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Lamennais et le Saint-Siège, 1820-1834; d'après des documents inédits et les archives du Vatican

Il en existe plusieurs, dont une en cours de publication. Toutes ont leurs mérites et leurs lacunes. Le livre définitif viendra en son temps, lorsque les analyses préalables auront été faites, avec le soin voulu et le bonheur que parfois la Providence ménage aux chercheurs infatigables de documents inconnus. L'intérêt qui s'attache à la vie tragique de Lamennais n'est pas près de passer ; les esprits curieux du mouvement des idées contemporaines s'occuperont longtemps encore de ce génie hardi et malheureux.

Dans ce livre, il faut uniquement chercher ce que son titre annonce : une

esquisse, aussi exacte et aussi nette que possible, des rapports de Lamennais avec Rome. Le sujet n'est pas neuf. Lamennais lui-même y a consacré tout un volume.

Et ses historiens n'auraient pu raconter sa vie, sans narrer en partie celle de la papauté de 1820 à i835. Je crois qu'ils l'ont fait, selon leur conscience ; mais ils ne se sont pas assez rappelé peut-être que leurs informations étaient insuffisantes et suspectes. Réduits souvent à rapporter les événements d'après les dires de l'illustre écrivain, ils n'ont pas toujours gardé la réserve, essayé le contrôle, marqué les doutes, par lesquels il convenait d'accueillir le témoignage d'un homme éloquent, passionné, aigri, plaidant pour sa cause. Convaincus de sa sincérité, émus de ses accents, ils l'ont cru sur parole, plus que ne l'eût permis une critique moins confiante. Leur récit, malgré eux, est devenu, en bien des pages, aussi peu impartial qu'une harangue d'avocat. Il y a donc lieu de le reprendre, pour tenter

de mieux savoir la vérité. J'espère que cet ouvrage y aidera.

On trouvera plus loin l'indication précise des documents d'après lesquels j'ai travaillé. Je dirai simplement ici que, par un acte de haute bienveillance dont je sens très vivement l'honneur et le prix, les archives du Vatican m'ont été largement ouvertes. Ce qu'il y a de capital dans mon livre vient de là. Jusqu'ici, personne, que je sache, n'avait puisé à cette source. Les archives de notre ministère des Affaires étrangères n'avaient guère été consultées non plus. J'ai tâché d'en tirer profit avec moins de parcimonie que mes devanciers.

Les recherches faites aux Archives nationales et à celles d'Ille-et-Vilaine ont abouti à peu de chose : presque toute la correspondance administrative manque, de 1820 à i835.

Par là on devine que la partie la plus neuve de mon travail se réfère au second voyage de Lamennais à Rome et aux événements qui s'ensuivirent. L'examen de

PREFACE

sa cause, les démarches de nos diplomates, du nonce de Paris, des cardinaux et du pape, de i832 à i834, — toutes choses à peu près insoupçonnées — seront exposées pour la première fois, en des chapitres faits sur pièces décisives. Au sujet de la censure des doctrines menaisiennes portée par M^"" d'Astros et souscrite par la majorité des prélats français, plus de lumière était à désirer. Toute celle dont ma main a pu atteindre le foyer a été projetée sur cet acte épiscopal. La période qui s'étend de 1820 à i83o est plus connue. Les livres de Lamennais, sa correspondance, les journaux et les revues de l'époque, ont permis aux biographes de caractériser les controverses philosophiques, théologiques, politiques, soutenues par le grand homme. Sur tous ces points, il y a encore beaucoup à dire. Mais surtout il restait à préciser quelle fut, aux diverses phases du combat, l'attitude de Rome. Autant que les documents me l'ont permis, j'ai essayé de le faire.

PRÉFACE V

Naturellement cette partie du récit sera plus courte, bien qu'elle embrasse un plus grand nombre d'années, il n'y avait pas à reprendre par le menu des faits déjà contés à loisir, mais à rappeler les plus saillants, ceux dont Rome eut à s'occuper. Cette brève synthèse, d'un point de vue déterminé et spécial, n'est pas sans inconvénients. Mais, d'une part, elle est commandée par le sujet propre de cet ouvrage ; et d'autre part, il a paru possible, avec quelques précautions, d'éviter les raccourcis et les contrastes qui donneraient aux événements une physionomie déformée et de fausses couleurs.

Au reste, en publiant un certain nombre de lettres inédites de Lamennais, j'ai eu l'occasion de m'expliquer sur bien des pages importantes de sa vie. On me permettra de me référer à ces études partielles. Elles fournissent au lecteur la justification de ce que souvent j'énonce ici en peu de mots ; avec les travaux d'autrui, elles l'aideront aussi à corriger lui-même

PREFACE

les illusions d'optique où pourrait l'entraîner la brièveté des deux premiers chapitres de ce livre.

Il m'a paru superflu d'indiquer avec minutie, au bas des pages, en quoi je m'écarte de l'opinion des autres auteurs. A quoi bon cet étalage ? Renfermer les affirmations dans les limites des preuves et les jugements dans celles de la justice, c'est le devoir élémentaire de l'historien. J'ai essayé de m'y tenir du mieux possible. Et je souscris d'avance à ma condamnation, pour les manques de critique ou d'équité que l'on pourrait reprocher à mon travail.

L'étude attentive de mon sujet m'a laissé la conviction profonde que la perte de Lamennais est venue de lui-même ; que ses amis lui ont nui plus encore que ses adversaires ; que le pape a usé envers un fils errant, ombrageux, rebelle, des ménagements les plus évangéliques et de la plus touchante longanimité; que les sentences portées par le juge suprême de la

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doctrine catholique, en i832 et en i834., sont des plus justifiées. Ce que je pense, je l'ai voulu dire avec clarté et avec force. Aux lecteurs de bonne foi de prononcer si j'ai su éviter l'exagération, ce mensonge des honnêtes gens.

Le malheur et le génie, la fierté et le désintéressement de Lamennais font qu'on ne peut regarder sa vie, sans éprouver dans le meilleur de son âme une forte secousse d'admiration et de pitié. Jusqu'au milieu de ses égarements, on est plus tenté de le plaindre que de le flétrir. Les longues hésitations de Rome à le frapper s'emparent forcément de tout esprit qui essaye de mesurer avec justesse l'action de ce grand homme. Son influence fut immense et en partie heureusement féconde. Pourtant le Pontife infaillible finit par condamner les initiatives auxquelles il s'était attaché comme à la raison même de son existence et au nœud de sa destinée. Ce geste ne fut ni un caprice ni

PREFACE

une méprise. L'erreur signalée par le doigt de Grégoire XVI est encore une erreur aujourd'hui, et le demeurera toujours. Pour nous catholiques, aucun doute ne saurait subsister là-dessus. Le prestige d'un grand nom, le mirage des idées, les remous de l'opinion publique ne rendront pas à nos yeux incertaine, obscure ou vacillante, la sentence portée il y a près de quatre-vingts ans. Nous en affirmons sans peur la valeur éternelle. Les raisons de notre raison, nous en sommes sûrs, ne manqueront jamais à notre foi pour justifier sa confiance dans le pape, lorsque celui-ci parle comme l'oracle vivant des chrétiens.

Telle est la moralité essentielle de cette histoire.

Elle doit servir à affiner et affermir le sens catholique des lecteurs croyants ; elle montrera aux autres ce qu'un homme de génie a perdu de grandeur et de force à ne point demeurer papiste. Voir comprise cette double leçon m'importe plus

PREFACE IX

que le mérite d'avoir éclairé quelques recoins de la vie de Lamennais. Lui n'écrivit jamais rien que pour agir. Selon mes moyens, ainsi voudrais-je faire, en publiant ce livre.

Paris, i5 août 1910.

Paul Dudon.

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