‹ Lamennais, d'après des documents inédits [microform]Chapitre 60 sur 87 · II · texte numérisé non relu

II

i834. Date à jamais funeste dans les annales de l'Eglise de France, et peut-être dans celles de rÉglise tout entière; puisqu'elle nous rappelle la chute lamentable de celui qu on nommera désormais un second Tertiillien. Les documents qui suivent vont nous retracer, non toute l'histoire, sans doute, mais une partie de l'histoire de cette année douloureuse qui vit tomber l'Étoile à la clarté et sous la direction de laquelle le clergé français qui semblait inféodé pour toujours au Gallicanisme et destiné à s'étioler lentement dans cette atmosphère de plus en plus morbide, quitta enfin ce marais malsain pour entrer dans une se^ conde Terre Promise, celle de TUltramontanisme,

iib

€tpour adopter franchement et sans retour Tunion avec Rome qui n'est autre queflliiîté de l'Église elle-même, fermant ainsi détinitivement la porte au schisme et par suite à Fhérésie. Les malheurs de Lamennais, ses fautes et surtout ce crime épouvantable de l'apostasie ne doivent pas nous faire oublier ce que nous lui devons : le retour aux idées romaines, car il fut avec son frère l'initiateur de ce grand mouvement qui aboutît à la décision suprême et irrévocable du Concile du Vatican. Lacordaire clôt son. Testament par ces paroles mémorables : « Si maintenant, je jette un regard en arrière, de i83o à i85o, je verrai un spectacle bien digne d'être médité. Qu'avions-nous voulu dans r.4i'<?iii>? Ces choses principales : la liberté d'enseignement, le rétablissement des ordres religieux, la tenue des conciles provinciaux et enfin la réconciliation de l'Église de France avec ce qu'il y avait de sincère et de généreux parmi ses ennemis.,, M. de la Mennais était encore vivant, et de son banc à l'Assemblée législative, il put voir le succès des vœux qu'il avait formés et des doctrines dont il avait été le premier propaga-

teur (i). » Lacordaire n'a pas vécu assez pour voir le triomphe souverahi, la victoire décisive des premières idées religieuses de son Maître : il ne l'a pas vu et ne désirait pas le voir, mais il a pu constater le progrès de celles-ci dès son vivant et nous ne croyons pas nous tromper beaucoup en attribuant la meilleure part des paroles très dures qu'il profère plus loin au sujet de Lamennais à ses rancunes, inconscientes peut-être, de libéral impénitent.

M. Rohrbacher adressait la lettre suivante au Directeur de YUnivers religieux :

« Malestroit, 2^ janvier 1834,

<f Monsieur le Rédacteur,

" On vient de m'apprendre que quelques personnes sont étonnées de ne pas voir dans les journaux une nouvelle déclaration de ma part avec celles de MM. de Lamennais, Gerbet et Lacordaire. Je m'empresse de satisfaire la charitable sollicitude de ces personnes pour moi.

(>) Testament de Lacordaire, p. 14g.

ii8

« Aussitôt que le Saint-Père eut fait entendre dans quels termes il désirait que les déclarations fussent conçues, j'adressai la suivante, en date du 4 Novembre i833, à M^-^ Tévêque de Rennes :

« Je soussigné déclare, de mon propre mouve- « ment, sans que la présente déclaration ait été « exigée de moi, vouloir suivre uniquement et ab- « solument la doctrine enseignée dans son encycli- « que par notre Saint-Père le Pape Grégoire XVI, « père et docteur de tous les chrétiens, je m^engage « à ne rien écrire et à ne rien approuver qui ne <c soit conforme à cette doctrine.

« Rohrbacher. »

« Jen^avais pas même attendu jusqu'à ce moment là. Dès que le Bref à M^-" Tarchevêque de Toulouse eut été publié dans k$ journaux, j'écrivis à une personne de Rome une lettre en date du 29 Juillet i833, avec prière d'en donner connaissance à notre Saint-Père le Pape. J'y disais entre autres : « le viens de lire la lettre de notre Saint-Père le « Pape à l'archevêque de Toulouse. Il y est parlé

« d'un bruit qu'on répand sur M. de Lamennais et (( ses amis. Je ne puis deviner quel est ce bruit. « Depuis longtemps je n'entends rien, ni ne vois « personne qui remue ; je croyais tout fort tran- « quille. Je vous prie, pour l'amour de Dieu et de « sa sainte Eglise, de me dire ce qu'il en est; car j'ai '( la plus ferme résolution qui se puisse de contri- « buer de mon mieux à la conciliation de$ esprits. « Quant à la lettre encyclique de l'année dernière, « voici pour ce qui me regarde. Dans tout ce que « j'ai écrit, soit qu'il ait été publié, ou qu'il soit « encore en manuscrit, je ne me suis pas rappelé f« une seule phrase qui fût contraire aux doctrines « que rappelle l'Encyclique : également je ne me '« souviens pas qu'il y ait jamais eu dans mon « esprit une pensée arrêtée qui n'y fût pas con- « forme. Lorsque j'envoyai à un journal mon adhé- « sion à l'acte de soumission de M. de Lamennais, « le sentiment qui dominait dans mon cœur, c'était tt la joie de donner à notre St-Père une preuve de « ma soumission filiale. Je ne voudrais donc pas « pour rien au monde, que sa Sainteté eût quelque « crainte à mon sujet. Et ce n'est pas encore tant

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« pour moi que pour le bien de FÉglise, au service «t de la<|uelle je nie stiis dévoué sans réserve. »

« J'ajoutai, quant à mes relations particulières avec M. de Lamennais, 4|iie je m^étaîs attaché à lui, pour le seconder dans ses travaux, le jour même qu'il parut sur les baocs de la police correctionoelJe et qu'il y fut condamné comme criminel de trop de dévouement envers V Église romaine ; que notre ««itié était sous Tinvocation expresse de Saint Pierre ; que nous avions promis Pun et lautre aux pîeds des autels d'être soumis de cœur et d'esprit à tous les jugements de notre Saint-Père le Pape, de professer et ^ défendre toutes les doctrines du S^ Siège; que c'était là le principal lien qui nVunissait à lui, celui devant lequel tous les autres liens disparaissent.

« J'ignore si ma lettre est parvenue à sa destination : je n'y ai pas encore reçu de réponse. Mon întentîon, formellement exprimée, était de savoir si les craintes que Ion airiit inspirées au S'-Père, par rapport à M. de Lamennais, tombaient sur quelques points de doctrine et quels ils étaient, promettant, en vertu même de Tamitié qui m'unit

à lui, de lui en parler, et, au cas que, contre mon attente, il ne s'expliquât pas d'une manière désirable, de me déclarer contre lui. Ce que je savais de ses dispositions me rendait incompréhensibles les bruits que l'on répandait. Une des premières paroles que je lui ai entendu dire après la publication de l'Encyclique, ce fut que, sans aucun doute il fallait embrasser et professer toutes ses doctrines. Outre cela, je l'ai toujours vu, lorsqu'il découvrait ou lorsqu'on lui découvrait qu'une

pensée, qu'une expression était contraire à quelque décision de l'Eglise, rectifier incontinent cette pensée, cette expression. Enfin la seule chose qu'il m'ait jamais recommandée, touchant ses ouvrages^ c'est de prendre note de tout ce que j'y trouverais de contraire, soit à quelque décision de l'Église, soit à renseignement commun des Pères et des Théologiens, afin qu'il puisse j^ faire les corrections convenables. Comme certaines personnes ont jugé à propos de le représenter sous des couleurs bien différentes, je me crois obligé en conséquence de dire ce que j'en sais : car je tiens qu'il faut être juste, même envers ses amis.

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« pour moi que pour le bicfl de l'Église, au service « de l||^,t|el|e:j€:^='.iiie mm dé¥oué sans réserve. »

« J'ajoutai, quant à mes relations particulières avec M. de Lamennais, que je m'étais attaché à lui, pour le seconder dans ses travaux, le jour milfie qu'il parut sur les bancs de la police correctionnelle et qu'il y fut condamné comme criminel de trop de dévouement envers l'Église romaine ; que notre amitié était sous l'invocation expresse de Saint Pierre ; que nous avions promis Tun et l'autre aiix pieds des autels d'être soumis de cœur et d'esprit à tous les jugements de notre Saint-Père le Pape, de profesèr et de défendre toutes les doctrines du S' Siège ; que cV-tait là le principal lien qui m'unissait à lui, celui devant lequel tous les autres liens disparaissent.

« J'ignore si ma lettre est parvenue à sa destination : je n'y ai pas encore reçu de réponse. Mon intention, formellement exprimée, était de savoir si les craintes que Ton avait inspirées au S'-Père, par rapport à M. de Lamennais, tombaient sur quelques points de doctrine et quels ils étaient, promettant, en vertu même de l'amitié qui m'unit

à lui, de lui en parler, et, au cas que, contre mon attente, il ne s'expliquât pas d'une manière désirable, de me déclarer contre lui. Ce que je savais de ses dispositions me rendait incompréhensibles les bruits que Ton répandait. Une des premières paroles que je lui ai entendu dire après la publication de l'Encyclique, ce fut que, sans aucun doute il fallait embrasser et professer toutes ses doctrines. Outre cela, je l'ai toujours vu, lorsqu'il découvrait ou lorsqu'on lui découvrait qu'une pensée, qu'une expression était contraire à quelque décision de TEglise, rectifier incontinent cette pensée, cette expression. Enfin la seule chose qu'il m'ait jamais recommandée^ touchant ses ouvrages^ c'est de prendre note de tout ce que j'y trouverais de contraire, soit à quelque décision de l'Église, soit à renseignement commun des Pères et des Théologiens, afin qu'il puisse y faire les corrections convenables. Comme certaines personnes ont jugé à propos de le- représenter sous des couleurs bien différentes, je me crois obligé en conséquence de dire ce que j'en sais : car je tiens qu'il faut être juste, même envers ses amis.

« J'ai rhonneur d'être, monsieur le Rédacteur, votre très humble, et très obéissant serviteur.

« Rohrbacher.

« Malestroit, le 28 Janvier 1334.

* A-5. ^ Je vous prie de vouloir bien insérer cette lettre dins un de vos plus prochains numéros et je vous en remercie d'avance. »

Cette lettre dont nous avons retrouvé le brouillon à Ploërmel n'ayant sans doute pas été publiée ailleurs que dans V Univers Religieux, on voudra bien nous pardonner de l'avoir reproduite ici.

Deux jours plus tard, Tabbé Jean écrivait à M. Querret, retiré alors à Pleurtuit, dans sa propriété de la Motte.

«.... Je ne vous ai point parlé des affaires de Féli, parce qu'au fond je ne sais rien de plus que ce que vous avez lu dans les journaux : VUnivers Religieux ^donnéxomQs\QSY>ïhcQs fort exactement. Je bénis Dieu de toute mon âme de l'heureuse

fin de tout cela. Si vous étiez près de moi, je vous ferais bien quelques observations de détails qui ne peuvent s'écrire : ce sera pour notre première entrevue. »

On croyait tout fini, en effet, et tout allait recommencer. Cependant, c'est le lendemain même de cette lettre de son frère, le 3i Janvier, que Lamennais écrivait à M. Marion le mot déjà cité [i) : (i On a noué à Rome des intrigues pour my attirer et m'y clore la bouche avec je ne sais quoi »; de sorte que, lorsque Lamennais était sur le bord même du gouffre où un pas de plus (qu'il ne tardera pas à faire) allait le jeter pour toujours, le Souverain Pontife songeait à récompenser par la pourpre les services éclatants qu'il avait rendus à la Religion.

Ce, pas fatal fut la publication des Paroles d'un Croyant, pamphlet écrit dans un jour de colère, cette mauvaise conseillère que le pauvre grand homme déchu écoutera si souvent désormais. A

(l) Voir introduction p. xvii.

l'apparition de ce livre, à jamais déplorable, l'abbé Jeanlci-ività révéque de Rennes une lettre qui devaitgarder, danslapenséedeTauteur, soncaractère confidentiel et dans laquelle il condamnait formellementles doctrines erronées de son frère, dont il désapprouvait la conduite en termes très sévères, destinés à dissiper tout soupçon de connivence avec lui. M^' de Lesquen résolut de publier cette lillre, sans prévoir les conséquences fatales de cette démarche. Il informa l'abbé Jean de cette Hmeilf dicfeion par la lettre suivante :

« Rennes, le i8 Mai 1834.

« Dinomais que, grâce à Dieu, J'aî trouvé beaucoup mîeuxi m'a remis, cher coopérateur (i), votre lettre du 10 Mai.

« Je partage vivement l'affliction profonde où vous a jeté le dernier écrit publié par votre frère. Personne, je Tespère, ne sera assez injuste pour supposer que vous ne soyez pas le premier à

(I) M^' de Lesquen avait nommé labbé Jean « vicaire eéné- Tré^at! ' ^'"^ ^"'"^ '' '^ '"^•" ^" -«-bl« et saint

condamner des principes que repousse tout vrai catholique.

« Vous m'avez donné tant de garanties que ma confiance, à cet égard, est pour moi une certitude. Dans la crainte néanmoins que des préventions dont, mieux que tout autre, je connais le peu de fondement, ne laissent des doutes sur ce point, dans quelques esprits, je crois devoir rendre publique votre lettre et ma réponse.

" Agréez, cher coopérateur, l'assurance de mes sentiments affectueux.

« t C. L. Evêque de Rennes.

" 'N.-B. — Coëdro qui était avec Dinomais a pensé, comme moi, à Tégard de la publicité. Cependant, je ne Tauraispas fait (sic), si ce dernier ne m'avait pas assuré, à plusieurs reprises, que vous me laissiez toute liberté à cet égard. Votre lettre et ma réponse paraîtront mardi, dans la Galette de Bretagne, Je vous répète que, malgré Turgente nécessité de cette publication, je me serais abstenu, dans la crainte de vous contrister

et d'augmenter votre ffôp juste douleur, si Dinomais ne m'avait point fait part de la faculté que vous m'accordez.

« Ex toto corde, totiis in X^°.

« f C. L. Évêque de Rennes. »

Je trouve eiïcarté diiis cette lettre un billet de Tabbé Jean que M. Houet, sans l'aftirmer absolument, croit pouvoir attribuer à cette époque ( i ) . Le v^ki :

« Mon très cher Seigneur,

« M. le Curé de Pleuriuit vient de me comiinifîî<|tier Vôtre lettre pastorale; elle me navre... vous allez croire que c'est le frère qui s'afflige!... non, mille fois non; c'est le Prêtre. Je ne vous dirai rien de plus : je suis à vos pieds les arrosant de mes larmes.

« L'ab. J. M. de La M.

« Pleurtuit, 4 Novembre. »

(I) Vide infra, p. i85.

Ce qui navrait le Prêtre, ce saint Prêtre que fut Jean-Marie de la Mcnnais, ce fut de voir l'abîme infranchissable que Ton allait creuser entre lui et son malheureux frère qu'il espérait encore jusque-là retirer de cet autre abîme où il venait de descendre. Le Prêtre aurait voulu sauver le Prêtre : il ne le pouvait plus, grâce à cette

publication intempestive qui devait nécessairement amener entre les deux frères une rupture complète, irrévocable.

C'est bien ainsi que tout le monde le comprit et M. de Kertanguy se faisait l'écho de l'opinion publique, lorsqu'il écrivait la lettre suivante à M. Jean de Lamennais.

« Paris, 26 Mai 1834.

<f Mon cher Père,

« J'ai lu votre lettre à l'évêque de Rennes. Je ne résiste point au besoin de vous dire combien je prends part à la douleur de votre position. Pour comprendre dans quelle affliction vous a plongé un événement que vous avez pu considérer

d'après des documents inédits

comme nuisible à vos nombreuses et saintes fondations, il faut avoir vu toute la vivacité de votre zèle. Et pour se faire une idée des horribles angoisses par lesquelles vous avez dû passer avant 4'écrire la lettre que je viens de lire, il faut connaître, comme je la connais, toute la tendresse de irotre cœur. Mais après vous avoir témoigné combien votre affliction m'afflige, permettez-moi de ▼OMS téiBQigner aussi un regret, un regret profond. Qlc, dans Tintérét de vos établissements, vous vous fussiez efforcé d'établir entre M. Féli et vous une séparation tranchée en déclinant à l'égard de son dernier lîirrè et à Tégard de tous ses autres livres ou actes toute espèce de responsabilité, et en déclarant que vous n'avez jamais cessé et ne cesse- W jllllils d'être l'enfant soumis du Pape et des Èvéques, c'est ce dont personne, M. Féli moins qmt Ittiif autre, n'aurait pu s'étonner. Mais vous mettre avec M. Féli dans une position telle que mm me puissiez presque plus le revoir, et cela dans un moment où, abandonné de tous, seul dans le monde, il a tant besoin de bons conseils, il a tant besoin de vous, oh ! c'est une chose qui

a profondément désolé vos meilleurs amis. Comment avez-vous pu dire des choses si terribles, au sujet d'un livre que vous déclarez n'avoir pas lu (,) > Cette contradiction a causé une surprise universelle. Vous avez agi, peut-être, d'après les articles de VUnivers Religieux? Mais VUmvers Religieux, c'est un courtisan, un valet, un plat- Pied (sic)... Croiriez-vous que, pour se justifier d'avoir parlé, comme il l'a fait, son rédacteur a déclaré deux fois à deux de mes amis que c'était pour son journal une affaire d'existence, que, sans cela, il aurait perdu des abonnés ?... Imbéciles ! Donc, si pour conserver vos abonnés, il vous fallait assassiner un ami, au coin d'une rue, vous l'assassineriez !

« Sur le public, votre lettre a produit une impression très fâcheuse. C'est tout ce qui pouvait

(I) Le 27 Avril 1834, au moment même où il oubliaii .„» i pamphu.. Lamennais ocHvai. à M. Ange BlaiJ 1 ^ "f, n:! nela.t pom. partisan de celte publication : „ 11 „ a nrl T' ' qu'il est achevé. Ni M. Gerbet m J,a« „i M ■ ^ '"

c.« » <,ui ie lai lu „> on, rien [rZj^^^ bless "Hu"' '"""'■" U Religion: sur ce point nulles difficu ■ s B,a Le T'T':" c ose es. Vntendre lire un ouvrage, autre cbose de 1^ 1 solLme" "

faire le plus de mal à M. Féli. Elle vous en fait beaucoup à vous-même. Je ne répéterai pas tout ce qu'on dit : c'est déplorable. J'ai besoin de recevoir de vous un mot de consolation, si votre tristesse vous permet de me consoler.

« J'ai vu, il y a quelques jours, M. L'Ollivier. Il est toujours à Eclimont. Mais il s'y tient, comme l'oiseau sur la branche, prêt à voler au premier signal, partout où vous l'appellerez. Je voudrais bien savoir et lui aussi probablement, si vous avez le projet de l'employer bientôt.

« Adieu, mon bon père, je vous embrasse de tout mon cœur.

« Elie de Kertanguy.

« P.-iS. — Je n'ai encore rien sif de positif sur ce qu'on prépare à Rome contre M. Féli. Je sais seulement, à n'en pas douter, que les gouvernements, le gouvernement français surtout, travaillent de toutes leurs forces à obtenir une condamnation. J'ai cependant de bonnes raisons pour croire qu'il n'y aura pas encore cette fois de condamnation doctrinale; et dans la position où

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est Rome, cela est admirable. Si mes données sont exactes, et j'ai tout lieu de les croire telles, la censure porterait, suivant toute probabilité, 'sur rabus que M. Féli aurait fait des textes de l'Écriture, le fonds de l'ouvrage par conséquent resterait intact. Aussitôt que je saurai quelque chose, je vous tiendrai au courant. Dites-moi où je devrai vous adresser ma lettre. M. Lacordaire va publier incessamment une lettre contre M. Féli. »

Oui certes, elle était grande la perplexité du digne abbé Jean. Il voyait que, malgré la franchise et la netteté de ses déclarations, on le tenait en suspicion quand même. Féli, qui d'abord avait été navré de la publication de sa lettre et qui avait refusé ses explications (i), finit par comprendre tout ce que la situation de son frère avait de particulièrement critique et, le 3o Juin, il écrivait au marquis de Coriolis qui, dans une lettre précédente, lui témoignait l'étonnement douloureux que lui avait causé la conduite de Jean : «... Je veux d'abord vous dire, au sujet de mon frère,

(i) Cf. Blaize ii. 144.

que, sauf un peu de faiblesse peut-être, il est plus à plaindre qu'à blâmer : vous connaissez assez sa position, avec ses cent cinquante établissements qu'il faut défendre perpétuellement contre des attaques de droite et de gauche, etc. (i). »

Il n'y avait pas eu, il n'y eut jamais dans la conduite de Jean cet instant dQ faiblesse que Féli d'ailleurs n'accorde à son correspondant qu'à titre de concession et les deux frères, réconciliés après un malentendu passager, reprenaient le cours de leurs relations cordiales qui, pour le plus grand bonheur de l'un, pour la plus grande joie des deux, n'aurait jamais dû s'interrompre de nouveau et cela sans retour; mais vinrent les événements à jamais déplorables que Ton sait, événements d'ailleurs que de perfides ennemis exploitèrent habilement pour consommer la perte de Féli.

Cependant l'abbé Jean avait donné au jeune de Kertanguyles explications demandées. Celui-ci le remercia par la lettre suivante dont nous ne citons que le commencement qui seul a trait à notre sujet et qui, dans sa forme naïve, nous en dit

(i) Forgues ii. 371.

long sur le compte du malheureux auteur des Paroles d'un Croyant,

«Paris 8 Juin 1884,

« Mon cher père,

« Vous ne sauriez croire combien votre lettre m'a fait de bien. Je savais déjà par M. Blaize que c'était l'évêque de Rennes qui avait eu tous les torts (i). Mais j'ai eu un nouveau plaisir à l'apprendre de votre bouche. Quelle consolation surtout de voir l'amitié tendre qui vous unit à M.. Féli et M. Féli à vous. Je lui ai envoyé ce passage de votre lettre, il ira à son cœur.

« Quant à la phrase qui suit, elle est beaucoup plus triste, un peu trop triste même peut-être. Je conçois bien qu'il puisse y avoir quelque exagération dans les prévisions de M. Féli relativement à l'avenir de l'Église; je crois qu'il y a exagération ; mais enfin il ne s'agit que de prévi-

(I) Il va sans dire que nous laissons aux auteurs des documents unL'l' ""%'^"''" responsabilité de leurs assertions no^e

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sions; tout cela est spéculatif et quant à la pra- ' tique, M. Féli est, comme tout bon catholique, soumis en religion. Tout, au fond, n'est-il pas là? Une seule chose me fait une peine réelle, une peine profonde, inexprimable, cVst que M. Féli ne dise plus la messe (i). Ce n'est pas assurément que je veuille lui en faire un crime ; il est dans une position si extraordinaire! néanmoins, je ne puis m'empécher de regretter bien vivement qu'il se soit imposé cette privation horrible. Je sais qu'il peut avoir pour cela deux motifs : le premier, de se soustraire, autant que possible, aux poursuites de M«^' de Lesquen qui a manifesté dans tout cela un peu trop de passion... ce motif seul ne devrait pas, ce me semble, empêcher M. Féli de dire la messe; j'aimerais mieux qu'il attendît de pied ferme l'interdiction. Mais voici un autre point plus délicat, plus grave, sur lequel

(I) Ce détail n'est que trop significatif; le jeune de Kertanguv ne se doutait pas alors de son importance. M. du Breil de Marzan (Souvenirs et Impressions etc. p. 52. note) dit à ce sujet : * A Paris au mo.s de Janvier 1834, labbé de La Mennais offrait encore le Saintrvrn «'«'-^ " •»"« cessa d> assister quaprès son retour à la Chênaie, Avnl 1834 - Ce dernier détail est erroné, comme nous le verrons plus

je veux absolument avoir votre avis; ce sera un secret de vous à moi; mais je vous en prie, répondez-moi nettement, ouvertement : pensezvous que ses prévisions sur l'avenir de l'Église, pures prévisions, prévisions spéculatives qui ne changent rien à la pratique (i), croyez-vous que ces prévisions soient de nature telle que M. Féli ne puisse plus, en conscience, célébrer la Sainte Messe? Cette question vous paraîtra peut-être étrange ; mais c'est pour moi une question toute personnelle et que je me suis faite souvent, car, bien que je ne partage pas les prévisions de M. Féli, cependant, comme je les crois permises, il est possible qu'en cela je pèche aussi contre la foi... (2) »

(1) Ni surtout à la réalité.

(2) Dès 1832, Féli écrivait à son frère : « Chose étonnante, on ne peut se tenir dans les anciennes idées sans contribuer, au moins passivement. a la mort du catholicisme, et Ion ne peut sortir de ces anciennes Idées sans tourner contre soi tous les chefs de la hiérarchie catholique. Dieu sait comme cela finira. » Blaize 11, 127.

Nous avons cru devoir relever cette phrase de la correspondance de Lamennais. Elle nous laisse entrevoir la transformation qui sopérait dans son esprit et ses croyances. Nous avons, plus haut, qualifié de crime son apostasie ; ce fut un crime objectif plutôt que subjectif, s II nous est permis de nous exprimer ainsi.

Retiré dans sa solitude de la Chênaie, Fauteur des Paroles d'un Croyant travaillait toujours à rouvrage qu'il devait publier plus tard sous le titre d'Esquisse d'une philosophie. Il s'occupait des problèmes les plus ardus de la métaphysique et des sciences exactes avec une liberté d'esprit stupéfiante, vu les circonstances. IlécrivaitàM. Querret, de la Gèlpaie.

« Le II juin 1834,

ic Je vous attends avec impatience, mon cher ami, pour causer avec vous de physique et de chimie, comme nous en sommes convenus. Mon travail est prêt, c'est-à-dire que j'ai achevé de barbouiller environ quatre-vingts pages de notes sur les questions qui touchent de plus près aux problèmes fondamentaux de la science des êtres. Venez donc sitôt qu'il vous sera possible, car je tiens beaucoup à vous consulter là-dessus.

« Un de mes amis m'a envoyé l'extrait d'une lettre qu'il a reçue de Rome. La lettre est écrite par un prêtre belge. Voici ses propres paroles : « Toutes les personnes que j'ai vues ici disent :

« Ce livre est hardi, mais il était nécessaire. Le Pape « n'a pas voulu le condamner; mais, à cause de sa « position vis-à-vis des ambassadeurs, il le met à « l'index politique. . . On ne pardonne pas ici à « M. l'abbé Lacordaire son article du 2 Mai dans « VUnivers Religieux. On dit que si l'abbé de La « Mennais revenait, il serait traité plus chrétien- « nement. »

« Une autre personne me mande le mot suivant de Laurentie : Au fond M. de La Mennais a rai-son; il ne pèche que dans la forme.

« Ces gens-là sont bien drôles dans la forme et dans le fond. *

« Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

Trois jours plus tôt, il écrivait la même chose àM'i«{de Lucinière?).

« J'ai pensé. Mademoiselle, que vous ne seriez pas fâchée de savoir ce qu'on écrit de Rome à quelqu'un de ma connaissance. L'extrait qu'on m'a envoyé n'a que quelques lignes, mais ces

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lignes disent beaucoup sur raffaire qui vous intéresse. Le voici : (suit la citation qu'on vient de lire. Lamennais termine en disant) : Voilà la lettre, vous ferez vous-même les réflexions.

« Recevez, etc. »

La lettre suivante est adressée vraisemblablement à M^ie de Tréméreuc.

« La Chênaie, le 19 Juin 1834.

« Mon frère m'a remis votre lettre, Mademoiselle, je vous en remercie, ainsi que du gâteau que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'ai été pendant deux Jours retenu au lit d'où je ne fais que de sortir, par une lièvre qui m'a laissé un brisement universel et beaucoup de faiblesse. Je répondrai donc fort brièvement à ce que vous me mandez. Le pape en question est Borgia, qui fut Alexandre VI. Mais, mon Dieu, que vos gens ont donc dû se creuser la cervelle pour deviner des allusions, là où il n'y en a point les trois quarts du temps. Mon livre n^est d'aucun temps, d'aucun lieu, c'est le livre de Vhumanité, Ceux qui ont

en eux les instincts humains l'entendront, le sentiront; les autres n'y peuvent rien comprendre; mais aussi, rien n'importe moins, de toutes manières, que leurs jugements. Au reste, il paraît à peu près certain que Rome se taira, et elle aura grande raison, je crois. Vous recevrez l'exemplaire que je vous ai promis dès que je l'aurai reçu moi-même.

« Je vous réitère. Mademoiselle, l'assurance de mon dévouement respectueux.

« F. de La Mennais. »

« Quatre jours plus tard, Lamennais écrivait à M"° de Lucinière.

« La Chênaie, le 23 Juin 1834.

« J'ai été. Mademoiselle, retenu plusieurs jours au lit par la fièvre. Elle m'a tout-à-fait quitté, il ne me reste plus que de la faiblesse.

« L'index politique n'est autre chose qu'une prohibition d'entrée. Une autre lettre, écrite de Rome, le 24 Mai, contient ce qui suit : « Vos « ennemis se permettent les plus noires calomnies. « Les Jésuites surtout disent de vous ce que Festus

« disait de St Paul, vous pourriez bien, ce me « semble, leur répondre par les paroles de l'Apô- « tre(i). L'ambassadeur français dit la même chose « que les Jésuites (2). En revanche, vous avezl'ap- « probation et les vœux de tous les hommes les plus « élevés. Le père Olivioni, qui vient d'être nommé « général des Dominicains, a dit publiquement « l'autre jour que la nouvelle de votre livre l'avait « profondément affligé. Quand on lui demanda « pourquoi, il répondit : Parce qu'il nous a prédit « de grandes calamités, et je crois qu'il a raison. « Ses prédictions se sont réalisées déjà tant de/ois, « que je crains quelles ne se réalisent encore cette 'fois-ci. On ne sait pas encore si le Pape témoi- • gnera publiquement son déplaisir. »

« Je vous réitère l'assunfiipe de mon dévoueméat «ffectueux.

Six Jours avant FEncyclique, Lamennais écrivait de iTOûveau à Mii« de Tréméreuc.

(i) Act. Apost. iktl, 24 et 25.

(2) Cf. Forgues, II, f* 373^

« Le 9 Juillet 1834.

« Ce n'est pas seulement, mademoiselle, afin de prendre du temps pour examiner, que j'ai écrit à M. le Curé de Moncontour ce qu'il vous a fait lire, mais afin de couper entièrement court à des propositions qui ne peuvent me convenir en aucune manière. Je désire que M. le Curé de Moncontour Tait entendu comme cela.

« Elle de Kertanguy est un jeune homme d'un rare mérite et d'un caractère sûr sous tous les rapports. Il serait possible que le projet qu'il a conçu avec quelques-uns de ses amis réussît (i); mais toujours faut-il que les personnes qui consentiraient à se rendre actionnaires sachent bien que le succès d'une entreprise de ce genre est toujours incertain, et qu'en cas de non 4-éussite, tout finit, en ce qui touche l'argent qu'on a pu y engager, par une perte sèche. Quant à moi, je ne suis pour rien dans cette affaire, qui ne convient qu'à des jeunes gens pleins d'ardeur et de santé et point du tout à un homme vieux et usé comme

(I) Il s'agissait de la fondation d'un jouroal.

mo,. Du reste Jes vues sont bonnes et, si la chose se fan ,1 n'en pourrait résulter que du bien. Toutes les lettres de Rome confirment ce que je vous a. déjà mandé, c'est-à-dire qu'on y .LZ le stlence. Tous les personnages les plus distingues et qui sont en dehors de la politique se sont prononcés ouvertement en ma faveur

« Je vous réitère. Mademoiselle, l'assurance de mon affectueux dévouement.

« F. de la Mennais ».

A l'apparition de l'Encyclique, il écrivait à la même :

" La Chênaie, le 22 Juillet 1834 J Vous ave. déjà lu, mademoiselle, cette nou-' el e encychque. Je ne puis confier à la poste ce ue , a. appr,s à ce sujet. La diplomatie a triomphe ; on devait au fond s'y attendre, quoique

personne, à Rome surtout, ne prévît sa victoir au moment où elle a eu lieu. De dures persécu

"ons vont commencer: il faudra les souffrir, c'est la Crcx promise à ceux qui suivent fidèlement

notre divin Maître. Dieu permet que jusqu'à présent je ne me sente point abattu. Je garderai le plus profond silence, si Von ne me force point de pa?-ler. C'est le conseil que j'ai reçu de Rome.

« J'ai remis pour vous au frère Paul le livre que je vous avais promis. Je n'ai jusqu'à présent aucun projet de voyage, et vous savez avec quel plaisir je vous verrai toujours. Le plus tôt serait le mieux afin d'être plus seuls et plus libres.

« Je vous remercie pour M. Didier et je vous prie de remercier M. Jean du chien de Terre- Neuve qui m'est arrivé à Dinan et qui le sera bientôt à la Chênaie.

« Je vous réitère l'assurance de mon inviolable attachement. »

Ce trop fameux livre des Paroles d'un Croyant j lorsqu'on le relit aujourd'hui de sang-froid, paraît assez inoffensif, grâce précisément à ses exagétions quasi enfantines: ne voir que des ogres dans les rois, ce thème est bien usé, sans doute parce qu'on en a trop abusé. Ici, comme toujours, Lamennais fut la dupe de son esprit généralisateur.

I voyait ce qui se passait en France et comment Ion y étouffait la liberté sous mille entraves; il <^ntendait les plaintes des captifs du Spielberg les gémissements des victimes entassées sous ' les Plombs de Venise; une clameur immense parvenait à son oreille « surtout à son coeur, le cri d angoisse de tout m peuple, la Pologne, râlant sous la botte inexorable du despotisme moscovite • et, dans lexcès de s« eomraisérwion sincère pour «M d'ÙMbrtunes, il confondait la rovauté avec la tj-rannie, sa parodie sacrilège, et la poursuivait de se* anathèmes implacables.

Le style tragique de ce pamphlet qui n'est qu'un long sangtet entrecoupé de malédictions, toutes les fois quil nest pas idyllique, ce qui ne lui arrive que b.en rarement et par amour du contraste; les couleurs apocalyptiques prodiguées à Texcès et rendues criardes; le ton presque toujours déclamatoire de l-auteur; toute cette rhétorique, merveilleuse alors, nous laisse bien froids aujourd'hui Ce poème étrange, si formidable à son apparition

neproduiraitplus aucun effetsurlesmassesactuel' lement; aussi, les Révolutionnaires de nos jours

ne songeront-ils jamais à le réimprimer; ils y songeront d'autant moins qu'en dépit de ses exagérations, encore une fois puériles à force d'être extravagantes, ce que prêche Lamennais, c'est une sorte de socialisme chrétien dont ils ne veulent pas. Lamennais ne rayait pas le Christ, ni l'Évangile de son programme, tandis que les socialistes dont nous parlons répudient l'un et l'autre, inexorablement.

Le Pape Grégoire XVI ne sembla pas s'émouvoir tout d'abord, à l'apparition de ce livre. Il laissait dire à son entourage qu'il ne le condamnerait pas; tout au plus, afin de rassurer certains gouvernements, pris d'épouvante, le mettrait-il à l'index politique, suivant l'expression ci-dessus. Lui-même, disait-on, écrivait qu'il n'irait pas plus loin et qu'il ne fulminerait pas contre un ouvrage qui, d'ailleurs, s'il faut en croire la lettre suivante de M. de Kertanguy où nous lisons ces détails avait une vertu de conversion que certes l'on était loin de lui soupçonner.

Voici ce que ce jeune homme écrivait, en effet de Paris à l'abbé Jean, le 7 Juillet, huit jouri

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