QUINZIEME ENTRETIEN
« Le monde se partage en deux royaumes, deux cités, comme parle Saint Augustin : celle de Dieu et celle des hommes. Il est évident que nous devons nous donner à Tune ou à Tautre, nous faire serviteurs de Dieu ou vassaux de Satan. Nous reconnaissons qu'il serait insensé de choisir l'empire du mal, et cependant, nous le choisissons tous plus ou moins. Nous avons bien un commencement de bonne volonté et de désir de nous sauver, mais nous gardons toujours un fonds d'affection pour le monde, pour le royaume de Satan, ce qui est tout un ; et nous nous efforçons de concilier l'œuvre sévère du salut avec la parti-
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d'après des documents inédits 67
cipation aux jouissances que nous présente l'ennemi de Dieu. Il y a des hommes qui prennent décidément leur parti et qui se jettent à corps perdu dans le monde. Ces hommes sont bien plus raisonnables que nous. Ils se livrent tout entiers au monde et prennent tout ce qu'il y a de bon à prendre dans le monde; ils jouissent autant qu'ils peuvent; ils tendent de toutes leurs forces au but qu'ils ont choisi : c'est un état qui se conçoit. Mais faire les choses à demi, mais avoir un pied chez Dieu et l'autre chez le diable, mais vouloir être heureux, à la fois, à la façon du monde et à la façon des Saints, c'est un vouloir absurde et une inconcevable folie. Dans cet état, quelque peu que l'on fasse pour plaire à Dieu, on en fait toujours excessivement trop ; c'est une peine inutile, car Dieu n'en tient pas compte. Il nous dit que nous ne pouvons pas servir deux maîtres à la fois (i) et que là où est notre trésor, là est aussi notre cœur (2). Or, si nous attachons quel-
(1) Nemo potesi iuobtts dominis seryire. Matt. vi, 24. Cf. Luc. xvi,
(2) Ubi est thésaurus tuus, ibi est et cor tuum. Matt. vi, 21. Cf Luc. XII, 34.
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que prix aux jouissances du monde, notre affection est au monde, et nous avons beau dire que nous aimons Dieu, cela n'est pas possible, cela n'est pas vrai. L'amour est une chose indivisible. Il faut donc choisir une bonne fois et se donner à Dieu sans réserve. Mais ne nous dissimulons pas qu'une fois ce choix accompli, il est difficile de persévérer et que notre salut est essentiellement laborieux; que nous sommes entourés de tentations ; que le mal nous obsède de toutes parts. Nous marchons toujours au milieu du danger; mais aussi Dieu nous aide en proportion des difficultés que nous rencontrons, moyennant le concours de notre volonté qui doit être sans cesse tendue vers lui. Unie à Dieu et tirant de lui sa force, notre volonté doit sans cesse travailler à garder Tàme, à la couvrir de son mieux. Il y a pour la garde de l'âme deux sortes de précautions à prendre: précautions extérieures et précautions intérieures. Les précautions extérieures tendent à diminuer le plus possible les chances de perdition et à multiplier celles de salut. Dès Tenfance, il nous a été recommandé de fuir les sociétés dan-
gereuses, les spectacles corrupteurs, toutes les occasions de mal faire. A mesure que nous avançons dans la vie et que nos points de contact avec le monde se multiplient, nous devons développer notre système de précautions et de défense, et devenir de plus en plus alertes et vigilants au danger. C'est cette pratique qui a poussé au désert tant d'anachorètes, qui a créé tant de pratiques pieuses à Tusage des Saints, qui a inspiré toutes les institutions chrétiennes. Mais quelque bien gardé que Ton soit des attaques extérieures, tout n'est pas fait encore : il reste une bonne moitié de Touvrage. Nous avons des ennemis au-dedans de nous, nous sommes exposés à des tentations dont on ne se débarrasse pas par la fuite et que le solitaire emporte au désert. Ce sont les tentations intérieures qui demandent un ordre de précautions spéciales, la prière et la vigilance. Songeons à Jésus-Christ dans le désert : il y fut tenté et repoussa la tentation par la prière. Cette épreuve à laquelle il voulut bien se soumettre nous donne un grand enseignement que nous n'avons peut-être jamais bien compris. C'est un exemple
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complet de ces deux ordres de précautions que nous avons exposées. Que veut dire ce désert où il se retira? Il nous apprend que nous devons faire comme un vaste désert autour de nous, en éloignant de notre âme le tumulte et la foule des tentations du monde. Notre-Seigneur fut tenté dans ce désert et il jeûnait ( i ) et priait (2). Qu'est-ce à dire? Si ce n'est que c'est par la prière et la vigilance que nous devons combattre les tentations intérieures qui assaillent Tâme jusque dans la retraite. — Au reste (si cette continuelle vigilance, si cette lutte sans repos nous paraît pénible), songeons que ce que nous faisons ici-bas, nous le faisons pour réternité, que si Ton aime le mal ici-bas, on y sera plongé éternellement, et que si Ton s'attache au bien, c'est-à-dire à Dieu, on le possédera aussi à tout jamais. »