II
passe, et Ton s'attendrit, et Ton me revient toujours, mais sans avoir changé d'un iota.
« Néanmoins, on va régulièrement à la messe, on garde l'abstinence, on a donc de la foi encore, un reste de foi ! (i). Tout n'est pas perdu.
(' Nous tremblons de l'ouvrage qu'il va livrer au public, les Journaux l'anathématisent déjà. Je lui en parlai Dimanche qu'il vint dîner avec moi. Je lui témoignai mon inquiétude et la douleur que j'aurais, ainsi que ses vrais amis, si, comme on le disait, il attaquait de front VEglise. 11 me répondit que personne ne connaissait positivement le fonds de son ouvrage, qu'il envoyait feuille par feuille à l'impression, et qu'il fallait laisser dire. Voilà où nous en sommes. Marie-Ange {2) me conta avant son départ qu'elle avait été présente à un entretien de son oncle avec un protestant, et qu'il vengea les prêtres et les religieux de l'Eglise romaine avec beaucoup d'ardeur des inculpations alléguées contre eux. Ceci me fit grand bien : c'est une goutte de rosée dans le désert. Ce pauvre F(éli)
(i) Cf. i*' vol., p. 180, note.
(2) .Mlle Maric-Angc Blaiic, l'une des nièces de Lamennais.
DIAPRES DES DOCUMENTS INEDITS 2 59
est brouillé avec M. de Monta(lembert). Il veut ravoir son portrait. Je crois aussi qu'il n'existe plus d'intimité entre lui et M. Eug(ène) Bo(ré)... Le baron de Vit(rolles) est un des fidèles. On dîne toutes les semaines chez lui. J'en ai prévenu l'archevêque, pour voir si on pourrait en tirer parti ; mais il ne le croit pas.
« Je me reproche d'avoir été aussi longtemps sans vous écrire ; j'espérais toujours avoir quelque chose de meilleur à vous mander...
« ... Excusez mon griffonnage; je ne saurais écrire sur ce papier glissant (2). Vous connaissez mon respectueux et fidèle attachement... »
A cette époque, on le voit, Lamennais allait encore à la messe et suivait la loi de l'abstinence : la mèche fumait encore, mais pour peu de temps, et quand le flambeau s'éteindra, nul ne le rallumera plus.
La presse religieuse réprouvait d'avance l'ouvrage que Lamennais préparait; rien n'était plus
(2) Cette lettre, si belle dans sa simplicité, est écrite sur la même feuille que celle de Ms'^de Quélen.
26o LAMENNAIS
propre à Texaspérer que cette sorte de parti pris qui pourtant, cette fois, n'allait être que trop justifié. Comme on savait les dispositions d'esprit actuelles de Técrivain, on devinait aisément que de sa plume allait sortir tout autre chose que Tapologie de Rome à laquelle pourtant elle avait été si longtemps habituée.
Voici le billet de M*' de Quélcn dont il est question dans la lettre précédente :
« Pourriez-vous, Mademoiselle, faire remettre cette lettre à une adresse que je ne connais pas (i). Vous êtes parfaitement la maîtresse ou de la remettre vous-même, ou de la faire tenir sans paraître y être pour quelque chose ; vous connaissez le terrain et vous connaissez mieux que moi ce qui serait le plus à propos. Priez Dieu de bénir
(l) Lamennais la cachait autant que possible h ses anciens amis et même à ses anciens disciples. M. Dubreil de Mar2an écrivait, le 5 juin 1843, à M. Houct, alors aumônier de l'Institut Laville. à Paris : « Pourriez-vous m'indiquer l'adresse de M. Gerbet ? Je me suis enquit plusieurs fois, sans succès, de celle de NL Lamennais, mais je pense qu'à cet égard vous n'êtes pas plus habile que moi. * — C'était une erreur (voir l'Introduction); par un privilège spécial, dû, sans doute, à la très grande intimité qui avait régné entre eux, M. Houet savait l'adresse de son malheureux Maître qu'il alla voir, chez lui, plusieurs fois à cette époque.
d'après des documents inédits 261
ces quelques lignes que je viens d'écrire, ce jour, 2 Septembre, fête de nos Martyrs.
« Veuillez agréer mon respectueux hommage.
« •{• Hyacinthe, Archevêque de Pacis ».
Telles furent les dernières relations, du moins que nous sachions, du vénérable prélat et de Lamennais.
Celui-ci s'enfonçait de plus en plus dans l'abîme d'où l'on voulait à tout prix le retirer. Il ne laissait pas cependant de se ressouvenir encore parfois de son rôle d'apologiste de la Religion catholique, ainsi que sa nièce nous l'apprenait tout-à-l'heure ; ces « gouttes de rosée dans le désert » se raréfieront de plus en plus et précisément à mesure que ce désert s'étendra davantage et deviendra plus brûlant. Déjà, en i833, il écrivait à l'abbé Combalot ces lignes navrantes : « J'ai quitté pour jamais mon ancien champ de bataille... Instruit par l'expérience, je suis bien résolu à me placer désormais, comme écrivain, en dehors de l'Eglise et du Catholicisme (1). On m'a
(i) Vide supra, p. 94,
assez dit que leurs affaires ne me regardaient pas, pour que j'aie le droit de croire et d^agir en conséquence... Simple fidèle en religion^ je marche les yeux fermés dans la voie commune, à la suite du pauvre charbonnier. » (i)
Cette foi du charbonnier, d'autant plus raisonnable toujours qu'elle est moins raisonneuse, Lamennais, sans trop s'en douter peut-être, ne l'avait probablement plus, au moment où il écrivait ces lignes déplorables.
A partir de ce moment jusqu'à la mort de Lamennais, les documents inédits vont nous faire presque totalement défaut; mais l'histoire qu'il leur reste à raconter est tellement lamentable que nous ne songeons pas à nous plaindre de la voir abrégée; c'est le cœur étreint par l'angoisse que nous poursuivons ce récit douloureux.
A la suite de malheureuses spéculations de librairie, Lamennais se vit contraint de vendre sa bibliothèque. Il écrivait, le 4 janvier 1837, ^ ^•
(l) Vie de l'abbc Combalot, par M»' Ricard, p. lïl.
d'après des documents inédits 263
Marion : « La vente de mes livres a commencé et commencé assez mal. Je suis accoutumé à ce genre de réussite. » (i) Le 5 février suivant, il lui apprenait le résultat de la vente : « La vente de la bibliothèque a été encore plus mauvaise que je ne vous mandais. Elle ne s'élève pas à 14000 francs bruts, et les frais sont énormes. Mieux eût valu jeter les livres par la fenêtre : c'eût été plus court et Ton se. serait épargné des soins et des peines infinis. Il est dit que tout, absolument tout, me réussira de la même manière. Comme il faut vivre cependant, je me suis décidé à accepter la direction d'un journal quotidien, jusqu'ici sans couleur, ni sans opinion. Son titre est le Monde ». (2) Lamennais, dans ses relations, avait constamment montré la confiance naïve et l'abandon d'un enfant; souvent on abusa indignement de cette simplicité : de là ses méfiances tardives, mais presque absolues et parfois peu motivées. Il lui restait, en effet, de nombreux amis, sincères et dé-
(i) Confidences, p. 126.
(2) Ibid. — Lamennais ne conserva la direction de ce journal que fort peu de temps.
voués; mais ils appartenaient tous au parti qu^il venait de déserter; ses nouveaux amis ne furent, le plus souvent, que les exploiteurs éhontés de sa renommée.
L'un de ces anciens et fidèles amis, Tabbé Rohrhacher (i), apprenant qu'il mettait sa bibliothèque en vente, résolut de venir à son aide avec les ressources de son maigre budget. Voici ce qu'il écrivait à Tabbé Jean, à cette occasion.
« Séminaire de Nancy, le 7 janvier 1837,
« Mon cher Pcre,
« Je vous souhaite de tout mon cœur une bonne et heureuse année, ainsi qu'à tous nos chers confrères et frères.
'( Le coadjuteur (2) s'en va décidément à Bordeaux. C'est, à mon avis, un bonheur pour TEglise entière. Je ne sache point d'évèque qui con-
(1) Apres la dispersion de la maison de Malestroit, Rohrbacher était rentré dans le diocèse de Nancy. On lui avait confie la chaire d'Histoire, au grand séminaire.
(2) Mr Donnct, promu récemment à l'archevêché de Bordeaux.
d'après des documents inédits 265
naisse mieux le bien et le mal de notre époque. Il s'intéresse beaucoup à votre frère. Il regrette de n'avoir pas eu occasion de le voir précédemment. Il ne désespère pas de lui pour Tavenir. Nous en avons causé plusieurs fois ensemble, et toujours nos idées se sont trouvées d'accord. Il ne peut rien entreprendre maintenant : // s'exposerait lui-même à des critiques. Il faut qu'il se consolide dans sa nouvelle position, pendant un an ou deux ; après, il tentera. Dans les Affaires de Rome, il trouve des choses admirables : il en a fait des extraits pour être bien au fait de la chose. Il croit que le mal de votre frère, c'est qu'il est fâché et que souvent il exagère.
<c Pour moi-même, je lui ai écrit, à votre frère, le 26 décembre, en ces termes :
'< Mon très cher Monsieur de la Mennais,
« J'ai appris par les journaux que vous vendiez tt votre Bibliothèque. J'en suis bien fâché. Comme « je vous aime beaucoup, j'aime aussi beaucoup « vos livres. Je regrette de les voir se disperser par
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le monde comme de pauvres exilés. Si vous vouliez mVn réserver quelques-uns, je vous en aurai une grande obligation. Vers la Pentecôte, j'aurai à ma disposition environ mille francs. Voudriezvous avoir la bonté de me céder là-dessus, au prix que vous jugerez à propos, les numéros 223, 3i6, 739, 743, 1678, 1678 (bis), 1735, i885, 1969, de votre catalogue imprimé? — Je me servirai de ces livres pour le travail qui m'occupe, mais avec rintcntion, si jamais vous recomposez votre bibliothèque, de vous les rendre, sans autre retour que votre amitié. »> « 11 m'a répondu, le 2 janvier :
" Votre commission, mon cher monsieur Rohrbachcr, a été faite au moment où j'ai reçu votre lettre; c'est-à-dire que j'ai remis votre note à mon libraire, en le chargeant de retirer les ouvrages que vous désirez, à mesure qu'ils paraîtront à la vente qui commencera ce soir. Ce seront les enchères qui en détermineront le prix que je ne voudrais pastixcrmoi-même. Je voudrais que ma position me permît de vous otïrir en cadeau cette partie de ma bibliothèque, mais il faut avant tout
« que j'achève de payer mes dettes... Ne vous in- « quiétez pas, au reste, du remboursement ; il aura « lieu à Tépoque qui vous sera la plus commode. « Je vous remercie beaucoup de la faculté que vous « voulez bien me laisser de rentrer plus tard dans « la propriété de ces livres; mais, je n'en userai « certainementpas. Une bibliothèqueest désormais « un trop gros bagage pour moi, et je dois achever « ma route à travers ce triste monde avec un appâte reil plus léger. »
« Vous devinez, sans doute, mon cher Père, que, dans cette correspondance, mon but principal était et est, non pas tant les livres, mais l'Komme à qui je voulais adoucir le cœur par le souvenir d'une amitié sincère et chrétienne.
'< Rohrbacher. »
Le ri juin, nouvelle lettre à M. Jean de Lamennais.
'< A Monsieur Tabbé Jean de la Mennaîs,
« Séminaire de Nancy, 1837, '^ Juin,
'( Mon cher Père,
« A propos de votre frère, où en est-il? En quittant le Monde, où va-t-il? et avec qui? Je viens de lire quelques articles de lui dans ce journal : je n'y ai vu qu'un squelette de lui. Son article principal, i3 mars, De la fraternité humainCy repose sur une base qui est de toute fausseté, savoir que s'il n'y avait qu'un seul homme, tout serait bien ; mais que le mal est qu'il y en ait plusieurs (i); un homme même seul n'est pas un, mais deux : tout le monde le sait par expérience, de saint Paul à Ovide : Video melioraproboque, détériora sequor. — Je lui dois à peu près 700 francs pour ceux de ses livres que je lui ai demandés
(0 On sont qiio le b'>n Rohrbachcr force la note, pour rendre plupalpable le paraddxc Je Lamennais.
d'après des documents inédits 269
et que j'ai reçus. Je comptais les rembourser vers la Pentecôte; mais un individu de qui j'attendais un millier de francs n'ayant pas tenu parole, il faut que j'attende vers la fin de septembre. S'il savait combien ses anciens amis , et même ceux qui ne l'ont pas été, s'intéressent à lui, en vérité, il aurait pitié de lui-même et de nous. Quand les journaux annoncèrent la vente de sa bibliothèque, le curé de la cathédrale, ancien supérieur du séminaire, me demanda si c'était réellement parce qu'il était dans la gêne, et ajouta que, pour sa part, quoiqu'il n'eût jamais partagé ses idées, il lui ferait volontiers une pension viagère de cent francs : un autre, M. Ferry, me dit cinquante pour sa part. Enfin, vu la disposition générale des cœurs,, je suis sûr que, s'il voulait avoir pitié de lui-môme, on lui ferait très volontiers, dans le seul diocèse de Nancy, une pension viagère (sic) de mille francs, pour le moins. Vous pouvez le lui dire si vous en trouvez une occasion favorable.
« Rohrbacher ».
Rio, dans son ouvrage intitulé : Epilogue à VArt chrétien (i), raconte que Montalembert faisait une pension à Lamennais, lequel, d'après lui, fut Jusqu'à la fin d'une discrétion impénétrable sur ce point. Il ajoute :
« Il y a des secrets qui, pour un homme de cœur, devraient être impossibles à garder ».
Cette assertion fort grave aurait besoin d'être démontrée. Rio ne se donne pas la peine de le faire ; mais son affirmation qui, paraît-il, lui suffit ne nous suffit pas à nous et nous la repoussons sans hésiter, d'autant plus qu'elle est moins vraisemblable. Lamennais, il est vrai, vécut toujours dans une situation modeste, parfois même un peu gênée, on vient de le voir, mais il avait Tàme trop fière, le caractère trop altier, pour accepter une aumône, d'où qu'elle vînt. Toutefois, nous ne mettons nullement en doute l'honorabilité de Rio, mais simplement l'exactitude de ses renseignements. Son récit, en ce qui touche Lamennais, est empreint, du reste, d'une partialité mani-
(i) Tome II, p. 189.
feste, bien que, peut-être inconsciente. Ces deux
qualités, l'exactitude et V impartialité, ne furent pas toujours les vertus favorites de cet écrivain (1).
Le 26 janvier i838, Tabbé Rohrbacher écrivait
de nouveau à celui qu'il appelait 5o« /ère, au sujet
de Féli.
« Séminaire de Nancy, le 26 janvier i838.
a Mon cher Père,
« J'ai vu votre frère à Paris. Ne Payant pas trouvé une première fois, je lui laissai un mot de salutation avec mon adresse. Le jour même, il m'envoya un billet, où il me dit qu'il me recevrait avec beaucoup de plaisir, tel jour, telle heure. J'y allai ; il m'embrassa fort amicalement, et à mon entrée et à ma sortie ; nous causâmes, une heure, sur l'état actuel de l'univers, plaisantant et riant comme autrefois ; au point que, si
(l) Cf. Observations sur le livre intitulé : La petite Chouannerie ou Histoire d'un collège breton, par le général de La Boè'ssière : brochure assez rare et fort curieuse. On y relève les distractions vraiment colossales de l'auteur, M. Rio, qui, à chaque instant, prend le Pirce pour un homme.
je n'avais pas su ce qui s'est passé dans Tîntervallc, j'aurais dit : Mais, c'est le bonhomme de toujours! Je remarquai, par sa conversation, qu'un certain ensemble d'idées qui précédemment ont contribué à son égarement, sont tout à fait modifiées. Bref, je ne vois plus les obstacles si
grands.
« Rohrbacher ».
L'âme généreuse de l'abbé Rohrbacher s'illusionnait, car ces obstacles qu'il croyait moins grands devaient quand même demeurer insurmontables.
Lamennais, à l'opposé de tant d'autres apostats, qui ne s'éloignent d*^. Dieu que pour se rapprocher du monde et de ses convoitises, se sentait pris, pour les choses de la terre et pour les hommes, d'un dégoût de plus en plus insurmontable. Il s'écriait :
« Oh! la vilaine béte que l'homme et abjecte, s'il ne se sent soulever par quelque chose de céleste ! (1) >>
(1) Confid. p. i83, lettre du 27 janvier iS.^t).
d'après des documents inédits 273
Mais, puisqu'il niait toute Révélation, son génie avait beau, dans de sublimes élans, s'efforcer de quitter la terre et ses vulgarités, il y retombait de tout le poids de ses négations sacrilèges et de ses contradictions blasphématoires: le dernier mot de ses écrits devait être le Déisme (i), mais non l'Athéisme, nous Tavons observé déjà.
L'abbé Rohrbacher cependant conservait toujours, avec ses généreuses illusions, quelques rapports avec Lamennais. Il écrivait à Jean, le 20 mars 1839 :
« D'après votre conseil, j'ai fait porter à votre frère un exemplaire de mes trois brochures. Je n'ai pas encore eu de nouvelles. »
Le I" octobre, il lui ^adressait là lettre suivante.
(i) L'Introduction à la Traduction de Dante, dont nous avons déjà parlé peut être considérée comme son testament religieux, civil et politique.