‹ Lamennais, d'après des documents inédits [microform]Chapitre 69 sur 87 · II · texte numérisé non relu

II

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passe, et Ton s'attendrit, et l'on me revient toujours, mais sans avoir cliangé d'un iota.

- Néanmoins, on va régulièrement à la messe on garde l'abstinence, on a donc de la foi encore' un reste de foi ! (,). Tout n'est pas perdu.

' Nous tremblons de l'ouvrage qu'il va livrer au pubhc, les journaux l'anathématisent déjà. Je lui en parlai Dimanche qu'il vint diner avec moi Je lu. témoignai mon inquiétude et la douleur que Hurats. ainsi qae ses vrais amis, si, comme on le d.sa,t, il attaquait defront rÉglise. Il me répondit que personne ne connaissait positivement le fonds

ae son ouvrage, au'il rnvr.^-,;, «■, -n

" ' " "-"^ojait feuille par feuille à

i impression, et qu'il fallait laisser dire>oilà où nous en sommes. Marie-Ange W„e conta avant son départ qu'elle avait été présenteà «n entretien , ' ""^ ''"''" "^^«^ «n protestant, et qu'il vengea les prêtres et les religieux de l'Église romaine avec beaucoup d'ardeur des inculpations alléguées contre eux. Ceci me fit grand bien : c'est"" une

goutte de rosée dans le di^çprt r*« ^

uaa5 it atsert. Ce pauvre F(cli)

(I) Cf. l«M-0l., p. ,80, noig

est brouillé avec M. de Monta(lembert). Il veut ravoir son portrait. Je crois aussi qu'il n'existe plus d'intimité entre lui et M. Eug cnc^ Bo(ré)... Le baron de Viti'rolles) est un des fidèles. On dîne toutes les semaines chez lui. J'en ai prévenu Tarchevêque, pour voir si on pourrait en tirer parti ; mais il ne le croit pas.

« Je me reproche d'avoir été aussi longtemps sans vous écrire ; j'espérais toujours avoir quelque chose de meilleur à vous mander...

«■ ... Excusez mon griffonnage; je ne saurais écrire sur ce papier glissant (2). Vous connaissez mon respectueux et fidèle attachement... »

A cette époque, on le voit, Lamennais allait encore à la messe et suivait la loi de l'abstinence : la mèche fumait encore, mais pour peu de temps, et quand le flambeau s'éteindra, nul ne le rallumera plus.

La presse religieuse réprouvait d'avance l'ouvrage que Lamennais préparait; rien n'était plus

(2) Cette lettre, si belle dans sa simplicité, est écrite sur la même feuille que celle de Ms' de Quélen.

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propre à l'exaspérer que cette sorte de parti pris qui pourtant, cette fois, n'allait être que trop justi,iié. Comme on savait les dispositions d'esprit actuelles de rccrivain, on devinait aisément que de sa plume allait sortir tout autre chose que lapologie 4e Komt à laquelle pourtant elle avait été si longtemps habituée.

Voici le billet de M«^ de Quélen dont il est question dans la lettre précédente :

" Pourriez-vous,, Mademoiselle, fiire remettre

cette lettre aune adresse que je ne connais pas (1). Vous êtes par,taitement la maltresse ou de la remettre vous-mime, o« de la foire tenir sans paraître y être pour quelque chose ; vous connaissez le terrain et mms connaissez m,leux que moi ce qui serait le plus à propos. Priez Dieu de bénir

jl'i Lamennais la cachait autant que fmnhh à ses «ctti:,» •«« .t mtfm a «*aa:':cn5 ihd^Us. M. .Dubreil de Marzan écrivait. I. Sjitia m0, a .M. H:yaet.a:o«aum,>nier Je ilnstitut Laville à Faris • . Pmnia^m» itt-inJi,quêf raJre«e de M. Gerbei? Js me sn» enamm fItt«eoT» foi», sans soccè». Je celle de M. Lamennais, mais je pense q«-à ett^cgard vous n-èies fm plw fcabiie que in,»i. .. C'était «ne erreur ITcir I IntroJuctio^n): par un privilège spécial, dà. ..«, d:o«te. i I« irè. lïraa-e mt.niite qm avait rêgn* entre eu5c, M. H^uet savait l'adresse de mm. «alfcettre» M,«itre qu'il alla «ir, cfc.« l»i, pl«ieB„ fois à c«t. époque.

ces quelques lignes que je viens d'écrire, ce Jour, 2 Septembre, fête de nos Martvrs.

*< Veuillez agréer mon respectueux hommage. ce f Hyacinthe, Archevêque de Paris ,>.

Telles furent les dernières relations, du moins que nous sachions, du vénérable prélat et de Lamennais.

Celui-ci s'enfonçait de plus en plus dans l'abime d'où l'on voulait à tout prix le retirer. il ne laissait pas cependant de se ressouvenir encore parfois de son rôle d'apologiste de la Religion catholique, ainsi que sa nièce nous l'apprenait tout-à-l'heure ; ces " gouttes de rosée dajis le désert . se rarétieront de plus en plus et précisément à mesure que ce désert s'étendra davantage et deviendra plus brûlant. Déjà, en i833, il écrivait à l'abbé Combalot ces lignes navrantes : *< J'ai quitté pour jamais mon ancien champ de bataille... Instruit par l'expérience, je suis bien résolu à me placer désormais, comme écrivain, en dehors de l'Église et du Catholicisme i . On m'a

(l) Vide supra, p. 94.

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assez dit que leurs affaires ne me regardaient pas, pour que j'aie le droit de croire et d'agir en conséquence... Simple fidèle en religion^ je marche les yeux fermés dans la voie commune, à la suite du pauvre charbonnier. » (1)

Cette foi du charbonnier, d'autant plus raisonnable toujours qu'elle est moins raisonneuse, Lamennais, sans trop s'en douter peut-être, ne l'avait probablement plus, au moment où il écrivait ces lignes déplorables.

A partir de ce moment jusqu'à la mort de Lamennais, les documents inédits vont nous faire presque totalement défaut; mais l'histoire qu'il leur reste à raconter est tellement lamentable que nous ne songeons pas â nous plaindre de la voir abrégée; c'est le cœur étreint par l'angoisse que nous poursuivons ce récit douloureux.

A la suite de malheureuses spéculations de librairie, Lamennais sévît contraint de vendre sa bibliothèque. Il écrivait, le 4 janvier 1837, à M.

(i) Vie de Tabbé Combalot, par Mr Ricard, p. m.

Marion : « La vente de mes livres a commencé et commencé assez mal. Je suis accoutumé à ce genre de réussite. » (i) Le 5 février suivant, il lui apprenait le résultat de la vente : « La vente de la bibliothèque a été encore plus mauvaise que je ne vous mandais. Elle ne s'élève pas à 14000 francs bruts, et les frais sont énormes. Mieux eût valu jeter les livres par la fenêtre : c'eût été plus court et l'on se serait épargné des soins et des peines infinis. Il est dit que tout, absolument tout, me réussira de la même manière. Comme il faut vivre cependant, je me suis décidé à accepter la direction d'un journal quotidien, jusqu'ici sans couleur, ni sans opinion. Son titre est le Monde ». (2) Lamennais, dans ses relations, avait constamment montré la confiance naïve et l'abandon d'un enfant; souvent on abusa indignement de cette simplicité : de là ses méfiances tardives, mais presque absolues et parfois peu motivées. Il lui restait, en effet, de nombreux amis, sincères et dé-

(1) Confidences, p. 126.

(2) Ibid. — Lamennais ne conserva la direction de ce journal que fort peu de temps.

voués; mais ils appartenaîent tous au parti qu'il venait de déserter; ses nouveaux amis ne furent, le plus souvent, que les exploiteurs éhontés de sa renommée.

L'un de ces anciens et fidèles amis, l'abbé Rohrbacber (i), apprenant qu'il mettait sa bibliothèque en vente, résolut de venir à son aide avec les ressources de son maigre budget. Voici ce qu'il écrivait à l'abbé Jean, à cette occasion.

« Séminaire de Nancy, le 7 Janvier 1837, « Mon cher Père,

« Je vous souhaite de tout mon cœur une bonne et heureuse année, ainsi qu'à tous nos chers confrères et frères.

« Le coadjuteur (2) s'en va décidément à Bordeaux. Ccst, à mon avis, un bonheur pour l'Eglise entière. Je ne sache point d'évéque qui con-

(l) Après la dispersion de la maison de Malesfrnîf T)r.h u u - ■ rentré dans le diocèse de Xar -v- n . r^*^'*^-^'^^'^ Rohrbacher était

au grand sé«i«r ' ' ""^ '"' ""' '''''' '^ ^'^^'^ ^'Histoire.

(2) Mr Donnct, promu récemment à larchevêché

de Bordeaux.

naisse mieux le bien et le mal de notre époque. Il s'intéresse beaucoup à votre frère. Il regrette de n'avoir pas eu occasion de le voir précédemment. Il ne désespère pas de lui pour l'avenir. Nous en avons causé plusieurs fois ensemble, et toujours nos idées se sont trouvées d'accord. Il ne peut rien entreprendre maintenant : il s'exposerait lui-même à des critiques. Il faut qu'il se consolide dans sa nouvelle position, pendant un an ou deux; après, il tentera. Dans les Affaires de Rome, il trouve des choses admirables : il en a fait des extraits pour être bien au fait de la chose. Il croit que le mal de votre frère, c'est qu'il est

fâché et que souvent il exagère.

« Pour moi-même, je lui ai écrit, à votre frère, le 26 décembre, en ces termes :

« Mon très cher Monsieur de la Mennais,

» J'ai appris par les journaux que vous vendiez « votre Bibliothèque. J'en suis bien fâché. Comme « je vous aime beaucoup, j'aime aussi beaucoup « vos livres. Je regrette de les voir se disperser par

« le mondeeommedepauvresexilés.Si vous vouliez • m'en résen-er quelques-uns, je vous en aurai une « grande obligation. Vers la Pentecôte, jaurai à " ma disposition environ mille francs. Voudriez- « vous avoir la bonté de me céder là-dessus, au

•< Prisque vousiugerezàpropos,lesûuméros 223, « 3i6, 739, 743, 1678, 1678 (bis , 1735, i885, o 1969, de votre catalogue imprimé? - Je m'e - servirai deces livres pour le travail qui m'occupe, " ""aisavecrintention, si jamais vous recomposez " votre bibliothèque, de vous les rendre, sans autre « retour que votre amitié. .

■' Il ma répondu, le 2 janvier :

• Votre commission, mon cher monsieur « Rohrbacher, a été faite au moment où j'ai reçu « votre lettre; c'est-à-dire que j'ai remis votre note ■ à mon libraire, en le chargeant de retirer les ou-

•'vragesquevousdésirez,àmesurequ-ils paraîtront « à la vente qui commencera ce soir. Ce seront les . enchères qui en détermineront le prix que ,e ne

"Voudrais pas fixermoi-mème.Jevoudraisquema « position me permît de vous offrir en cadeau cette . partie de ma bibliothèque, mais il faut avant tout

d'après des documents inédits

„ que j'achève de payer mes dettes... Ne vous inquiétez pas, au reste, du remboursement ; il aura lieu à l'époque qui vous sera la plus commode. « Je vous remercie beaucoup de la faculté que vous « voulez bien me laisser de rentrer plus tard dans « la propriété de ces livres; mais, je n'en userai „ certainementpas. Une bibliothèque est désormais « un trop gros bagage pour moi, et je dois achever « ma route à travers ce triste monde avec un appa-

« reil plus léger. »

, Vous devinez, sans doute, mon cher Père, que, dans cette correspondance, mon but principal était et est, non pas tant les livres, mais l'homme à qui je voulais adoucir le cœur par le souvenir dune amitié sincère et chrétienne.

« Rohrbacher. »

Le 1 1 juin, nouvelle lettre à M. Jean de Lamennais.

« A Monsieur Tabbé Jean de la Mennais, « Séminaire de Nancy, 1837, ^i Juin,

« Mon cher Père,

« A propos de votre frère, où en est-il? En quittant le Monde, où va-t-il ? et avec qui ? Je viens de lire quelques «rtîcles de lui dans €C journal : je n'y ai vu qu'un squelette de lui. Son article principal, 1 3 mars, De la fraternité humaine, repose sur une base qui est de toute fausseté, savoir que s'il n'y avait qu'un seul homme, tout serait bien; mais que le mal est qu'il y en ait plusieurs (i); un homme même seul n'est pas un, mais deuic : tout le monde le sait par expérience, de saint Paul à Ovide : Video melioraproboque, deteriora sequor. — Je lui dois à peu près 700 francs pour ceux de ses livres que je lui ai demandés

(i) On sent que le bon Rohrhacher force la note, pour rendre plus palpable le paradoxe de Lamennais.

d'après des documents INEDITS

et que j'ai reçus. Je comptais les rembourser vers la Pentecôte; mais un individu de qui j'attendais un millier de francs n'ayant pas tenu parole, il faut que j'attende vers la fin de septembre. S'il savait combien ses anciens amis, et même ceux qui ne l'ont pas été, s'intéressent à lui, en vérité, il aurait pitié de lui-même et de nous. Quand les journaux annoncèrent la vente de sa bibliothèque, le curé de la cathédrale, ancien supérieur du séminaire, me demanda si c'était réellement parce qu'il était dans la gêne, et ajouta que, pour sa part, quoiqu'il n'eût jamais partagé ses idées, il lui ferait volontiers une pension viagère de cent francs : un autre, M. Ferry, me dit cinquante pour sa part. Enfin, vu la disposition générale des cœurs, je suis sûr que, s'il voulait avoir pitié de lui-même, on lui ferait très volontiers, dans le seul diocèse de Nancy, une pension viagère (sic) de mille francs, pour le moins. Vous pouvez le lui dire si vous en trouvez une occasion favorable.

« Rohrbacher ».

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Rio, dans son ouvrage intitulé : Épilogue à l'Art chrétien (i), raconte que Montalembert faisait une pension à Lamennais, lequel, d'après lui, fut jusqu'à la fin d'une discrétion impénétrable sur ce point. Il ajoute :

« 11 y a des secrets qui, pour un homme de cœur, devraient être impossibles à garder ».

Cette assertion fort grave aurait besoin d'être démontrée. Rio ne se donne pas la peine de le faire ; mais son affirmation qui, paraît-il, lui suffit ne nous suffit pas à nous et nous la repoussons sans hésiter, d'autant plus qu'elle est moins vraisemblable. Lamennais, il est vrai, vécut toujours dans une situation modeste, parfois même un peu gênée, on vient de le voir, mais il avait l'âme trop fière, le caractère trop altier, pour accepter une aumône, d'où qu'elle vînt. Toutefois, nous ne mettons nullement en doute l'honorabilité de Rio, mais simplement l'exactitude de ses renseignements. Son récit, en ce qui touche Lamennais, est empreint, du reste, d'une partialité mani-

(i) Tome II, p. 189.

d'après des documents inédits

feste, bien que, peut-être inconsciente. Ces deux qualités, l'exactitude et l'impartialité, ne furent pas toujours les vertus favorites de cet écrivain (i). Le 26 janvier i838, l'abbé Rohrbacher écrivait de nouveau à celui qu'il appelait sonpèi^e, au sujet de Féli.

« Séminaire de Nancy, le 26 janvier i838.

« Mon cher Père,

(c J'ai vu votre frère à Paris. Ne l'ayant pas trouvé une première fois, je lui laissai un mot de salutation avec mon adresse. Le jour même, il m'envoya un billet, où il me dit qu'il me recevrait avec beaucoup de plaisir, tel jour, telle heure. J'y allai ; il m'embrassa fort amicalement, et à mon entrée et à ma sortie ; nous causâmes, une heure, sur l'état actuel de l'univers, plaisantant et riant comme autrefois ; au point que, si

(i) Cf. Observations sur le livre intitulé : La petite Chouannerie ou Histoire d'un collège breton, par le général de La Boëssière : brochure assez rare et fort curieuse. On y relève les distractions vraiment colossales de.lauteur, M. Rio, qui, à chaque instant, prend le Pirée pour un homme. ■ .

iJ

iSi.

je n'avais pas su ce quî sVst passé dans Tintervalle, Taurais dit : Mais, c'est le bonhomme de toujours! Je remarquai, par sa conversation, qu'un certain ensemble d'idées qui précédemment ont contribué à son égarement, sont tout à fait modifiées. Bref, Je ne vois plus les obstacles si grands.

« Rolirbacher ».

L^âme généreuse de l'abbé Rolirbacher s'illusionnait, car ces obstacles qu'il croyait moins grands devaient quand même demeurer insurmontables.

Lamennais, à l'opposé de tant d'autres apostats, qui ne s'éloignent de Dieu que pour se rapprocher du monde et ic ses convoitises, se sentait pris, pour les choses de la terre et pour les hommes,^ d^un dégoût de plus en plus insurmontable. Il s'écrîtît :

« Ohî la vilaine bête que l'homme et abjecte, s'il ne se sent soulever par quelque chose dl céleste! (i) »

<i) Confid. p. ,83, lettre du 27 janvier iSSg.

Mais, puisqu'il niait toute Révélation, son génie avait beau, dans de sublimes élans, s'efforcer de quitter la terre et ses vulgarités, il y retombait de tout le poids de ses négations sacrilèges et de ses contradictions blasphématoires : le dernier mot de ses écrits devait être le Déisme (i), mais non l'Athéisme, nous l'avons observé déjà.

L'abbé Rohrbacher cependant conservait toujours, avec ses généreuses illusions, quelques rapports avec Lamennais. Il écrivait à Jean, le 20 mars 1839 :

« D'après votre conseil, j'ai fait porter à votre frère un exemplaire de mes trois brochures. Je n'ai pas encore eu de nouvelles. »

Le i<^r octobre, il lui adressait la lettre suivante.

(1) h' Introduction à U Traduction de Dante dont nous avons déjà prrlé peut être considérée comme son testament religieux, civil et politique.

« Nancy, le i" octobre 1839,

« Mon cher Père,

« Quant au cher M. Féli, que fai vu et avec qui j'ai causé, pendant une heure et demie, je Tai trouvé beaucoup mieux.

« Non seulement j'espère, mais je crois que Dieu lui fera miséricorde. Pendant qu'il m'exposait son opinion sur les Saint-Simoniens, les Fourriéristes, l'école de Bûchez, sa figure était froide, insensible: il n'y paraissait ni vie, ni espoir. Il observa ensuite que, parmi les catholiques, môme les prêtres, il y avait peu de foi; il cita quelques exemples. Je lui dis alors que, dans notre pays, il y avait parmi les prêtres un élan remarquable pour les études, et que cependant tous avaient la foi ; je lui citai ce que nous tâchions de faire au séminaire ; je lui parlai des trois associations formées à Nancy, dans la même année. Et à chacune de ces choses il disait : Cest bien ! Et sa figure,

jusque-là si froide, s'animait, s'épanouissait. Et je reconnus la vérité de ce que M. Binet m'avait dit au Mans ; // a plus de foi qu'il ne pense. Je lui dis enfin que, dans notre pays, on l'aimait toujours bien, et qu'on m'avait recommandé de le lui dire, comme aussi, s'il ne se trouvait pas bien ailleurs, de venir parmi nous. Il parut sensible et m'embrassa en disant : Adieu ! mon cher ami y adieu ! Père Rohrbacher ,

« Dans le cours de la conversation, il m'a dit entre autres : « Il y a eu un temps où j'aimais « tellement la solitude que la société me contra- « riait : plus tard, je me trouvais indifférent, main- « nant j'aime quelque société ». Un fait que m'a raconté M'^^^ de Lucinière, le confirme. Pendant l'année, il lui écrivit une lettre, dans le style de l'ancienne amitié, pour lui apprendre qu'il avait changé de logement, et pour s'inviter à dîner chez elle. Tout cela me paraît bon signe. M. Binet pense que le mieux, c'est de le laisser revenir tout doucement, sans l'argumenter, sans le contredire, et sans occuper de lui le public. Le principal est toujours de prier.

« Je vous embrasse de tout mon cœur, et, avec vous, tous les vôtres.

« Rohrbacher )).

Le I" Janvier 1842, Fabbé Rohrbacher envoyait les cinq premiers volumes de son Histoire de l'Église à Tabbé Jean, pour rétablissement de Malestroit qui avait remplacé Técole des Hautes Etudes ecclésiastiques où ils avaient été composés. Il disait : <c Si vous pensiez qu'un exemplaire envoyé à votre pauvre frère pût lui faire quelque bien » !

Enfin, dans une lettre du 9 Février 1845, il demandait à Tabbé Jean, dans un Post-scriptiim : « Y a-t-il quelque nouvelle du frère » ? . Cette lettre est la dernière de celles que mentionne M. Houet.

Nous ne savons ri^n 4e touchant comme cette sainte obstination d'une amitié que rien ne rebute ; mais aussi rien de, navrant ccwifîie cette autre obstination dans Terreur d'un génie jusque-là si pur et si passionnément catholique.

Cependant, Ton priait de tous côtés pour la

conversion de Lamennais. On y intéressa même le prince de Hohenlohe, qui passait pour thaumaturge et jouissait d'une vogue extraordinaire.

Nous avons sous les yeux une suite de lettres écrites à M. Jean de Lamennais par un certain abbé Peltier, curé de Vauchrétien (diocèse d'Angers).

Ce digne abbé se croyait suscité de Dieu tout exprès pour la double mission de réfuter Lamennais et de le convertir : aussi, à peine le grand écrivain avait-il lancé un nouvel ouvrage que ce brave M. Peltier s'empressait de publier une brochure destinée à le combattre : sa bonne volonté demeura toujours fort au-dessus de son talent et surtout, de ses succès. Il mandait à Tabbé Jean, le 4 Octobre 1845 :

« L'affaire qui m'a principalement attiré à Paris, et que vous savez, Monsieur, est un autre motif qui me retient dans le monde (i). Il me semble

(i) Le digne abbé avait songé à entrer à Solesmes ; dom Guéranger mit pour condition qu'il ne s'occuperait plus de la conversion de Lamennais que par ses prières ; il n'accepta pas.

que, pour son succès, fai besoin de toute ma liberté, de toute mon indépendance. On annonce, pour cet hiver prochain, la suite du premier ouvrage que je me suis attaché à combattre. Ne sera-ce pas alors, pardonnez-moi, une espèce de devoir de se montrer de nouveau sur la brèche ? « Je vous ferai saas doute plaisir de vous apprendre, Monsieur le Supérieur, qu'ayant fait Facquisition des Décrétales de Grégoire IX, qui ont appartenu autrefois à M. votre frère, j'ai écrit à celui-ci pour qu'il me permît de lui en faire hommage, M. votre frère m'a fait l'honneur de me répondre qu'il me remerciait, mais que ce livre lui étant parfaitement inutile, il me priait de ne pas le lui envoyer. Je lui ai récrit qu'il m'eût été bien doux de déposer cet objet à ses Y^Qd^^et plus doux encore de m* y prosterner moi-même ; qu'en attendant cet heureux moment, foi fait l'objet de tous mes désirs les plus empressés, je garderais, sur son ordre, le livre qu'il me laissait entre les mains, comme le plus honorable de tous les souvenirs.

« Je n'ai pas eu l'occasion. Monsieur, de voir Madame de Granvîlle et Mademoiselle sa sœur.

depuis quinze jours que ces dames m'ont dit ellesmêmes avoir reçu la visite de M. votre frère, le même jour qu'il m'avait fait réponse. Il s'est plaint à elles d'être toujours souffrant de l'estomac, et de ne pouvoir plus travailler que le matin. Il avait de lui-même fait tomber la conversation sur les Bénédictins, avait demandé ce qu'ils faisaient et s'ils ne perdaient pas leur temps. Mlle Hélène lui a réparti que, comme j'avais été chez ces religieux, ce serait moi qui pourrais en donner des nouvelles. M. votre frère n'a pas fait de réplique et s'est mis à parler d'un autre sujet, w

Déjà trois ans auparavant (i3 Juillet 1842), Mlle de Lucinièrc écrivait à l'abbé Peltier, venu tout exprès à Paris pour solliciter une entrevue avec Lamennais :

« Je reçois à l'instant une lettre de M. Féli de La Mennais, en réponse à celle que je lui écrivis hier au soir. Il est irrévocablement décidé à ne pas vous recevoir et en propres termes, il vous prie de le laisser tranquille... Je crois que le meilleur parti que vous ayez à prendre est de retourner à votre troupeau »,

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Nous voyons que Tabbé Peltier nVn continua pas moins ses tentatives indiscrètes. Il faisait mieux, bien que sans plus de résultat apparent, en priant et en faisant prier pour Lamennais. ^ Dieu n'a pas permis que tant de démarches, inspirées par le zèle le plus pur, sinon toujours le plus réfléchi, ni que tant de prières, envolées d'àmes si chrétiennes, aieat eu un succès visible : nous avons toutefois le droit dVspérer qu'elles n'auront pas été inutiles, non plus 4|ue les luttes si vaillantes, si noblement désintéressées, soutenues en l'honneur de l'Église, autrefois, par Lamennais lui-même ; la dernière heure de Tinfortuné, fut, sans doute, une grâce suprême qu'il ne laissa pas, cette fois, tomber à terre ; du moins, il nous est permis et surtout, il nous est doux de le croire et nous le crovons.

Lamennais, tout intraitable qu'il fut toujours, avait toujours su se faire aimer; d'ailleurs cette inflexibilité de caractère se pliait parfc is avec une souplesse merveilleuse aux caprices d'autrui. La

lettre suivante de M. Marion à l'abbé Jean nous en offre un exemple d'un genre assez inattendu.

« Mordreux, le i5 Mai 1846.

« Très cher Ami,

« J'ai une lettre de votre frère très récente (du 1 1 de ce mois), il me dit qu'il est auprès d'un malade, homme difficile, bizarre au plus haut point,, et dont les manières touchent souvent à l'aliénation; que cet homme chez qui il avait déjà passé trois semaines l'a redemandé, dans une nouvelle crise; que ce qu'il a commencé il faut qu'il le finisse, autant que ses forces le lui permettront, voulant, s'il le peut, aller jusqu'au bout. Quelle est cette personne? Il ne me la nomme pas. En sauriez-vous quelque chose? Votre frère ajoute encore que son malade ne lui laissant jamais un demi quart d'heure de tranquillité, c'est de sa chambre qu'il m'écrit et qu'il a été obligé d'abandonner tous ses travaux littéraires. Est-ce un grand

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mal? Les Réflexions sur les Évangiles me font croire que c'est plutôt un bien. Il m'a envoyé le quatrième volume de VEsqiiisse, ouvrage trop abstrait pour mon intelligence. J'en ai lu quelque chose, mais avec défiance.

« Tout à vous, très cher ami. »

La lettre dont parle M. Marion a été publiée par M. de la Villerabel (i). Nous y lisons, en elfet, cette phrase :

« Il serait trop long de vous conter les embarras et les soucis de toute sorte de genres, attachés à mes fonctions de garde-malade près d'un homme difficile, bizarre au plus haut point, et dont les manières très fâcheuses touchent souvent à l'aliénation. »

On se figure assez difficilement Lamennais dont on s'est toujours plu à dépeindre le caractère inquiet, mobile et fantasque, volontairement attaché au lit d'un malade encore plus capricieux que lui et qui, suivant toute apparence, n'était ni un pa-

(1) Confidences, p. 314.

d'après des documents INEDITS

rent, ni même peut-être un ami, du moins Tun de ces amis auxquels on sacrifie assez volontiers son temps et son repos. Il paraît d'ailleurs qu'il n'était pas à son coup d'essai, si nous en croyons IdiBio graphie universelle et portative des Contemporains, publiée à Paris, en 1834, chez Levrault. Nous y lisons ces mots, à son sujet : « Voué aux travaux les plus austères, il ne les quitte que pour visiter et veiller les malades indigents (i) ».

Nous avons déjà souvent eu l'occasion, en parcourant ces nombreux documents, de relever les calomnies aussi graves que peu motivées dont Lamennais fut l'objet; il nous semble pourtant que ses torts réels ont été assez grands, assez nombreux, sans qu'il soit besoin de les augmenter encore, à l'aide de l'imagination, cette folle du logis qui ne manque parfois, ni de méchanceté, ni même de scélératesse.

Parmi ces imputations, gratuites selon nous, adressées, par certains catholiques mêmes, à la mémoire d'un homme qui fut longtemps, et dans

(i)Tome III', p 567, col. i".

des circonstances particulièrement difficiles, Thérolque défenseur de leurs plus chères croyances, ce qui, dans une large mesure, devrait la rendre sacrée à leurs yeux ou du moins ce qui semblerait devoir leur commaaiicr la piusgi-ande réserve, il en est une incomparablement plus grave que toutes les autres, puisqu'elle s'attaque aux mœurs de cet infortuné grand homme et qu'elle tend à imprimer sur son front, ce front si largement plissé par les méditations longtemps les plus sublimes, le stigmate du vice le plus crapuleux, le plus infâme.

Cette suprême calomnie trouva un accueil empressé chez les ennemis de la première heure de Lamennais. D'autre part, nombre de bonnes àmcs, incapables de comprendre autrement son apostasie et ne pouvant même soupçonner qu'elle fût la conséquence logique d'un esprit inflexible et violemment épris de ses propres théories, — nous allions dire de ses chimères, — se rendirent volontiers à ce qu'elles considéraient comme une explication simple et naturelle. Pour ces personnes, Lamennais, à l'instar du plus grand nombre des

apostats, n'avait cessé de croire aux vérités de l'Évangile, que parce qu'il avait cessé d'observer sa morale. Il va sans dire que, tout en publiant la prétendue immoralité de Lamennais, l'on se donnait bien garde, et pour cause, de citer la moindre preuve, le moindre fait précis. Toutefois, l'on parlait vaguement d'un Religieux qui, prêchant une retraite d'ordination, dans le diocèse de Rennes, diocèse d'origine de Lamennais, aurait affirmé avoir vu autrefois, à la Préfecture de Police, le registre où était consigné le nom de Lamennais avec une mention infâme.

Pendant que nous préparions cette publication, nous reçûmes d'Angers une lettre importante, d'une personne fort honorable qui avait appris le sujet de notre travail. Nous en détachons les lignes ci-après :

« Charles Monier , secrétaire général de la Préfecture de Police, sous Caussidière, en 1848, a donné au docteur Pascal de qui je le tiens le renseignement suivant :

« Dans les dernières années du règne de Louis-

« Philippe, le groupe de Républicains, dont Lamen- " nais faisait partie, se rassemblait en conciliabules « secrets,chez l-éditeu r Pagnerre. Legouvernement « en eut vent et le policier Bouton qui portait le « no ,09 fut chargé de tout faire pour arriver à se « débarrasser de ces gC-neurs. Ce fut alors que l'on « imagina contre Lamennais l'accusation d'immo- « ralitp contre nature. On inventa un rapport, « c'est-à-dire uae dénonciation, puis on lâcha les'

« limiers ; mais ceux-ci, malgré leur bonne volonté « et leur habileté consommée, ne purent rien éta- « bhr. » Cet insuccès n empêcha pas que l'on fit courir ce bruit infâme. Si vous en parlez, vous pourrez le réfuter. Vous jugerez au reste de l'opportunité de la chose. »

Nous remercions vivement le très honorable M. B... de cette précieuse communication que nous nous empressons de publier, parce que rien ne nous parut jamais plus opportun que le rétablissèment de la vérité ! Si « l'on doit oser tout ce qui est vrai », c'est surtout lorsqu'il s'agit de venger une victime de la calomnie, quelle que soit la couleur de son drapeau. Toutefois, nous

sommes loin de nous porter garant de la conduite de Lamennais, après sa chute. Qu'il ait cessé de pratiquer, dans toute sa pureté, la morale du Christianisme, alors qu'il avait cessé de croire à sa doctrine; il n'y aurait là rien d'étonnant, c'est même le contraire qui aurait le droit de surprendre; mais de là au vice monstrueux qui lui fut attribué, il y a une distance qu'il ne convient pas de lui faire franchir, sans preuves dûment établies. D'autre part, nous n'avons jamais pu comprendre que la calomnie, même lorsqu'elle a pour objet un renégat, puisse être avantageuse à l'Église qui est la vérité même. Nous ne refaisons point Lamennais, nous le présentons tel qu'il fut, avec les qualités et les défauts que nous révèle le dossier dont nous avons entrepris le dépouillement, sans parti pris.

Nous avons vu, au début de ce chapitre, que Lamennais, vers i836, avait été rencontré dans une église où il priait. A Ploërmel, nous avons trouvé, parmi les papiers mis à notre disposition, une lettre écrite à l'abbé Jean, par l'abbé Maupied, aujourd'hui prélat romain et curé de St-Martin

<ie Lamballe : il y était question d'un fait analogue. Nous avons cru lire la date de 1848, mais le dernier chiffre est douteux. Nous en avons t-^crit au vénérable et docte M^ Maupied qui nous a fait rhonneur de nous répondre en ces termes : « Il m'est impossible de vous préciser la date de ma lettre à M. Jean Marie de la Mennais, , dans laquelle je lui disais que M. de Noirl'eu curéde St-Jacquesdu Haut-Pas, m'avait assure qu. M. Féli allait bien; que, l'autre jour, avec un ami, il était entré dans l'église de (mot illisible), près Paris, avait pris de l'eau bénite et s' était pieusement agenouillé pour faire sa prière,

« récrivais fréquemment à M. Jean Marie de la Mennais... Cette correspondance a duré depuis 1841 à 1848. »

La foi ne s'éteignit que par degré, dans l'âme autrefois si croyante de Lamennais, et des lors ses pratiques religieuses se raréfièrent ou se modifièrent dans la même proportion.

Il avait pensé que l'Église devait se placer sans tarder à la tête des peuples, afin de les diriger dans l'évolution sociale à laquelle nous assistons

aujourd'hui ; sur son refus, il cessa de croire à sa mission providentielle et tourna d'un autre côté les regards de son espérance. Il oubliaitque l'Eglise, comme Dieu qui lui prête son immortalité, j'allais, dire son éternité, attend son heure avec patience. Lamennais demeura chrétien, longtemps après ûv'oir cessé d'être catholique, mais son Christianisrr ' n'étant plus qu'une conviction personnelle, une opinion naturelle, se transforma progressivement, avec de fréquents retours, en un déisme assez vague qui toutefois, au moment suprême, comme nous le verrons, parut céder à une croyance redevenue plus positive et mieux déterminée.

A la date de i853, nous avons de Lamennais une lettre adressée à M"^ de Trémereuc qu'il avait connue jadis aux Feuillantines : cette vénérable demoiselle achevait alors à St-Brieuc (rue St-Michel) une longue vie toute de prières et de bonnes œuvres. Elle avait conservé ses relations avec l'infortuné dont elle demandait sans cesse à Dieu la conversion; elle aurait voulu le décider à quitter Paris pour revenir en Bretagne, dans le but

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