REFLEXIONS SUR L ETAT DE L EGLISE
rendre à Lamennais tout ce qui lui appartenait dans ces prodigieux changements accomplis, sinon d'après ses conseils, tout au moins sous son inspiration. Mais l'historien, dégagé de tous liens dogmatiques, doit dire sans hésitation ni ménagements que Lamennais a été, dans cette transformation, le véritable précurseur. L'épiscopat français l'a conspué, mais il n'a pas laissé de mettre à profit ses enseignements. A coup sûr, la liberté politique et ses institutions, la tribune et la presse, la chaire et la prédication, les œuvres pies, les congrégations, les assemblées annuelles des catholiques laïques, certainement tout cela compte et pour beaucoup; mais tout cela, ce ne sont que des moyens. Le but, qui l'a marqué, en indiquant ce qui était à faire, non pas dans la vie externe de l'Église, si l'on peut ainsi parler, mais dans sa vie intime, dans sa propre constitution? Lamennais. C'est là ce qui ne doit pas être oublié, quand il s'agit de mesurer l'importance du rôle d'un tel homme et son action sur son temps.
Le court écrit de 1808, les Réflexions sur Vétat de V Église, mérite donc de rester placé, comme il l'a toujours été, dans la collection des Œuvres complètes de F. Lamennais. Au contraire, un autre livre également sorti de la collaboration des deux frères, n'a jamais figuré dans cette collection, si ce n'est peutêtre dans les éditions contrefaites en Belgique, bien que Féli de La Mennais en ait été le principal, sinon le seul rédacteur : c'est le traité de la Tradition de V institution des évêques en France, « On doit supposer, dit M. E.-D. Forgues, l'éditeur testamentaire des Œuvres posthumes, que Féli ne se regardait pas comme (( le principal auteur » de ce livre, d'une importance capitale à l'époque où il parut; mais on sait aujourd'hui, par la correspondance des frères Lamennais
avec leur ami Gabriel Brute, que Félicité de La Mennais donna tous ses soins à la publication de ce traité de la Tradition de l'institution des évêques, après l'avoir rédigé. « Je suis venu à Paris, écrit-il en 1814, pour l'impression de notre ouvrage la Tradition qui paraîtra sous trois semaines au plus tard » ; et plus tard, en 1815, il écrit encore : « La Tradition est mon ouvrage, l'ayant fait en entier sur des textes que Jean avait recueillis ». C'est bien ici la collaboration décrite par l'abbé Rohrbacher, avec la méthode de travail adoptée par les deux solitaires de La Chênaie.
La recherche patiente et opiniâtre de la tradition de l'Église, clans les écrits des Pères de l'Église et les décisions des Conciles, ne semble pas avoir amené tout d'abord les frères Lamennais à cet ultramontanisme hardi, dont le grand écrivain devait plus tard élever si fièrement le drapeau. Dans les Réflexions sur l'état de VÉglise en France Lamennais se garde bien d'attaquer le concordat ni même les articles organiques. Il voudrait tout simplement les éluder, au moyen des institutions qu'il préconise et dont il recommande l'adoption au clergé. Il n'oppose pas encore, comme il le fera si ouvertement plus tard, l'autorité temporelle à l'autorité spirituelle, pour les subordonner l'une à l'autre; il croit à l'alliance de fait, aux services mutuels, aux bons rapports possibles et même désirables ; il va même jusqu'à donner un coup de chapeau à Napoléon, l'homme de génie « qui venait de « refonder » la morale et la religion et qui avait rendu à la France son bonheur ». On se demande dès lors ce qui put attirer à la brochure des Ré flexions les rigueurs de la police. C'est que Lamennais avait lu, dans le rapport de Portalis l'ancien, présentant la loi du 18 germinal an X, cette affirmation si nette du principe même de la société laïque, en face des