir.

« Après le départ de M. Rostant, je suis restée un instant, ainsi que M"''' de Grandville, et j'ai témoigné combien il m'était dur de voir mon oncle entouré d'étrangers, tandis que j'étais restée à Paris pour lui. Barbet a paru prendre intérêt à ma situation et il m'a dit : « Hé bien. Madame, j'agirai contre l'ordre des médecins, venez à quatre heures, ce soir, et je ferai tout ce que je pourrai pour que vous voyiez M. votre oncle ».

« Mon bon cher oncle, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous écrire ou vous fliire écrire le résultat de cette visite, et soyez sûr que nous ne négligerons rien, vous pouvez compter sur notre tendresse et sur notre dévouement.

« Adieu, mon si bon et si affligé oncle, ne

m'oubliez pas près du bon M. Ruault que je remercie de sa lettre.

« Je vous aime et vous embrasse bien tendrement,

« Augustine ».

Voici la seconde lettre :

« Dimanche, 26 Février 1854.

« Mon cher oncle,

« J'arrive de chez mon oncle Féli, je n'ai pu savoir autre chose des personnes qui l'approchent que seulement ces mots : a II est comme hier, un peu plus faible ». Je n'ai pu arriver jusqu à votre frère ^ personne ne lui a parlé de moi depuis la visite de M. Rostant. M'"^' Cottu, m'ayant dit que ce dernier ne devait plus retourner chez mon oncle, je lui ai écrit ce matin pour le prier d'y retourner, parce que je ne sais rien que par lui, et je lui demande de prier encore mon oncle Féli de me recevoir. Vous avez sans doute su tout ce que plusieurs journaux ont dit de la

visite que j'ai fliite dimanche (^) à mon oncle et que je vous ai racontée en détails. Quelques personnes ont même été jusqu'à dire que j'avais élevé la voix, ainsi que M. de Lamennais, de façon à attirer l'attention des personnes de la maison ; je puis vous certifier que cela est si peu vrai que les personnes qui m'accusent seraient bien embarrassées pour savoir ce que j'ai dit : à moins d'être restées bien près de moi. Et s'il est vrai que mon oncle Féli a eu le délire, les personnes qui l'approchent auraient bien fait d'en avertir M. Rostant, qui hier a dit à M"*^ Cottu que mon oncle avait toujours conservé sa connaissance. Ce soir, à sept heures, je dois retourner chez mon oncle, je ne saurai rien de plus que maintenant. Mais demain, si, comme je l'espère, je puis voir M. Rostant, je saurai mieux à quoi m'en tenir.

« Ainsi, à demain, cher et si bon oncle; ne m'oubliez pas près de M. Ruault.

« Votre bien affectionnée nièce, « Augustine ».

(i) Voir plus haut, lettre du 20 Février.

d'après des documents inédits 411

Les paroles, empreintes d'une résignation quasi chrétienne, que Lamennais avait dites à sa nièce, dans cette fameuse entrevue du dimanche 19 Février, paroles qu'elle avait répétées ou que les assistants avaient eux-mêmes entendues, en rcslanl bien près des interlocuteurs, avaient dû consterner ceux qui tenaient à le voir mourir loin des consolations de la Religion : ils tremblaient qu'il ne leur échappât et qu'il m se démcnlîl au dernier moment, moment qu'ils savaient si proche. De là un surcroît de précautions, dans Vinlérél prétendu du malade auquel même on fliisait mander à sa nièce qu'il ne la pouvait recevoir. En dépit du fluneux Procès-verbal que tout le monde sait (0^ l'on est en droit de supposer des intrigues de la dernière heure, destinées à éloigner du moribond toute personne suspecte de pouvoir lui parler de Dieu et du salut de son âme. Ajoutons, pour être sincère, que Lamennais, sans nul doute, seconda les efforts de ses gardiens et cela en se reposant sur la fermeté de ses convictions actuelles.

(1) On peut le lire, tome II de la Correspondance publiée par Forgues. Appendice, p. 484 et suiv.

Lamennais mourut le lendemain, lundi 27 Février. Le 28, Mme de Kertanguy adressait à M. Ruault les deux lettres suivantes : l'une était destinée à son oncle.

Mme de Kertanguy nous apprend qu'elle avait passé la nuit précédente au chevet du mourant, ainsi que Mme de Grandville.

« Monsieur,

« Ne sachant pas si vous avez encore annoncé à mon pauvre oncle la triste nouvelle, je prends la liberté de vous envoyer la lettre que j'écris aujourd''hui, n'osant la lui adresser ci lui-même. J'ai reçu celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et j'ai fait mes efforts pour me conformer aux sages avis que vous me donnez ; espérons encore en la miséricorde de Dieu que le pauvre mourant aura peut-être intercédée.

« Veuillez, mon bon M. Ruault, ne pas m'oublier dans vos prières, et recevoir l'assurance de mon respectueux attachement.

(( V""-' de Kertanguy « née Blaize. »

D AI'RKS DES DOCUMENTS INEDITS 413

« Mardi, 2(S révritr.

« Mon bon oncle,

« Vous savez tout, aujourd'hui, il ne reste plus rien à vous apprendre ; espérons que Dieu aura touché un moment le cœur de celui que nous pleurons.

« Je viens d'entendre la sainte messe à son intention : il ne faut pas perdre tout espoir. Je n'ai pu recueillir les derniers soupirs du cher Féli. Comme Hélène l'a mandé, j'ai passé la nuit près de lui ; le matin je l'ai quitté vers sept heures. Il me semblait encore fort et j'ai pensé que je pouvais m'absenter : j'étais si souffrante, j'avais besoin de sortir, et j'ai prié Mme de Grandville de venir avec moi. En rentrant (^\ nous avons eu le temps de prendre quelque chose et d'avoir la messe, et j'étais à l'Eglise, priant pour mon oncle, quand il a paru devant Dieu. Personne ne se doutait que sa fm fût si prochaine ; aussi, plusieurs personnes l'avaient quitté en même

(i) A l'Abbaye-.iux-Bois, rue de Sèvres.

temps que nous et, comme nous, ont bien regretté de s'être absentées. Mon bon oncle, j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour que vos intentions fussent remplies. Je n'ai pas perdu courage. La foi, vos prières, l'affection si profonde que j'ai pour vous, ainsi que les prières et les conseils du bon abbé Botherel, m'ont soutenue. M. Botherel prend le plus vif intérêt à tout ce qui vous concerne ; il a été et est encore bien occupé de mon oncle Féli.

« Adieu, mon bon oncle. Que j'ai besoin de vous voir ! Offrez, je vous prie, mes respectueux hommages à M. Ruault, et recevez vous-même l'assurance de ma bien vive et bien sincère affection .

« Augustine.

« Ne soyez pas inquiet de ma santé ; aujourd'hui, je suis aussi bien que possible. Le pauvre Ange, qui avait été obligé de s'absenter, pour affaires pressantes, avait recommandé de lui envoyer un exprès, mais, malheureusement, il n'a

d'après des documf.mts inédits }i;

pas eu le temps de venir assez tôt. Je l'attends avec impatience ».

Afin de ne pas ajouter au désespoir de son oncle Jean, Mme de Kcrtanguy ne parle pas de la suprême tentative qu'elle fit auprès du mourant, lors de sa dernière visite du 26, et à laquelle M. Blaizc fera tout-à-l'heurc allusion. Le Procèsverbal la raconte en ces termes :

« ... Survint Carnot(0, qui avait passé toute la nuit précédente chez M. Lamennais, et presque en même temps la nièce du malade. Sa première parole fut : Féli, veux-tu tin prêtre ? tu veux un prêtre, n est-ce pas 1 Lamennais répondit-: Non. La nièce reprit : Je t'en supplie. Mais il dit d'une voix plus forte : Non, non, non, quon me laisse en paix ».

Mme de Kertanguy affirma plus tard, entre autres devant M. Houet, l'exactitude de ce récit. Du reste, à aucun moment de sa maladie, on ne put se faire illusion sur la volonté de Lamennais,

(i) Le pcre du Président actuel tic la République.

au sujet d'un retour qu'il continuait de taxer d'apostasie, et dont par suite il ne voulait à aucun prix, bien qu'aspirant au repos dans le sein de Dieu. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier.

De son côté, Ange Blaize écrivait :

« Saint-Valéry-sur-Somme, 28 Février 1834.

« Voici, cher monsieur Ruault, une lettre pour mon cher oncle ; je tremblais en l'écrivant. Sans doute, il aura déjà été averti. J'ai été bien surpris d'une fin si prompte. Que je regrette les circonstances qui ont pu l'avancer ! Je l'avais toujours craint, et voilà pourquoi, sachant d'ailleurs l'inutilité de la présence de notre excellente sœur à Paris, je lui avais donné le conseil de partir.

« Comme je vous l'ai dit, et comme je le répète à mon pauvre oncle, je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis mon oncle Féli.

« J'ai eu pour lui un dévouement filial : les idées politiques et surtout un certain entourage nous ont séparés. J'ai fait bien des tentatives de rapprochement, elles ont été inutiles. Dans la

D'APRLS des documents INEDITS 417

douleur que me cause sa mort, j'ai la conscience tranquille. Si je ne me suis pas trouvé à son lit de mort, c'est qu'il ne l'a pas voulu et qu'il n'était pas possible d'outre-passer cette volonté.

« Consolez mon oncle, cher monsieur Ruault. Pour moi, je suis convaincu que 7non oncle Féli est mort dans la sincérité de son cœur. Dieu est bien bon : ne soyons pas moins bon que lui et espérons qu'il aura eu beaucoup de miséricorde pour une pauvre âme qui a tant fait pour sa gloire.

« Surtout, soyez bien certain et je vous le dis, à vous que j'aime et que j'estime autant qu'homme au monde, mon oncle Féli est mort dans sa liberté d'esprit et d'action.

« Adieu, cher monsieur Ruault, donnez-moi des nouvelles de celui que nous appelons tous notre père, car c'est lui qui, ici-bas, remplace dans mon cœur celui et celle que j'ai perdus.

« Ah ! que n'aurais-je pas donné pour lui épargner un aussi cruel chagrin !

« Veuillez recevoir, encore une fois, l'expression du plus tendre attachement.

« Amze Blaize ».

M. Jean de Lamennais s'était courageusement mis en route, nous Tavons vu, pour assister son pauvre frère et lui servir, s'il le pouvait, d'Ange de la bonne mort, comme il lui avait si longtemps servi de guide dans le chemin de la gloire chrétienne. Il était à Rennes, lorsque lui arriva la fatale nouvelle. Féli venait de mourir loin des divines consolations de cette Religion qu'il avait autrefois défendue avec tant de génie, tant d'héroïsme et à laquelle il avait juré de consacrer sa vie tout entière. Le coup fut si terrible pour l'abbé Jean que l'on crut un instant qu'il n'y survivrait pas. Cependant, il traîna encore six ans une existence qu'il considérait désormais comme inutile ; toujours il pensait à la triste fin de celui qui, si longtemps, avait été son orgueil, sa gloire, et qui demeurait, même au-delà du tombeau, Tobjet de son amour le plus tendre, de ses regrets les plus amers.

La première fois qu'il revit la Chênaie ^^\ après la mort de Féli, en descendant péniblement de voiture, avant même de répondre aux prêtres

(i) Le 28 Juin 1854.

D APKLS DES DOCUMENTS INEDITS 4 I9

nombreux des environs, venus pour le saluer et lui dire hi part qu'ils prenaient à son immense douleur (nous tenons ces détails de l'un d'eux), il jeta un long regard sur la chambre que son frère avait si longtemps occupée et s'écria d'une voix déchirante : « Oh ! Féli ! I-éli ! »

Ange Blaize a écrit cette phrase qui certes, dans sa bouche, en dit long :

« Pendant sa maladie, Lamennais avait toute sa pensée concentrée en Dieu. La veille de sa mort, il eut comme une vision de l'éternelle béatitude. Celaient les bons moments (0 ».

L'abbé de Kermoalquin écrivait, le i""" Mars, à M. Jean de Lamennais :

« Très cher Père, « Une lettre de M"'' Lucinière à votre petite

(i) Blaize II, 382. Cf. Vie de l'abbé Combalot p. 132. Les paroles soulignées furent prononcées par Lamennais, peu d'heures avant sa mort.

nièce Augustine (^) lui annonce le douloureux événement du 27 que vous aurez sans doute déjà appris de votre côté.

« Je ne viens pas vous dire notre consternation à tous ici, ni les larmes que les dames de Kertanguy et moi nous avons versées en pensant à vous, à votre frère, mais je veux, en allant par cette lettre bien vite près de vous, tâcher de vous apporter, dans votre inconsolable douleur, tout ce qui dépend de moi de consolation.

« Si la mort a tout terminé, elle n'a pas brisé en nous toute espérance, pour le salut d'une âme à laquelle tant de saints se sont si fortement intéressés. Dieu a pu vouloir sauver secrètement cette chère âme, et cependant laisser aux hommes un exemple propre à nous tenir dans la plus profonde humilité ; et pour mon compte, je m'attache à cette pensée du salut secret de votre frère, qui a tant fait de bien à TEglise, et qui a contribué si efficacement au salut de tant d'âmes. Oh ! oui ! Dieu lui a fliit miséricorde ; mais, à cause

(i) Fille de M"" de Kertanguy ; nous croyons qu'elle était alors dans un pensionnat de Lannion.

de nous, il n'a pas voulu le manifester. Qu'importe après tout une manifestation semblable !

« Doniinus est qui judical ! C'est Celui dont il a tant dit de bien qui Ta jugé. Espérons. Les pensées de Dieu ne sont pas les pensées des hommes ; et, s'il a plu à Dieu d'appeler à lui votre cher frère, sans laisser à ceux qui l'aimaient toutes les consolations désirables, il a eu d'autres pensées par rapport à votre frère, et il lui aura fait miséricorde.

« Très cher père ! nous pleurons avec vous, et nous voudrions, par notre chagrin, pouvoir adoucir le vôtre ! Que Dieu soit lui-même votre consolateur !

« Kermoalquin.

« Lannion, ce i" Mars i8')4 ».

Pendant que leur mère assistait à ses derniers moments, qu'elle s'efforçait vainement de rendre chrétiens, les petits- neveux de Lamennais, demeurés en Bretagne, redoublaient de prières

pour lui. Nous voulons penser que, malgré les apparences, ce suprême appel de l'innocence à la bonté de Dieu ne sera pas demeuré sans écho. Voici une lettre que l'aîné, au nom de toute la petite famille, adressait au mourant ; mais, lorsqu'elle lui parvint, il avait déjà rendu le dernier soupir. Nous la citons à cause de sa touchante naïveté.

« Mon bon cher oncle Féli,

« Mes frères et moi, nous avons été bien heureux, en apprenant par une lettre de ma mère que vous étiez mieux, et j'espère beaucoup que Dieu vous fera recouvrer bientôt la santé ; il est si bon qu'il ne refusera pas votre rétablissement aux prières, bien faibles, sans doute, que nous faisons continuellement pour vous. Je désirerais bien être auprès de vous, et partager avec ma mère les soins qu'elle vous donne ; mais puisque c'est la volonté de Dieu que je reste ici, je lui offre pour votre santé la contrariété que j'éprouve d'être en ce moment cà une si grande distance de

d'après des documents inédits 423

vous, et de ne pouvoir vous être utile autrement que par mes faibles prières.

« Adieu, mon bien cher oncle Féli, vous savez que vous pouvez compter toujours sur l'amitié toujours croissante de votre petit neveu,

« Elie de Kcrtanguy. »

a St-Pol, le 27 Février 1854 ».

M"''^ de Kertanguy écrivait à l'abbé Jean, le 7 Mars suivant, les dispositions testamentaires du détunt; elle ajoutait : « Mes enfants sont bien affectés de la mort de notre pauvre oncle Féli ; ils ont fliit bien des prières pour lui. Je vous envoie un petit billet (0 qu'ils lui écrivaient et qui est arrivé trop tard ; les pauvres enfants font tout ce qu'ils peuvent pour adoucir le chagrin que j'éprouve... ».

« Ils ont fait bien des prières pour lui ». Puissant motif d'espérance !

Le 6 Avrils M. de la Villéon, parent dos Lamcn-

(i) La lettre précédente.

nais, adressait à l'abbé Jean une lettre où il dépeignait le zèle d'apôtre qu'avait si longtemps déployé l'infortuné Féli :

« Mon cher Cousin,

« Je ne puis tenir au désir que j'ai de vous dire combien je suis occupé de vous, combien je partage sincèrement votre douleur. Elle est grande pour moi la perte que nous venons de faire, dans la personne de votre trère qui n'a jamais cessé de me témoigner une si tendre amitié ; dont les lettres si chrétiennes et si pleines d'affection sont venues m'apporter, dans ma triste douleur, les consolations si nécessaires à mon cœur si cruellement brisé. Toujours j'ai entretenu une correspondance avec lui, et toujours ses lettres m'ont affermi dans la foi et m'ont fait espérer que je me réunirai aux personnes chéries qui m'ont devancé dans la tombe. Je conserve cette correspondance, comme je conserverai toujours le souvenir de l'ami, qui dans moi ne s'est jamais démenti un seul instant. J'ai prié pour lui, je prierai encore tous les jours,

d'après des documents inédits }2S

et Dieu écoutera mes prières, je l'espère, car elles sont et seront bien sincères,

« Tout :i été chagrin pour moi dans ce cruel événement. Je ne puis aussi m'em pécher de vous dire que j'ai été cruellement blessé de n'avoir appris que par les journaux la mort de mon vieil ami, tandis que tous mes voisins ont été participés de la flimille (sic).

(( Quelle peut être la cause de l'oubli volontaire que vos neveux ont cru devoir exercer à mon égard ? Je crois le savoir. Mais il m'a été sensible, oui, bien sensible. Plus tard, peut-être, ils sauront que je méritais plus d'égards de leur part.

« Adieu, mon cher cousin. Un petit mot de souvenir de votre part me rendrait heureux, puisje l'espérer ?

« Nous arrivons d'inspecter les écoles dans le canton, et je vous dirai que nous avons été très satisfaits de vos trois frères à Combourg.

« Veuillez me rappeler au souvenir de M. Ruault. J'ai vu sa nièce au presbytère de Lourmel ; elle est très bien.

« Adieu mon cher cousin, croyez à l'amitié bien sincère de

« Votre affectionné serviteur et cousin,

« C. de la Villéon ».

Un mois plus tard, M. Jean de la Mennais recevait du baron de VitroUes (0 la longue et très importante lettre qui suit :

« Vous comprendrez, mon cher abbé, que j'ai laissé passer les jours de douloureuses impressions pour vous et pour moi, avant de vous écrire. Je ne voulais pas irriter, par un contact indiscret, des plaies si vives et si saignantes encore. Nous n'avons rien à nous dire l'un l'autre sur tous les sentiments qui ont été profondément atteints dans cette fin déplorable ; et cependant, je voudrais bien qu'il me fût donné de m'entretenir avec vous, ne fût-ce que quelques heures. Mais d'après ce qu'on me dit, cet espoir qui m'aurait été une grande consolation, m'est à peu près

(i) Le même qui joua un si grand rôle, lors do la première Restauration ; il était lié avec Lamennais depuis de longues années.

enlevé ; et Tétat de votre santé ne vous permet pas de tenter ce voyage, même lorsqu'il est rendu bien plus facile. Ce que je pourrais mettre à la place de ces tristes communications est bien insuffisant, et sert moins à les remplacer qu'à les flaire regretter.

« Cependant, je vous adresserai tels quels les détails que j'ai donnés, à la demande d'une ancienne amie et longtemps correspondante de votre frère. Ils sont bien incomplets, parce que l'étendue d'une lettre n'en pouvait pas contenir davantage, mais encore plus parce quil y avait beaucoup de choses que je ne voulais pas, que je ne devais pas dire.

« Le coup du 2 Décembre avait frappé comme une massue sur la tête de notre ami. Attéré, pendant près de six semaines, au point qu'il se refusait à me voir (^); il ne s'était relevé qu'en employant toutes les fiicultés de son esprit à se rassurer sur l'avenir qu'il désirait, par des espé-

(i) LameiiiKiis, devenu démocrate, avait toujours continué devoir fréquemment le baron de Vitrolles, demeuié royaliste. Lire Forgiws à ce sujet, mais iwcc précaution, toutefois.

rances vives et prochaines qu'il avait réduites en système. Il ne sortait plus de ce cercle — circa unum tt idem — , et ses conversations les plus intimes étaient de longues tirades sur ce sujet et qui duraient bien trois quarts d'heure ou une heure, sans permettre qu'on l'interrompît. En même temps, il s'exaltait dans ses idées et arrivait sur les sujets politiques et religieux à ces extrêmes que la raison humaine la plus forte ne peut aborder, sans tomber dans l'absurde. C'est dans ces dispositions qu'est venue l'atteindre la maladie qui devait terminer ses jours.

« Mais dans l'impuissance de traiter ici des sujets qui auraient pour vous un si grand intérêt, je me réduirai à vous parler de ce qui nous préoccupe à présent, soit pour l'accomplissement de ses intentions, soit pour la réhabilitation de sa mémoire, autant qu'il nous sera possible d'y travailler. Il y a plus de dix ans que votre frère, me parlant de ce que j'appelais ses variations, me dit qu'il ne voulait ni les excuser, ni les expliquer ; qu'il n'écrirait aucun mémoire de sa vie, mais qu'il voulait s'en rapporter à la publicité donnée

à SCS nombreuses correspondances de tous les temps.

« Elles feraient comprendre, disait-il, la marche naturelle de son esprit, la conséquence que seul il trouvait dans la série de ses opinions, et enfm la franchise et la bonne foi de ses convictions (^). Il avait déjà réuni quelques unes de ses correspondances les plus volumineuses : celles avec la famille Senft-Pilsach que je lui avais procurées, ainsi que ses lettres à M. de Coriolis d'Espinouze et une grande partie des miennes que je lui avais fournies. Il en avait peut-être encore d'autres dont je n'ai pas connaissance. Il avait en vain réclamé une de ses dernières correspondances, la plus suivie, et qui s'était étendue sur plusieurs années. Elle était adressée à une nièce de Rubichon, j^nic Jinieniz, qui habite Lyon. Je ferai des dé-

(i) Cette bonne foi nous semble de plus en plus indiscutable. Lamennais fut un idéologue de génie, sans doute, mais un idéologue; des lors, il devait croire fermement, non seulement à la possibilité, mais à la réalisation future et peut-être prochaine de ses utopies. Comme pour tous les monomanes, ses opinions du moment lui paraissaient autant d'axiomes qui s'allirmeiit et ne se prouvent pas. Lire à ce sujet le portrait qu'Ange Blaize retrace de son oncle dans VEssai biographique.

marches pour l'obtenir, en tout ou en partie. Je pense que cette publication est une voie qui nous est ouverte pour présenter la vie de notre ami sous le jour le plus favorable. Les lettres écrites avant 183 1 seront les plus nombreuses et empreintes des sentiments de la religion la plus éclairée et de la plus haute piété. Et je ne pense pas qu'il y en ait dans les années suivantes, qui renferment ses idées hétérodoxes, d'une manière suivie et dogmatique, telles qu'il les exprimait dans ses discours, dans ces derniers temps.

« Je dois vous faire connaître la personne qu'il avait choisie, depuis un an, pour accomplir ses volontés dernières au sujet des pubhcations qu'il voulait être fliites après sa mort. Il en a confié le soin à M. Emile Forgues. Mes relations anciennes avec sa famille qui habitait Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, m'ont fait le connaître depuis son enfance. Plus tard, je me suis chargé de surveiller son éducation, pendant les années où elle s'est fliite à Paris. II avait d'abord embrassé la carrière du barreau. Il s'en était bientôt dégoûté, malgré les succès qu'il eût obtenus et les cspé-

d'aprI'S df.s documents in'édits 451

ranccs qui s'ouvraient devant lui. La littérature l'avait séduit par ses attraits, et il s'était exercé, depuis plus de dix ans, dans celle des journaux, sans avoir adopté aucun principe politique. Mais le National l'ayant appelé à ses rédactions littéraires, il n'a pas échappé à l'influence politique et à la camaraderie de ses rédacteurs. C'est ainsi qu'il s'est trouvé ardent prosélyte de la Révolution de 48. Son caractère très honorable, ses sentiments élevés, son esprit très distingué, et plus que tout, son afl"ection et son dévouement pour moi qui ne se sont jamais démentis, lui ont conservé mon estime, mon amitié, et des habitudes journalières auprès de moi. C'est là où M. votre frère l'a rencontré, depuis longues années, et que, dans les derniers temps seulement, il a pris pour lui une confiance qui, cette jois (0, se trouve bien placée.

« Les manuscrits, remis aux soins de M. Forgues par un article du testament de l'ami que nous regrettons, ne se composent, à ma connaissance, que de deux ouvrages. Celui qui, probablement,

(i) C'est M. de Vittolles qui souligne le mot.

paraîtra le premier est une traduction de la Divine Comédie du Dante, dans ses trois parties. L'ouvrage est terminé, et enrichi de notes que l'auteur avait jugées nécessaires. Elles sont purement littéraires. Mais, au moment de publier cette œuvre remarquable, il a eu la terrible pensée de la faire précéder d'une Introduction qui, suivant lui, devait être, comme les notes, simplement littéraire. Il n'en a pas été ainsi ; et ce génie qui le dominait et l'entraînait pour ainsi dire malgré lui, ce besoin impérieux d'exprimer les passions qui agitaient son âme, lui ont fait jeter dans cet écrit tout ce qui se remuait en lui de plus violent, tant sur la religion que sur la politique. Cette Introduction qui devait renfermer jusqu'à cent cinquante pages n'est pas terminée ; mais il n'y manque que le dernier morceau où il se proposait de traiter précisément la littérature du grand poète (0. L'ouvrage est tel que la publication en serait

(i) Cette assertion n'est pas tout à fait exacte, Lamennais avait apprécié littérairement VEnfcr et une partie du Purgatoire de l.i Divine Comédie, lorsque la mort le surprit au milieu de sa tâche.

Cette dernière production du génie de Lamennais n'obtint, lors de sa publication, qu'un succès médiocre, elle ne méritait peut-être rien de plus.

D APRKS DES DOCUMENTS INEDITS 453

probablement poursuivie devant les tribunaux, et c'est avec la plus grande peine que j'avais fini par obtenir, et c'était en lui pure condescendance, qu'il fit imprimer le poème sans Introduction. Cependant, l'éditeur consciencieux, se tenant dans la stricte observation des intentions de celui dont il tient son mandat, se croit dans le devoir de faire imprimer ces mauvaises pages , s'il peut se croire à l'abri des poursuites judiciaires.

« Les instructions qu'il a reçues de notre cher défunt, pour la publication de ses correspondances, lui laissent toute liberté de retrancher et de supprimer. Mais il en usera avec beaucoup de discrétion, et uniquement pour les répétitions qui pourraient se trouver dans des lettres écrites à la même époque. Ses instructions verbales devaient être remplacées par un travail plus étendu que M. Forgues avait demandé. Votre frère devait y joindre une très courte notice des différentes positions où il s'était trouvé aux époques où ces lettres avaient été écrites. Mais ce travail n'a pas été fliit. Vous jugerez peut-être convenable de venir à notre secours sur ce point, savoir : les

principales époques de sa vie ; celle où il est entré dans les ordres; ses principaux séjours en Bretagne; le temps de ses deux voyages à Rome, etc., etc. J'attends ce petit travail de votre complaisance et de l'intérêt que vous mettrez certainement à une publication qui intéresse tant la mémoire de notre ami. On îera bien porté ci lui pardonner les erreurs de ses dernières années, lorsqu'on lira tout le bien qu'il a fait par ses écrits antérieurs.

« Enfin, mon cher ami, vous jugerez si, dans les lettres qu'il vous avait adressées, ou celles que sa famille a conservées de lui, il s'en trouverait qui pussent servir à rendre la lecture de ses correspondances plus attachantes, et ajouter à Festimc dont je voudrais environner le souvenir de sa vie.

« J'ai souvent regretté de n'avoir pas conservé avec vous des relations directes. J'avais toujours espéré qu'elles se renoueraient dans les voyages qui vous amèneraient à Paris ; et il m'est triste de penser que ce soit la douloureuse perte que nous venons de fliire, qui me donne la première occasion de me rappeler à votre souvenir.

« Loin de m'excuscr de l'étendue de cette

lettre, mon cher abbé, je veux que vous me sachiez quelque gré de vous l'avoir écrite, et que vous y trouviez un témoignage de mon ancienne amitié, de ma profonde estime, et de toute l'affection que je vous conserve.

« Paris, ce 27 Mars 18)4.

« Rue Sl-La:^are, ^4.

« le Baron de Vitrolles » .

« J'ai beaucoup regretté que M""" votre nièce ne m'ait donné aucune occasion et n'ait témoigné aucun désir de me voir pendant les jours qu'elle a passés ici ».

M. de Vitrolles, sur une feuille séparée, donne de précieux renseignements relatifs à la mort de Lamennais^ ceux probablement qu'il avait jugé tout d'abord à propos de taire.

« Il s'était fait excuser auprès de moi de

ne pas venir à ces rendez-vous habituels quoique indéterminés qui le ramenaient sans cesse chez

moi. Quelques jours après, envoyant savoir de ses nouvelles, j'appris qu'il était violemment atteint, et je le trouvai presque uniquement abandonné aux soins d'un enfant de quinze ans qui était son seul domestique.... Dans cette situation, mon premier soin a été de ramener auprès du pauvre malade les amis qui avaient honoré sa vie et qui devaient décorer sa mort: M. l'abbé Martin de Noirlieu, qui le voyait encore de loin en loin ; le P. Ventura, qu'il avait revu plusieurs fois chez moi, il y a deux ans ; M. Berryer, avec lequel il se rencontrait quelquefois ; M. Benoist d'Azy, qui n'avait pas perdu le souvenir de leur ancienne et si affectueuse intimité ; M"'"^ Cottu, dont M. Lamennais était séparé depuis dix ans, mais qui s'était rapprochée de lui dans ces derniers mois, etc. Tous se sont empressés. Mais, tant par sa volonté que par l'obsession de Barbet, personne na pu rapprocher. J'ai pu voir moi-même qu'il finissait par être embarrassé de ma présence, et lorsqu'à mon invitation, on a appelé son neveu et ensuite sa nièce, je me suis réduit à attendre que son état meilleur ou pire l'engageât à me faire demander.

d'aprhs df.s documents inédits 437

Lorsqu'aprcs huit jours de maladie, les médecins ne laissaient plus d'espérance, le flambeau de sa vie a paru tout à coup se ranimer. Son retour progressif à la santé nous donnait Tespoir de son rétablissement. iÀCaii il ncn est pas moins resté

séquestré de tout le monde Les remèdes qui

avaient d'abord pallié le mal, se sont trouvés impuissants sur un corps de plus en plus fatigué, et le dimanche suivant, l'état du malade était tel, qu'on laissait entrer assez indifféremment dans sa chambre quelques unes des personnes qui se rencontraient là (0. Plus tard, il indiqua, d'une voix déjcà bien affaiblie, la volonté de voir M. Emile Forgues, l'ami à qui il a confié la publication des ouvrages qui doivent paraître après lui. A la suite de quelques paroles vagues et difficiles à entendre à ce sujet, il en dit de fort touchantes sur son affection pour mai, ce furent les dernières qui aient été intelligibles. Averti de cette manière que je pouvais pénétrer auprès de lui, je m'y rendis le lundi 27, vers neuf heures du matin. Je trouvai mon malheureux ami sans

(r) On se rappelle à quelle condition.

connaissance. Ce fut en vain que je posai deux fois ma main sur sa poitrine. La respiration était prompte et fatiguée; et au bout de vingt-cinq ou trente minutes, nous pûmes constater que nous avions assisté à son dernier soupir »

M. Jean Marie de Lamennais à qui son état valétudinaire permettait à peine d'écrire quelques mots, d'une main tremblante et mal assurée, chargea l'abbé Ruault, son ami, de répondre, à sa place, au baron de VitroUes. Voici la lettre de M. Ruault, ou mieux le brouillon de cette lettre :

« Monsieur le Baron,

« M. l'abbé Jean Marie de la Mennais est dans l'impossibilité de répondre, de sa main, à la lettre si cordiale que vous lui avez fiit l'honneur de lui adresser, le 27 Mars dernier ; depuis un an surtout, sa paralysie a fait de tels progrès, qu'elle ne lui permet plus d'écrire La circonstance actuelle rend cette privation plus pénible encore

pour lui. A ce regret, M. le Baron, vient se joindre celui de ne pouvoir s'occuper du travail que vous lui demandez. Ce travail, en effet, nécessiterait des recherches qui sont absolument au-dessus de ses forces physiques et même morales, car chaque pièce qu'il faudrait remuer enfoncerait plus avant le fer dans la plaie de son pauvre cœur, plaie si vive et désormais incurable. M. de la Mennais, bien avant le coup affreux qui vient de l'atteindre, était hors d'état de se livrer à aucune occupation sérieuse ; mais la fin à jamais lamentable de son malheureux frère, en brisant son cœur, a achevé de ruiner le peu de forces qui lui restaient. Une chose encore n'a pas peu contribué à ce triste résultat, c'est l'effort qu'il a fait en tentant le voyage de Paris, voyage qu'il n'a pu, il est vrai, pousser au-delà de Rennes, où la fatale annonce est venue l'arrêter ; mais sa funeste impression était déjà produite en partie.

)) Indépendamment des raisons de santé, M. de la Mennais n'a point ici, sous la main, les pièces qu'il s'agirait de rassembler et de mettre en ordre. Nul plus que lui, assurément, n'éprouverait

le besoin de concourir à réhabiliter la mémoire de son malheureux frère, au faible degré où elle pourrait être réhabilitée aux yeux des catholiques ; toutefois, sa conviction intime est qu'on n'y parviendrait point, en faisant un pêle-mêle des bons écrits d'autrefois et de ceux que, depuis, l'Eglise a justement frappés de ses censures.

« D'ailleurs, les esprits sont encore trop émus d'une fin si déplorable, pour qu'une édition quelconque même des meilleurs ouvrages de notre cher défunt puisse être favorablement accueillie du public, et avoir l'écoulement qu'on désirerait. Ceci est encore l'intime conviction de M. de la Mennais. — Mieux que personne, M. le Baron, vous en apprécierez les motifs. — En tout cas, M. de la Mennais ne peut absolument donner son concours ci une si laborieuse entreprise : l'épuisement de ses forces y met un obstacle insurmontable.

« M. de la Mennais vous offre, du fond de son cœur, M. le Baron, l'hommage de son affectueux et très respectueux dévouement. — L'interprète soussigné de ses sentiments, quoique

inconnu de vous, M. le Baron, vous prie Je vouloir bien agréer l'assurance, etc.

« L'ab. Ruault.

u l'un dos aumôniers des frères de Plocrmel ».

Forgues revint lui-même à la charge, sans trop s'inquiéter d'outre-passer les bornes de la discrétion, ni même, il fluit bien le dire, celles des convenances les plus élémentaires ; sa conduite, une lettre de M. Ruault que nous avons sous les yeux le prouve, fut très sévèrement appréciée. M. Jean de Lamennais lui répondit par ces lignes que nous publions, comme un nouvel et dernier écho de sa douleur profonde, inénarrable ; à ce titre, elles nous semblent dignes d'être connues :

« 29 Novembre i85.(.

« Monsieur,

« M. le baron de Vitrolles, de si regrettable mémoire (0^ m'avait demandé pour vous les docu-

(i) 11 venait de mourir et n'avait ainsi survécu à son ami que peu de mois.

ments que vous me demandez vous-même aujourd'hui. Ce ne fut point sans un vif regret que je ne pus répondre à cet honorable ami que par un refus^ hélas ! trop fortement motivé.

« Eh bien, les empêchements que j'eus à cette douloureuse époque subsistent toujours, et même le temps n'a fait que les rendre plus insurmontables.

« On vous a induit en erreur. Monsieur, en vous parlant de ma santé comme étant devenue meilleure : non, il s'en faut de beaucoup. Toutefois, si invincible que soit ce premier obstacle, il en est un autre d'un ordre différent, qui n'est pas moins invincible, je veux dire l'impression produite sur moi par la perte de mon malheureux frère.

« L'inexprimable douleur que j'en ressens n'est point de celles que la douleur affaiblit peu à peu et finit par effacer, quand il s'agit d'une mort ordinaire. A l'âge auquel nous étions parvenus, la tombe devait bientôt s'ouvrir pour l'un de nous, et l'autre devait le suivre de près. Alors l'espérance aurait pu être pour le survivant une puissante

d'aprf.s des documents ini'dits 443

consolation ; mais, avec la pensée toujours présente d'une telle fin, un cœur animé par la foi, un cœur de frère peut-il trouver quelque adoucissement à sa douleur ! n'est-ellc pas irrémédiable !

(f Je ne saurais oublier ces temps heureux, où mon pauvre frère et moi étions si étroitement unis par les liens de la même foi et des mêmes espérances, qui de nos deux cœurs n'en faisaient qu'un ; ces temps où quelques semaines d'absence nous semblaient des années. Ces souvenirs si déchirants, quand je les rapproche de la triste fin de mon malheureux frère, me brisent le cœur. — Comment voulez-vous. Monsieur, que je puisse, dans une pareille situation d'esprit et de cœur, remuer des papiers, d'ailleurs dispersés en divers lieux, dont chaque mot serait pour moi comme -im coup de poignard ?.... Mon reste de vie n'y tiendrait pas.

« Il m'est donc impossible. Monsieur, vous le voyez, d'essayer seulement de faire ce que vous demandez de moi : je ne le pourrais même pas dans un entretien verbal. Au reste, cren'cz-le bien, ni la distante à laquelle le pauvre l'éli s'est tenu de

moi, à ma grande peine, ni mes intérêts lésés, ni aucune autre considération humaine ne sont absolument pour rien dans ma détermination : non, je ne cède qu'à l'empire d'une force majeure, l'impossibilité. Oh ! si pour sauver mon bien aimé frère, il n'avait fallu que le sacrifice du peu que je possède, le sacrifice de ma vie même. Dieu sait de quel cœur je l'eusse fait !

(( Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels je suis,

« L'ab. J. M. de la Mennais ».

Au dernier moment, M. le baron de Kertanguy nous communique une lettre de M™'' de Grandville qui visita plusieurs fois Lamennais dans sa maladie et le veilla même, la dernière nuit, avec M"'^ de Kertanguy, sa mère.

On a raconté que le docteur Jallat qui soignait le malade avait eu les deux poignets fracturés, au milieu d'une bagarre qui se produisit le jour de l'enterrement de Lamennais. On croyait se rappeler que ce médecin, craignant que M"'*" de

Kcrtanguy ne décidât son oncle à faire une fin chrétieinie, s'était elForcé de l'écarter du chevet du mourant et qu'un jour qu'elle insistait pour entrer dans sa chambre, il s'était oublié jusqu'à la menacer des poings. On voyait dans cet accident un châtiment providentiel.

M'""-" de Grandville, interrogée sur ce détail, écrit qu'elle n'entendit jamais prononcer le nom du médecin de Lamennais, et qu'elle ne se rappelle pas, d'une façon assez précise, l'incident pour oser l'affirmer.

Nous ferons observer, d'autre part, que le procès-verbal de la mort de Lamennais, daté du 15 Mai 1854, porte la signature de M. Jallat CO.

Quoi qu'il en soit, nous n'hésitons pas à reproduire intégralement Li lettre de M"''' de Grandville à M. le baron de Kertanguy. Elle nous fournit de nouveaux et de très précieux renseignements sur les derniers moments de Lamennais.

« Nantes, 16 Octobre 1892.

« Je reçois, Monsieur, la lettre que vous

(i) l'orgiics, II. Appendice, 487.

m'avez fait l'honneur de m'écrire et m'empresse d'y répondre.

« Ma mémoire, bien affaiblie par l'âge, n'est plus assez précise pour affirmer, sans pièces à l'appui, les détails que vous désirez. Le nom du docteur Jallat ne me rappelle absolument rien, mais je ne crois pas avoir jamais entendu nommer le médecin de M. de la Mennais.

« Votre excellente mère était à la maison, à l'Abbaye-aux-Bois, lorsque M. l'abbé de Girardin vint en toute hâte prévenir que le danger était plus imminent ; elle s'y rendit immédiatement. En ce moment, j'étais allée chez M. d'Ortigues qui, nous avait-on dit, le veillait souvent la nuit et avait des sentiments religieux. Je ne le rencontrai point et à mon retour à l'Abbaye^ j^appris le départ d'Augustine ; je me rendis immédiatement près d'elle. Elle me reçut dans l'antichambre et me dit qu'à son arrivée, M. Barbet lui avait dit avoir un écrit de M. de la Mennais le rendant absolument maître cbe:^ lui, « afin de lui éviter les impor- » tunités auxquelles il pourrait être exposé, et

d'après DLS documents inédits 147

» voulant nioLiiir tranquille (') ». En conséquence, il ne pouvait lui ouvrir la porte de son oncle qu'à la condition qu'elle ne renouvellerait pas les instances déjà faites par elle, sur la question religieuse. Augustine, je crois, ne répondit que par son silence. Nous entrâmes dans la chambre du malade ; il nous dit quelques mots de bienvenue, nous reconnaissant partaitement. Nous étions assises, Augustine à son chevet et moi au pied du lit : les tisanes passaient par nos mains. Augustine, en arrangeant ses oreillers, insinua dessous une médaille miraculeuse et crut remarquer que son agitation s'en était beaucoup accrue. Dans le courant de la nuit, ces Messieurs passèrent prendre quelque chose dans une pièce voisine, et nous offrirent d'en fiiire autant, ce que nous refusâmes. Mais Autjustine devint très souffrante et fut obligée de quitter un instant le chevet de son oncle. A l'instant, un de ces Messieurs s'y installa et je dus m'éloigner un peu. Un autre prit

(i) M. Barbet ne montra point cet écrit : peut-être avait-il une sérieuse raison pour cela.

ma place (l'un d'eux était un Polonais, (0 ; ils se croisèrent les jambes^ de la manière la plus malhonnête pour nous, et évidemment pour nous dire : Vous n approchere:^ plus, nous gardons la place. Je me mis alors à genoux et en prières, de manière à ce que le malade m'eût en vue, s'il voulait élever une protestation. Augustine très fatiguée passa le reste de la nuit sur un canapé, du côté de la tète du malade qui ne pouvait l'apercevoir. Nous n'entendîmes plus de lui que ces paroles : Mctît\ mes papiers en sûreté, car, aussitôt ma mort, la police mettra les scellés (^^ ; puis, une autre fois : Ce sont maintenant les bonnes heures (3). Il avait, dans la voix, comme une sorte de délire.

(i) « Entre autres personnes qui vinrent ce soir là (Dimanche, 26 Février), étaient : M. Benoît Champy, l'un des exécuteurs testamentaires ; le nonce polonais Canozvski ; le général Ulloa. Carnot revint le soir, ainsi que Henri Martin et Jean Reynaud. Ce qui s'était passé le soir, en leur absence, leur fut redit textuellement alors ; ils partirent à dix heures du soir tous les trois, et, en même temps qu'eux, Armand V.Qvy. Restèrent pendant la nuit : Auguste Barbet, Montanelli, Forgues, M'"' de Grandville et la nièce de Lamennais. »

Forgues, II. Appendice, p. 486.

(2) Paroles non citées par Forgues.

(3) Il avait dit précédemment, avant l'arrivée de M'"" de Grandville, d'après Forgues : Ce sont les bons inonienls. Id. p. 485.

d'après des documents inédits 449

« La gardc-nialadc, protestante, nous a-t-on dit, ne se tenait pas dans la chambre.

« Au point du jour, le médecin revint, et lorsqu'il eut examiné le malade, il déclara, noNS d lion (0, car nous avions quitté la chambre pendant son inspection, que, puisque cette heure ordinairement inquiétante était passée, il vivrait jusqu'au soir. Augustine, toujours très souffrante, désirait beaucoup retourner pour quelques heures à TAbbaye-aux-Bois.

« Mais à peine y étions-nous arrivées que l'on vint nous prévenir que tout était terminé ! Ce qui nous glaça d'étonnement et d'épouvante.

« Augustine désira retourner, une dernière fois, auprès de son oncle et je l'y accompagnai. En nous recevant, M. Barbet lui dit : Maintenant ^ Madame, vous êtes che^^ vous (2). Nous ne restâmes que quelques instants en ce lieu qu'aucun signe religieux ne consolait,

(i) Ce détail nous semble très significatif et ne laisse aucun doute sur le désir qu'avaient Barbet et ses compagnons d'être seuls témoins de la mort de Lamennais.

(2) Il n'avait plus rien A craindre !

« Quand Augustine était arrivée à Paris, son frère, M. Ange Blaize, était installé chez son oncle, mais à son insu, parce qu'ils étaient brouillés. Je l'avais vu, je crois, lors de ma première visite. Je prévins que j'allais écrire ci la famille, en Bretagne, puisque l'on me refusait de voir le malade. Je le fis^ en effet, immédiatement ; et lorsque, le lendemain, je revins prendre des nouvelles, on me fit entrer dans un salon où je trouvai un grand nombre de Messieurs qui me dirent que le malade me recevrait ce jour là, et qu'ils pensaient que je n'avais pas écrit, la veille, que sa porte m'était refusée, ce qui pourrait paraître un cas de séquestration et serait fort grave. Je répondis que je le jugeais ainsi, et que c'était pour cela que j'avais prévenu immédiatement la famille.

« On m'introduisit, mais on ne me laissa pas seule, et le malade ne me dit que quelques mots affectueux. M. l'abbé Jean, sur ma dépêche, se mit immédiatement en route, mais la maladie le retint ci Rennes, et votre bonne mère accourut.

« Vous aurez lu, je pense. Monsieur, l'ouvrage de M. Forgues (chez Paulin, éditeur, rue Riche-

d'après des documents inédits 451

lieu, 60). Il m'avait dans le temps écrit pour me demander quelques notes, pour une seconde édition, — et il y aurait eu bien des rectifications à faire sur la première — mais, comme vous le devinez bien, je déclinai la chose.

« J'avais même, dans le temps, écrit une note rectificative de son ouvrage que j'avais confiée à ma sœur (0 et jointe aux lettres que nous avions de M. votre oncle. J'ai recherché cela, ce matin, dans des papiers non encore visités et je ne Tai pas rencontré

(( Agréez, Monsieur, etc.

« De Grandvillc, née de Cornulicr ».

Les détails que nous venons de lire achèvent de nous convaincre du vif désir qu'éprouvaient les nouveaux amis de Lamennais de le voir mourir fidèle à SCS convictions de la dernière heure, convictions que d'ailleurs ils partageaient, puisque tous ces gardiens du moribond étaient incrédules manifestement, et que plus d'un même affichait

(i) M"'' Hélène de Cornulier.

hautement son impiété. Mais, répétons-le, car l'impartialité nous y oblige : ils trouvèrent un complice déterminé dans Lamennais lui-même. Que fût devenue l'obstination de l'infortuné, s'il n'eût vu près de lui que des personnes toujours aimées, telles que sa nièce. M"'*" de Grandville, le baron de Vitrolles, etc., qui souhaitaient si ardemment le voir abjurer ses erreurs et revenir à ses convictions d'autrefois ? Eût-elle cédé devant leurs supplications, leurs larmes et leurs prières ? C'est le secret de Dieu.

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