‹ Lamennais, d'après des documents inédits (volume 4)Chapitre 6 sur 35 · TROISIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TROISIÈME ENTRETIEN

Depuis que le péché est entré dans le monde, il existe deux sociétés d'intelligences. La première est la société des âmes qui vivent dans la grâce de Dieu, c'est la communion des Saints, c'est cette céleste famille, tellement éprise de charité et si bien fondue dans l'unité de l'amour divin, que la prière d'un seul prie pour tous, que les larmes d'un seul pleurent pour tous, que les souffrances d'un seul méritent (expient) ^-) pour tous : de fliçon qu'il n'est pas si petite goutte de grâce

Ci) Eccle. iv, lo.

(2) Nous retrouverons asaez fréquemment de ces mots mis entre parenthèses. Ce sont probablement ceux que la mémoire de M. Houei

accordée à une âme dont toutes ses sœurs n'aient leur part. Le péché nous arrache à cette société bienheureuse, pour nous jeter dans la société du mal. Ici plus d'unité, plus de participation, plus de communion. Le péché étant un principe d'égoïsme et d'isolement, chacun se concentre dans son individualité. Le moi insatiable aspire tout autour de lui ; il se gonfle, il se développe, il s'élargit de toutes ses forces, il engloutit tout ce qui est plus faible que lui, comme font les serpents aux petits oiseaux, et il n'est arrêté dans ses conquêtes que par la rencontre d'un autre tyran égal ou supérieur en forces. La lutte s'établit, lutte acharnée, impitoyable ; et toute cette hideuse société n'est qu'une mêlée immense de combattants affamés, qui ne se rapprochent que pour s'entre-dévorer. Quel nom donner à cette foule (d'individualités) qui se heurtent, à cette effroyable cohue : l'Enfer ?

ne lui rappelait pas exactement. Nous voyons que ces notes ne furent pas transcrites, séance tenante ; mais de retour dans sa cellule, chacun, sans doute, les prenait aussitôt, lorsque la parole du Maître vibrait encore à ses oreilles. Malgré tout, la mémoire la plus fidèle devait perdre toujours quelque chose en chemin.

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— Vous l'avez nomme. L'Enfer n'est pas autre chose. Telle est la constitution de la société infernale : il n'y a de plus que le tourment du feu (et le désespoir d'avoir perdu Dieu). Voilà la cité dont le péché nous fait citoyens. Insensés ! qui, pour sortir de la douce dépendance de Dieu, nous plions sous le joug le plus dur et le plus abject. Nous devenons par le fait serfs du démon, nature supérieure à la nôtre (qui devait être un jour notre esclave), haut et puissant Seigneur qui nargue cruellement nos prétentions à l'indépendance en nous chargeant de chaînes, et plie bon gré mal gré les transfuges de Dieu à la pesante discipline de son armée. De plus, en associant notre volonté avec celle des méchants, nous perdons notre indépendance même avec nos pairs. L'engagement est formel ; il fout marcher, le bandit avec ses camarades, le voluptueux avec les complices de ses désordres, etc. Enfin, l'acte de félonie envers Dieu emporte la déchéance de notre nature. Nous tombons sous l'empire de la création inorganique qui nous opprime par les maladies, et s'empare de notre corps qu'elle torture. On dirait parfois la

science du bourreau qui raisonne son terrible ministère. La plupart des pécheurs ne sentent pas leur chute profonde : après le péché, c'est tout comme auparavant. La vapeur du mal obscurcit leur intelligence et ils comprennent d'autant moins les lois de notre nature qu'ils s'en éloignent davantage. Le malade plongé dans la léthargie ne sait pas qu'il meurt et pourtant il meurt. Le pécheur, paisible dans son péché et toujours fier de sa dignité d'homme n'en est pas moins descendu si bas, que la bête brute qu'il méprise aurait pitié de lui si elle pouvait comprendre son abaissement. Faut-il maintenant s'étonner que les Saints détachés de la terre et hautement éclairés de Dieu aient témoigné tant d'horreur pour l'ombre même la plus imperceptible du péché ? Ah ! c'est qu'ils en comprenaient tout le mal.

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L'Apôtre Saint-Jean distingue comme trois sources par lesquelles le péché entre dans le monde : la concupiscence des yeux^ la concupiscence de

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la chair et l'orgueil de la vie (0. Mais cette dernière est de beaucoup la plus abondante. Plongés en naissant dans cette source fatale, nous sommes comme imbibés de ses eaux et nous suons Torgueil par tous les pores. Lucifer, le plus beau des anges, la plus resplendissante des créatures, tomba par l'orgueil ; l'orgueil a été le premier attentat à l'ordre de la Création, la première manifestation du mal, l'apparition première du péché qui a en quelque sorte choisi cette forme de préférence ^ toute autre. Pourquoi ? c'est que l'orgueil contient en germe toute l'innombrable famille des péchés, qu'il la couve et la fliit éclore. L'Ecriture nous représente l'Esprit- Saint, les ailes étendues sur la Création encore à l'état de chaos et fécondant de sa chaleur divine le germe du monde. L'Esprit du mal, Satan, l'orgueil lui-même (ou, comme l'appelle l'Ecriture, le roi des fils de Forgueil) (2) a aussi étendu sur le monde ses vastes ailes, qui douées d'une

(i) Omne qiiod est in mundo, coiictipisceutia carnis est, et concupiscentia oculormn, et sitperbia vilœ, qiiœ non est ex Patte, sed ex mundo est. I. Joan ii, i6.

(2) Ipse est rex super universos filios superhux. Job. XLi. 25.

chaleur fécondante et d'une sorte d'énergie créatrice, y font pulluler Tiniquité. C'est pour cela que Satan est appelé le père du mal ou du mensonge (0, Satan a inoculé l'orgueil dans nos âmes par le péché originel qui fut un péché d'orgueil, émanant de cette parole : Vous sere^ comme des Dieux (2). Aussi, l'orgueil se r'etrouve-t-il dans tous les détails de la vie humaine et nos péchés ne sont pour la plupart que des transformations de ce (funeste) principe. Qu'est-ce que la haine, si ce n'est le sacrifice des autres à soi, le despotisme de l'orgueil ? Qu'est-ce que l'envie ? La tristesse de l'orgueil qui se sent faible. La jalousie est le même sentiment appliqué à de petites choses. L'amour-propre est la fierté que nous inspire le sentiment de notre mérite, une adoration secrète de nous-mêmes. La vanité, c'est l'orgueil niais et ridicule, se pavanant non d'un mérite réel, mais des apparences. La vanité qui se nourrit des regards du monde, touche à l'hypocrisie. Il se rencontre quantité de gens qui, se parant (ainsi)

(i) Mendax est et pater e/'iis (mendacii). Joan. viii^ 44. (2) Eritis sicut dii. Gen. m, 5.

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de vertus imaginaires, recherchent la gloire par la bassesse. Peut-être même, si nous interrogeons notre conscience, reconnaîtrons-nous que notre vanité a profané des choses plus saintes encore. Pourquoi, dans le temple, en présence de Dieu et des hommes, nos regards sont-ils plus recueillis, notre prière a-t-ellc la voix plus fervente que dans la solitude du cabinet, devant Dieu seul ? Enfin, nous portons la folie de l'orgueil jusqu'à fliire servir les grâces que nous recevons de Dieu à l'accroissement de ce désordre, outrageant ainsi doublement notre Père céleste, d'abord dans sa loi éternelle, primitive, et en second lieu, dans l'œuvre de la Rédemption dont nous profanons le mérite infini. Ainsi nous sommes toujours à la recherche de nous-mêmes, immolant tout à nous, faisant de toute chose pâture pour notre amourpropre. Nous ne l'avouons pas : mais au fond, nous voulons être adorés ; nous aspirons sans cesse aux honneurs du culte, mais en dissimulant notre ambition ; nous cherchons à monter sur l'autel, mais en rampant, n'ayant pas la franchise de ces rois antiques, dont la superbe montait

intrépidement sur le piédestal, y proclamant la divinité de l'idole-roi. Enfants de l'orgueil, souvenons-nous que le Très-Haut s'est humilié pour confondre la vanité du monde. Que disait-il à ses disciples ? Nisi efficianiini sicut parvuli non intrahitis (ï)... Exemplum dedi vobîs (2). Obligé de se manifester au monde par d'éclatants prodiges, il ne livre à notre imitation que sa profonde humilité. C'est la réflexion de St-Augustin. Il ne nous dit pas : Apprenez de moi ci rendre la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques, la vie aux morts. — Non ; mais : Apprenez de moi à être doux et humbles de cœur (et vous trouverez le repos pour vos âmes) (3).

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Nous avons vu que l'Apôtre St-Jean distingue, outre- l'orgueil, deux autres sortes de concupiscences : la concupiscence des yeux et la concupis-

(i) Matt. XVIII, 3.

(2) Joan. XIII, 15.

(5) Discite a nie, quia initis suin et hiiiiiilis corde ; et liivciiietis requiem animahus vestris. Matt. xi. 29.

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cencc de la chair. Toutes deux procèdent de l'orgueil, mais avec cette différence que par la première, l'orgueil cherche à se satisfiiire dans un ordre de choses intellectuel et que par la seconde il pèche dans la matière. Parlons d'abord de la concupiscence des yeux. Nous arrivons dans ce monde nus et dénués de tout, au moral comme au physique. Heureusement la société nous prend dans ses bras et en même temps qu'elle protège notre faiblesse et pourvoit à nos nécessités corporelles, elle éclaire notre intelligence par la parole et nous fliit taire, pour ainsi dire, connaissance avec le monde, nous apprenant le nom et autant que possible le sens des choses dans le cercle où la Providence nous a placés. Tel est en nous le premier degré de science, qui ne se compose que de lumières d'emprunt, de connaissances reçues. Mais du moment où notre intelligence peut marcher seule, un autre ordre commence, celui des connaissances qui nous sont propres, parce qu'elles sont le fruit de notre travail, le résultat d'un progrès qui s'est accompli sans impulsion extérieure. Or c'est de ce progrès que nait et se

développe l'orgueil de l'intelligence, la concupiscence des yeux. (Ayant conscience de son activité), l'esprit se complaît dans ses pensées, il s'y contemple avec une joie intime, comme dans sa Création, et comme Dieu, après avoir formé le monde, il trouve que c'est bien (^). Ainsi notre intelligence se met au service de l'orgueil, et dès lors si elle interroge les livres, si elle étudie la nature, si elle s'élève à la poésie, ce n'est pas pour l'amour de la vérité (et du beau) qu'elle travaille, mais pour la plus grande satisfaction de l'orgueil. Et de là naît une disposition particulière à l'imagination, une sorte de maladie dont cette faculté est atteinte. Echauffée par le travail de la pensée, dévorée d'une insatiable curiosité, elle s'élance au-devant de la science, elle s'égare dans les mondes, elle rêve l'inconnu, ambitionne l'infini. Elle voudrait tout deviner d'un regard, concupiscentia oculorum. Mais se sentant repoussée, elle redescend dans sa pensée, elle redescend abattue, désespérée. Souvent aussi elle se prend à

(î) Et vidit Deiis quoi esset honinn. Gen. i. lo, etc. — Viditq ue Deus cuncta quce fecerat ; et eraut valde hona. 1,31.

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mesurer les progrès de son intelligence, à les comparer à ceux d'intelligences rivales, et si elle trouve du mécompte, elle se livre à un dépit amer qui n'est autre chose que la colère de l'orgueil trompé dans ses calculs. D'autres fois, le découragement suit ces sortes de comparaisons désavantageuses, et ce découragement n'est encore autre chose que l'abattement et l'affliction de l'orgueil mortifié. La vaine gloire de la science ne se renferme pas dans ces recherches intérieures ; elle se répand au dehors dans le commerce du monde, elle cherche à placer son mot dans la conversation, et triomphe en secret d'une expression heureuse ou d'une phrase qui laisse soupçonner quelque érudition. Elle se manifeste aussi dans l'attachement h son propre sens, cet égoïsme opiniâtre de la science orgueilleuse, principe de toutes les querelles qui ont agité les savants. On donne communément le nom d'avarice à cette passion insatiable qui entasse incessamment (les biens matériels) et veille inquiète sur ses coffresforts ; mais, dans une acception plus vaste, le nom d'avarice doit être donné à tout désir d'ac-

quérir et à tout attachement aux choses de la terre, désirs et attachements qui naissent de l'orgueilj parce que nous voyons dans les biens de la terre un moyen de puissance et un appareil flatteur pour la vanité. Nous ambitionnons la possession de toutes, les magnificences qui frappent nos regards, et bien souvent, à défaut de mieux, notre amour-propre se glorifie du moindre hochet. L'avarice proprement dite est un orgueil plus concentré et, pour ainsi dire, plus métaphysique. Elle se repaît de la possession de l'or, parce que l'or représente la puissance et la domination, et qu'elle peut se dire en le contemplant : Toute la puissance qui repose dans ce trésor est à moi.

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