LAMENNAIS FUT-IL HÉRÉSIARQUE
là comme une scène du jugement dernier? » Comme on avait craint qu'il n'y eût schisme, on aimait à dire, après le fait, parmi les catholiques, que « l'apostat » n'aurait pas même la gloire d'un hérésiarque, bien qu'il n'en eût jamais paru, dans les temps antérieurs, aucun qui fût doué de facultés aussi puissantes. Un livre fut même publié sous ce titre : Histoire de la nouvelle hérésie au XIXe siècle; il avait pour auteur M. Guillon, évêque du Maroc. Le ferme bon sens et le jugement modéré de M. Silvestre de Sacy ne s'y trompèrent point. Il demanda ce que l'on voulait dire, en parlant d'une hérésie mennaisienne. « Où est l'Église de M. de La Mennais? Je cherche en lui l'hérétique: je n'y vois que l'homme de lettres. Je vous accorderai tout au plus qu'il a eu pendant quelque temps une école; une secte, jamais! M. de La Mennais a travaillé quinze ans de sa vie pour donner au monde une grande leçon de foi et de soumission à l'autorité, et ce qu'il laissera au monde, c'est la plus terrible leçon de scepticisme que le monde ait jamais reçue. Les livres de M. de La Mennais fussent-ils cent fois plus hérétiques que tous ceux de Luther et de Calvin, cela ne ferait pas une hérésie, je dis une hérésie sérieuse. » Le fervent chrétien, à tournure d'esprit janséniste qu'était M. de Sacy, voyait parfaitement juste. Sans aucun doute, Lamennais était et reste plus qu'un homme de lettres, même doué des dons les plus merveilleux, et, sous ce rapport, le jugement de M. de Sacy est trop sévère; mais il n'y avait en lui ni le tempérament ni la volonté d'un hérésiarque. Il a le goût du schisme, disait Lerminier; que n'en a-t-il le courage! Cela même était faux. Lamennais n'a jamais eu d'autre passion intellectuelle que celle de l'unité.
Pour déterminer un schisme, pour faire un hérésiarque, il faut autre chose que l'amour de la vérité
pure. Que l'on cherche bien au fond de ces grands événements de l'histoire religieuse, on n'y trouvera pas seulement des questions de dogmes. Au reste Lamennais était las, comme il l'a écrit lui-même, des querelles dogmatiques. On peut même dire qu'il n'est point sorti du giron catholique, pour faire la guerre à l'Église. Il s'est tourné vers la démocratie, pour lui apprendre qu'elle ne trouverait la véritable application de ses principes que dans un christianisme épuré, agrandi. « Nul ne sauroit prévoir, disait-il, comment s'opérera cette transformation ou, comme on voudra l'appeler , ce mouvement nouveau du christianisme au sein de l'humanité, mais il s'opérera sans aucun doute, et de grandes masses d'hommes y seront entraînées. Non par une impulsion soudaine, ce qui ne seroit qu'un signe de perturbation passagère. Ce sera d'abord comme un point qu'à peine on apercevra, une foible agrégation dont on se rira peut-être. Peu à peu ce point s'étendra, cette agrégation se dilatera, on y affluera de toutes parts. »
Que Lamennais se trompe, en annonçant cette transformation morale du monde chrétien, ou qu'il soit dans la vérité, cela importe peu pour ce qui est à établir en ce moment, à savoir qu'il n'a fait nul effort pour retenir auprès de lui aucun de ceux qui l'ont abandonné. Il n'était pas l'homme du prosélytisme individuel; il ne songeait qu'aux foules, « aux grandes masses d'hommes ». Il y a, de cette disposition particulière de son esprit, une preuve évidente dans un épisode curieux. Il venait de publier les Paroles oVun Croyant, qui causa un si profond ébranlement dans toute l'Europe. Un juif allemand accourut à Paris et demanda à le voir, moins pour lui témoigner son admiration que pour se faire chrétien, recevoir de lui le baptême et se placer sous sa direction spiri-