‹ Lamennais et le Saint-Siège, 1820-1834: D'après des documents inédits et lesChapitre 22 sur 62 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

VERS LA RBVOLTB SUPRÉMB : COMPLICATIONS A ROME ET NÉGOCIATIONS A PARIS, TROIS DÉCLARATIONS SUCCES- SIVES DE LAMENNAIS, LE MENSONGE AVOUÉ DE LA DERNIÈRE.

Dans ses confidences à Ventura, Lamennais ne se contentait pas d'analyser à loisir Tétat déplorable de la France de i83o, au point de vue religieux ; il lui expliquait aussi comment les anciens rédacteurs de V Avenir pourraient s'employer à remédier au mal. Cela était dit dans une lettre longue presque comme un volume \ Ce texte nous manque malheureusement. Mais la donnée générale nous en est connue*.

« Toute action catholique, c'est-à-dire toute action qui suppose le concours du clergé ou au moins sa neutralité, est imposible aujourd'hui et continuera de l'être, jusqu'à ce que

^ Lam, à MontcUembert, p- 49* Lettre du a6 janvier i83a.

' Les citations que Ton relève sont empruntées à une lettre à Montalembert (la février i833) ; mais nous savons, par une autre lettre au même (iS janvier), que le même fond d'idée était développé dans la volumineuse consultation envoyée à Ventura.

Dieu par des moyens qui nous sont inconnus ait opéré une immense réforme dans l'Église... La hiérarchie veut obstinément ce que les peuples ne veulent pas et repousse obstinément ce que les peuples veulent. Il n'y a donc pas moyen d'être tout ensemble avec les peuples et avec la hiérarchie; et comme on ne peut, en tant que catholiques, se séparer de la hiérarchie, se constituer en guerre contre elle, il faut encore nécessairement... ou renoncer tout à fait à agir, ou renoncer à agir comme catholiques. j> De la première hypothèse ni l'activité ni la conscience de Lamennais ne peuvent s'accommoder. Reste la seconde. Et il en conclut qu'il faut changer peu à peu de position. « Et par changer de position, ajoute-t-il, j'entends transporter notre action, quelle qu'elle soit, en dehors de l'Eglise, en cessant d'une part de nous occuper des affaires propres de la religion, et de Tautre en évitant de traiter aucune question sous le point de vue théologique.

Ceci est ce qu'il y a de plus difficile, non précisément en soi, mais à raison de l'ardente et aveugle haine de certains hommes contre nous. Cependant, je conçois qu'il est possible d'y réussir à un degré suffisant*. » Le but de cette action politique sera l'affran-

^ Loc, cit., p. 65.

chissement du genre humain ; Tinstrument sera un journal. Dès maintenant on pourrait le créer; mais les travaux philosophiques entrepris doivent être menés à leur fin*; et puis, les circonstances sont encore trop mal définies pour déterminer avec précision ce qu'il faut dire. Mais le moment viendra, et alors, dit Lamennais, a: je ne désespère pas de me faire une position nouvelle et qui ne manquera pas de force* 9. En attendant, il trace les ébauches du livre qui s'appellera les Paroles d^un croyant, « Les crimes des rois, écrit-il, ont monté vers Dieu comme la fumée du premier meurtre et du pied de son trône l'ange vengeur est déjà parti. Tout se prépare pour une commotion universelle. Le despotisme est miné, et en tombant il entraînera tous ces indignes traîtres qui ont soudé la crosse à la hache de la tyrannie \ »

Tels étaient les sentiments qui dominaient l'àme de Lamennais, quand parut le bref de Grégoire XVI à M«' d'Astros. 11 y vit un nouveau motif de se taire. « Pour faire avaler aux évêques, écrivait-il à Montalembert, l'humiliant échec qu'ils ont reçu, on nous injurie, voilà tout. Cela me confirme dans mon opinion sur la seule position qu'il nous soit

^ Loc, eit.f p. 49, 26 janvier i833.

^ Loe. cit., p. 66, la février i833.

^ fbid,y p. 80, 4 mars i833.

désormais possible de prendre ^.. Ce serait une très grande faute que de faire une nouvelle déclaration quelconque; elle aurait pour conséquence inévitable ou d'être considérée comme une rétractation de nos doctrines que le pape a refusé de condamner, ou d'amener des discussions sur le sens de Tencyclique qu'on se mettrait de part et d'autre à interpréter, au grand scandale des fidèles et à la grande joie des ennemis de la religion. C'est bien alors qu'on nous accuserait de tergiversation, de soumission apparente et de désobéissance réelle. » Il est vrai, Lacordaire et Combalot se sont déjà expliqués. Mais il faut les prier de ne point faire de nouvelle démarche publique. « Ils doivent comprendre combien il importe de ne pas présenter aux yeux du public l'apparence même d'une division*. »

Il n'en était pas moins vrai que Grégoire XVI déclarait insuffisant l'acte du lo septembre. Ne fallait-il pas dès lors tenter une explication ? Lamennais écrivit au cardinal Micara une longue lettre qu'il envoya à son frère Jean pour avoir ses observations. Tandis qu'il les attendait, l'àme toute meurtrie et comme dégoûté de vivre, les événements se compliquèrent à Rennes.

^Ibid.y p. 148, aa juUlet i833.

> Ihid,, p. i5o, a8 juillet i833.

L'évêque, nous l'avons dit, se débattait dans une situation difficile. Une partie du clergé trouvait peu satisfaisante la déclaration du 10 septembre. La publication du livre de Montalembert vint leur donner un argument de plus. Voulant se dégager de toute compromission avec les Lamennais, M*' de Lesquen parla sans doute d'arrêter quelques mesures au sujet des écoles et de Saint-Méen. Pour mettre ses œuvres et son frère à Tabri de toute suspicion, Lamennais prit le parti de se retirer de la congrégation de saint Pierre et d'écrire au pape par l'intermédiaire de l'évêque de Rennes*. Dès le 8 août, le prélat

< Voici le récit de Lamennais : « Un orage s'est formé contre nous... Le prétexte était le bref du pape, la traduction de Mickiewicz, avec je ne sais combien de stupidités secondaires qui se sont logées comme d'elles-mêmes sous le crâne épiscopal de l'homme sans esprit et sans âme à qui ce malheureux diocèse est livré. A l'aide de son imbécillité et de ses passions politiques, on avait réussi, en outre, à le rendre l'instrument d'une intrigue dont le but était d'ôter à la maison de Saint-Méen le titre de Petit Séminaire, pour le donner à une institution infâme que dirige à Rennes un prêtre carliste. Il n'est point d'extravagances que l'évêque n'eût dites et point de mesures violentes qu'il ne fût disposé à prendre dans sa frénésie, car c'en était une véritable. Tout cela avait bouleversé *les têtes des missionnaires de Rennes. Le prélat n'était pas moins monté contre mon frère que contre moi. Egalement incapable de comprendre et de sentir, U ne s'est modéré que sur la menace de vendre

à'jo LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

envoyait à Rome la déclaration nouvelle, en raccompagnant d'une courte lettre que voici :

a M. de la Mennais qui demeure maintenant dans mon diocèse, en me communiquant la lettre qu'il écrit à Votre Sainteté, me prie de vous la faire parvenir. Je ne me permets aucune réflexion sur cette nouvelle déclaration, me remettant d'avance au jugement que portera le Père commun des fidèles.

ce Je ne la rendrai pas publique, ainsi que M. de la Mennais m'invite à le faire. Les différents commentaires auquels elle donnerait lieu me paraîtraient une anticipation sur la décision du Chef de l'Église. S'il daigne répondre, nous l'écouterons avec une docilité filiale. S'il garde le silence, nous le garderons de notre côté. »

Cette discrétion était la sagesse même.

L'homme qui écrivait ainsi au souverain Pontife montrait plus d'esprit et d'âme qu'il ne plaisait à Lamennais de lui en attribuer. Quant aux explications données par ce dernier, on va voir en quoi elles consistaient. Les rédacteurs de ÏAi^enir ont obéi, le Pape en a témoigné

tout ce qae la congrégation possédait dans son diocèse et de s'en aUer dans un autre diocèse... J'ai cru pour éviter une persécution devoir prendre un double parti : i^ de me retirer de la congrégation... 29 de garder la lettre que j'avais déjà faîte pour le cardinal Micara et d'écrire au pape... » {Lam. à Montalembertf ^. i55, ii août i833.}

sa satisfaction. Cependant il est maintenant en défiance. Pourquoi ?« Plus j'interroge ma conscience, moins je découvre ce qui a pu fournir contre nous le sujet d'un reproche. Ce que je sais avec toute la France, c'est que VAi^enir a cessé de paraître, que V Agence eatholique a été dissoute et les comptes rendus aux souscripteurs ; que nul d'entre nous n'a seulement songé à entreprendre rien de semblable et qu'ainsi nous avons prouvé notre obéissance à Votre Sainteté, non seulement par de simples paroles, mais par des actes effectifs aussi éclatants que le soleil, d

Tout ceci Grégoire XVI ne l'ignorait pas.

Avec toute la France il savait que V Agence avait été dissoute et ÏAi^enir supprimé. Il se disait cependant déçu ; il demandait des preuves plus convaincantes d'une vraie soumission d'esprit aux leçons de l'encyclique.

Mais c'était justement cela que Lamennais entendait refuser, au nom de son indépendance civique et de sa dignité humaine. A ses yeux, les doctrines promulguées par Grégoire XVI étaient une trahison des droits et du bien des peuples, un reniement du rôle glorieux que les événements imposaient à l'Eglise. Pour mettre au clair la situation, il eût fallu le dire, au risque des inconvénients qui auraient pu s'ensuivre. Lamennais préféra garder in petto l'expression vraie de ses

sentiments, sauf à protester, une fois de plus, de son obéissance sans réserve aux actes du pontife romain décidant comme tel. a Je déclare, dit-il:

«c Premièrement que par toute sorte de motifs mais spécialement parce qu'il n'appartient qu'au chef de l'Eglise de juger ce qui peut lui être bon et utile, j'ai pris la résolution de rester à l'avenir, dans mes écrits et dans mes actes, totalement étranger aux affaires qui la touchent ;

« Secondement que personne, grâce à Dieu, n'est plus soumis que moi, dans le fond du cœur et sans aucune réserve, à toutes les décisions émanées ou à émaner du Saint-Siège apostolique sur la doctrine de foi ou des mœurs, ainsi qu'aux lois de discipline portées par son autorité souveraine. »

Pour qui ne savait point, des paroles semblables pouvaient paraître nettes et décisives. Mais Grégoire XVI était instruit depuis des mois que son acte solennel du i5 août i832 était aux yeux de Lamennais sans portée doctrinale; et dès lors, dans le soin que celui-ci prenait d'éviter la seule formule à prononcer : <L J'adhère de cœur et d'esprit aux enseignements de l'encyclique Mirari ços » ; que pouvait voir le pape sinon l'obstination d'un fils rebelle à son autorité? Il attendit que Dieu, dans sa miséricorde, apprit à cet égaré la doci-

lité du cœur. Tout espoir ne semblait pas perdu, puisque Lamennais terminait sa lettre du 4 Août par ces lignes :

a Que si Texpression [de mes sentiments] ne paraissait pas assez nette à Votre Sainteté, qu'elle daigne elle-même me faire savoir de quels termes je dois me servir pour la satisfaire pleinement ; ceux-là seront toujours les plus conformes à ma pensée qui la convaincront le mieux de mon obéissance filiale, d

Pi^ndaht que cette pièce s'en allait vers Rome, ta paisible ville de Rennes était le théâtre de scènes tragiques. Durant les exercices de la retraite ecclésiastique, un vénérable prêtre, publiquement, priait Tévêque d'ordonner à M. Coëdro — qui partageait avec M. Hoguet le soin d'exhorter ses confrères — de vouloir bien faire entendre un humble Peccavi au sujet des doctrines menaisiennes. L'évêque déconcerté se refusa à de pareilles exigences. Comme l'interpellateur paraissait appuyé par l'assentiment du grand nombre, M. Coêdro s'exécuta. Ce fut l'événement dont retentit toute la ville, pour la plus grande confusion desesprits et la plus pénible division des coeurs ^ Nul, plus que l'évêque, ne souffrait de ces déchirements. Le3o septembre f833, il écrivit au pape ces lignes pleines de douleur :

1 Arch. Sém. S.-Sulp. Lettre du 10 déc. i833. — Le P. LareiOe a déjà utilisé ce docament dans /. Af. de la Mennais.

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manifeste que les idées de ï Avenir demeuraient toujours dans la tête de ceux qui s'en étaient faits en i83o les apôtres résolus. Et pour éclairer le fond de ces deux documents, s'il en eût été besoin, il y avait toujours la fameuse lettre dont le Saint-Père avait le texte entre les mains ; lettre écrite au lendemain de la condamnation pontificale, et dans laquelle Montalembert disait : « Sans adopter aucune des opinions exprimées dans l'encyclique, nous rentrons dans le silence. » Aussi le bref à Tévêque de Rennes poursuivait-il avec assurance : ce M. de la Mennais proteste qu'il nous appartient de prononcer sur ce qui convient à l'Église, mais que lui désormais demeurera étranger à la cause de la religion. A quoi peut tendre cette protestation, vénérable frère, sinon à faire connaître que, respectant notre autorité suprême, il n'entend point encore se soumettre à notre jugement sur la matière et aux doctrines enseignées par nous ?

«c Voilà, concluait le pape, ce qui nous a jeté en de pénibles soupçons et a renouvelé nos cruels soucis ; mais, nous le disons avec joie, nous reprenons courage et notre espoir abattu se relève, en voyant à quoi s'engage spontanément M. de la Mennais et la profession qu'il fait d'être prêt à souscrire sincèrement tout ce qui pourra nous convaincre avec certitude de sa filiale obéissance. Il demande qu'on lui

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