CHAPITRE PREMIER
PENDANT LA NONGIATURE DE Msr MAGGHI : L ESSAI SUR ^INDIFFERENCE, LE PREMIER VOYAGE A ROME, LA RELIGION CON SIDE REE DANS SES RAPPORTS AVEC LE POUVOIR CIVIL.
II y avait soixante-seize ans qu aucun pretre catholique n avait obtenu, en France, le renom d ecrivain et d homme superieur, lorsqu apparut M. de la Mennais, avec d autant plus d a-propos que le xvm e siecle avait tout recemment repris les armes. Son livre, destine a le combattre, etait une resurrection admirable des raisonnements antiques et eternels qui prouvent aux homines la necessite de la foi, raisonnements rendus nouveaux par leur application a des erreurs plus vastes qu elles n avaient ete dans les siecles anterieurs. Sauf quelques phrases ou le luxe de Fimagination annoncait une sorte de jeunesse
qui rehaussait encore la profondeur de 1 ouvrage, tout etait simple, vrai, energique, entrainant ; c etait de la vieille eloquence chretienne, un peu dure quelquefois. Mais 1 erreur avail; fait tant de mal, elle se produisait de nouveau avec tant d insolence, malgre ses crimes et sa nullite, qu on prenait plaisir a la voir chatiee par une logique de fer. L enthousiasme et la reconnaissance n eurent pas de bornes ; il y avail si longlemps que la verite alien dait un vengeur ! En un seul jour, M. de la Mennais se trouva invest! de la puissance de Bossuet *. Ges lignes d un contemporain nous donnent une idee de la secousse que Lamennais imprima a son temps et surtout au elerge de noire pays. Vivant au milieu d une societe issue du jacobinisine et du philosophisme, et que-les lecons de Forgie revolutionnaire el de 1 epopee imperiale n avaienl poinl amenee a comprendre rimportance du facleur religieux, les pretres de 1817 applaudirenl avec Iransport Tauteur de YEssai sur r indifference. Oulre qu il etait de leur ordre, il illustrait leur foi : il secouail la torpeur des indifferents, mettait a neant le protestantisme, confondait les alhees, demonetisait les parlisans politiques d une religion pour le peuple, et oifrait aux
1 Lacordaire. Considerations sur le systeme philosophique de M. de la Mennais, p. 5y.
PENDANT LA NONCIATL RE DE M gr MACGHI 3
regards de tous, en des peintures ineomparables, le christianisme, aussi aneien que le monde, le plus beau des cultes connus, honore des hommages des puissants genies, attaque par des hommes dont la sincerite est un probleme, seul capable de garantir le bonheur des consciences et la paix des societes. Le livre etait emporte, amer, hautain, mais anime d une ardeur sincere, ecrit avec eclat. Apres quelques mois, il reussit a saisir Topinion, et des lors s imposa.
Les editions, les traductions se succederent, les conversions suivirent. Fouette par le succes, conscient de sa force, attire par les hautes speculations, desireux de servir TEglise, Lamennais chercha, et crut trouver le moyen d en finir avec Fincredulite contemporaine. Le second volume de VEssai livra son secret : la foi etait la base meme de toute connaissance; Tintelligence n avait a choisir qu entre Tautorite ou le scepticisme universel.
Le monde de la libre pensee ne se crut pas emprisonne dans ce dilemme et dedaigna de s en occuper. Beaucoup, parmi Tepiscopat et le vieux clerge, estimerent fragile et peu orthodoxe, la logique par laquelle Lamennais croyait tout ensemble ecraser le rationalisme, chasser le cartesianisme des ecoles catholiques, restaurer la philosophie des Peres de TEglise. Les objections se produisirent de
tons cotes, par les conversations et par les correspondances. Suivant la force d esprit de qui argumentait contre lui, 1 auteur repondait par une explosion de mepris, un elegant persiflage, un essai de discussion. S il se rendait parfois a ses contradicteurs par exemple au chanoine Buzzetti, de Plaisance ce n etait jamais sur le point de la raison generale ! . La-dessus, il etait irreductible. Pour juger de son veritable etat d ame, il n y a qu a lire ce quil ecrivait, le 28 juillet 1820, a Tabbe Clause! de Mentals, le futur eveque de Chartres :
(c Je me suis attendu, Monsieur et cher ami, a Fopposition que rencontrent les principes exposes dans inon deuxieme volume ; il etait presque impossible que la plupart des lecteurs Tentendissent d abond ; et, en effet, je vois que beaucoup de gens ne m entendent point ou m entendent fort peu. Cela ne me deconcerte nullement. Parmi les ob jections qu^on m a deja faites, il n y en a pas une a laquelle il ne soit facile de repondre, en remettant ce que j ai dit a la place de ce qu on m a fait dire. Mais je ne me presserai point ; j attendrai qu on m attaque publiquement pour me defendre de meme, et contre tous mes adversairesa la fois. J espere reussir
1 Yoir Etudes, -20 Janvier 1910.
a donner quelque interet a cette discussion, car je vous avoue que plusieurs personnes m ont deja ecrit d etranges choses.
cc Vous me reprochez de ne m etre pas aide de conseils ; des conseils de qui ? J ai consuite des homines fort habiles, tres accoutumes a ce genre de considerations. Nous avons ete pleinement d accord, Vous conviendrez que je ne pouvais pas irTen aller de maison en maison, en quete d un contradicteur.
Je sais bien que je derange les idees d un grand nombre de gens; mais quel mal a cela, si elles e talent effectivement mal arrangees ? G est ce que je soutiens. Quand nous aurons dit nos raisons de part et d autre, le temps jugera et tout sera fini.
J ai vu, dans ces dernieres annees, beaucoup d incredules et plusieurs Tetaient devenus en lisant les apologies ordinaires de la religion. Geux-ci surtout m ont force de recourir aux principes que vous jugez insoutenables ; et tous se sont rendus aux pre lives qui s en deduisent.
Au reste, encore une fois, le temps montrera ou est la verite. J ai pour moi, jusqu a present, M. de Bonald et plusieurs autres personnes auxquelles on ne peut refuser au moins le droit d avoir un avis sur ces ques tions. On doit supposer qu en ecrivant j ai
(> LAMENNATS ET LE SAINT SIEGE
crti savoir ce que je disais, et je crois encore que je le savais en effet.
(( Excusez ma franchise bretonne. Loin de craindre la discussion^ je la desire iniiniment; ce sera pour moi un delassement et j en ai besoin. Le serieux continu fatigue. Ne doutez pas, au surplus, que je n apprecie les motifs qui vous portent a me communiquer vos ob servations. J en suis tres reconnaissant et j en remercie votre amitie, en vous priant d agreerdenouveaul assurancedelamienne* .
De prime abord, tant de resolution deconcerte. Gar les lettres ou Lamennais parle de YEssai, an moment ou il le compose, sont comrne un gemissement profond et qui ne finit pas. Ecrire lui est un tourment ; sans Tesseyre il abandonnerait tout ; il ne sait que penser du travail fait et il envisage avec angoisse celui qui demeure ; la publicite lui fait peur parce qu elle lui arracliera les derniers lambeaux de la tranquillite dont il puisse jouir en ce monde 2 . Difficilement on imaginerait un etat d ame plus penible. Mais au milieu de ce desarroi, eclatent par intermit-
1 Cette lettre a ete pabliee dans la Revue international? (1899) j e ^ a transcris ici d apres Foriginal conserve aux Arch, du Sem. S. Sulp.
2 Blaize, t. I, p. a 7 3, 278, 282, 297, 3oo, Soa, 3i3. 3i8. 3ai, J25, 335, 34o, SSg. Lettres a Jean, 4? 22 avril, i3 mai, 9, 23, 3o novembre, 27 decembre 1817, 9, 26, 28 Janvier, i3 fevrier.
mars, 19 mai 1819.
tences, chez cet homme si deprime, une cons cience tres vive de sa force, Finstinct d une sorte de mission, la conviction que FEglise se meurt d etre mal def endue et Fassurance qu il a le secret de lui rendre une vie splendide. Puis YEssai public, c est-a-dire les deux premiers volumes, toute hesitation semble disparaitre, un elan irresistible emporte Fauteur vers sa destinee ; il voit, au dela des obstacles accumules par le malheur des temps et la mechancete des hommes, le triomphe du systeme (sinon celui de la reli gion) aussi prochain qu inevitable 1 . Comment en douterait-il, quand des amis nombreux, tous gens de bien et de sens, lui crient qu il a raison contre tout le monde, et quand le ciel lui-meme, en permettant que YEssai opere des conversions eclatantes, parait prendre en main sa cause 2 ?
La persistance de Topposition finit par mettre dans son ame, une tres vive irritation de n etre pas compris, la suspicion que cer tains ne se meprissent a plaisir sur son compte, Famertume de voir meconnu Fincomparable service que ses travaux lui parais-
1 Blaize, t. I, p. 3i8, 3^8, 356, 3g5, 407, 416. Lettres a Jean, 9, 23, 3o Janvier, 8 mai 1818, 2 aout^ 4 septembre, 8 novembre 1820.
2 Blaize, t. I, p. 346, 35a, 386, 38g, 4o5, 43o. Lettres des i5 mars, 7 avril 1818, 2, 17 mai 1819, aout 1821, 5 novembre 1823.
saient rendre a Fapologetique chretienne. Des que les difficultes devinrent publiques, ce fut bien pire; les impressions penibles prirent decidement le dessus. <Ses adversaires etaient des inconnus ; ils n avaient point de style et leur maniere de discuter etait vieillote. Dedaignant un corps a corps avec ces lutteurs vulgaires, Lamennais les repousse tous a la fois. Son plan de Defense est bien simple.
L histoire demontre que la confiance dans la raison individuelle a conduit les esprits au doute et a Ferreur. (Test le vceu de la nature de tenir pour vrai ce que les homines croient invariablement. Aucune objection, ni philosophique, ni tbeologique, n est plausible centre la regie du sens commun. Apres avoir developpe ces trois points en deux cents pages, le maitre conclut que sa doctrine cc n est pas moins inebranlable que la verite catholique elle-mcme .
Au surplus, les circonstances la justifient, et Favenir lui appartiendra. Nous sommes arrives, ecrit-il, a des temps ou, contraint de ramener de loin, et com me des extremites de la terre, un grand nombre d esprits a cette verite sainte [de la religion], on a du mieux reconnaitre la voie qui y conduit et s assurer qu il n en existe qu une. On le verra plus clairement de jour en jour, il suffit d attendre, et nous aurions pu laisser Favenir, et un
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avenir tres prochain, repondre pour nous.
Ge mouvement prodigieux qui agite le monde, ces tenebres qui s epaississent et se repandent sur la raison humaine, ce terrible as cendant de 1 erreur, Dieu le permet-il sans dessein et n en doit-il resulter aucune ins truction nouvelle ? Non, non, ne le pensez pas. Quelque chose de grand se prepare; du sein de cette nuit jaillira une lumiere plus eclatante; les en f ants de lumiere la salueront comme Taurore de leur delivrance ; tes enfants de tenebres la maudiront comme Tannonce de leur mine; et a mesure que s approchera le moment de la derniere separation, le ciel, s ouvrant pour recevoir ses elus, montrera plus a decouvert 1 immuable verite qu ils contempleront eternellement 1 .
La discussion etait impossible avec un homme qui, le doigt tendu comme un prophete, montrait dans la lumiere de gioire Tepanouissement supreme de sa doctrine.
Sur de ses lecons comme de sa foi et du ciel
meme, que pouvait penser Lamennais logiquement des contradicteurs de VEssai? N etaitil pas manifeste pour lui que Ton attaquait le systeme du sens commun uniquement par routine d esprit, impuissance de comprendre, et egarement de passion ? Fallait-il, en parti-
1 Defense de VEssai, ch. xvn et dernier.
culler, chercher une autre explication a Tattitude des deux corporations des sulpiciens et des jesuites ?
Des les premiers jours de la nouvelle eglise gallicane, Emery avait rendu a Saint-Sulpice son vieux renom d ecole par excellence du clerge. Ses disciples conservaient, a Paris et dans quelques dioceses privilegies, ses tradi tions de piete, d etude et de vertu sacerdotale. Avoir contre soi Saint-Sulpice c etait done perdre les meilleures chances de gagner aux idees nouvelles peut-etre la portion la plus notable des pretres.
Du cote des jesuites, il semblait qu il y eut moins a craindre. Peu nombreux, sans autres ecoles que quelques petits seminaires, installes en France depuis la seconde restauration, toleres a la condition de ne point faire parler d eux, leur action ne pouvait guere avoir d etendue. Mais la legende de leur an tique puissance et de je ne sais quel besoin de domination s attachait a leur nom meme.
Surtout quand il eut appris qu une ordonnance secrete du general de la Gompagnie avait interdit dans 1 ordre renseignement de sept propositions plus ou moins extraites de VEssai^ Lamennais estima qu il avait tout a redouter. Et il attribua 1 opposition des jesuites a des mobiles d autant moins avouables, qu il se vantait d avoir pour
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ses doctrines [ approbation du Saint-Siege.
Loin de cornpter dans la Compagnie en France des jaloux et cles rivaux, Lamennais y eut de bonne heure nombre d amis et de disciples. Si des 1821 Rozaven se preoccupa d empecher, dans les maisons d etude de son ordre, des infiltrations menaisieniies, il defendit toujours d attaquer publiquement YEssai. Le decret porte en 1828, par le P.
Fortis, ordonne la meme attitude; celle-ci fut dictee par les egards dus a un defenseur illustre de 1 Eglise, la crainte d amuser les impies par les querelles en Ire catholiques, le souci de ne pas devancer les jugements de Rome 1 .
Lamennais et les siens n hesiterent pas a dire, a partir de 1822, que Rome s etait prononcee en leur faveur.
Geci etait sensiblement exagere. Une seule chose etait certaine : la traduction italienne de la Defense de l\Essai oeuvre du P. Orioli, mineur conventuel avait paru a Rome, avec le visa du P. Anfossi, maitre du sacre Palais, sur le rapport favorable de trois examinateurs. Parmi ceux qui essayerent d entraver cette publication, il put y en avoir qui grossirent aussi bien que Lamennais 1 importance de 1 evenement. En droit comme
1 Voir Etudes. 5 juin 1908, 20 octobro 1909.
en fait, le visa (TAnfbssi n engageait aucunement Tautorite pontificale. Et rien ne le montrera mieux que la condamnation prononcee dix ans plus tard, dans Tencyclique Singulari nos, centre le systeme du sens conimun.
Rozaven marquait exactement la limite des 1821, quand il disait aux jesuites de France troubles par le grand bruit mene autour de la signature du maitre du sacre Palais : les theses de philosophic du college remain, contraires aux idees menaisiennes, sont aussi publiees sous la meme signature.
Avec une certaine impatience, le philosophe de la Ghenaie avait demande un jugement form el sur sa doctrine. Pour garantir a Rome ses sentiments catholiques, il n avait pas hesite a employer le credit de 1 auteur du Pape*. Pie VII se refusa a dirimer la question qui lui etait soumise et laissa, de part et d autre, les opinions se produire librement. II ne m appartient pas de juger, observe alors Lamennais, ce que la religion gagnera a ce silence de Tautorite 2 . Et il poursuit la demonstration de son systeme, en ecrivant le troisieme et le quatrieme volume de YEssai. La il a recours aux proprie ties et aux miracles pour etablir la divinite
1 OEuvres completes de J. de Maistre. T. XTV, p. 236. - Lettre du 8 novembre 1821.
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du Christianisme, mais c est par oubli ou par precaution. La preuve a ses yeux decisive, le criterium par lequel on distingue la verite de notre religion, aussi facilement que son exis tence, c est qu elle est attestee par Funiversalite du genre humain. Malgre la vaste eru dition dont ils temoignent, les derniers tomes de YEssai laissent confuse la notion de la foi, fragile le raisonnement sur lequel se trouve fondee la croyance. Lamennais n y gagna que de voir contester tout ensemble sa theologie et sa philosophic.
Au debut, les choses se presenterent sous un jour plus favorable. Les lettres de ses amis, les articles qu ils consacrerent a son oeuvre lui permirent de croire que ses efforts n avaient pas ete inutiles et d en augurer quelque bien, meme dans le monde de ses contradicteurs : Les deux derniers volumes ecrivait-il au P. Anfossi, ont ete recues avec
une approbation presque universelle. Ils ont meme ramene un assez grand nombre d adversaires du second volume; mais il y en a d autres qui ne reviendront pas. Pour moi, je poursuis mon travail dans un esprit de soumission parfaite au Saint-Siege, et la divine Providence semble le benir par une quantite de conversions que la lecture de YEssai opere journellement, parmi les protestants et parmi les incredules. A Domino
i , LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
factum est istud, et est mirabile in oculis nostris i .
Nous ignorons malheureusement ce que le Maitre du sacre Palais repondit a cette lettre et quelles corrections il put suggerer a Lamennais qui le priait en grace de lui indiquer sincerement ce qu il estimerait a modifier dans cet ouvrage. Mais a defaut des critiques du P. Anfossi, d autres se firent jour. Par un simple coup d ceil jete sur la bibliographie de YEssai Ton peut s en convaincre.
c est surtout a partir de ce moment, que les brochures et les livres se multiplient contre la philosophie de la Chenaie. Et cette polemique se poursuivra, an milieu des combats contre le gallicanisme, des luttes de YAvenir des egarements supremes de 1884.
Non seulement cette foule d assaillants ne troublera pas la confiance absolue du maitre dans sa doctrine, mais elle suscitera autour de lui des ecrivains qui mettront leur plume au service de ses idees. Et a leur tour, le Catechisme du sens commun de Rohrbacher, les Doctrines philosophiques sur la certitude de Gerbet donneront aux convictions de La mennais une fermete nouvelle.
Des 1820, Joseph de Maistre lui avait ecrit : Vous savez sans doute que le traite du
1 Blaize, I, p. 4 2 9- Lettre du 3 novembre 182 3.
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docte Huet sur la Faiblesse de i* esprit humain alarma plusieurs docteurs ; et Voltaire ne manqua pas de dire qu il refutait la Demonstra tion evangelique. G eta it la un souvenir topique ; le bon sens de 1 erudit en doublait encore la portee, quand il ajoutait qu^a vouloir sortir du scepticisme par Tissue de la raison universelle il y avait quelques veritables difficultes 1 )). Mais a de pareilles observations, Lamennais a sa reponse toujours prete : raisonnement de cartesien ; raisonnement recu dans FEcole. Et a celui-ci, tout en le jugeant meilleur que celui-la, il n accordait aucune valeur contre les incredules du xix e siecle. II ne faut pas qu on s> trompe a Rome, mandait-il a Joseph de Maistre : leur methode traditionnelle ou tout se prouve par des faits et des autorites est sans doute parfaite aussi, et Ton ne pent ni ne doit Tabandonner ; mais elle ne suffit pas ; parce qu on ne la comprend plus. Depuis que la raison est souveraine, il faut aller droit a elle, la saisir sur son trone et la forcer, sous peine de mort, de se prosterner devant la raison de Dieu 2 .
La metapliore n etait pas pour effrayer Rome. Des les premiers siecles, la dialectique des
1 OEuvres completes. T. XIV, p. -^36. Lettre du 6 sept. 1820. Ibid., p. 871. Lettre du a Janvier 1821.
docteurs de 1 Eglise s etait employee a montrer aux pa iens les raisons de croire a 1 Evangile, sous peine de deraison. Jamais pourtant la tradition catholique n avait confondu la foi avec la pensee. Qund le prince des theologiens, saint Thomas, separe si soigneusement et par leur nature psychologique, et par les caracteres de leur certitude, sans parler de leur merite la connaissance de foi et la connaissance de raison, il ne fait que commenter le mot celebre de saint Augustin :
Quod intelligimus deb emus ratio ni, quod credimus auctoritati. Quelle esperance done pouvait-il y avoir de faire applaudir par TEglise des formulas comme celle-ci : toute certi tude repose sur la connaissance de Dieu ; la certitude n est qu une foi pleine dans une autorite infaillible ; il n y a de certain que ce qui est de foi ; cc toute certitude repose sur la foi .
A defaut d une approbation formelle, Finventeur d ? une theorie nouvelle de la certitude considerait le silence du pape comme un laissez passer. Mais cet argument etait bien infirme, puisque ses adversaires le pouvaient retourner centre lui. De la un malaise dans son esprit et une situation fausse devant Topinion. Et, comme par aiileurs, les luttes poli-
1 Essai, II, p. 4i 5 i32, 184, -
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tiques auxquelles il se melait dans les journaux, iVaboutissaient qu a laisser les abus en vigueur, sans lui valoir d autre recompense que le mecontentement du pouvoir et la sus picion des gens de bien, la melancolie envahissait Tame du philosophe et du royaliste meconnus.
Durant une breve periode de paix rela tive, il se mit a traduire Y Imitation de Jesus- Christ, sans trouver le secret du bonheur, ni meme la force d entreprendre le cinquieme volume qu il aurait fallu aj outer a YEssai pour Tachever. JVi vu, depuis un an, et je vois tous les jours, confle-t-il a M me Gottu, tant de trahisons, tant de bassesses, tant d indignites de tout genre que mon ame en est comme He trie. Un degout pro fond et invin cible de ce miserable monde s est empare d elle, ce n est pas la une bonne disposition pour ecrire. Je trouve la vie longue, et je rassemble mes forces pour la supporter. Ge travail est le plus grand qui nous soit impose dans cette vallee de larmes, comme 1 Eglise la nomme si bien. J ai fairn et soif de queique chose qui n est pas de la terre l .
G est dans cet etat d ame que Lamennais,
1 Lettres inedites a la baronne Cottu, p. i54, 26 fevrier 1824.
sans savoir comment, se decida a un long voyage avec Vuarin cc pour voir et pour se distraire . II rejoignit son ami a Geneve aux premiers jours cTavril 1 .
Depuis 1819, les deux pretres etaient en relation d amitie. La question du rapproche ment des Eglises les avait attires Tun vers 1 autre ; des convertis comme Senfft et Haller leur servaient de trait-d union; ils s aidaient mutuellement dans la controverse protestante. Ge fut dans un voyage de Vuarin a
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Paris, vers la fin de mars 1824, que fut regie le pelerinage des deux amis a la Ville eternelle.
Ils partirent cle Geneve le 2 juin. Trois jours apres, ils etaient ensemble a Turin 2 chez les de Maistre, puis a Genes chez Farcheveque Lambruschini, et enfin ils atteignaient Rome, Tavant-veille de la fete de saint Pierre. Des son arrivee, Feli ecrivait a Jean : Quant a mon voyage en general, c est bien la plus rude penitence que la Providence put m envoyer. Je n y ai pas eu deux heures d amusement et je me suis plus ennuye que dans tout le reste de ma vie ensemble. S il ne tenait qu a moi, je partirais ce soir pour Civita-Vecchia, afin d y
1 Ibid., p. i56; Revue des deux mondes, i5 oct. 1906, p. 785. M. Victor Giraud a publie la quarante-sept lettres inedites de la Mennais a 1 abbe Vuarin.
2 Blaize, II, p. 9. Lettre du 5 juin 1824.
PENDANT LA NOXCIATURE DE M" MAGGH1 19
cliercher un navire qui put me ramener en France sur-le-champ. Apres tout, ce que j ai appris me servira 1 .
Qu avait done appris ce voyageur ennuye?
A travers la Suisse, la Savoie et la Haute- Italie, il avait decouvert quelques pretres avides de lire YEssai, des peuples attaches encore a la religion, mais denues de secours, 1 Eglise laissee partout sans defense, les hommes en tous lieux semblables a eux-memes a quelques nuances pres, c est-a-dire occupes de leurs affaires, de leurs ambitions, de leur petit amour-propre et ne concevant pas que le bien puisse etre aimepour le bien . Et il pensait que le meme spectacle s offrirait a Rome a ses regards attristes".
Apres quelques semaines passees dans la ville eternelle, malgre 1 aimable accueil qu il rencontre partout, un ennui inexorable le domine. II reve, non pas d entreprendre avec Leon XII la reforme de 1 Eglise, ni de conquerir a ses idees la capitale du catholicisme, mais uniquement de repos. Laisser tourner le monde a son gre, abandonner a Dieu cette boue infecte et chaotique de FEurope, pour qu il y jette, a son heure, des elements purificateurs : telle est la philosophic de ce tou-
1 Ibid., II, p. i5. Lettre du 18 juin 182 \.
- Ibid., il, p. 3. Lettre du 19 mai 18-24.
riste fatigue. Quant a lui, son parti est de vivre a Fecart, avec quelques livres et quelques amis soit a Paris, soit a la Chenaie. I/unique effort de proselytisme dont il est capable, c estde lancer dans Rome quelques volumes de VEssai et quelques numeros du Memorial catholique 1 . Se peut-il rien de plus pacifique et pourrait-on dire de plus bourgeois?
G est sous cet aspect d un lutteur epuise et assagi, que Lamennais apparaissait a la diplomatie francaise. A la date du i3 juillet, on mandait de Romeau ministere des Affaires etrangeres, a Paris.
J ai eu rhonneur d ecrire a Votre Excel lence que M. de la Mennais etait arrive a Rome avant la saint Pierre. II est venu me voir dans les premiers jours de juillet, il ncfa demande sur-le-champ s il n y avaitpas, dans les ports de FEtat pontifical, quelque batiment du Roi qui put le reconduire en France.
Sa sante parait tres alteree et il n aspire qu a retourner dans sa patrie...
...[11] s exprime en termes tres circonspects sur les affaires de France. II dit qu il ne veut plus que retourner dans sa province, pour y travailler a de nouveauxouvrages qu il medite depuis longtemps... Des deplacements, les
1 Ibid., II, p. 3, 5, 7, 12, 17, 19. Lettres des 19, 22, 3o mai. 12, 18 juin, 9, 16 juillet 1824.
PENDANT LA NONCIATURE DE M gr MACCHI ^1
distractions d un voyage, les illusions detruites Font eclaire sur sa fausse route, en le ramenant n en deplaise a ce qu il pourrait s imaginer lui-meme a des sentiments d union, de deference et de respect pour le gouvernement du Roi.
Ges sortes d esprits, ouverts et absolus, sortent de 1 erreur tout entiers, comme ils y sont entres 1 .
En depit de cette belle assurance, Artaud ne tarde pas a devenir inquiet sur la conver sion politique de Lamennais. Gelui-ci, recu deux fois en audience par le souverain Pontife, n en aurait-il pas profile pour faire an Vatican le proces du gouvernement royal ?
Comme s il voulait s affermir lui-meme centre les doutes qu il eprouve, le diplomate recueille avec soin les nouvelles et les bruits qui courent : la philosophic de YEssai est suspecte an college romain, le livre defere au Saint-Office, le voyage du pelerin aurait ete machine par Severoli et Mazio. deux zelanti, le pape aurait fait comprendre a deux cardinaux qu il ne se meprend pas sur Fesprit chimerique du grand ecrivain 2 . Malgre
1 Arch. Aff. etr., Rome, g58, f 84. Depeche du i3 juillet 1824. Arlaud lui-meme a publie cette depeche in extenso dans son Histoire du pape Leon XII, I, p. 264.
Ibid., i 92, 1 38, 201. Depeches du 17 juillet, 9 aout, 10 septembre 1824.
tout, Artaud n est tout a fait a Taise, que le jour ou Lamennais quitte Rome. Le lendemain du depart, il ecrivit a Paris : Un danger importun n existeplus; M. de la Mennais est parti... Je m applaudis de rr avoir plus a redouter son intervention si genante 1 . Ces expressions un peu fortes sont en contraste avec le langage des premiers jours.
Apres s etre mollement abandonnes a Tidee que le breton melancolique et souffreteux passait ses journees a devorer ses ennuis, nos diplomates en etaient venus a redouter ses menees aupres du Saint-Siege. N etait-ce pas se tromper deux fois? En fait, quelle trace Lamennais avait-il laisse, au Vatican, de son passage?
Leon XII et son entourage n etaient pas sans avoir quelque idee du personnage, avant qu il n arrivat, en pelerin, au tombeau des Apotres.
Pendant le conclave qui avait suivi la mort de Pie VII, le nonce de Paris avait expedie a Rome une longue depeche sur un article retentissant de Lamennais paru dans le Drapeaii blanc (22 aout 1823). L article etait un acte d accusation en regie centre TUniversite, sous forme de lettre au grand-maitre, M sr de
1 /hid., f -2o3. Depeche du 10 seplembre 1824.
PENDANT LA NONCIA.TURE DE M g MACCHI *
Frayssinous. L archeveque de Paris ayant fait au journaliste de secretes remontrances, celui-ci repliqua par une lettre secrete aussi, mais hautaine, implacable, vibrante d indignation A . Poursuivi par les tribunaux, il aggrava volontairement son cas, en reprenant la question devant le public. Son requisitoire se terminait par cette apostrophe a Teveque d Hermopolis :
(( Monseigneur, je lis dans TEvangile que les disciples de Jesus-Christ eloignant de lui les enfants qu on lui presentait, il fut emu d indignation, et leur dit : Laissez les petits enfants venir a moi, et ne les empechez pas d approcher ; car c est a ceux-la qu est le royaume des cieux.
<( Ne pouvons-nous pas a dresser a TUniversite les memes paroles ? Ne pouvons-nous pas lui dire : Laissez les petits enfants qui vous sont confies venir a Dieu, a Jesus- Christ et ne les empechez pas d approcher; ne leur fermez point la voie du salut; ne souffrez pas que Ton corrompe, par des lecons d impiete et des lecons de libertinage, Ja purete de leur foi et Tinnocence de leurs mceurs. Un compte terrible vous sera demande de ces jeunes ames que Dieu appelle a son royaume; malheur a qui les
1 Voir Henrion. Vie de M. Frayssinous, II, p. 4 2O-435.
depouille de ce celeste heritage ou qui permet qu on le leur ravisse ! Trop longtemps on les a separes de leur pere; laissez-les revenir a lui; que vps ecoles cessent enfin d etre les seminaires de Tatheisme et le ves tibule de Fenfer.
Frayssinous fit inserer dans le Moniteur la note suivante :
(( Un espece de manifeste a ete lance dans le public contre I Universite, dont j ai Thonneur d etre le chef. Des raisons de convenance m empechent de m expliquer ; je le ferai quand le moment sera venu. Je declare, en attendant, que je ne changerai rien au systeme d administration que j ai adopte et que je tacherai toujours de marcher avec force et mesure, entre les cris de ceux qui trouvent que je fais trop et de ceux qui trouvent queje ne fais pas assez.
Le Grand-Mai tre.
Le jour meme ou parurent ces lignes, le nonce mandait a sa Cour :
Tous les jours se font sentir davantage les inconvenients de la liberte de la presse ; et tres souvent les bons en sont reduits a le deplorer.
L abbe de la Mennais, bien connu par ses lumineux ecrits, ses talents, son zele et son savoir sacre, profitant de la liberte de la
presse a denonce au public, dans un article du Drapeau blanc, des fails tres graves qui se seraient passes dans quelques colleges appartenant a I Universite... I/archeveque de Paris, surpris et afflige, a blame 1 abbe dans une lettre particuliere a laquelle celuici a repondu, a ceque jVi appris, en s echauffant un peu... Le ministere public a cru devoir citer devant les tribunaux Tediteur responsable du journal... A rencontre de cette citation, Tabbe a ecrit dans la meme feuille un article ou il confirme les faits denonces par lui...
(( Tout le monde rend justice au merite de Tabbe de la Mennais et convient de sa bonne foi, de ses bonnes intentions. Mais il n est personne qui ne juge imprudente et du plus mauvais effet la divulgation de faits tres peu croyables, peut-etre inexistants, fort difficiles a etablir. Meme s ils etaient vrais et prouves, il aurait convenu de les dissimuler, ou il aurait suffi d un donner une connaissance confidentielle a M gr le grand-maitre, prelat plein de zele, de prudence, de sagesse, et toujours prompt a reparer les desordres des qu il les voit 1 .
Le nonce aurait done voulu, en cette affaire, plus de reserve. Mais ses sentiments
1 Arch. Vat. Corr. None. Depeche du 4 septembre i8a3.
n en demeurerent pas moins favorables a Lamennais. Deux mois plus tard, en envoyant au cardinal della Soniaglia, secretaire d Etat du nouveau pape, un article sur les devoirs du temps present, IF etait heureux de faire remarquer que cette recente escarmouche n avait pas ete inutile a la reforme de Tenseignement public. Et lorsque commencerent a paraitre les premieres livraisons du Memorial catholique ceuvre de Gerbet et Salinis patronnee par Lamennais le prelat n hesita pas a en faire 1 eloge a Rome, a en vanter 1 utilite pour la religion 1 . On ne sera done point surpris que pour annoncer la venue de Lamennais dans la ville eternelle, il ait use de
termes de bienveillance :
(( Votre Eminence n ignore pas les ecrits celebres de ce seigneur abbe, et ses senti ments de devoument au Saint-Siege, dont il defend vigoureusement 1 autorite, avec un talent qui le classe parmi les ecrivains les plus puissants. Pour tous ces titres, et parce qu il est un excellent ecclesiastique en mesure de rendre a la religion catholique des services chaque jour plus grands, il merite consideration, estime et egards. Je le sais bien, un article tres fort, ecrit par lui dans le Drapeau blanc et ou il denoncait les
1 Ibid. Dcpeche du 20 Janvier 1824.
PENDANT LA NONCIATURE DE M gr MACCHI 27
graves desordres de quelques colleges, lui a valu le mecontentement du grand-maitre de TUniversite et celui de Tarcheveque de Paris, auxquels il ne plait guere. II faut ajouter que le ministere duroi lui estcontraire et plus que les autres ministres celui des Affaires etrangeres. Ceci provient de ce que M. de la Mennais a imprime certaines choses ou il semble lui reprocher d avoir maintenant une maniere de penser assez differente de celle d autrefois 1 . En outre, il compte beaucoup d adversaires a cause des principes defendus par lui dans le deuxieme volume de son ouvrage sur 1 indifference en matiere de religion. Et enfin, la liberte avec laquelle il a attaque les actes du gouvernement lui a attire de nombreux ennemis, qui 1 appellant une tete chaude et un homme dangereux. Pendant le sejour que le seigneur abbe fera a Rome, ces infor mations pourront servir de lumiere a Votre Eminence 2 .
Dans sa brievete, la depeche du nonce etait instructive. Elle faisait equitablement la part de Teloge et de la critique. S il Favait ignore, le secretaire d Etat aurait su, par ce rapport sommaire de M gl Macchi, que le visiteur annonce etait un pretre celebre,
1 Lamennais, en effet, avait reproche a Chateaubriand sa versatilite.
2 Ibid. Depeche du i cr juin
meritant et conteste. C etait assez pour fixer la contenance a garder. On mil au Vatican de 1 empressement a honorer Lamennais. Des Farrivee a la porte du peuple, il fut invite a descendre chez M sr Mazio, et le pape lui fit assigner un logement au college romain.
Assez promptement et a deux reprises, il fut recu par Leon XII, sans etre presente par Fambassadeur de France. La premiere audience tut courte, la seconde plus longue 1 . Toutefois ces entrevues n offrirent sans doute rien d importarit ; car Feli en rendait compte a Jean par ces simples mots : Le Saint- Pere, que j ai vu deux fois et qui m a comble de bontes, vent me revoir encore pour causer, m a-t-il dit, plus a loisir. Ainsi, il faut que j attende ses ordres 2 . Cette causerie n eut jamais lieu. Le 23 juillet, Lamennais partit pour Naples. De retour a Rome, il ne vit le pape que le 6 septembre, tres pen de temps, pourprendre conge 3 . Cependant, 1 impression ressentie fut douce et profonde : au lendemain de ces visites au Vatican, Lamennais ecrivait : G est un bon et digne pape et un
1 Arch. Aff. etr., Rome, g58, f 104. Depeche du 23 juil let 1824.
2 Blaize, II, p. 18. Lettre du 16 juillet 1824. Meme note dans uiie lettre du i3 juillet a M lle de Luciniere (Forgues, II, p. i83).
:: Arch. Aff. etr., Rome, 968, f 2o3. Depeche du 10 septerabre.
PENDANT LA NONCIATURE DE M g! MACCHI 29
homme d un grand merite 1 ; et dix ans plus tard, dans le pamphlet des Affaires de Rome, il assurait que la memoire du pontife ne cesserait jamais de lui etre venerable et chere.
Leon XII, de son cote, garda le souvenir de rillustre ecrivain. II demandait de ses nouvelles avec affection a ses amis, il accepta avec plaisir son portrait 2 ; il semble meme avoir eu, des le premier moment, quelque idee de fixer Lamennais a Rome. S il veut un canonical, nous le lui donnerons, disait le cardinal della Somaglia a Artaud. On pourrait Tattacher a quelque bibliotheque, comme M gnor Mai.
Artaud laissa tomber ce propos : il ne savait pas comment le projet serait pris a Paris et il le jugait d ailleurs inexecutable, parce que cc le fier breton s y preterait mal, parce que sa a franchise lui nuirait pendant un long sejour a Rome , parce qu enfin les ecclesiastiques en possession de diriger les decisions du Saint- Siege verraient cet etablissement avec peine et le combattraient avec succes 3 . L affaire
1 Forgues, II, p. i85. Lettre du i3 juillet 1824.
2 Ibid.. I, p. 3o. Lettres de Ventura (8 juin 1827), d Orioli (9 aout 1827). - Ceci prouve que le portrait fut offert et accepte ; mais les preuves manquent pour etablir que ce por trait etait le seul ornement du cabinet du pape ; et Lambruschini met le fait en doute.
3 Arch. Aff. etr. Rome, gSS. Depeche du i3 juillet 1824.
3o IAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
n alla jamais plus loin, le cardinal ayant sans doute interpreter le silence d Artaud com me un signe des dispositions facheuses du gouvernement francais. Un peu plus tard, Pidee revint sous une autre forme ; non que Leon XII ait jamais voulu faire de Lamennais un car dinal (le fait est denue de preuves et meme invraisemblable *) ; mais il est a croire, comme Artaud le dit expressement, qu il fut question
1 Ce sont les SenfFt qui, a Irois reprises, ont insinue, puis affirme a Lamennais que Leon XII le voulait cardinal et 1 avait reserve in petto (Voir Forgues, I. p. 53; II, p. 18, 180. Lettres du 1 5 novembre 1826, fevrier 1829, Janvier i83o). Lamen nais releve vaguement le fait, dans une reponse du 28 fe vrier 1829, et d une fa con precise le 22 Janvier i83o.
Les SenfFt disaient ce qu ils pensaient; mais leurs dires ne sont pas des preuves. Leon XII savait, an en pas douter, que le cabinet des Tuileries n accepterait pas 1 elevation de Lamennais au cardinalat ; comment imaginer que ce pape, dont la conduite fut toujours tres circonspecte a 1 egard du gouvernement francais, se serait arrete a une decision en travers de laquelle il aurait rencontre ce meme gouverne ment? Invraisemblable en 1824, ce dessein Test plus encore les annees suivantes, parce que Lamennais est en opposition plus ouverte avec les ministres de Charles X.
Heste le temoignage de Wiseman dans ses Souvenirs des quatre derniers papes. II est assez caraoteristique ; mais il ne demontre rien : i parce que 1 auteur cite de memoire une allocution consistoriale dont il ne donne pas la date precise ; 2 parce que ce texte ne s applique pas necessairement a Lamennais ; 3 parce qu enfin nous savons, par une conversation du cardinal della Somaglia avec Artaud (depeche du 28 novembre 1826) que le personnage reserve dans 1 allocution du 20 octobre etait, non pas Lamennais, mais le prelat Marchetti. Au surplus, nulle trace du projet attribue a Leon XII ne se rencontre ni dans la correspondance de Fambassadeur de France a Rome, ni dans celle du nonce de Paris.
d\m litre d eveque in partibus et que le projet echoua parl opposition qu y mit leministere 1 . Quoi qu^il en soil, il est indeniable que le souverain pontifetemoigna au pelerin de 1824 une grande bienveillance, et que, des cette date, il Feut volontiers retenu dans la ville eternelle, a un titre quelconque. Si Tevenement se fut realise, les menaisiens y auraient applaudi et ils y auraient vu pour les idees du maitre milie chances de prevaloir dans les conseilsdu Saint-Siege. Cinq ans plus tard, Lamennais observait avec beaucoup de clairvoyance que son influence eut ete petite 2 . Et rien n est plus sur. Son caractere imperieux, son impa tience d agir, ses plans de reforme universelle etaient trop pen accommodes aux habitudes du sacre college et au temperament personnel de Leon XII ; inquietant des le debut, bientot isole des grandes affaires, le fier breton comme Tappelait Artaud serait devenu, pour le plus grand tourment de sa vie, le temoin force et impuissant d un gouvernement ecclesiastique juge par lui deplorable. Le pape montraitqu il avait penetre Thomme, quand il disait au cardinal della Somaglia : cc c est un exalte : etau cardinal Turiozzi : Ge francais
est unhomme distingue, ila du talent, del instruction, je lui crois de la bonne foi ; mais
1 Artaud. Histoire du pape Leon XII, I, p. 270.
2 Forgues, II, p. 18. Leltre du 28 fevrier 1829.
c est un decesamantsdelaperfection, qui, si on les laissaitfaire, bouleverseraientlemonde 1 . Le projet de retenir a Rome un personnage de cette trempe, tiendrait done plus de la pru dence que de la faveur ; c etait, pourrait-on dire, un traitement medicinal que le pape avait en vue. En arrachant a Fexcitation du milieu parisien, aux tracasseries d un pouvoir maladroit, un publiciste expose a manquer de mesure, on comptait Fassagir ; la vertu apaisante de 1 atmosphere romaine, la satisfaction du merite reconnu,les conseils directs du Vatican auraient aide a la cure ; et ainsi le grand ecrivain aurait ete garde de tons les hasards, sans rienperdre de sa puissance. Voila, semble-t-il, en quelles bornes il convient de renfermer la bienveillance temoignee par Leon XII a Lamennais en 1824. La porter au dela est une imagination pure, en desaccord avec les faits certains, avec la psychologic du pape, avec la conduite tenue par Rome, dans les affaires publiquesauxquelles mela son nom le futur fondateur de YAveriir.
Avant 1825, Lamennais s etait occupe de la religion dans ses rapports avec la politique.
i Arch. Aff. etr., Rome, g58, f i38, dep. du 9 aout ; f Artaud au baron de Damas, i3 septembre i8a4-
PENDANT LA NONCIATURE DE M gr MACCHI 33
On n a qu a relever, dans ses premiers et deuxiemes Melanges, ses articles du Conservateur et du Drapeau blanc, pour s en rendre compte. Mais c etaient la des vues de detail, des exposes partiels de la situation de TEglise en France. A son retour de Rome, le journaliste decida de dire sa pensee plus au long, dans une brochure qui revelat aux catholiques de notre pays ou ils en etaient.
Geux-ci apprirent done que la societe politique et civile regie pour la Gharte de 1814 etait athee ; que cet atheisme dominait la famille aussi bien que la cite ; et que la loi regardait la religion catholique comme une chose d administration, a Tegal des theatres et des haras. Pour beaucoup de fideles qui avaient assiste avec emotion au Te Deum chante a Notre-Dame devant Charles X, le 23 septembre 1824, pourcelebrer son joyeuxet chretien avenement, les revelations de Lamennais durentparaitrequelquepeuparadoxales. D autant que Montlosier venait de reprocher a Louis XVIII de chercher dans la religion Tappui de son trone, et qu il s appretait a denoncer a 1 opinion le systeme organise par la con gregation et les pretres avec la complicate du pouvoir pour s emparer du gouvernement * . Qui avait raison du gentilhomme auver-
La monarchic francaise au i er Janvier 1824, p. 243 ; Memoir e a consulter sur un systeme religieux et politique^
gnat on du pretre breton ? Les journaux se partagerent la-dessus, au gre des preferences du parti qu ils servaient. Et ces contradictions ne firent qu animer a la lutte le solitaire de la Ghenaie. Une brochure nouvelle mil en cause, avec plus de vivacite encore, le gouvernement royal. II etait ni plus ni moins accuse de cooperer a une tentative de schisme et d^eglise nationale.
Le sacre de Charles X a Reims, le discours prononce a cette occasion par le cardinal de la Fare, le requisitoire du procureur Bellart contre le Courrier et le Constitutionnel poursuivis d office pour avoir outrage la religion, 1 entree de trois prelats au Conseil d Etat, la nomination de quelques eveques a la pairie, la restauration de la faculte de theologie a la Sorbonne, semblaient temoigner que le roi de France entendait honorer et aider TEglise en fils de Saint-Louis. Mais, aux yeux de Lamennais, ces actes s expliquaient autrement ; ils ameneraient plus de servitude que de protec tion ; et en tout cas ils n^apportaient aucune attenuation a la pretention avouee par le gou vernement derestaurer, dans la nouvelle Eglise gallicane, tons le gallicanisme de Tancienne. Le ministre des affaires ecclesiastiques venait
p. 17, 76. Ce dernier ouvrage est de 1826 ; mais les idecs en avaient etc developpees des 182$, par Montlosier, dans une serie de lettres publiees dans le Drapeau blanc.
PENDANT LA NONCIATURE DE M gr MACCHI 35
de reprendre, comme au nom du pouvoir, latheologie de 1682, et unecirculaireministerielle avait enjoint aux professeurs de seminaire d enseigner la doctrine des quatre arti cles. Logiquement, c etait dresser une chaire, centre la chaire de saint Pierre. Aucune pro testation ne pouvait empecher les faits d avoir cette signification et cette portee. Or, sans le pape infaillible et souverain, point d Eglise; sans Eglise point de christianisme ; sans christianisme, point de religion. La rigueur des raisonnements, comme 1 etude de Thistoire, demontrait la liaison inevitable de ces trois propositions. Des lors et quelles que fussent les intentions de ceux qui, en remettant sur pied le gallicanisme, dressaient un belier contre les murs de la cite temporelle comme de la cite spirituelle la consequence etait certaine : ce systeme athee, si rien n en arrete le developpement, aneantira la societe liumaine et le genre humain meme ; seule T Eglise survivra a cette ruine universelle et s eleveraau sejour qui lui est promis, en chantant rhymne de Teternite.
Ges mots sont les derniers par lesquels s acheve le livre De la religion consideree dans ses rapports avec I ordre civil et politique. La perspective qu ils ouvrent au lecteur surpris, est toute semblable a celle qu entrevoyait Platon, quand il ecrivait dans son traite des
Lois ces paroles prises par Lamennais pour epigraphe : Omnis humane societatis fundamentum convellit, qui religionem convellit.
Mais un apologiste $u christianisme comme Frayssinous avait peine a reconnaitre qu il travaillat a bouleverser la societe, en se proclamant le disciple de Bossuet ; et Picot, dont la plume s occupait a ecrire 1 histoire ecclesiastique de notre xvm e siecle, ne pouvait saisir comment le gallicanisme Tempechait d etre Tami de la religion et du roi. La cour et la ville le comprenaient moins encore. De meme le vieuxclerge. Seuls,ouapeu pres, les jeunes pretres battaient des mains an langage de Lamennais. Gette profession de foi ultramontaine, cette logique absolue, ces dures lecons donnees au pouvoir les ravissaientd aise : elles satisfaisaient a la fois leur sens catholique, leur inexperience de la vie et la generosite de leur age. Sur 1 autorite d un ecrivain de genie, dont ils reveraient le magistere comme celui d un Pere de TEglise, ils etaient persuades que le malheur capital des temps modernes etait de denier aux pontifes romains la puissance et le role incarnes dans le nom de Gregoire VII ; ils voyaient, dans les gallicans du parlement et de Tepiscopat, les pires ennemis de la foi et de la grandeur nationale.
Get etat d esprit etait pour Lamennais un sujet de consolation et d espoir ; son ame,
PENDANT LA NONCIA.TURE DE M pr MACCHI 3;
froissee de mille contradictions, s epanouissait an rayonnement d une sympathie grandissante ; 1 avenir lui paraissait moins sombre, quand il regardait le clerge destine a former la conscience des generations nouvelles 1 .
Le gouvernement, au contraire, s inquietait d un ultramontanisme aussi decide, en voie de se repandre par tout le pays. Tout en jugeant excessives les preoccupations deMontlosier, il nvait les siennes. S il eutpu y reussir, ilaurait aime a solidariser 1 episcopat tout entier, dans une declaration de principes respectueuse de Rome et favorable a Tindepen dance des princes. L entreprise ne put aboutir comme on 1 eut revee. Frayssinous, ainsi qu il convenait a rauteur des Vrais principes de l-Eglise gallicane, redigea bien le manifeste ; mais il manqua au bas nombre de signatures ; celles qui y furent apposees a Paris meme avaient le malheur d etre donnees par des prelats que leurs relations particulieres avec le pouvoir semblaient condamner d avance a servir docilement ses vues ; les adhesions qui suivirent, outre qu elles furent sollicitees par une circulaire ministerielle de Frayssinous, ne depasserent pas la trentaine et elles etaient si pen concordantes que le Moniteur n en publia pas le texte 2 .
1 Forgues, I, p. 284. Lettre du 26 fevrier 1826.
Les quatorze signataires de Paris furent les archeveques
On devine si de pareils combattants pouvaient faire reculer celui qui avail jure dans son coeur d exterminer le gallicanisme. La magistrature que le gouvernement commit la maladresse de lancer avec Tepiscopat a Tassaut des doctrines ultramontaines ne fit qu exasperer le theologien qu elle condamna par unarretaussi ridicule quesolennel l . Les brochures desamisdeFrayssinous,enetendant la polemique, 1 envenimerent 2 . Lamen-
de Sens, Reims, Aix, Besancon, Bourges, 1 ancien archeveque de Toulouse, les eveques d Amiens, Autun, Evreux, Montpellier, Nantes, Quimper, Strasbourg, Tulle. - - Les archeveques de Sens et de Besancon, 1 ancien archeveque de Toulouse, les eveques de Montpellier, d Amiens et de Quimper etaient membres de la commission episcopale, alors reunie au Louvre pour 1 execution de 1 ordonnance royale, du 20 juillet 1826, portant institution a Paris d une ecole de hautes etudes ecclesiastiques ; 1 archeveque de Sens etait membre du conseil prive ; les archeveques de Besancon et de Reims, 1 eveque d Autun etaient membres du conseil d Etat ; 1 eveque de Strasbourg etait precepteur du dauphin.
1 Ce jugement (22 avril 1826) prononcait la saisie de 1 ouvrage de Lamennais, plus une amende de 3o francs.
2 L abbe Clausel de Coussergues se distingua par son ardeur dans cette polemique : Lettre d un grand vicaire a un homme du monde ; Ouelques observations sur le dernier ecrit de Vabbe de Lamennais; Nouvelles observations; Der nier es observations. Ms 1 Clausel de Mentals y alia d un mandement et M. Clausel de Coussergues, conseiller a la cour de Cassation, d un article dans la Quotidienne. Avec Boyer, les trois Clausel etaient parents et compatriotes de Frayssinous. Ce qui faisait dire a Lamennais, dans une cruelle replique inseree dans le Memorial catholique : Par le seul devouement des siens, Ms r d Hermopolis a pu s entourer d une sorte de concile domestique.
nais, aide deses disciples du Memorial catholique, profita de toutes les occasions qui s offraient d affirmer ses idees. Dans tous les seminaires, dans tons les presbyteres de France, il n y eut plus qu une question : Valaitil mieux suivre les Aphorismes de Lamennais ou Y Antidote du sulpicien Boyer 1 ? Exalte par la lutte, Fintrepide champion ne voyait autour de lui que des pervers faisant la guerre a la verite ou des laches qui tournaient le dos a Tennemi.
Le silence du pape lui etait une enigme. En regardant du cote de Rome, il disait tristement : On est bien faible la ou Ton devrait etre si fort 2 . Persuade que ses brochures virulentes etaient un acte necessaire, commande par le service de la religion, il n arrivait pas a comprendre comment les chefs de la hierarchic demeuraient dans une reserve expectante. Seule la mort a breve echeance du gallicanisme, sous les foudres du Vatican,
pouvait sauver TEgliseet FEtat. On s etonne du silence de Rome, ecrivait-il, et personne ne pent savoir ce que deviendrait cet etonnement, s il seprolongeait. II y a des moments qu il faut saisir et qui ne se representent pas.
1 Les Aphorismata etaient un simple feuillet de Lamennais centre la declaration de 1682. Boyer y ropondit par 1 Antidote contre les Aphorismes.
! Forgues, T. p. 9,34. Lettre du 26 fevrier 1826.
f\Q LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
Une autre chose qu il n est pas moins impor tant de concevoir, et qui tient a 1 etat des esprits et de la societe, c est que, si Ton parle, on doit parler tres franchement et tres fortement. La moindre- hesitation, le moindre ambage reduirait presque a rien 1 effet du jugement prononce ; le courage de la verite et de I autorite, la confiance dans leur force, est aujourd hui la politique la plus sure et la vraie prudence. Paraitre craindre c est etre vaincu. Voila ce qu on ne se persuadera jamais assez. De plus, si Ton ne va pas droit au fait, on continuera de disputer eternellelement. Les distinctions, les subtilites perpetueront la querelle, et finiront par jeter du ridicule sur le fond meme de la doctrine...
Dieu veuille qu on ne se laisse pas gagner par le temps 1 .
Telles etaient les idees arretees de 1 ardent polemiste sur les devoirs de Rome. On doit juger de sa stupeur quand ses adversaires se mirent a repandre le bruit que Leon XII, loin de soutenir les ultramontains de France, les desavouait 2 . Lamennais para d abord le coup, comme il put, repondant qu il ne re-
1 Ibid., p. 289. Lettre du 18 mars 1826. - - Dans le memc sens, lettres du i er avril (p. 243), du 8 juillet (p. 257), du 9 aout (p. 261).
2 Clauselde Coussergues, le depute, affirma le fait, dans une brochure d abord, puis dans la Quotidienne, du 22 aout 1826 la Gazette de France y fit echo.
PENDANT LA NONCIATURE DE M g MACCHI f \\
pondrait rien, et que le temps dissiperait vite les illusions des gens assez credules pour se Tier a des allegations audacieuses. (Quotidienne, 23 aout.) En realite, il etait embarrasse et inquiet. Pour sortir d embarras et d inquietude, il ecrivit a son ami Ventura et au nonce de Paris 1 . Delivre a peine d une crise cardiaque qui avait mis sa vie en danger, a la veille de partir pour les Pyrenees, il demandait a M 8r Macchi lumiere et force.
(( Je crois de mon devoir de vous soumettre quelques observations fort importantes sur Tetat actuel de la controverse avec les gallicans. Us ont cesse de repondre aux preuves qu on leur oppose ; ecrases par ces preuves, ils redoutent la discussion et la fuiront desormais de plus en plus. Sous ce rapport, le triomphe des doctrines catholiques est complet. Mais, a defaut de raisons, les adversaires de Rome ont recours en ce moment a un autre moyen pour miner la verite dans les esprits. Ils font parler le souverain Pontife et, par une impos ture tres dangereuse, ils mettent dans sa bouche les louanges les plus expresses de la declaration du 3 avril et un desaveu formel de ceux qui soutiennent ses propres senti ments. Je sais bien que tout cela n est qu un grossier mensonge; mais si ce mensonge n est
1 Voir la lettre a Ventura dans Etudes, 5 mars 1910.
pas releve, il passera sans aucun doute pour une verite constante, et I attachement meme des catholiques francais pour le pape les precipitera dans le gallicanisme. Cette conse quence est inevitable. D un autre cote, les defenseurs du Saint-Siege et de ses doctrines se trouveront dans la position la plus diffi cile et la plus fausse, puisqu ils paraltront en hostilite centre Rome, en continuant de combattre pour elle.
(( Le sort de la religion dans ce pays peut dependre du parti qu on prendra. Lesconjonctures, rTen doutez pas, sont graves et pressantes. On met audacieusement en scene le Saint-Pere lui-meme ; on s autorise de lui pour propager des maximes de schisme ; et les invposteurs seront crus, si Ton garde le silence ; se taire, lorsqu on affirme de semblables faits, c est les avouer. Pour moi, je mets toute ma confiance en Dieu ; c est devant lui que je vous ecris ; j ai voulu acquitter ma conscience, voila tout.
Ges li^nes sont du 26 aout 1826. Elles fu-
rent immediatement transmises a la secretairerie d Etat par M gi Macchi. Le cardinal della Somaglia repondit que le fait dont on s enquerait avec tant de sollicitude etait controuve 1 . Avant meme de recevoir cette depeche con-
1 Arch. Vat. Corr. None. Lettre dug septembre 1826.
PENDANT LA NONCIATURE DE M gr MACCHI /|3
solante, le nonce avait fait savoir, dans une visite, ce qu il pensait de I incident ; il ne voyait la que des caprices de chien aboyant apres la lune 1 . Mais il etait bien impossible a Tame melancolique et violente de Lamcnnais de prendre les choses avec cette philosophie enjouee. Calmees pour un temps, ses apprehensions ne devaient pas tarder a reparaitre plus vives.
Quelle etait done precisement, sur la situa tion politico-religieuse, la pensee de Home?
Le nonce apostolique a Paris, M r Mace hi, n etait pas arrive dans notre pays sans ins tructions. Quand il etait venu, en 1819, reprendre la place dont un geste violent de Napoleon avait chasse Caprara, clix annees auparavant, on n avait pas manque de lui dire comment il devait se conduire a regard du gallicanisme. A tout prix, il devait eviter que le clerge de France souscrivit de nouveau les articles de 1682. dependant, on lui recommandait la prudence, la circonspection, les managements ; on lui rappelait que si la declaration avait ete cassee et annulee par les souverains Pontifes notamment par Innocent XII et Pie VI la doctrine me me ties quatre articles n avait fait Tobjet d aucuii
1 C. de Ladoue. Monseigneur Gerhet, I, p. 334- Lettre d Ange Blaize a Lamennais, racontant la visite du nonce.
jugement direct et formel de Rome 1 . C est dans ces avis de sa Gour, et non dans les diatribes de Lamennais, que le nonce cherchait la regie de sa conduite.
Les attaques tres 4 nettes contre la declara tion de 1682 etaient loin de lui deplaire. II s etait empresse d envoyer an cardinal della Somaglia un exemplaire de La religion cotisideree dans ses rapports avec I ordre civil et politique. An premier bruit que Lamennais pourrait avoir a repondre de son livre devant les tribunaux, il avait multiplie les demarches aupres des ministres et du president de la cour, pour empecher ce scan dale et cette faute 2 . Quand le proces eut lieu, il en fut navre 8 . A 1 egard de Touvrage et de Fauteur, son sentiment vrai etait fait d admiration et cle reconnaissance. Dans un pays ou les Hbertes gallicanes etaient dans la bouche de tous, et i ignorance de la matiere extreme, Lamennais venait d ecrire un livre fort et lumineux qui manquait * et il n y avait qu a louer le courage avec lequel il s etait expose a mille ennuis pour la defense du Saint-Siege V Ptiis le nonce ajoutait :
1 Arch, de la None, de Paris.
2 Arch. Vat. Corr. None., Depeches des 4 et i5 mars 1826.
3 Ibid., Depeche du 24 avril 1826.
4 Ibid., Depeche du 4 mars 1826.
" Ibid., Dnpeche du i5 mars.
PENDANT LA NONCIATURE DE M r MACCHI
c< Quelques personnes bien pensantestaxent d imprudence M. de la Mennais, comme s il avait voulu par son livre Jeter une bombe et faire de 1 eclat. II serait certainement plus sage et meilleur de ne point agiter de pareilles questions, specialement dans un royaume comme celui de France a i heure actuelle. Mais si la prudence doit plaire, si elle me plait a moi aussi et si j en use quand elle est necessaire, cependant je ne suis pas d accord avec ceux qui blament lauteur de cet ecrit; j en loue an contraire le courage et le merite. Tandis que nous avons la douleur, depuis un an, de voir imprimes tant de livres denigrant odieusement la religion, le Saint- Siege, le clerge; tandis qu on n en finit pas de declamer, sous le convert des libertes gallicanes, contre le catholicisme... ; tandis que M 8r Frayssinous a jete de nouveau dans le public la question des quatre articles, en reeditant un livre en leur faveur... 1 , c est un vrai merite de la part d un ecclesiastique francais d avoir eleve la voix avec zele pour venger la verite, defendre le Saint-Siege, la religion, le clerge et le trone lui-meme.
J enconviens, ilyadans le livre des expres-
1 La troisieme edition des Vrais principes avait paru en Janvier 1826, avant Tecrit de Laniennais. Le nonce 1 avait renvoyee a Rome sans reflexion d aucune sorte ; de meme \ Andettio de Boyer.
sions tres fortes, et despersonnalites capables d irriter. Si 1 abbe de la Mennais m avait consuite avant d ecrire, je n aurais certainement pas omis de lui faire a ce sujet mes justes observations. Mais il ne m a parle de son dessein, qu au moment ou 1 ouvrage etait sous presse, et le fait est que des personnes d une intelligence et d un savoir reconnus, apres avoir lu le livre, Font declare admirable. II produit tres grand effet i .
A Rome, Fimpression etait moins favorable.
Eloignes du theatre de la polemique, le pape et le secretaire d Etat apercevaient et sentaient, moins vivement que le nonce, le detail des circonstances qui justifiaient le livre de Lamennais; tres attentifs a manager Tepiscopat et le gouvernement, ils etaient choques qu un pretre eut ose maltraiter Tun et Tautre ; entoures de docteurs habitues a eplucher les textes, ils etaient frappes de certaines entorses donnees a la doctrine et qu une lec ture rapide n avait peut-etre pas permis a M gp Macchi d apercevoir.
Leon XII, comme son ministre a Paris, avait eu grand deplaisir des ecrits de Montlosier, de Tarret prononce par la cour royale dans le proces du Cons tit utionnel et du Courrier, de la declaration signee par les eveques
1 Ibid., Depcchc du i5 mars 1826.
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francais le 3 avril, de la condamnation de
Lamennais pour sa brochure. L ambassadeur de France a Rome avait recu des doleances, que le nonce avait repetees a Paris 1 . Mais, tout en regrettant ces incidents facheux de la vie politique, le souverain Pontife et ses conseils se refusaient a y voir le prelude d\m schisme prochain. La piete personnelle de Charles X, et surtout les dispositions de 1 episcopat, leur defendaient de croire qu on fut a la veille de recommencer Tceuvre de la Constituante, et de separer la France du centre de 1 unite catholique.
Et tel est aussi le sentiment de M. sr Macchi.
Bien qu il sache gre a Lamennais de defendre 1 ultramontanisme, il desapprouve ses violences ; a 1 egard du prince et des eveques, il n a rien, dans son ame, des amertumes et des soupcons qui remplissent le cceur et les livres de Tillustre ecrivain.
Jamais il ne rend compte des audiences du Chateau, sans marquer les bons soins du roi a Tegard de la religion. Ses conversations avec les prelats ne lui laissent aucun doute sur leur devotion au Saint-Siege. Dans la declara tion du 3 avril, il etait dit : Nous condamnons avec tous les catholiques ceux qui, sous pretexte de libertes, ne craignent pas de
1 Ihid., Depeches des 24 avril, 3i juillct, 21 aout.
porter atteinte a la primaute de saint Pierre et des pontifes remains ses successeurs, instituee par Jesus-Christ, a J obeissance qui leur est due par tous les chretiens, et a la majeste si venerable aux yeux de toutes les nations du siege apostolique, ou s enseigne la foi et ou se conserve Tunite de 1 Eglise. Nous nous faisons gloire, en particulier, de donner aux fideles Fexemple de la plus parfaite venera tion et d une piete toute filiale envers le Pontite que le ciel, dans sa misericorde, a eleve de nos jours sur la chaire du Prince des Apotres 1 . G est sans doute en pensant a cet alinea que Quelen apercevait dans la decla ration du 3 avril un triomphe pour Rome, auquel il applaudissait 2 . Sans se laisser aller a un pareil enthousiasme, le nonce garantissait que les sentiments exprimes dans ces lignes etaient reellement ceux de 1 episcopat. D autre part, la declaration du 3 avril, sans oser rappeler par son nom la declaration de 1682, en renouvelait timidement la doctrine, en qualifiant d 1 cc etranges les censures prononcees sans mission et sans autorite par Lamennais, contre les maximes recues dans TEglise de France . Plus liardis concernant Tautorite des papes sur le temporel des rois, les prelats affirmaient que Topinion
; Moniteur du 12 avril 1826.
d Arch. Vat. Corr. None. Depeche du ^4 vril 1826.
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soutenue dans la Religion consider ee dans ses rapports avec Tordre civil etait nee du sein de 1 anarchie au moyen age ; qu elle avait toujours ete repoussee par le clerge de France ; qu elle etait aujourdliui tombee dans un oubli universe! ; qu elle n avait aueun fondement dans TEvangile, ni dans les traditions apostoliques, ni dans les ecrits des docteurs et les exemples des saints personnages qui ont illustre les plus beaux siecles de Tantiquite chretienne .
De telles opinions ne pouvaient avoir Tapprobation du nonce ; de son mieux, il s efforcait de les combattre. A ce sujet, voici ce qu il ecrivait au cardinal secretaire d Etat :
(( G est specialement avec les deux archeveques de Bourges et de Besancon *, que j ai eu Toccasion de m expliquer amplement au sujet du premier article de la fameuse decla ration du clerge de France, et sur les maximes de Rome, touchant Tautorite des papes sur le temporel des rois. Persuade qu on n a ici, en general, que des idees confuses sur ce que nous tenons pour verite irrefragable dans la matiere comme si nous pretendions que le papeest maitre absolu de donner a son gre ou d enlever les couronnes j ai voulu nettement poser les principes et preciser les cas dans
de Villele et Me r de Villefrancon.
5o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
lesquels 1 autorite pontificale a eu autrefois, et a encore le droit de s exercer a regard du temporel des souverains catholiques.
(( Je leur declaraj done ceci. Nous admettonsl independance reciproque des deux puis sances ; et la seculiere ne depend point de la spirituelle, dans leschosespurement civileset les politiques qui seraient sans rapport aucun avec la religion. Que si le souverain, agissant en matiere civile, porte atteinte aux lois et a la discipline de 1 Eglise, le souverain Pontife, a qui il incombe de les conserver intactes, a le droit de reclamer, d avertir et de remontrer ; car en ce cas, le souverain est sujet du chef supreme de 1 Eglise dont il est le membre. Ainsi ont agi les papes en tout temps.
(( Si par malheur il arrivait, com me il est en effet arrive au temoignage de I histoire, qu un souverain catholique devint ouvertement schismatique, persecuteur de 1 Eglise, qu il abusat de son pouvoir, pour separer les sujets de 1 Eglise et ruiner dans le peuple la religion divine, par des actes de veritable tyrannic ; le souverain Pontife peut intervenir, (et il est intervenu quelquefois en semblable occurrence) pour sauver les ames des fideles, dont il est le pere et pasteur supreme; non point en soulevant les peuples en armes contre le prince, mais en usant des moyens que Jesus-Christ, fondateur et defenseur
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eternel de FEglise, a mis aux mains de son vicaire sur la terre, et sans lesquels la religion n aurait plus les garanties necessaires a son maintien. Telles sont les admonitions, les prieres publiques, les censures ecclesiastiques en cas d obstinee resistance, et meme encore, si r extreme necessite et le comble des maux Fexigent, le recours a des mesures plus energiques, commede delierles sujets du serment de fidelite, de declarer les souverains dechus de ce pouvoir dont ils se servaientpour detruire la religion et ruiner les peuples.
Telles sont les explications que j ai donnees de nos doctrines : et les prelats que j ai nommes plus haut n hesiterent pas a s y ranger *.
Meles a cette conversation du nonce, d autres eveques auraient conclu sans doute comme les areheveques de Besancon et de Bourges. Et Lamennais 1 aurait constate peutetre sans trop de surprise 2 . Quant au cardi nal della Somaglia, il s empressa d assurer M gl Macchi que son expose des idees romaines touchant le premier article de la declaration de 1682 avait son approbation entiere comme celle de Leon XII 3 .
1 Arch. Vat. Corr. None. Depecho du ua juillet 1826.
2 Forgues, I, p. 162. Lettre du 21 mai 1826. Voiraussi dans Etudes (5 mars 1910) une lettre a Ventura dans le meme sens.
3 Ibid., Depeche du 9 aout 1824.
Au moment meme ou se tenaient dans les salons de la nonciature de Paris ces confe rences theologiques, une des academies ecclesiastiques de RomQ faisait publier et soutenir cent theses de droit public 1 . II parut au car dinal secretaire d Etat que ce feuillet de quatre pages pourrait avoir a Paris quelque utilite ; il en envoya au nonce des exemplaires en grand nombre; le nonce fit voir a Lamennais ces theses romaines; Lamennais lui conseilla de les laisser du merit ensevelies dans le papier d emballage qui les renfermait, car la publica tion d un pareil ecrit cc n offrirait aucun avantage et elle ne manquerait pas de coaliser les partis centre Rome, et d exposer la religion a des consequences desastreuses en France et en d autres pays 2 . Instruit du fait par le nonce, le secretaire d Etat repondit flnement que celui qui donnait ces conseils etait quelque peu suspect , bien que son avis fut bon a prendre 3 . Les cent theses de TUnion de saint Paul furent mises par M gr Macchi aux vieux papiers.
Get incident minuscule ne laisse pas que d avoir sa signification. Rien n est plus inof-
1 Theses ex jure publico ecclesiastico quas in suis experimentis proponunt censores Academise Coetus S. Pauli Apostoli.
2 Arch. Vat. Corr. None., Depeche du 21 aoiit 1826.
3 Ibid., Reponse du 5 septembre 1826.
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fensif que le manifeste de I Academieromaine ; comme le disait avec raison M gr Macchi, c est un enonce de la doctrine courante a Rome, en matiere de droit public ecclesiastique. Pourquoi done Lamennais le redoutait-il comme une bombe ? Ses propres ecrits auraient-ils recu de 1 explosion quelque eclaboussure ?
C est la seule hypothese a laquelle on puisse s arreter, s il est vrai, comme Paffirmera plus tard Lambruschini, que le but des Cent theses etait precisement de faire comprendre que les idees menaisiennes n etaient pas tout a fait les idees romaines.
Et en effet, dans le livre de la Religion consideree dans ses rapports avec Vordre civil et politique, il n y a pas seulement une refutation du gallicanisme ; pour combattreles doctrines d autrui, Lamennais est oblige d indiquer au moins les siennes. II le fait d autant plus volon tiers, qu a cette date il avait deja Fidee d un grand travail, quelque chose comme une theorie generale de la societe 1 . Voici done comme il concoit les relations reciproques des souverains, des sujets et de 1 Eglise. La loi divine est la condition essentielle dupouvoir; s il la meconnait, le pouvoir perd necessairement ce qu il avait par son origine d invio-
1 Allusion directe a cc travail dans des lettres du 27 juin et 9 aout 1826 (Forgues, I, p. 255, 261); mais 1 idee est anterieure.
lable et de sacre. Le droit de revoke resulte du sentiment du juste et de 1 injuste, comme celui d en appeler a 1 Eglise derive de la cons titution meme de la societe chretienne. Ni Fhistoire despapes, ni celle du genre humain ne permettent de condamner les peuples a une eternelle obeissance sous une eternelle oppression. Precisement parce que Tautorite n est point la force, elle ne se concoit que liee an bien 1 .
Ce ne sont la que des lineaments legers d une theorie qui plus tard sera plus nette et plus continue. Mais deja Lamennais est ferme dans ces idees. Et il sait tres bien, sinon par ses conversations avec le nonce, du moins par sa correspondance avec Ventura", que les doc trines qui ont cours a Rome sont autres que les siennes sur les limites de 1 autorite politique. II veut se tenir dans la tradition. Le soin qu il prend de rassembler les textes des Peres, des conciles, des papes et des theologiens, le montre. Mais Toutrance naturelle de son esprit, ses theories philosophiques sur la societe, sa passion native de Findependance Femportent, des 1826, au dela des bornes.
1 De la religion, etc., II e partie, p. io5, 106, 107, 109, i3i.
1J Voir dans Etudes (5 mars 1910) la lettre ecrite le 14 mai 1826 a Ventura, au sujet du volume de droit public publie par celui-ci.
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Les erreurs de YAvenir sont deja dans son esprit. Sous Tlnfluence des evenements, des meditations solitaires, de Texaltation qui en resultera, elles ne tarderont guere a prendre leur complet developpement.