II
d'après des documents inédits
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dans les affections (sic) qui portent particulièrement sur les organes de la respiration.
«« Mon oncle Féli doit, à cet égard, exiger plus de précautions encore qu'un autre malade, car, vous le savez, il a toujours été affecté d'une toux nerveuse qui, sous Tinfluence catarrhale à laquelle il est soumis, provoquerait des suites fâcheuses,
« Augustine l'a vu dimanche et il lui a dit de ne mwtîâi qm lorsqu'il la demanderait, parce qu'il avait à causer avec elle et qu'il ne le pouvait pas encore.
ce Ma sœur doit venir aujourd'hui dans l'aprèsmidi. J'ai fait parvenir à M. Benoît d'Azv la lettre que M. Ruault avait adressée pour lui à Madame de Granville.
« Vous ne vous faites pas idée de tous les bruits qui ont été répandus au sujet de mon oncle, de ¥0iis, de nousy de ses amis anciens et nouveaux. C'est à ne pas y croire. Heureusement, j'ai pu constater i|iie nimi oncle n'a eu auprès de lui que des personnes dévouées et je l'ai jugé ainsi, malgré les pfévcmfens dont moi-niême je n'étais pas exempt.
« Si on avait laissé faire, mon pauvre oncle serait mort. Des personnes étrangères à lui ou qui depuis vingt ans n'ont eu pour lui que de mauvais procédés, ont voulu pénétrer jusqu'à lui, dans un but que vous connaissez; il en devait résulter une irritation extrême de sa part et les plus grands malheurs. Tous ceux qui l'aiment, MM. de Vitrolles, Benoît d'Azy, Benoît-Champy, M°^« Cottu, etc., ont complètement approuvé ma conduite, et si je vous cite ces noms, c'est que je sais qu'ils sont pour vous une garantie.
« Avec des soins qui ne le fatiguent pas, de la prudence et de l'affection, nous ramènerons notre oncle à la santé. Soyez persuadé que je pense autant à vous qu'à lui et que rien au monde ne me coûtera pour arriver jusqu'à lui.
« Je vous embrasse, cher oncle, de toute la tendresse de mon cœur.
« Ange.
« Mes compliments les plus affectueux à M. Ruault. »
Nous nous permettrons d'observer que, si M. Blaize ne partageait pas les opinions politiques de son onde Féli, du moins admettait-il parfaitement ses nouvelles convictions religieuses : lui aussi avait cessé d'être catholique et, sans trop se l'avouer peut-être, il désirait voir son malheureux oncle demeurer coastant dans son apostasie. Les préventions dont il parle ne durent jamais être bien fortes à l'égard des amis nouveaux qui entouraient le lit du malade ; elles se reportèrent vite du côté des anciens amis de Lamennais, de ceux qui voulaient sauver à tout prix une âme qui leur était si chère.
^omXes personnes étrangères an moribond, il se peut que quelques-unes aient manqué de discrétion, mais ce n'était pas le cas de M. de Vitrolles, de M. de Cornulier,deM. Benoît d'Azy et de tani d'autres, avec lesquels Lamennais entretint jusqu'au bout les relations les plus cordiales, et qui pourtant furent le plus souvent tenus à l'écart de son lit de mort.
Ce même jour, 7 Février, M. Benoît d'Azy écrivait à M. Ruault, aumônier de la Maison des
Frères de Ploërmel, la très intéressante lettre qu'on \a lire :
« Paris, le 7 Février 1854.
« Monsieur Tabbé,
« J'ai été bien touché de ce que vous voulez bien m'écrire en réponse à ma lettre à notre excellent et révérend Père Jean.
« J'ignorais, quand je lui ai écrit, qu'il fût luimême souffrant.
« Le pauvre malade est décidément mieux : la convalescence commence et quoique je n'aie pu le voir encore, je pense que d'ici à peu de jours il pourra voir ses amis ( i). C'était une préoccupation bien douloureuse et bien vive pour tous ses anciens amis que de le savoir en si grand danger et de ne pouvoir une dernière fois faire une tentative pour ramener son cœur à tous les sentiments de la première partie de sa vie.
« Au début de sa maladie, Tabbé Martin de
(i) Il s'agit des anciens, car les nouveaux avaient un accès libre auprès du malade.
Noîrlieii et le Père Ventura lui firent demander à le voir, il s'y refusa en disant avec quelque amertume : « La simultanéité de cette visite m'en fait « voir bien clairement le but. »
« Il est certain qu'antérieurenient à la maladie, la disposition de son esprit était aussi mauvaise gue possible (i). Si ce n'est pas Dieu qui touche son cœur, il n'y a rien à espérer de raisonnement sur son esprit. Je crois que Dieu lui a fait une grâce tout à fait inespérée en lui rendant un peu de temps pour revenir encore. Son état était tellement grave, que Ton n'avait aucune espérance ; un des poumons était entièrement rempli d'eau. Je crois fermement que Dieu a été touché de toutes les prières de ses anciens amis.
« Mais comment mettre à profit le répit qui peut n'être pas de longue durée : je lui parlerai certainement, en cherchant à toucher son cœur; d'autres encore le feront comme moi, Dieu veuille que nous puissions être les instruments de sa
grâce !
(1) Dans ce sens que, se croyant dans le vrai, il entendait rester fidèle à ses nouvelles convictions.
« M. Blaize est maintenant auprès de lui (i); sa nièce, Mme de Kertanguy, est également arrivée; jusque-là, il n'avait autour de lui qu'un M. Barbet, homme peu considéré, qui a en ce moment sur lui un grand empire, et qui l'a entraîné dans une étrange spéculation de tableaux à laquelle je ne puis rien comprendre. Il avait en outre un médecin, M. Jallot, qui l'a soigné avec beaucoup de dévouement, mais qui est peu connu à Paris. Ces deux personnes sont les seules qui aient en ce moment sa confiance; il avait fait cependant appeler un autre médecin, M. Rostant, très habile médecin, qui Ta très bien soigné. J'ajoute encore le nom de M. Benoît-Champy et de M. Forgues auxquels il témoigne affection et confiance. Il avait vu, dans les premiers jours de sa maladie, M. de Vitrolles, mais plus tard, // a été comme nous dans V impossibilité d'arriver jusqu'à lui. Pendant toute cette maladie, il était au reste dans l'impossibilité de parler.
« En réunissant toutes les paroles, échappées aux gens qui l'entourent, je crois que ce désir de
(i) Mais non à son chevet.
la mort qu'il a si souvent exprimé avait été remplace par une véritable crainte de „,ourir, et une
ni::", "" '' ""^ '-' "^'^-- ^^-^ 'e --- "aient a l'espérance de vivre.
« Je vous donne tous ces détails, pensant qu'ils pourront intéresser son frère. Prions encore et espérons que Dieu accordera une si grande grâce
en considération de tout le bien qu'a fait la premiexe partie de sa vie.
« Veuillez parler de moi au bon abbé Jean et lui repeter q„a Je lui suis bien attaché et dévoué.
„/ ^'"'"" ^S^^" vous-même. Monsieur l'abbé l nommage de mon respect.
« Benoit d'Azv »
Nous croyons que M. Benoît d'Azy se trompait lor^uy pensait que Lamennais avait cessé de souhatter mourir : nous en verrons tout à l'heure la preuve.
L^ -7 Février, Mme de Kertanguy, arrivée deputs quelques jours à Paris, mandait à son oncle Jean des nouvelles du malade. Un mieux
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sensible s'était produit dans Tétat de ce dernier : c'était la trêve, le répit dont parlait tout à l'heure M. Benoît d'Azy.
« Paris, le 17 Février 1854.
(c Mon bon oncle,
« Ange a quitté Paris, lundi dernier. Le jour de son départ, je suis allé voir mon oncle Féli ; sa santé s'améliore tous les jours. Depuis dimanche, M. Rostant dit qu'il n'est plus malade. J'ai voulu dire yn petit mot de Dieu, et voilà comme je m'y suis prise : « Féli, mes enfants veulent que tu « sachesqu'ilssontbienoccupésdetoi, qu'ils prient « pour toi, ils ont communié et fait dire des messes « à ton intention. » Il a paru touché et m'a répondu : <( Je n'en doutais pas : ce que tu me dis « ne me surprend pas de leur part ».
« Je pense, mon bon oncle, qu'il vous fera plaisir de savoir que vos petits-neveux ont employé une partie de l'argent qu'ils avaient pour leurs menus plaisirs à faire dire une messe pour leur oncle
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Félî, et cela depuis mon départ. Je reverrai mon oncle avant mon départ; j^ai eu hier de ses nou- Telles, elles sont toujours fort bonnes. J'avais arrêté ma place pour partir hier; m'étant trouvée indisposée, je suis restée jusqu'à lundi prochain, je verrai encore mon oncle, samedi ou dimanche, et si je ne vous écris pas de Paris, ce sera de Saîiit-Pol, oi je ee tarderai pas à arriver.
« J'ai vu le bon M. Botherel, il parle de vous et de mon oncle Féli, avec une grande effusion; il dit que toutes les démarches seraient parfaitement inutiles et même dangereuses, près de mon oncle Féli Ici le père Magalon et M. Cauchy (i), que vous connaissez peut-être, sont venus me trouver pour me faire faire des démarches qui, sans avoir aucun résultat, m'auraient brouillée avec mon oncle Féli, je mY suis refusée obstinément et on a fini par me laisser tranquille.
« Je voudrais avoir de meilleures nouvelles (2) à vous raconter, mon bon oncle, vous savez com-
(I) Il s-agit de nilustrc mathématicien. Fer^•ent catholique, il faisait
^aZ; ^ir "'^"^^ ^""^ ''' '--''^ '^ -^"^ ^"-^^ '-^^ -i--
(») Relativement à la disposition desprit de Féli.
bien je vous aime. Adieu, offrez, je vous prie, mes respects à M. Ruault.
« Votre bien affectionnée nièce,
« Augustine ».
Le 20, nouvelle lettre :
« Paris, le 20 Février.
« Mon bien cher oncle,
<< Je ne vous ai rien dit de la première visite que j'ai faite à mon oncle Féli, parce qu'il était encore si faible qu'il n'avait pas causé avec moi, et je savais qu'Ange vous tenait au courant. Vendredi, j'ai eu de bonnes nouvelles de mon oncle et il m'a fait écrire, en même temps, qu'il désirait me voir dimanche, pour m'embrasser avant mon départ qui devait avoir lieu aujourd'hui. J'ai trouvé mon oncle mieux que lundi, il n'était pas oppressé, aussi a-t-il causé plus longuement avec moi, il m'a parlé de mes affaires
de Basse-Bretagne, puis de sa santé qui paraît 1 inqutéter; il :n'a dit : „ Je sens çue eestfini, il faut se résigner à la volonté de Dieu; je serai bien quand je me reposerai près de lui „. Je lui ai répondu : .. Oui, mon cher Féli, que la volonté de D.eu soit faite, nous ne sommes heureux que quand nous sommes près de lui, mais tu es n^ieux ... J'ai cherché à le rassurer; alors il m'a
du :<. Ne parle pas ainsi », et il a fait un geste qu. signifiait qu'il désirait éloigner tout ce qui
pouvait le porter à la sensibilité, et cela je l'ai
remarqué plusieurs fois dans notre conversation
Après ce dont je viens de vous rendre compte, ii
s est fau un moment de silence, après lequel j'ai
pns sur moi, mon bon oncle, de parler du désir
que vous avez eu de vous rendre près de votre
frère, désir au-dessus de vos forces et que vos
amis vous avaient empêché de vous mettre en
route pour Paris; alors mon oncle Féli m'a dit •
« C'est heureux qu'il ne soit pas venu „. Je lui
ai repondu que vous eussiez bien souffert de le
voir aussi malade. „ Oui, m'a-t-il dit, écris lui
que j'ai été encore bien plus malade que je ne le
suis aujourd'hui ». Je l'ai prévenu que je vous avais écrit jeudi, pour vous tirer d'inquiétude; il m'a dit : « Tu as bien fait ». Je lui ai parlé de tout ce que vous souffriez, en n'apprenant pas de ses nouvelles ; que la lettre que j'ai écrite jeudi s'est croisée avec celle que nous avons reçue hier de Ploërmel; que j'allais vous récrire pour vous dire que je l'avais vu. Il m'a dit : « Tu feras bien ». Je lui ai demandé la permission de vous dire mille choses de sa part; il a hésité à me répondre; je lui ai dit : « Mon cher Féli, mon oncle Jean a tant de chagrin; depuis plusieurs nuits, il ne peut plus dormir, un mot de toi lui fera tant de bien; je t'en conjure, permets-moi de le lui dire ». Il s'est remis; puis, il m'a dit, comme il me l'eût dit autrefois: « Dis-le lui ». Je lui ai dit : « Je dirai à mon oncle Jean bien des choses de ta part. » — « Oui », m'a-t-il dit bien affectueusement. Alors je l'ai quitté, avec l'intention de me rendre au bureau de la diligence, pour arrêter ma place. J'étais avec Madame de Grandville. En descendant l'escalier nous avons rencontré M. Jallot, ce petit médecin qui est sans
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cesse près de mon oncle Féli; il nous a dit qu^il trouvait mon oncle moins bien, qu'il toussait beaucoup plus et qu'on lui avait appliqué un vésicatoire; qu'il attribuait ce changement aux grands froids que nous avons ces jours-ci et au peu de soin que mon oncle prend de sa santé. Il n'a pas toussé une seule fois, pendant que j'ai été auprès de lui. Je n'ai pas arrêté ma place, j'ai écrit un mot à M. Rostant, en le priant en grâce de me dire franchement ce qui! pense de l'état de mon oncle; je l'ai prié de me répondre le plus tôt possible, afin que je sache si jejmîs arrêter ma place à la diligence; ce qui me presse, ce sont mes affaires dont je n^ai aucune nouvelle. J'attendrai la réponse de M. Rostant, avant de fermer ma lettre. « La journée se passe, point de réponse; M'ne de Grandville m'a ail que M. Rostant va quelquefois à la campagne. Je reste à Paris et, le plus possible, nous vous tiendrons au courant de l'état de notri clier malade. Adieu, mon bien cher oncle, croyez à ma bien vive et respectueuse affection, offrez, je mm prie, mes respects à M. Ruault.
« Augustin e ».
On aura remarqué le mot du mourant : « // faut se résigner à la volonté de Dieu ! je serai bien, quand je me reposerai p?-ès de lui ». Non, ce n'est point là le langage d'un homme de mauvaise foi, on ne saurait l'admettre. Lamennais avait pris l'erreur pour la vérité, du moins croyait-il posséder la vérité elle-même : cela suffit pour établir sa parfaite sincérité.
Trois jours plus tard, Mme de Kertanguy écrivait :
« Mon bien cher Oncle,
« Je viens aujourd'hui vous donner des nouvelles un peu plus rassurantes, M. Rostant trouve mon oncle moins mal, mais cependant pas encore hors de danger. Le mieux consiste en ce que mon oncle Féli avait encore un poumon très engagé et que maintenant il l'est moins; la fièvre est aussi moins forte. J'avais porté avec moi un petit billet, pour demander à être admise demain, près de mon oncle ; M. Rostant ayant beaucoup insisi
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pour qu'il ne vît personne, j'ai rapporté mon billet avec moi. Samedi, je me rendrai à Theure où M. Rostant y sera, et d'après ce qu'il me dira, je verrai si je dois demander à être reçue dimanche. Si, comme îl faut Tespérer, mon oncle Féli se rétablit, il me semble qu'il vaut mieux attendre qu'il mM. plus fort pour lui dire des choses qui peuvent Timpressionner ; si malheureusement le contraire arrive, je ferai tout ce que je pourrai pour pénétrer jusqu'à lui, et alors je me servirai de ce qu'il m'a dit lui-même : de la confiance que nous inspire la bonté de Dieu, et je lui parlerai des secours de la Religion, J'ai vu hier l'abbé Guérin, aumônier de la Charité, il m'a raconté, ainsi qu'à Mme de Grandville, une conversation fort longue qu'il a eue, avec mon oncle Féli, il y a à peu près deux mois, quand le bruit s'est répandu qu'il était si mal; il ma dit que mon oncle s'appuyait beaucoup sur ce qu'il agissaitd'après sa conviction. Alors M. Guérin lui a démontré que ses idées sont fausses et il a pu lui dire beaucoup de choses, sans le blesser. Dans cette conversation, M. Guérin a engagé mon oncle à prier ; alors le
pauvre Féli a répondu qu'il ne le pouvait plus, que la prière est une grâce et que lui ne l'avait pas. M. Guérin m'a dit : Tdche^ de lui faire dire l'Ave Maria,
c< Mon bon oncle, l'idée me vient d'écrire de m'envoyer, de suite, un petit crucifix qui a été sur le lit de mort de ma si bonne mère (i), et de l'offrir à ce titre à mon oncle Féli, en le priant de dire, tous les jours, un Ave Maria à son intention, devant cette petite croix. Si vous croyez que cette idée n'est pas bonne, faites-le moi écrire (2). « Aujourd'hui, en revenant de chez mon oncle, j'ai cru reconnaître Ange ; je suis bien pressée de savoir si je me suis trompée. J'ai vu hier le bon abbé Eotherel : il vous est resté bien attaché, ainsi qu'à mon oncle Féli. Samedi, je vous donnerai des nouvelles ; demain je ne saurai rien : on ne peut se fier à ce que dit M. Barbet,
(1) Sœur de Lamennais.
(2) Prier Dieu est une grâce que Lamennais avait eue longtemps, sil est vra. qu .1 ne Tavait plus; penser à Dieu en est une'aussi; or M Bla.ze nous apprendra bientôt que son oncle passa les derniers' jours de son existence absorbé dans la pensée de Dieu de ce Dieu près duquel il lui tardait tant de se reposer, comme il le disait à
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