DERNIER ARTICLE DU (( PEUPLE CONSTITUANT
que de recourir à la violence, quand on a, pour faire triompher le droit, l'arme pacifique du suffrage universel.
Aussitôt après la victoire de ceux qui commençaient à se grouper et à se désigner eux-mêmes sous le nom de parti de l'ordre, la réaction commença, et les passions les plus violentes se déchaînèrent. La presse paya la première ce que l'on appelait ses excès. Le décret qui rétablissait le cautionnement fut voté par la majorité de l'Assemblée et inséré au Moniteur universel : le Peuple constituant, à peu près dénué de ressources, était de fait condamné à disparaître. Lamennais prit sa plume, et écrivit un article qui parut dans le dernier numéro du journal, encadré de noir comme une sorte de document funèbre , le 11 juillet 1848.
Voici cet article resté célèbre dans les annales de la presse française :
« Le Peuple constituant a commencé avec la République, il finit avec la République ; car ce que nous voyons, ce n'est pas certes la République, ce n'est même rien qui ait un nom. Paris en état de siège, livré au pouvoir militaire, livré lui-même à une faction qui en fait son instrument ; les cachots et les forts de Louis-Philippe, encombrés de 14 000 prisonniers, à la suite d'une affreuse boucherie organisée par des conspirateurs dynastiques devenus, le lendemain, tout-puissants; des transportations sans jugement, des proscriptions telles que 93 n'en fournit pas d'exemple; des lois attentatoires au droit de réunion, détruit de fait; l'esclavage et la ruine de la presse par l'application monstrueuse de la législation monarchique remise en vigueur; la garde nationale désarmée en partie; le peuple décimé et refoulé dans sa misère, plus profonde qu'elle ne fut jamais, non,
encore une fois, non certes, ce n'est pas la République, mais autour de sa tombe sanglante, les saturnales de la réaction.
ce Les hommes qui se sont faits ses ministres, ses serviteurs dévoués, ne tarderont pas à recueillir la récompense qu'elle leur destine, et qu'ils n'ont que trop méritée. Chassés avec mépris, courbés sous la honte, maudits dans l'avenir, ils s'en iront rejoindre les traîtres de tous les siècles dans le charnier où pourrissent les âmes cadavéreuses, les consciences mortes.
(( Quant à nous, soldats de la presse, dévoués à la défense des libertés de la patrie, on nous traite comme le peuple, on nous désarme. Depuis quelque temps, notre feuille, enlevée des mains des porteurs, était déchirée, brûlée sur la voie publique. Un de nos vendeurs a même été emprisonné à Rouen, et le journal saisi sans autre formalité. L'intention était claire : on voulait à tout prix nous réduire au silence. On y a réussi par le cautionnement. Il faut aujourd'hui de l'or, beaucoup d'or, pour jouir du droit de parler. Nous ne sommes pas assez riches. Silence au pauvre! »
Quatre cent mille exemplaires de ce pathétique adieu du grand journaliste à la vie militante furent vendus dans Paris et les départements. Comme le disait Lamennais, il n'avait plus qu'à se taire. Les nécessités de la vie matérielle le contraignirent à rentrer à la Réforme dont il fut quelque temps rédacteur en chef, mais sans y jeter aucun éclat. C'était fini pour lui, et, dès ce temps-là, il disait : J'ai trop vécu.
Aussi longtemps que dura la République, il siégea dans 1' Assemblée,assistant régulièrement aux séances, votant silencieusement avec son parti, peu communi-