‹ Lamennais d'après des documents inéditsChapitre 61 sur 85 · II. — i · texte numérisé non relu

II. — i

bétisc. Veuillez, à roccasion, offrir mes respectueux hommages à cette noble victime* du despotisme cartésien. — ■ J'ai dû renoncer au projet d'établir une revue; je ne pouvais entreprendre seul un pareil travail. Espérons que la philosophie luthérienne et athée sera bientôt refoulée aux enfers d'où elle est sortie.

« Votre tout dévoué et affectionné serviteur,

« Caron >'.

Dans la lettre que M. Jean de Lamennais écrivait, le 12 Octobre 1834, à VAmi delà Religion, qui ne publia que le premier paragraphe ,1), le seul, du reste, qui lui fut envoyé, nous lisons ces mots — ils expliquent ce que nous disait tout à rheure M. Caron de ce saint prêtre et du Cartésianisme :

" Il plait à je ne sais qui (car mon accusateur ne se nomme pasi de prétendre que j'ai fait, sur la dernière Encyclique, une distinction contraire au

(1) Ami Je la Religion^ mardi 2 1 Octobre 1834. N* 2327.

d'après des documents inédits 195

texte; j'ai fait précisément le contraire (sic) ; dès le premier moment où parut TEncyclique, je n'hésitai point à dire, et j'ai déclaré depuis, par écrit, entre les mains de M^*" Tévêque de Rennes, le 9 de Septembre, que le nouveau système de philosophie, improuvé par le pape, était trompeur et blâmable, parce qu'il a le double défaut de faire de la raison générale une autorité visible et enseignante, et d'attribuer au genre humain, considéré comme ayant ses traditions et ses croyances, à part celles de l'Eglise, l'infaillibilité qui n'appartient qu'à celle-ci, en vertu des promesses ; veritas, ubi certo consistit^ non quœritur, sanctisque et Apostolicis traditionibus posthabitis (i). N'est-ce donc pas là ce qui caractérise en lui-mêmey d'après les termes de l'Encyclique, le système que le Saint Père improuve ? Mais résulte-t-il de l'Encyclique, comme quelques-uns l'ont pensé, qu'il y ait obligation d'en revenir aux principes cartésiens pour rester catholique? J'en doute, parce que je ne comprends pas comment on pourrait concilier les

(i) Paroles de l'Encyclique.

principes de cette philosophie avec les paroles du Souverain Pontife, citées ci-dessus. J'ai exprimé ce doute, il est vrai, etc. »

Ce passage nous a semblé fort instructif et de nature à faire comprendre sous combien de masques Ton combattait, en France, non plus les anciens défenseurs d'un système philosophique publiquement désavoué, mais les adversaires toujours résolus, toujours redoutables, du Gallicanisme.

Nous publions ci-dessous une lettre de Rohrbachcr à Lamennais que nous estimons de nature à faire connaître les lacunes de ce noble esprit et les petitesses de ce grand homme. Faire connaître^ ce n'est peut-être pas le mot juste ; nous les savions déjà; du moins nous les apprendra-t-elle d'une façon plus précise encore.

Notons toutefois que, pour la traduction fautive de l'expression latine bimatu, ce ne peut être qu'une simple distraction, un lapsus dont le redressement relève uniquement d'un régent de huitième. .

Ce qui ressort principalement de cette lettre, c'est la franchise, la rondeur de ce bon Lorrain dont Lamennais sut deviner la valeur et qui, après la défection du Maître, contribua, dans une large mesure, au triomphe de ses idées de la première heure, par la publication, d'une volumineusG Histoirede l'EglisejtoutcimpTégnéed'uhramontanisme, s'il nous est permis de parler ainsi. Fleury qui avait régné sans rival jusque-là fut définitivement détrôné, malgré l'incontestable supériorité de son talent d'écrivain.

Observons aussi qu'en ce qui concerne le mystère de la SainteTrinité, le tortprincipalde Lamennais fut d'employer, dans un sens un peu général, unpeu vague, par conséquent, des expressions nettement déterminées par les théologiens et dès lors nécessairement restreintes. C'est ainsi qu'il put fort bien considérer Dieu qui se connaît, Dieu le Père, et Dieu connu de lui-même, ou la connaissance substantielle et vivante de la divinité, Dieu le Fils, comme un double principe de l'Amour substantiel de Dieu, du Saint-Esprit ; tandis que les théologiens ne parlent que du SpiranSj c'est-à-

l<i^ LAMl.NNAIS

dire du Père et du Fils considérés comme ne formant qu'un seul principe et de la Spiratio^ ou du SpiratuSy en d'autres termes, de T Esprit.

Encore une fois, de la part de Lamennais, il y avait, non pas ignorance de ce que sait le moindre étudiant en théologie, mais simplement langage philosophique, plutôt que théologique.

Les autres points signalés par le vigilant Rohrbacher sont plus discutables, surtout en ce qui concerne le dépôt de la Révélation primitive, TEglise n'ayant rien défini sur ce sujet.

D'ailleurs, n'oublions pas ce qu'il disait plus haut de son Maître : « ... Je l'ai toujours vu, lors^ quil découvrait qu'une pensée^ qu'une expression était contraire à quelque décision de l'Eglise^ rectijier incontinent cette pensée, cette expression. Enfin la seule chose quil m' ait jamais recommandée^ touchant ses ouvrages, c'est de prendre note de tout ce que jy trouverais de contraire, soit à quelque décision de l'Eglise, soit à l'enseignement commun des Pères et des théologiens, afin qu'il puisse j^ faire les corrections convenables.

On avouera que ces dispositions ne sont pas

D APRES DES DOCUMENTS INEDITS IQlJ

d'un hérétique, bien moins encore d'un hérésiarque.

Quelques ennemis de Lamennais, abusant de certaines expressions peu exactes, trouvées çà et là dans ses nombreux écrits, le taxaient et le taxent encore d'ignorantj du haut de leur médiocrité orthodoxe; cette épithète, souvent jetée à la face du célèbre écrivain qui eut le tort de s'y montrer un peu trop sensible, ceux qui la lui prodiguaient ainsi eussent mieux fait de la garder pour eux, c'eût été non moins charitable et beaucoup plus juste.

Lamennais eut toujours le travail prodigieusement facile; il travaillait, en moyenne, quinze heures par jour, ainsi qu'il nous Tapprend quelque part, dans Tune de ses lettres. C'est dire assez qu'il devait savoir bien des choses qu'ignoraient nécessairement des esprits moins éminents qui d'ailleurs n'avaient peut-être pas autant de loisirs à consacrer à l'étude.

Mais il est temps de donner la lettre de Rohrbacher.

« A Monsieur F. de la Mennais par Dinan Côtes-du-Nord, à La Chenaye (sic).

« Mon très cher Monsieur de la Mennais.

•< Dans votre dernière lettre, vous me dites un mot qui m'est allé au cœur ijilioliy diligiteinvicem. Eh! mon cher Monsieur, je n'osais vous dire combien je vous aime, crainte de vous dt3plaire. Oui, je vous aime plus que ma vie. Mais plus j'aime, plus je crains. Vous le comprendrez par un exemple.

« Il y a des années, j'aimais un ami de tout mon cœur; mais je remarquai en lui comme deux hommes, dont l'un me faisait craindre pour l'avenir, l'autre me taisait espérer. Ce qui me faisait craindre, c'est que, quand cet ami se préoccupait d'une idée, il la poussait vigoureusement à bout, mais sans trop s'assurer d'abord si l'idée était vraie ou complète. Ainsi, en raisonnant sur le mystère de la Sainte Trinité, il supposait que le Saint- Esprit procède du Père et du Fils, comme d'un

double principe ; tandis que tous les théologiens enseignent, d'après les décisions formelles de TEglise (i),que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils comme d'un seul principe. Ainsi encore, dans la question fondamentale de la nature et de la grâce, il supposait que la grâce n'était que la restauration de la nature, tandis qu'elle en est principalement la transformation divine. Ce qui me faisait craindre, c'est que cet ami n'étudiait pas mieux l'Ecriture et les Pères. Ainsi, ayant commencé une traductiondu Nouveau-Testament» il traduisit ces mots : a bimatii et infra [i] par de deux mois et au-dessous au lieu de deux ans. Ainsi, dans un projet de constitutions religieuses, il citait, comme point fondamental, un passage de St Ignace d'Antioche, sans prendre garde que ce passage était interpolé. Ainsi, dans un ouvrage récent, il condamne, avec une sorte d'anathèmes, des choses qui sont textuellement dans les Ecritures et dans les décisions de l'Eglise. Je suis persuadé qu'il les condamne ainsi par préoccupa-

(1) Cf. Il* concîlc de Lycn.

(2) Math. II, 16.

tion. Car je ne puis croire qu'il ait cessé de croire à Tautorité de TEglise et à la divinité des Ecritures. Ce qui me faisait craindre encore, c'est qu'il se méprenait quelqucfoispour l'histoire, comme pour l'Ecriture et le dogme. Ainsi, dans un système encyclopédique des connaissances humaines, il supposait, comme un point fondamental, qu'avant l'Eglise chrétienne et l'Eglise judaïque, il y avait une Eglise primitive dont les traditions doivent servir de base et de règle à ce qui est venu après : tandis qu'avant l'Eglise chrétienne et la Bible qui remontent jusqu'à l'origine des choses, il n'y a rien, et qu'à côté il n'y a que quelques débris flottants. Voilà, mon très cher Monsieur, ce qui me faisait craindre pour cet ami, mais craindre au point qu'une fois, malgré mon bon tejnpérament, j'en fus malade et sentis que je pouvais en mourir; car je n'osais épancher tout mon cccur, ni dans le votre, ni dans celui de personne.

' Ce qui me faisait espérer, c'est qu'à coté d'un fonds assez irritable d'orgueil naturel, je voyaisdcs semences d'humilité chrétienne; je voyais un sincère amour de Dieu et de son Eglise; j'aper-

d'après des documents INEDITS 2o3

cevais quelquefois la grâce de Dieu qui perfectionnait ces bonnes dispositions, et je me souviens d'en avoir pleuré de joie. Au dehors, je voyais des protestations publiques et réitérées d'une soumission sans réserve à tous les décrets du chef de TEglise. // est vrai, on usa de procédés capables de pousser à bout un homme ordinaire. Mais à celui que j'aimais, je croyais Tesprit et le cœur assez grand, assez chrétien, pour surmonter tous les soulèvements de la nature et étonner le monde par le miracle de la vertu chrétienne. L'épreuve est venue. Celui que j'aimais est resté jusqu'à présent bien au-dessous de ce que j'attendais. Au lieu d'un saint je ne vois qu'un homme et un homme en colère qui tourne tout son esprit à se venger. Jç crains qu'il ne s'obstine, je crains que l'esprit de ténèbres qui se transforme en ange de lumière ne réussisse à lui faire illusion. Porté comme il est à se contenter d'une connaissance incomplète du dogme et de l'Ecriture, je crains que ces demi-vérités ne le conduisent à douter à la fin de tout et à expirer dans le vide, suivant une de vos expressions. Cependant celui que j'aimais

ainsi, je Taime encore et le jour qui dissipera mes craintes sera le plus. heureux de mes jours.

« Mon très cher Monsieur F. de la Mennais, vous êtes le premier et le seul devant qui j'épanche ainsi mon cœur tout entier. Si cela vous déplaît, pardonnez-le-moi. Je vous aime assez pour consentir à ce que vous me repoussiez et me haïssiez, pourvu que vous viviez et mouriez en bon chrétien, en bon catholique et que vous sauviez

votre âme.

" Rohrbacher.

« Malcstroit. le lo avril i835, fOte des Sept Douleur, de la très sainte Vierge '>(0.

Rohrbacher ne fut que trop bon prophète. Le caractère, profondément aigri de Lamennais qui le portait à se venger de ceux qu'il considérait comme ses persécuteurs et qui étaient bien éloignés de Tètre tous, fut habilement exploité par

(i) Ri>hrba:hcr iiiNèr.i plus tard celte lettre, en grande partie, dans si»n

Histoire Je V Eglise (tome x\, p. 520. cd. Gaumc 1845). Après ces mots:

• Ce qui me faisait craindre, cc-\ que. quand 'cet ami, ctc », l'auteur

ajoute, cntie parenthé'-cs : (A-i ^c' raypchis en détails et avec franchise

tout ce .juej'a r.iis remarqué Je dangereux en lui depuis ijueje le connaissais)...

Ce pas-ia^e que Rohrbacher n n pas reproduit, bien qu'à notre sens, il Soit le plus important, était donc jusqu'à présent demeuré inédit.

d'après des documents inédits 2o5

TAnge de ténèbres, aidé de ses suppôts; il lui fit illusion et cette illusion fut si complète que Tinfortuné finit de bonne heure par la prendre pour la vérité même. Son tort, nous Tavons déjà dit souvent, fut d'accorder pleine confiance à la raison individuelle dans sa personne, alors qu'il la condamnait impitoyablement chez tous les autres; mais de cet aveuglement, si monstrueux soit-il, à la mauvaise foi, il y a loin, croyons-nous.

L'abbé Jean écrivait à M. Querret :

« Ploërmel, le i5 Avril i835,

« Mon cher ami,

«.... Féli est parti hier pour Paris : les accusés du complot d'avril l'ont choisi pour l'un de leurs conseils et de leurs défenseurs!... Son voyage retardera le mien... Comment irais-je demander des grâces à ceux qu'il va attaquer? Convenez que ma position est tristement singulière!... Que le bon Dieu me soit en aide 1

<f Tout à vous du fond du cœur

0 Jean. »

Lamennais allait se lancer dans la politique plus activement que jamais. Définitivement perdu pour rÉglise, il était désormais acquis à la Révolution. Tournant le dos à toutes ses convictions religieuses d'hier, il s'enfoncera, de plus en plus, dans le doute, les négations blasphématoires et retirera tout à la Religion positive, après lui avoir tout donné.

Toutefois, il témoignera toujours la plus vive horreur pour Tathéisme. Il écrira, le 19 Juillet i85o,au sujet de Proudhon, à son tailleur Dessoliaire(i) : « Le fond de sa pensée, d'ailleurs, tel qu'on peut le découvrir à travers tant de variations, est l'athéisme et le matérialisme. Si le peupie entrait dans cette voie, c'en serait fait de lui et de l'avenir, »

Il ne cessa pas non plus de croire en la Providence. Le 2 5 Février précédent, il écrivait au même : « Grâces à Dieu, vous comptez sur la Providence, et vous avez raison, elle ne vous délaissera point (2 ».

(1) Blaire n, 249.

(2) Blaize 11, 2)2.

I) APRKS DES DOCUMENTS INEDITS

Mais les dernières pages écrites de sa main, V Introduction à la Traduction de Dante, nous prouvent trop clairement qu'il rejetait alors la Révélation et par là même le surnaturel, pour ne plus admettre que le Déisme et sa vague religiosité.

Un saint prélat essaya vers cette époque de convertir Lamennais; il s'y trouvait obligé, non seulement par les liens de Tamitié, de la communauté d'origine, mais aussi par sa qualité de pasteur : c'était rArchcvêque de Paris qui comptait Lamennais parmi les prêtres de son diocèse. De bonne heure Tabbé Jean avait su reconnaître la grandeur d'àme de M^"" de Quélen.

Il écrivait, en 1806, de Paris à M. Hay :

« J'assistai hier à la première communion de Saint-Sulpice : rien n'est plus touchant, parce que rien n'est plus pieux. Cependant les deux discours du Curé furent très faibles; mais, l'après-midi, l'abbé de Quélen (simple tonsuré) prêcha la rénovation des vœux du baptême, et il s'en tira à

merveille. Celui-là a des entrailles^ chose très rare à Paris. »

Cette chose alors « très rare » à Paris, au témoignage de Tabbé Jean, n'était peut-être pas très commune ailleurs et ne Test pas encore maintenant. Du moins, rarchevéqucde Paris continuait d'avoir du cœur; les cholériques de i832 en avaient eu la preuve héroïque. Il s'agissait maintenant d'un pestiféré d'un autre genre et si le saint prélat, en l'approchant, n'avait pas à redouter la contagion, du moins appréhendait-il, par des démarches prématurées, d'aggraver encore le mal et de le rendre incurable. M^'' de Quélen faisait part de ses perplexités à M"" de Lucinière qui le conjurait, sans doute, d'aller trouver le malheureux Lamennais, au nom de leur ancienne amitié et d'essayer de le rapprocher de l'Eglise et de ses convictions religieuses d'autrefois. Il écrivait cette première lettre :

d'après des documents inédits 20C)

« Ce 20 avril i835,

' Hélas, Mademoiselle, que je suis affligé ! Mais que puis-je faire, sinon prier! La personne n'est sans doute revenue ici qu'avec un parti pris, et à moins d'un miracle, mes tentatives seraient inutiles. Si je savais qu'après bien des rebuts et des duretés, après mille peines et mille chagrins, il nie fût, donné de ramener au vrai ce pauvre ami, Dieu m'est témoin que je ne m'épargnerais pas. Il me semble que vous c[ui êtes plus liée pouvez faire entendre plus souvent et plus à propos les paroles du dévouement, de la raison et de la conscience; je crois donc que vous feriez une bonne œuvre en restant ici. Répétez souvent combien mon cœur et mes bras sont ouverts et quel serait le bonheur que j'éprouverais si l'on me donnait la permission d'assurer du retour et de la constance (sic). Ah! que Notre Seigneur nous a donné le grand secret : se renoncer soi-même [i], mais tous n'entendent pas ce langage. Que de belles qualités perdues; quel talent dont le compte sera terrible!

(i) Malt. XVI, 24, Luc. IX. 23.

Pouvoir sauver, et ne faire que perdre, c'est une bien malheureuse puissance, ou plutôt, c'est un bien funeste emploi de la puissance.

« Recevez, etc.

« Hyacinthe, archevêque de Paris. «

Le miracle dont parle 1<; digne prélat, personne, sans doute, n'avait le droit d'y compter, mais nul, non plus, lui moins que bien d'autres, ne devait le regarder comme impossible.

Peut-Otre, si Ton n'ignorait les circonstances, dans tous leurs détails, serait-on porté à taxer de timidité la conduite du pasteur vis-à-vis de sa brebis égarée. Il ne suffisait pas que ses bras fussent ouverts pour recevoir celle-ci, mais il lui fallait encore aller au-devant d'elle et essayer de la ramener au bercail. M""^ de Lucinière lui soumit probablement des considérations de ce genre et le pressa de nouveau de se rendre à ses désirs. Toujours est-il que M^*" de Quélen lui adressa cette seconde missive, cinq jours seulement après la première.

d'après des documents inédits 211

f( Paris le 25 avril i835,

« Mademoiselle,

« Cette démarche ne me coûte nullement, mais elle m'embarrasse beaucoup, parce que je ne vois pas comment espérer d'obtenir un retour assuré. Quand le cœur est malade, il y a espoir, on peut trouver le chemin du cœur; quand Tesprit est égaré, il est difficile de l'atteindre, non dans le précipice, mais dans les régions de la superbe où il se promène sans qu'on puisse seulement deviner une route qu'il ne connaît pas probablement lui-même. Il n'y a qu'un moyen de guérison, de retour au vrai et à soi-même, qu'un sentier qui conduise encore au bonheur et môme à la gloire ; le remède est difficile, mais il est sûr, infaillible; avec un peu de courage, ou plutôt avec la grâce de Dieu, il n'est pas impossible : de se faire petit enfant par l'obéissance^ la confiance^ Vabandon (i), et se laisser conduire, diriger en tout,

(l) Mots soulignes dans le texte. Cf.. tome \*', les lettres de Tcysseyrc.

LAMFINNAIS

de se remettre sans réserve entre les mains d'un père, d'un frère, d'un ami ; nous sommes tout cela, Cl ce pauvre ou plutôt ce riche égaré nous trouvera plein des doux et tendres sentiments qui appartiennent à ces titres que jamais, non jamais, quoi qu'il fasse, nous n'abjurerons. Dites-le lui, qu'il en soit bien persuadé; nos bras, nos cœurs lui sont ouverts : seulement, qu'il ne nous laisse pas vainement l'implorer de venir s'y jeter avec les sentiments de confiance que nous méritons : qu'il nous mette à l'épreuve et qu'il nous repousse s'il trouve en nous autre chose que des pasteurs, et des hommes de cette charité dont il a connu, dont il a prêché les douceurs tant de fois; mais, je le répète, abandon sans réserve, docilité d'enfant, cordialité d'ami; qu'il se persuade que nous sommes incapables d'abuser de sa confiance; qu'il se souvienne qu'il est et que nous sommes bretons, chrétiens, prêtres et évêques (sic).

'( Je ne parle pas encore de notre père commun à tous : il doit bien savoir que la mesure de sa joie et de sa bonté, est celle de la douleur dont son âme est oppressée.

d'après des documents inédits 2x3

« Veuillez agréer, Mademoiselle, Thommage du respect avec lequel j'ai Thonneur d'être,

« Votre très humble et très dévoué serviteur,

« -}• Hyacinthe, archevêque de Paris. »

Cette obéissance du petit enfant dont parlait autrefois Tabbé Teysseyre et que réclamait M*^ de Quélen, Lamennais ne devait plus la connaître, ou du moins, il ne devait plus la pratiquer; mais encore, nous osons le répéter, fallait-il, peut-être, aller chercher ce petit enfant, le prendre par la main, lui faire, si possible était, une douce violence; rien de tout cela n'eut lieu, probablement parce que cela ne pouvait être!

Les deux lettres précédentes ont été transcrites de la main de l'abbé Jean à qui M^'* de Lucinière les communiqua. Le frère du prêtre apostat écrivit à ce sujet au saint archevêque de Paris.

« Saint-Symphorien, le 21 mai i835»

« Monseigneur, « M*''^ de Lucinière vient de me communiquer

les deux lettres, en date du 20 et du 2 5 avril dernier, que vous lui avez écrites au sujet de mon malheureux frère : je les ai lues et relues avec un attendrissement profond : elles sont si touchantes! Elles sont si belles! Cependant, Monseigneur, je ne vous parlerai point de ma reconnaissance, car elle n'a d'autre expression que le silence : je la conserverai et elle vivra au fond de mon cœur, aussi longtemps que je vivrai moimême.

« Hélas, Monseigneur, il n'est que trop vrai, mon pauvre frère, ce pauvre, autrefois si riche, est bien digne de pitié î de grâce, ne Tabandonnez pas. Je n'ose espérer, que dans sa position actuelle, il vous écoute d'abord avec un cœur docile, mais néanmoins, je vous en conjure, ne pensez pas pour cela que vos paroles ne fassent aucune impression sur lui et qu'elles soient tout-à-fait perdues : il se roidira d'abord, je le crains bien; cependant, il n'en sentira pas moins le prix de vos bontés ; vos douces et paternelles exhortations lui feront une de ces blessures dont parle la Sainte-Ecriture, une de ces blessures qui gué-

d'après des documents inédits 21 5

rissent et, plus tard, il nous consolera par sa soumission. Pour moi, je n'ai plus aucune influence sur lui : on me Ta ôtée tout entière par des imprudences que je ne saurais trop déplorer, et dont il serait inutile de vous donner ici le détail (i); il y a des hommes qui semblent avoir reçu l'infernale mission de pousser vers les abîmes cet homme qui, s'il avait été plus humble, comme il aurait dû Têtre, pouvait empêcher tant d'autres d'y tomber : mais ce que je ne puis faire peut être fait par vous. Monseigneur ; il a promis à M"« de Lucinière d'aller vous voir, et je ne crois pas qu'il y manque, à moins qu'il ne soit retenu par cette espèce d'embarras qui (2).... Ah! Dieu le veuille qu'il n'y manque ! Vous serez indulgent, patient, compatissant, vous serez père et, s'il résiste au premier moment, il est impossible qu'il résiste longtemps à votre voix qui est celle de la charité, de Dieu lui-môme.

« Veuillez bien lui laisser ignorer que j'ai eu

(1) Cf. Conf. de Lamennais, p. 21 3. Nulc.

(2) Dans le brouillon que j'ai seul entre les mains, la phrase est inachevée.

»»>»»»»»»>«tw««»»«»»«»»ww— ■■••■•»•••■—»■•—>■••■»— ■•■■■>»

rhonneur de vous écrire cette lettre : je dois civiter, autant que possible, tout ce qui achèverait de rompre ce roseau déjà brisé et, s'il savait la démarche que je fais, je suis sûr que, dans ses dispositions présentes d'esprit, il le jugerait mal. « Je suis à vos pieds, Monseigneur, les arrosant de mes larmes et je vous prie d'agréer l'hommage des sentiments pleins de respects, ctc, »

Des gens bien inieniionncii, mais imprudents ; d'autre part, des gens prudents, mais de celte prudence du serpent qui se glisse doucement vers sa proie et dès lors mal intentionnés : voilà ceux, en effet, qui poussèrent Lamennais aux abîmes, comme le dit Tabbé Jean avec Taccent de la douleur la plus poignante. Celte influence dont il avait joui si longtemps auprès de son frère et que celui-ci qualifiait si durement et si injustement, comme nous l'avons vu, eût été salutaire et non pas « funeste >>, si l'abbé Jean avait pu l'exercer jusqu'au bout. Mais ici comme toujours, il se trouva des hommes sinistres qui se donnèrent,

s'ils ne la reçurent pas, l'infernale mission de consommer la perte de Tinfortuné.

M^*" de Quélen répondit, en ces termes, à M. Jean de Lamennais :

« Paris, le 9Mai(i) i835,

« On m'a remis votre lettre du 21 Mai, mon cher ami, elle m'a bouleversé de douleur, et d'une douleur qui déjà inondait mon cœur. Depuis longtemps je cherchais le moyen de voir celui qui fait le sujet de nos soupirs et de nos larmes, vous pouvez comprendre toutes les précautions et tous les ménagements qu'exige ma délicate position que tout le monde, que les meilleurs amis ne connaissent pas bien; je crois pouvoir seul en être bon juge. On m'assure que votre frère est reparti pour la Chesnaye ; je ne Tai pas vu ; il n'est pas venu, et vraiment je ne sais pas encore si je dois le regretter. Des tentatives inutiles auraient peut-être agrandi les distances et rendu les rapprochements plus difficiles. J'espère que

(1) C'est le 9 Juin que le prélat veut écrire.

igffta''rf»

ce pauvre ami ne m'aura fui que par pudeur et ce sentiment me donnerait quelque espoir. Prier, prier encore, sans se lasser, voilà la ressource qui ne manque jamais. Dieu aura pitié de nous, et il nous consolera : longanimiter ferens adeptiis est repromissionem (i).

« .... Et vous, mon bon ami, aimez-moi toujours dans la foi chrétienne et bretonne, vous le devez au tendre retour dont je vous offre la fidèle assurance.

« f Hyacinthe, archev. de Paris. »

Cette entrevue si désirée de tous, excepté de Lamennais qui seul pourtant devait en profiter, n'eut donc pas lieu. Lorsque M»»'' de Quélen écrivait la lettre qu'on vient délire, Lamennais n'était plus à Paris : il était de retour en Bretagne, dans cette solitude de la Chênaie qui lui rappelait tant de souvenirs et de genres si différents, mais il ne faisait plus qu\v passer ; bientôt même il lui dira un éternel adieu.

Nous croyons que le digne prélat se trompait

(1) Hcbr. M, i3.

d'après des documents inédits 219

lorsqu'il attribuait la conduite de Lamennais à son égard à un sentiment de pudeur. L'infortuné ne voyait plus, dans beaucoup de ses vrais amis, que des perfides qui lui tendaient sans cesse de nouveaux pièges, ou tout au moins des fâcheux qui venaient le troubler dans ce qu'il appelait sa quiétude : il les évitait à ce double titre, le plus soigneusement possible.

M. Dubreil écrivait, le 2 Août i835,à M. Houet, encore professeur d'histoire au petit séminaire de Sl-Méen ( i ), une longue lettre d'où nous extrayons les lignes suivantes :

« .... Ce que vous m'avez appris de St-Méen m'a fait beaucoup de peine ; c'est encore un asile de moins pour la pauvre jeunesse catholique. Mais j'en savais encore plus que vous ne m'en dites, puisque tous les associés de M. de Lamennais quittent l'établissement. Au surplus les légitimistes ne s'en inquiètent guère. Quand le diable instruirait leurs enfants, cela leur est égal, pourvu

(i) Ce fut à la rentrée suivante qu'il retourna à Juilly.

qu'on leur parle d'Henri V et qu'on leur défendedc faire le serment sous peine de ne pas communier à Pâques, ce qui, au reste, les vexe beaucoup moins que l'abstinence du Vendredi et la privation de pâtés de foie gras pendant le Carême. Mais pour ceux qui ont l'audace de ne pas croire à V éternité de l'immortelle famille^ pour les criminels de lèseespérance, il n'en est pas ainsi ; et comme j'ai le malheur d'être de ceux-là, vous jugez que j'ai le droit de m'attrister sur la destruction d'une société qui avait déjà donne tant de beaux fruits et qui m'avait paru si belle d'avenir f i). Dans le cas où je n'aurais pas le plaisir de vous voir, veuillez m'instruire de votre détermination : si vous allez à Juilly, j'aurai le plaisir de vous y voir de temps en temps; car je compte faire un voyage. à Paris vers le mois de Novembre... M. Féli préparc deux volumes politiques, Tun de théorie, l'autre qui traite des faits relatifs au procès d'Avril. Ils

(i) N<»us avons Jêjà dit que cette (-ongré{^ation Je Sl-Pierrc, litre ultramontnin, ch()i>i tout exprès par k"i Lamennais, est devenue la Confiré}i;ation (toujours existante) des Prêtres de l'Iinroaculée Conception. — Quant aux assenions de M. Duhrcil, elles sentent trop leur jeune homme pour être admises sans r.'"*ervc. Il est beau parfois et parfi'i-* même sublime d'espérer contre l'esf'crjnce.

d'après des documents inédits 221

paraîtront, m'a-t-on dit, lorsque cette affaire sera terminée. J'attends le retour d'Elie (de Kertanguy) qui parcourt actuellement l'Angleterre, pour me rendre à la Chênaie. Je ferai ce voyage avec le plus grand plaisir. Sainte-Beuve qui est actuellement notre intime, ^'occupe de Thistoire de Port- Royal qu'il méditait depuis longtemps...

«Adieu, mon ami, ne m'oubliez pas dans vos prières, pensez quelquefois à moi, et au regret que j'éprouve de ne pouvoir vous serrer la main, et de vous dire combien je vous aime.

'i Tout à vous.

Voici une nouvelle lettre de Rohrbacher, datée de cette maison de Malestroit où l'on travaillait avec tant d'ardeur, s'il fallait en croire les folliculaires que l'on sait, à démocratiser V Eglise pour démonarchiser l'Etat, crime qui semblait alors doublement abominable et que maintenant, du moins en France, plus d'un catholique excuserait doublement, pour peu que l'on voulût bien

tJÊm*^^

s'entendre sur la valeur de ces mots un peu longs peut-être (i).

En tout cas, il paraît qu'à ce métier Ton ne s'enrichissait guère. Ecoutons là-dessus notre digne Lorrain avec sa bonhomie habituelle qui, dans la circonstance, a quelque chose, à la fois, de sublime et de navrant.

" Malestroit, le 19 août i835.

<• Mon cher Monsieur Levover.

« Je serais bien aise de vous voir, et le plus tôt possible. J'ai à vous proposer des choses, qui me semblent faites exprès pour vous. Il va un an que le bon Dieu nous éprouve : au bout de cette année, il nous ouvre une grande porte dont il veut que je sois comme le portier. Si vous voulez entrer, comptez bien que je ne vous la fermerai pas. Craignez-vous de manquer de quelque chose?

1 1 ) Ll!!;:li>c c^t démncraliséc dans ce sens que fies princes se recruienl presque cxN,lu>ivcmcnt dans la bourgeoisie et le peuple; l'Ktat est dcmonarv.hisc à peu prc> dans tous les sens : il reste à savoir si l'on doit plus scn féliciter que «^cn plaindic.

d'après des documents inédits 22 3

Je vous ferai un billet, comme quoi jusqu'à la mort, vous ne manquerez pas du nécessaire, et que par conséquent vous vivrez jusqu'à la fin de vos jours. S'il vous faut une caution, je vous donnerai Celui dont la parole ne trompe point, et qui a dit : quœrite primum regnum Dei et jiisiitiam ejiis^ et hœc omnia adjicientiir vobis (i).

« Mon cher M. Levoyer, quand je considère de quelle manière nous avons reçu, les uns et les autres, les épreuves que le bon Dieu nous envoie, une chose me confond et m'humilie. Lorsqu'ici à Malestroit, nos deux domestiques surent que nous étions gônés dans nos affaires, par suite de la rupture qui venait d'avoir lieu, elles se réduisirent au pain et à l'eau, pour nous ménager de quoi vivre : la chose dura ainsi deux ou trois mois; et ce ne fut que par hasard que M. l'économe en eut connaissance. Elles avaient encore dit à de bonnes personnes en ville, que, si cela devenait nécessaire, elles iraient volontiers mendier notre pain. Voilà ce qui m'humilie et me confond.

(1) Matt. VI 33.

« J'ai toujours cette pensée dans la tête : ainsi donc il sera dit en ce monde et en Tautre, que deux pauvres servantes nous auront fait la barbe, pour le courage et la générosité ? A quoi sert donc d'être hommes ? De quoi donc nous servira le latin, le grec et Thébreu ?

« Je vous attends, mon cher Monsieur, pour délibérer là-dessus, et, en attendant,

" Je vous embrasse de tout mon cœur.

« Rohrbacher ».

Dans une lettre, résumée par Monsieur Houet, qu'il écrivait à Tabbé Jean, le 28 septembre, M. Rohrbacher racontait qu'il avait vu M^''Bruté^ii chez M^'" de Forbin Janson fil.

•( 11 ira à la Chênaie. Partout j'ai vu les dispositions que je pouvais désirer : estime et bienveillance pour vous, compassion pour votre frère. Réfuter les erreurs, laisser de côté la personne. »

(1) Ce saint missionnaire, dont nous avons hi souvent rencontré le nom, était devenu cvcquc de Vincenncs, en Amérique (Etal J«r rindiana).

(2) Evoque de Nancy. Ce prélat avait alors pour coadjuteur M»' Donnct, plus tard cardinal archevêque de liordeaux.

n*APRkS DKS DOCUMENTS INEDITS 22 5

Laisser de côté la personne, ou bien ne s*en occuper que dans des sentiments de charité, voilà quelle était la pensée complète de Rohrbacher qui, le 3o juillet précédent, écrivait au même correspondant :

(f M^' Donnet me charge de vous écrire... qu*il a compris ce qu'il y a de bon dans le Mennaisianisme... Il est de Thonneur (de TEglise) qu'il se trouve au moins quelqu'un de ses enfants qui aplanisse la voie du retour à Tun de ses frères et qui console l'autre de l'indicible affliction qu'il éprouve à cause de ce même frère. »

Les Gallicans, cela est triste à dire, triomphaient de la chute de l'infortuné Lamennais; ils prédisaient son impénitence finale et se gardaient bien, par suite, de tenter toute démarche qui eût pu compromettre leur réputation de prophètes. D'autre part, Lamennais eut affaire à certains convertisseurs qui, suivant leur expression, voulaient y aller à tour de bras (i). Ce procédé,

(i) Expression de Mf Brute, citcc par Jean. Cf. Courcy op. cit. p. 177.

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